Des lecteurs et autres amoureux du livre qui se pensent bibliophiles

Christian Galantaris refuse les définitions molles : dire qu’un bibliophile est quelqu’un qui aime les livres ne suffit pas. Le lecteur veut Les Fleurs du mal, peu lui importe l’exemplaire. Le mot circule aujourd’hui sous des piles de romans et des couvertures toilées, où il ne désigne plus rien.

Mathieu Lenoir, membre de la Guilde des Bibliopolicés par auto-cooptation, pourfendeur d’idées reçues et moraliste des vanités bibliophiliques.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il y a des mots que notre époque élargit jusqu’à les rendre inutiles. Bibliophile est en train de devenir l’un d’eux.

On le voit partout. Sous des photographies de piles de romans. Dans des biographies de réseaux sociaux. Dans des intérieurs beige clair où trois livres de poche, une tasse et une bougie suffisent à produire une identité culturelle complète. Il suffit désormais d’aimer lire, d’acheter quelques livres, de publier sa pile du mois, de respirer avec émotion devant une couverture toilée, pour se dire bibliophile. Le mot ne désigne presque plus rien. Il flatte. Il décore. Il caresse.

C’est précisément pour cela qu’il faut le reprendre.

Non pour humilier les lecteurs. Non pour poser un poste de douane à l’entrée des bibliothèques privées. Non pour distribuer des brevets de légitimité à une petite aristocratie de carton et de maroquin. La question n’est pas morale. Elle est lexicale, intellectuelle, presque hygiénique. Un mot ancien n’a pas à être aimable. Il a à être exact.

Or appeler bibliophilie tout attachement au livre revient à dissoudre un terme précis dans une sentimentalité générale. Il y a déjà une dignité entière à être lecteur. Il y en a une autre à être amateur de livres. Vouloir baptiser bibliophilie toute forme d’affection pour l’imprimé n’honore pas davantage la lecture ; cela brouille simplement les distinctions utiles.

La suite du partage est sur le site : le lecteur qui veut Baudelaire et se moque du volume, l’amateur qui aime le climat d’une bibliothèque, et le bibliophile qui exige une édition, un état, une provenance.

Sur ce point, Christian Galantaris reste plus solide que bien des improvisateurs contemporains. Son mérite est simple : il refuse les définitions molles. Dire qu’un bibliophile est “quelqu’un qui aime les livres” ne suffit pas. C’est une formule de dictionnaire pour gens pressés. Elle ne tranche rien. Elle met sous la même étiquette le lecteur passionné, le décorateur lettré, l’acheteur compulsif, le collectionneur méthodique, et le véritable amateur d’exemplaires.

Or ces figures ne se confondent pas.

La distinction de base est simple, et il faut la poser franchement.

Le lecteur veut lire un texte.
L’amateur de livres aime la présence des livres.
Le bibliophile cherche un exemplaire.

Tout est là.

Le lecteur veut lire Les Fleurs du mal. Il veut Baudelaire. Peu lui importe souvent que le volume soit de poche, de club, de réimpression, d’occasion, fatigué, ou annoté par un inconnu qui soulignait lourdement les adjectifs tristes. Il cherche l’œuvre. Il cherche le texte. Son rapport au livre passe par la lecture. C’est une relation parfaitement honorable, parfois plus noble que bien des collections vantardes.

L’amateur de livres, lui, aime autre chose. Il aime les rayonnages, le papier, les couvertures, l’odeur, le voisinage des volumes, la bibliothèque comme climat mental. Il vit bien parmi les livres. Il aime les offrir, les ranger, les regarder, parfois les sauver. Son attachement peut être délicat, profond, sincère. Mais il reste général. Il aime les livres au pluriel. Il aime une atmosphère.

Le bibliophile commence quand cette relation cesse d’être générale.

Il ne dit plus : j’aime les livres.
Il dit : je cherche cette édition, dans cet état, sur ce papier, avec cette provenance, si possible sans cette mutilation, et certainement pas sous cette reliure absurde.

Voilà la frontière.

Le bibliophile ne se contente pas d’une œuvre ; il veut savoir sous quelle forme elle a paru, dans quel état elle survit, quels exemplaires se distinguent, quelles provenances éclairent son parcours, quelles singularités font passer un volume du rang d’objet imprimé à celui d’exemplaire véritablement désirable.

Autrement dit, la bibliophilie ne commence pas dans la chaleur du sentiment. Elle commence dans la précision du désir.

C’est ici que Galantaris redevient utile. Quand il rappelle que le bibliophile n’est pas seulement celui qui aime les livres, mais celui qui aime et recherche les livres rares et précieux, il redonne au mot son ossature. Le terme décisif n’est même pas “aime”. C’est “recherche”. La bibliophilie est moins une émotion qu’une poursuite. Moins une humeur qu’une pratique.

Et une pratique exigeante.

Car le bibliophile distingue, choisit, écarte, hiérarchise. Il sait qu’un livre très célèbre peut être bibliographiquement banal. Il sait qu’un volume d’apparence modeste peut être remarquable par sa provenance. Il sait qu’une édition originale n’est pas une formule magique. Il sait qu’un grand papier ne rachète pas tout. Il sait qu’une reliure brillante peut magnifier un exemplaire ou le défigurer. Il sait surtout qu’un livre ancien n’est pas bibliophilique par simple ancienneté. L’âge n’a jamais suffi à produire la rareté, ni le goût.

Le bibliophile n’aime donc jamais les livres tout à fait “en général”. Il les aime au cas par cas.

C’est une nuance capitale, parce qu’elle sépare la culture d’ambiance du goût formé.

Notre époque, au contraire, confond tout avec une générosité ravageuse. Les réseaux sociaux ont beaucoup fait pour cela. Ils ont transformé le livre en signe visible de sensibilité. Le livre y sert à construire une personne autant qu’à nourrir un esprit. On se photographie avec ses lectures, on expose sa pile mensuelle, on met en scène son coin de lecture comme autrefois on composait un portrait moral. Tout cela n’a rien de scandaleux. Mais cela produit un effet précis : le mot bibliophile est devenu une récompense symbolique accordée à quiconque témoigne d’un attachement public au livre.

C’est trop large.

Sur les réseaux sociaux, on rencontre beaucoup de lecteurs qui se disent bibliophiles, comme on rencontre beaucoup de gourmets qui photographient leur assiette. L’enthousiasme est réel. La qualification, elle, demande un examen plus sévère.

Qu’on comprenne bien ce point : refuser le mot impropre n’est pas diminuer la personne. Le lecteur fervent n’est pas amoindri parce qu’on ne l’appelle pas bibliophile. Le grand lecteur n’a pas besoin de ce costume. L’amateur de livres non plus. Il y a déjà beaucoup de mérite à lire beaucoup, à lire bien, à transmettre, à conseiller, à aimer les œuvres, à vivre parmi elles. Pourquoi faudrait-il gonfler ce titre simple pour le rendre présentable sur internet ?

Le lecteur n’a pas besoin d’un mot trop grand pour lui.

Le bibliophile n’est pas supérieur au lecteur. Il est autre.

Sa passion porte non seulement sur l’œuvre, mais sur la matérialité singulière de l’œuvre imprimée. Il ne cherche pas seulement Baudelaire. Il cherche tel Baudelaire. Il ne veut pas seulement Montaigne. Il veut cet exemplaire de Montaigne, ou du moins un exemplaire répondant à certaines conditions qu’il est capable d’énoncer.

Cette capacité à énoncer des raisons précises est d’ailleurs un excellent test. Celui qui aime les livres en général parle souvent d’émotion, de beauté, d’odeur, d’atmosphère, de plaisir de lecture. Le bibliophile parle aussi de tout cela, parfois. Mais tôt ou tard il en vient à autre chose : édition, état, papier, tirage, provenance, reliure, marges, enrichissements, défauts, restauration, collation. Son vocabulaire n’est pas décoratif ; il est discriminant. Il ne sert pas à produire une image de soi. Il sert à choisir.

Galantaris insiste d’ailleurs sur un point souvent négligé : la bibliophilie suppose une part de science du livre. Le mot de science fera sourire ceux qui confondent goût et spontanéité. Il est pourtant juste. Il faut ici de la mémoire, de la comparaison, de l’information, une habitude des nuances, une capacité à repérer les différences utiles. Sans cela, il n’y a pas bibliophilie, mais sympathie culturelle.

On peut aimer le vin sans savoir distinguer un cépage d’une étiquette. On peut même en parler avec chaleur. Mais l’amateur sérieux finit par devoir nommer ce qu’il boit. Il en va de même des livres. Le bibliophile ne flotte pas dans un vague attachement à l’objet imprimé. Il sait au moins un peu pourquoi tel volume importe plus qu’un autre.

Il faut aussi préciser une autre confusion commode : celle qui oppose le lecteur pur au collectionneur matérialiste. Cette vieille opposition rassure les vertueux. Elle leur permet de croire que l’intérêt pour le papier, la reliure, le format, l’état, la provenance, relèverait d’une faiblesse mondaine, tandis que l’amour du texte garderait à lui seul toute la noblesse. La distinction est plus paresseuse qu’intelligente.

Un homme qui lirait de grands textes dans n’importe quels exemplaires avachis, incomplets ou défigurés n’en deviendrait pas bibliophile pour autant. Il serait lecteur. Très bien. Mais lecteur.

Inversement, un amateur attentif au papier, au format, à la reliure, aux marges, aux gravures, aux provenances, n’est pas pour cela condamné à la bibliomanie. Tout dépend de ce qu’il comprend et de ce qu’il cherche. Le bibliophile véritable ne sépare pas brutalement le texte de l’objet. Il aime leur rencontre. Il sait qu’une œuvre imprimée existe aussi dans une forme, dans une date, dans un état, parfois dans une aventure éditoriale entière.

Une édition originale de Baudelaire n’est pas seulement un contenant plus chic pour Les Fleurs du mal. C’est une date, un état du texte, parfois une histoire de censure, parfois une dédicace, parfois une provenance, parfois une reliure ancienne ou moderne qui infléchit le regard que l’on porte sur elle. Le bibliophile comprend que l’œuvre imprimée ne se réduit pas à son contenu verbal. Elle a une histoire matérielle. Et cette histoire compte.

Ainsi comprise, la bibliophilie n’est pas un luxe stérile. C’est une forme plus attentive de lecture, prolongée par l’objet. Elle n’est pas ennemie du texte ; elle est lecture épaissie par la matière, par la trace, par l’exemplaire.

Encore faut-il rappeler qu’elle demande autre chose qu’un enthousiasme verbal.

Le bibliophile attend. Il compare. Il enquête. Il renonce souvent. Il revient. Il lit un catalogue comme d’autres lisent un rapport de police. Il sait reconnaître, dans une notice paresseuse, le détail décisif qu’un autre laissera passer. Il n’achète pas seulement parce qu’il aime ; il achète parce qu’il a identifié. C’est là une discipline de l’attention autant qu’un plaisir de possession.

Sur ce point encore, Galantaris est juste lorsqu’il résume la disposition de l’amateur par trois qualités : la passion, la patience et la rapidité de décision. La formule vaut qu’on s’y arrête. Sans passion, on ne cherche rien. Sans patience, on ne trouve rien. Sans décision, on laisse le livre partir chez un autre. Toute chasse bibliophilique tient dans cet équilibre.

Il faut d’ailleurs dire un mot de la possession, sujet un peu embarrassant pour une époque qui aime les sentiments sans trop aimer les aveux. Oui, le bibliophile veut posséder. Non par simple grossièreté fétichiste, mais parce que la fréquentation d’un exemplaire, sa présence durable, sa comparaison avec d’autres, produisent une connaissance qu’un simple emprunt ne donne pas. On n’habite pas de la même manière un livre consulté et un livre possédé. L’exemplaire que l’on garde, que l’on reprend, que l’on replace dans un ensemble, finit par livrer autre chose que son texte : sa personnalité matérielle, sa manière d’être là, son histoire silencieuse.

C’est pourquoi le bibliophile ne se définit pas seulement par ce qu’il lit, mais par ce qu’il sait chercher, reconnaître, choisir et conserver.

À ce stade, il faut enfoncer le clou. Sans méchanceté, mais sans mollesse.

Aimer lire ne suffit pas.
Acheter beaucoup ne suffit pas.
Aimer l’odeur des vieux livres ne suffit pas.
Posséder une belle bibliothèque visible ne suffit pas.
Publier des photos de couvertures avec une tasse à côté ne suffit évidemment pas davantage.

La bibliophilie commence avec la rareté reconnue, la recherche délibérée, la préférence formée, la conscience de l’édition et de l’exemplaire. Elle commence quand le goût cesse d’être une ambiance pour devenir un choix. Elle commence quand on ne veut plus seulement des livres, mais certains livres, pour des raisons assez précises pour être formulées.

Cette précision ne suppose pas nécessairement la richesse. Voilà encore une confusion qu’il faut balayer. On peut posséder cinq mille volumes et n’être qu’un entrepôt. On peut n’en avoir que cinquante et former déjà une bibliothèque. La bibliophilie n’est pas une question de métrage linéaire. Elle est une question de discernement. Un petit ensemble cohérent, bâti avec patience et intelligence, vaut mieux qu’une accumulation de livres achetés à la tonne parce que l’effet d’étagère était séduisant.

Galantaris distingue avec justesse le curieux, l’amateur et le collectionneur. Le curieux papillonne, cherche l’insolite, goûte les singularités. L’amateur approfondit un goût, apprend à choisir, construit une cohérence. Le collectionneur donne à cette passion une architecture. Le bibliophile peut emprunter quelque chose aux trois. Mais il ne se confond exactement avec aucun. Il peut être curieux, amateur ou collectionneur ; ce qui le définit surtout, c’est la qualité précise de son rapport au livre rare, beau ou significatif.

On peut être collectionneur sans être bibliophile, si l’on accumule sans comprendre. On peut être bibliophile avec une bibliothèque modeste, si chaque choix répond à une ligne ferme. Là encore, la clarté vaut mieux que les flatteries.

Le problème de notre temps est moins l’amour des livres que l’inflation du vocabulaire. Nous voulons des mots plus nobles que nos pratiques. Nous appelons passion ce qui est souvent préférence. Nous appelons expertise ce qui est parfois familiarité. Nous appelons bibliophilie ce qui relève souvent de la lecture, de l’achat, de la décoration, du goût culturel, ou d’un attachement sincère mais général au livre. C’est humain. C’est même assez sympathique. Mais ce n’est pas exact.

Or les vieux mots méritent mieux que la sympathie.

Je proposerais donc, après Galantaris et sans lyrisme inutile, une définition simple :

Le bibliophile est un amateur savant et actif qui recherche, choisit, comprend et conserve des livres rares, précieux ou singuliers, non seulement pour leur texte, mais pour leur édition, leur exemplaire, leur provenance, leur histoire et leur beauté matérielle.

Cette définition a un avantage : elle clarifie sans mépriser.

Elle laisse au lecteur sa noblesse.
Elle laisse à l’amateur de livres son charme.
Elle réserve au bibliophile sa précision.

Et s’il fallait finir par une formule plus sèche encore, ce serait celle-ci :

Le lecteur veut lire.
L’amateur veut vivre parmi les livres.
Le bibliophile veut le bon livre, sous la bonne forme, dans le bon état, et pour de bonnes raisons.

Le reste relève de la sympathie imprimée.

Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · ML/IDEES RECUES · BIBLIOPHILIE · 03

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Une folie de bibliophile, le fantasme des dépareillés rassemblés

Détail du frontispice de Frankenstein, 1831

Le 15 novembre 2018, chez Collin du Bocage, les tomes XI et XIII de l’Encyclopédie passaient seuls, estimés 200 à 250 € la paire. 10 mois plus tôt, chez Thierry de Maigret, 34 volumes sur 35 avaient fait 19 714 €. Entre ces 2 chiffres, des amateurs tiennent depuis des années un carnet de tomes manquants, et quelques-uns achètent.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.

J’ai dans ma cave le tome 43 de l’édition de Kehl des œuvres de Voltaire. Veau raciné, dos lisse, pièce de titre verte. Je l’ai payé 5 € dans une manette de Drouot, un jeudi de ventes courantes, avec 11 autres tomes de la même édition. L’édition de Kehl compte 70 volumes in-8, parus de 1784 à 1789. J’en ai eu jusqu’à 12.

5€. J’ai fait le calcul le soir même. Tout le monde le fait. La preuve ?

Je n’ai pas d’Encyclopédie et je n’en cherche pas, mais ses chiffres sont publics. Le lot 26 de Collin du Bocage, vendu en 2018, met le volume de l’Encyclopédie à 110 € environ. L’édition originale compte 35 volumes in-folio, 17 de discours, 11 de planches, 4 de supplément, 1 de planches du supplément, 2 de table. 35 volumes à 110 € font 3 850 €. Le 17 janvier 2018, salle 7 à Drouot, l’exemplaire de 34 volumes présenté par Thierry de Maigret, estimé 6 000 à 10 000 €, a fini à 19 714 €. L’écart est de 15 000 € et quelques. Un amateur patient, qui passe ses samedis à Brassens et ses soirées sur les sites d’enchères, se dit qu’en 10 ans il aura ramassé les 35 et qu’il aura économisé 15 000 €.

Mais non en fait, non.

Le carnet existe, j’en ai tenu un. 3 colonnes au crayon, le tome, la date d’achat, le prix, et une 4e pour la hauteur en centimètres, ajoutée la 2e année quand j’ai compris pourquoi les volumes ne s’alignaient pas. Une page pour mon Voltaire, et encore 9 achats en 3 ans, qui m’ont mené à 21 volumes sur 70. J’ai arrêté le délire là. 20 sont allés chez un bouquiniste de la rue de Seine, qui m’en a donné 40 €, et j’ai gardé le 43, pour bien retenir la leçon. Les 20 autres sont peut-être chez vous.

L’Encyclopédie a été vendue en feuilles. Les souscripteurs recevaient les volumes au fur et à mesure des livraisons et les faisaient relier chez leur propre relieur, à leurs frais. La synthèse publiée ici même en 2013 compte 4 225 exemplaires pour l’édition de Paris.

Il y a donc eu, en gros, 4 225 reliures différentes, dans 4 225 cuirs qui ne se ressemblent que de loin, avec des pièces de tomaison de 4 225 couleurs ou presque, des tranches rouges ou laissées nues, et des gardes marbrées qui ne sortent jamais de la même cuve, et surtout des vies différentes. Le tome XI que vous trouverez n’a jamais été relié par l’homme qui a relié votre tome X. Il a 0,5 cm de plus ou de moins, parce que chaque relieur rogne à sa manière, et 0,5 cm se voit à 3 mètres sur une étagère.

Buffon pose le même problème sur 40 ans. L’Histoire naturelle de l’Imprimerie royale compte 36 volumes in-4, de 1749 à 1789. Le souscripteur de 1749 qui avait 30 ans en avait 70 à la dernière livraison, s’il l’a vue, et Buffon lui-même est mort en 1788 avant son dernier volume.

Les exemplaires de Buffon qui passent en vente ont presque tous 2 ou 3 reliures (ou alors elles ont été reliées après), parce que personne ne garde le même relieur pendant 40 ans, et les libraires ont un mot pour cela dans leurs notices : exemplaire composite. Composite, dans une notice, désigne des reliures de 2 époques sur un exemplaire resté chez le même souscripteur (mais pas seulement, on est d’accord, il est aussi adéquat chez les amateurs de Frankenstein)…

Recomposé désigne des volumes venus de plusieurs exemplaires et réunis après coup par un libraire ou un amateur. Les notices emploient le premier sans gêne ; le second, je ne l’ai jamais lu qu’à côté d’un prix bas. Gênance, comme disent les jeunes bibliophiles (si, ça existe, j’en ai croisé un en 1979).

Un tome ne disparaît pas au hasard. Le 18 octobre 2022, Tajan présentait salle 11 un exemplaire complet de l’originale, estimé 12 000 à 15 000 €, dont les 7 premiers volumes étaient dans une reliure différente des 28 suivants. Il n’a pas trouvé preneur. Les 7 premiers volumes sont ceux de 1751 à 1757. Le privilège a été révoqué en 1759, et les 10 volumes de discours suivants ont été livrés d’un coup en 1765 sous une fausse adresse de Neuchâtel. 8 ans séparent la 7e livraison de la 8e. Je suppose que le souscripteur est mort entre les deux, ou que l’héritier a trouvé le premier relieur trop cher. L’exemplaire n’était déjà pas uniforme en 1765. On peut tout imaginer, mais au final, c’est la réalité qui s’impose. Le truc est raté.

Et les planches?

Elles manquent plus souvent que le texte. L’originale en compte 3 129, et une planche des Gobelins ou de la forge se vend seule, encadrée, depuis 2 siècles. Sur eBay, un vendeur allemand propose en ce moment 44 planches de tapisserie découpées d’un volume. Le volume qui vous manque est peut-être celui qu’on a dépecé. Les volumes qui circulent seuls sont ceux de texte, le XI et le XIII, les lettres N à P et R à S, que personne ne découpe parce qu’il n’y a rien à encadrer. On y reviendra, pire que les amateurs qui rêvent de rassembler les dépareillés, fantasme aussi vain que louable, il y a ceux qui veulent rassembler les feuillets… Je vous jure, j’en connais un, on en parle dans quelques jours!

Je ne dis pas que le marché ne pardonne rien. L’exemplaire de Thierry de Maigret avait une reliure dépareillée pour le tome III des planches et pour les 4 volumes de supplément, il lui manquait 1 supplément sur 5, et il a fait 2 fois son estimation haute. 29 volumes uniformes sur 34 passent. Je n’ai jamais vu un exemplaire remonté avec 35 volumes de 10 reliures franchir 10 000 €. Bon, c’est vrai, je n’ai pas cherché beaucoup. Flemme, comme disent les jeunes bibliophiles. Si ça existe, j’en ai rencontré un en…

Bon, admettons que vous y arriviez.

Mettons 12 ans, 35 volumes, 35 vendeurs. Regardez le rayon.

Le tome I est en veau fauve à dos à nerfs, avec un fleuron à l’oiseau dans les caissons ; le tome II en veau marbré plus brun, dos à nerfs aussi, mais les fers sont des grenades ; le tome III a été refait au XIXe siècle en demi-basane verte à dos lisse, et il est plus court de 1 cm, nausée ; les tomes IV et V viennent du même exemplaire et se tiennent compagnie ; le VI porte une pièce de tomaison noire quand tous les autres l’ont rouge ou citron ; les planches sont dans 4 reliures dont une en demi-toile de bibliothèque municipale avec une cote à l’encre blanche sur le dos. Les dorures ne sont pas de la même main ni du même or. Les tranches passent du rouge au jaune au bleu au rien.

Mary Shelley a publié son monstre en 1818, cousu de morceaux pris sur plusieurs corps. Le vôtre a 35 coutures et il a coûté 3 850 €.

Frontispice de Frankenstein, 1831 : la créature se redresse, Victor Frankenstein s’enfuit
Theodor von Holst, frontispice de Frankenstein, Londres, Colburn et Bentley, 1831. Domaine public.

Je connais la suite, parce que je l’ai vue chez un confrère de la Guilde: l’amateur qui a réuni ses 35 dépareillés ne supporte pas le rayon, et il fait relier le tout à neuf, en demi-chagrin rouge uniforme, chez un relieur de quartier qui facture 150 € le volume. 5 250 € de plus. Je l’ai vu, à Lyon, chez un relieur! De mes yeux vu!

Au passage, 35 reliures du XVIIIe siècle, dont 20 au moins n’avaient rien, sont parties à la poubelle du relieur, et l’exemplaire a maintenant 35 volumes rognés une seconde fois, dans des marges qu’un libraire décrira comme courtes. Le résultat est uniforme. Je n’en donnerais pas 5 000 €, et je ne crois pas qu’un libraire en donne davantage.

La notice, elle, ne pardonne pas. Un exemplaire recomposé porte pour toujours les mots qui le décrivent : reliures non uniformes, tome VI d’une autre édition. Les mots ne s’effacent pas à la vente suivante, le catalogue suivant les recopie. Vous aurez acheté 35 dépareillés et vous posséderez 35 dépareillés rangés côte à côte, ou 35 volumes recouverts de neuf dont le catalogue dira d’où ils viennent. Le catalogue de Thierry de Maigret a écrit « légèrement dépareillée » pour 5 volumes sur 34, et le mot a suivi l’exemplaire jusque sur la page de résultats. J’en ai des haut-le-cœur.

Sans parler du fait que le tome I de l’Encyclopdié, porte, replié, le Système figuré des connoissances humaines, un tableau sur une feuille plus grande que le volume. Il se déchire au pli, ou il finit encadré, et les notices le signalent quand il est là parce qu’il manque souvent. Je n’ai jamais vu cette feuille passer seule en vente, et vous aurez vos 35 volumes avant de l’avoir. L’exemplaire de Thierry de Maigret l’avait, c’est vrai.

Adam Pilinski, un Polonais installé à Paris, a fabriqué dans les années 1870 et 1880 des fac-similés de feuillets d’incunables et de livres du XVIe siècle, à la plume et à la pierre lithographique, si exacts que les libraires s’en servaient pour compléter les exemplaires défectueux. Les catalogues portent encore aujourd’hui la mention « feuillet en fac-similé Pilinski ». Elle fait baisser le prix. Elle ne le fait pas tomber à zéro, parce que Pilinski est devenu lui-même un nom de collection, et qu’un feuillet de sa main se reconnaît à la loupe au grain de la pierre.

Sur le contreplat de mon tome 43 de Kehl, une étiquette de libraire lyonnais, rue Mercière, et un prix au crayon : 3 francs. Quelqu’un, à Lyon, a acheté un tome seul il y a longtemps et l’a gardé.

Je descends parfois à la cave pour le regarder. Je ne sais pas ce qu’il contient. Je ne l’ai jamais ouvert au-delà de la page de titre, et je n’ai jamais cherché le 44. Banni.

Je sais, j’exagère, c’est ma signature.

GUILDE · ML/TOMAISON

La Guilde a vérifié sous l’armoire ; le tome XII n’y est pas. Document classé : diffusion restreinte.

12 Commentaires

  1. Ce texte, qui dit des choses justes, nous sort quand même le vieux cliché du bibliophile qui va trouver, à force de science et d’efforts, une bible de Gutenberg originale que les autres n’auront pas vu. Désolé, comme avec les autres oeuvres d’art, rien n’est plus facile d’être bibliophile, à la mode Bergé ou Villepin. Une seule condition: avoir beaucoup d’argent,rien d’autre ! Vous vous rapprochez d’un libraire bien établi sur la place et ayant toutes les adresses (type Vrain, Sourget,Feu Follet,etc…), lui sortez vos billets et lui vous trouvera tout ce que vous voulez dans l’édition et l’état le plus rare. Croyez-moi,si j’avais la fortune de ces gens,je constituerais la plus belle bibliothèque de Paris en un claquement de doigts.Donc un peu de modestie ne serait pas de trop, non ?

  2. A raison d’une dizaine de commentaires on peut sans crainte décréter que ce blog tient davantage de la cabine téléphonique que du hall de gare où se déploient certains réseaux sociaux. Et, si les bibliophiles que nous sommes avons depuis longtemps succombé à la « névrose », joliment décrite et circonscrite par Hugues, au moins n’avons-nous rien à craindre de celle consistant à juger de son importance à l’aune du nombre de ses partisans. La bibliophilie, la vraie, telle que définie plus haut, ne sera jamais populaire au point de ployer sous les likes. Que les écologistes se divisent ce n’est un problème qu’au regard de leur objectif politique : accéder au pouvoir ou du moins imposer leurs idées. Mais, la bibliophilie ne revendique ni pouvoir, ni hégémonie intellectuelle. Hugues le répète suffisamment : le bibliophile n’est ni supérieur, ni inférieur au lecteur ou à l’amateur de livres. Tous jouissent d’une égale dignité. A quoi bon se compter ? Si nous sommes assez pour échanger ici même alors nous sommes encore suffisamment nombreux. Du reste je doute que proposer une définition argumentée puisse froisser un visiteur de ce blog au point de provoquer sa fuite.
    Allons plus loin : conjuguons. Un bibliophile peut être lecteur et/ou amateur de livres. Mais, alors, ces passions ne font pas que se côtoyer, ou s’additionner poliment, elles se transcendent. Parce que lire un texte dans un ouvrage longuement recherché lui donne une saveur singulière. Et parce que l’atmosphère d’une bibliothèque peuplée de livres patiemment réunis offre une sensation particulièrement appréciable.
    Enfin, remarquons que les journées n’ayant que 24h, le temps que nous consacrons à la bibliophilie nous manque nécessairement pour lire autant qu’un lecteur épargné par cette névrose là. Que le monde est bien fait : voilà une belle raison de s’en faire un ami. Il nous parlera de lettres, nous lui parlerons d’éditions. Et le vin partagé n’en sera que meilleur.

  3. Bonsoir,
    « finir au large dans une cabine téléphonique », – on croirait lire : « les bibliophiles selon votre coeur, combien de divisions ? »
    Quelle que soit la définition qu’on adopte, il n’y a aucune fierté, aucun orgueil à tirer du fait d’être bibliophile, aucune honte, aucune aigreur à éprouver de ne pas l’être, et la question de savoir si la définition en question est trop restrictive ou non est sans objet.
    Une définition doit être aussi précise que possible, et non aussi « inclusive » que possible.
    Vouloir caractériser le type d’amateur de livres (anciens ou non) qu’est le bibliophile ne relève pas de la ségrégation.

    • Cher Monsieur,

      Vous me faites au moins la grâce de confirmer l’essentiel : une définition n’a pas à être inclusive ; elle a à être exacte. C’était bien mon propos.

      Vous avez raison aussi sur un point : la question n’est ni morale ni héroïque. Il n’y a, à proprement parler, ni gloire à être bibliophile ni humiliation à ne pas l’être. J’irais même plus loin : il est assez étrange de voir tant de lecteurs, parfois fort lettrés, paraître tenir au mot de bibliophile comme à un accomplissement supérieur, alors qu’il désigne moins un couronnement qu’une complication du rapport au livre — parfois délicieuse, parfois savante, parfois légèrement pathologique, mais enfin complication tout de même. La lecture me semble, dans bien des cas, une condition plus haute et plus enviable.

      Si j’ai pris quelques précautions oratoires, ce n’est donc pas que j’imagine la bibliophilie à la tête de grandes divisions. C’est seulement qu’en notre temps la moindre distinction verbale passe aussitôt pour une cruauté sociale, comme si le dictionnaire était déjà une police des personnes.

      En somme, nous nous entendons sur le fond : il s’agissait seulement de rendre à un mot un peu de précision, non d’en faire une décoration.

      Il est tout de même singulier que tant de gens veuillent aujourd’hui paraître bibliophiles, comme si la chose relevait d’un supplément de dignité, quand elle tient souvent d’une heureuse névrose, là où la lecture suffit déjà à l’honneur de l’esprit.

      Mathieu Lenoir

      • Merci de votre réaction. Je répondais à Olivier et à son « prenez garde » mais sans doute ai-je omis de cliquer au bon endroit sur « répondre ».
        J’ai beaucoup apprécié votre développement qui m’a d’autant plus intéressé que longtemps j’ai refusé de me considérer comme un bibliophile (et sans doute à juste titre si on se réfère à ce que vous en dites !) Le mot me paraissait prétentieux et je n’y mettais pas alors tout ce que vous avez si bien expliqué aujourd’hui qu’il peut contenir.
        Depuis peu, ayant pris conscience du fait que ma façon de collectionner avait évolué, je commence à ne plus rejeter le terme et à admettre l’idée que je me suis mis à « bibliophiler » !

  4. Messieurs les bibliophiles, prenez garde …
    Vous allez finir comme les ecolos! (et dans ma bouche, ce n’est pas franchement un compliment !!)
    Le prochain Congrès international de la Bibliophilie risque de se tenir dans une cabine téléphonique où vous serez au large pour débatre et vous battre !
    un amateur de livres anciens

  5. 🙂 – je rajouterais une précision utile : on peut être bibliophile ET lecteur, évidemment. Et évidemment, ne pas ranger les livres de la première catégorie dans les mêmes meubles que ceux relevant de la seconde.

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