Des lecteurs et autres amoureux du livre qui se pensent bibliophiles

Christian Galantaris refuse les définitions molles : dire qu’un bibliophile est quelqu’un qui aime les livres ne suffit pas. Le lecteur veut Les Fleurs du mal, peu lui importe l’exemplaire. Le mot circule aujourd’hui sous des piles de romans et des couvertures toilées, où il ne désigne plus rien.

Mathieu Lenoir, membre de la Guilde des Bibliopolicés par auto-cooptation, pourfendeur d’idées reçues et moraliste des vanités bibliophiliques.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il y a des mots que notre époque élargit jusqu’à les rendre inutiles. Bibliophile est en train de devenir l’un d’eux.

On le voit partout. Sous des photographies de piles de romans. Dans des biographies de réseaux sociaux. Dans des intérieurs beige clair où trois livres de poche, une tasse et une bougie suffisent à produire une identité culturelle complète. Il suffit désormais d’aimer lire, d’acheter quelques livres, de publier sa pile du mois, de respirer avec émotion devant une couverture toilée, pour se dire bibliophile. Le mot ne désigne presque plus rien. Il flatte. Il décore. Il caresse.

C’est précisément pour cela qu’il faut le reprendre.

Non pour humilier les lecteurs. Non pour poser un poste de douane à l’entrée des bibliothèques privées. Non pour distribuer des brevets de légitimité à une petite aristocratie de carton et de maroquin. La question n’est pas morale. Elle est lexicale, intellectuelle, presque hygiénique. Un mot ancien n’a pas à être aimable. Il a à être exact.

Or appeler bibliophilie tout attachement au livre revient à dissoudre un terme précis dans une sentimentalité générale. Il y a déjà une dignité entière à être lecteur. Il y en a une autre à être amateur de livres. Vouloir baptiser bibliophilie toute forme d’affection pour l’imprimé n’honore pas davantage la lecture ; cela brouille simplement les distinctions utiles.

La suite du partage est sur le site : le lecteur qui veut Baudelaire et se moque du volume, l’amateur qui aime le climat d’une bibliothèque, et le bibliophile qui exige une édition, un état, une provenance.

Sur ce point, Christian Galantaris reste plus solide que bien des improvisateurs contemporains. Son mérite est simple : il refuse les définitions molles. Dire qu’un bibliophile est “quelqu’un qui aime les livres” ne suffit pas. C’est une formule de dictionnaire pour gens pressés. Elle ne tranche rien. Elle met sous la même étiquette le lecteur passionné, le décorateur lettré, l’acheteur compulsif, le collectionneur méthodique, et le véritable amateur d’exemplaires.

Or ces figures ne se confondent pas.

La distinction de base est simple, et il faut la poser franchement.

Le lecteur veut lire un texte.
L’amateur de livres aime la présence des livres.
Le bibliophile cherche un exemplaire.

Tout est là.

Le lecteur veut lire Les Fleurs du mal. Il veut Baudelaire. Peu lui importe souvent que le volume soit de poche, de club, de réimpression, d’occasion, fatigué, ou annoté par un inconnu qui soulignait lourdement les adjectifs tristes. Il cherche l’œuvre. Il cherche le texte. Son rapport au livre passe par la lecture. C’est une relation parfaitement honorable, parfois plus noble que bien des collections vantardes.

L’amateur de livres, lui, aime autre chose. Il aime les rayonnages, le papier, les couvertures, l’odeur, le voisinage des volumes, la bibliothèque comme climat mental. Il vit bien parmi les livres. Il aime les offrir, les ranger, les regarder, parfois les sauver. Son attachement peut être délicat, profond, sincère. Mais il reste général. Il aime les livres au pluriel. Il aime une atmosphère.

Le bibliophile commence quand cette relation cesse d’être générale.

Il ne dit plus : j’aime les livres.
Il dit : je cherche cette édition, dans cet état, sur ce papier, avec cette provenance, si possible sans cette mutilation, et certainement pas sous cette reliure absurde.

Voilà la frontière.

Le bibliophile ne se contente pas d’une œuvre ; il veut savoir sous quelle forme elle a paru, dans quel état elle survit, quels exemplaires se distinguent, quelles provenances éclairent son parcours, quelles singularités font passer un volume du rang d’objet imprimé à celui d’exemplaire véritablement désirable.

Autrement dit, la bibliophilie ne commence pas dans la chaleur du sentiment. Elle commence dans la précision du désir.

C’est ici que Galantaris redevient utile. Quand il rappelle que le bibliophile n’est pas seulement celui qui aime les livres, mais celui qui aime et recherche les livres rares et précieux, il redonne au mot son ossature. Le terme décisif n’est même pas “aime”. C’est “recherche”. La bibliophilie est moins une émotion qu’une poursuite. Moins une humeur qu’une pratique.

Et une pratique exigeante.

Car le bibliophile distingue, choisit, écarte, hiérarchise. Il sait qu’un livre très célèbre peut être bibliographiquement banal. Il sait qu’un volume d’apparence modeste peut être remarquable par sa provenance. Il sait qu’une édition originale n’est pas une formule magique. Il sait qu’un grand papier ne rachète pas tout. Il sait qu’une reliure brillante peut magnifier un exemplaire ou le défigurer. Il sait surtout qu’un livre ancien n’est pas bibliophilique par simple ancienneté. L’âge n’a jamais suffi à produire la rareté, ni le goût.

Le bibliophile n’aime donc jamais les livres tout à fait “en général”. Il les aime au cas par cas.

C’est une nuance capitale, parce qu’elle sépare la culture d’ambiance du goût formé.

Notre époque, au contraire, confond tout avec une générosité ravageuse. Les réseaux sociaux ont beaucoup fait pour cela. Ils ont transformé le livre en signe visible de sensibilité. Le livre y sert à construire une personne autant qu’à nourrir un esprit. On se photographie avec ses lectures, on expose sa pile mensuelle, on met en scène son coin de lecture comme autrefois on composait un portrait moral. Tout cela n’a rien de scandaleux. Mais cela produit un effet précis : le mot bibliophile est devenu une récompense symbolique accordée à quiconque témoigne d’un attachement public au livre.

C’est trop large.

Sur les réseaux sociaux, on rencontre beaucoup de lecteurs qui se disent bibliophiles, comme on rencontre beaucoup de gourmets qui photographient leur assiette. L’enthousiasme est réel. La qualification, elle, demande un examen plus sévère.

Qu’on comprenne bien ce point : refuser le mot impropre n’est pas diminuer la personne. Le lecteur fervent n’est pas amoindri parce qu’on ne l’appelle pas bibliophile. Le grand lecteur n’a pas besoin de ce costume. L’amateur de livres non plus. Il y a déjà beaucoup de mérite à lire beaucoup, à lire bien, à transmettre, à conseiller, à aimer les œuvres, à vivre parmi elles. Pourquoi faudrait-il gonfler ce titre simple pour le rendre présentable sur internet ?

Le lecteur n’a pas besoin d’un mot trop grand pour lui.

Le bibliophile n’est pas supérieur au lecteur. Il est autre.

Sa passion porte non seulement sur l’œuvre, mais sur la matérialité singulière de l’œuvre imprimée. Il ne cherche pas seulement Baudelaire. Il cherche tel Baudelaire. Il ne veut pas seulement Montaigne. Il veut cet exemplaire de Montaigne, ou du moins un exemplaire répondant à certaines conditions qu’il est capable d’énoncer.

Cette capacité à énoncer des raisons précises est d’ailleurs un excellent test. Celui qui aime les livres en général parle souvent d’émotion, de beauté, d’odeur, d’atmosphère, de plaisir de lecture. Le bibliophile parle aussi de tout cela, parfois. Mais tôt ou tard il en vient à autre chose : édition, état, papier, tirage, provenance, reliure, marges, enrichissements, défauts, restauration, collation. Son vocabulaire n’est pas décoratif ; il est discriminant. Il ne sert pas à produire une image de soi. Il sert à choisir.

Galantaris insiste d’ailleurs sur un point souvent négligé : la bibliophilie suppose une part de science du livre. Le mot de science fera sourire ceux qui confondent goût et spontanéité. Il est pourtant juste. Il faut ici de la mémoire, de la comparaison, de l’information, une habitude des nuances, une capacité à repérer les différences utiles. Sans cela, il n’y a pas bibliophilie, mais sympathie culturelle.

On peut aimer le vin sans savoir distinguer un cépage d’une étiquette. On peut même en parler avec chaleur. Mais l’amateur sérieux finit par devoir nommer ce qu’il boit. Il en va de même des livres. Le bibliophile ne flotte pas dans un vague attachement à l’objet imprimé. Il sait au moins un peu pourquoi tel volume importe plus qu’un autre.

Il faut aussi préciser une autre confusion commode : celle qui oppose le lecteur pur au collectionneur matérialiste. Cette vieille opposition rassure les vertueux. Elle leur permet de croire que l’intérêt pour le papier, la reliure, le format, l’état, la provenance, relèverait d’une faiblesse mondaine, tandis que l’amour du texte garderait à lui seul toute la noblesse. La distinction est plus paresseuse qu’intelligente.

Un homme qui lirait de grands textes dans n’importe quels exemplaires avachis, incomplets ou défigurés n’en deviendrait pas bibliophile pour autant. Il serait lecteur. Très bien. Mais lecteur.

Inversement, un amateur attentif au papier, au format, à la reliure, aux marges, aux gravures, aux provenances, n’est pas pour cela condamné à la bibliomanie. Tout dépend de ce qu’il comprend et de ce qu’il cherche. Le bibliophile véritable ne sépare pas brutalement le texte de l’objet. Il aime leur rencontre. Il sait qu’une œuvre imprimée existe aussi dans une forme, dans une date, dans un état, parfois dans une aventure éditoriale entière.

Une édition originale de Baudelaire n’est pas seulement un contenant plus chic pour Les Fleurs du mal. C’est une date, un état du texte, parfois une histoire de censure, parfois une dédicace, parfois une provenance, parfois une reliure ancienne ou moderne qui infléchit le regard que l’on porte sur elle. Le bibliophile comprend que l’œuvre imprimée ne se réduit pas à son contenu verbal. Elle a une histoire matérielle. Et cette histoire compte.

Ainsi comprise, la bibliophilie n’est pas un luxe stérile. C’est une forme plus attentive de lecture, prolongée par l’objet. Elle n’est pas ennemie du texte ; elle est lecture épaissie par la matière, par la trace, par l’exemplaire.

Encore faut-il rappeler qu’elle demande autre chose qu’un enthousiasme verbal.

Le bibliophile attend. Il compare. Il enquête. Il renonce souvent. Il revient. Il lit un catalogue comme d’autres lisent un rapport de police. Il sait reconnaître, dans une notice paresseuse, le détail décisif qu’un autre laissera passer. Il n’achète pas seulement parce qu’il aime ; il achète parce qu’il a identifié. C’est là une discipline de l’attention autant qu’un plaisir de possession.

Sur ce point encore, Galantaris est juste lorsqu’il résume la disposition de l’amateur par trois qualités : la passion, la patience et la rapidité de décision. La formule vaut qu’on s’y arrête. Sans passion, on ne cherche rien. Sans patience, on ne trouve rien. Sans décision, on laisse le livre partir chez un autre. Toute chasse bibliophilique tient dans cet équilibre.

Il faut d’ailleurs dire un mot de la possession, sujet un peu embarrassant pour une époque qui aime les sentiments sans trop aimer les aveux. Oui, le bibliophile veut posséder. Non par simple grossièreté fétichiste, mais parce que la fréquentation d’un exemplaire, sa présence durable, sa comparaison avec d’autres, produisent une connaissance qu’un simple emprunt ne donne pas. On n’habite pas de la même manière un livre consulté et un livre possédé. L’exemplaire que l’on garde, que l’on reprend, que l’on replace dans un ensemble, finit par livrer autre chose que son texte : sa personnalité matérielle, sa manière d’être là, son histoire silencieuse.

C’est pourquoi le bibliophile ne se définit pas seulement par ce qu’il lit, mais par ce qu’il sait chercher, reconnaître, choisir et conserver.

À ce stade, il faut enfoncer le clou. Sans méchanceté, mais sans mollesse.

Aimer lire ne suffit pas.
Acheter beaucoup ne suffit pas.
Aimer l’odeur des vieux livres ne suffit pas.
Posséder une belle bibliothèque visible ne suffit pas.
Publier des photos de couvertures avec une tasse à côté ne suffit évidemment pas davantage.

La bibliophilie commence avec la rareté reconnue, la recherche délibérée, la préférence formée, la conscience de l’édition et de l’exemplaire. Elle commence quand le goût cesse d’être une ambiance pour devenir un choix. Elle commence quand on ne veut plus seulement des livres, mais certains livres, pour des raisons assez précises pour être formulées.

Cette précision ne suppose pas nécessairement la richesse. Voilà encore une confusion qu’il faut balayer. On peut posséder cinq mille volumes et n’être qu’un entrepôt. On peut n’en avoir que cinquante et former déjà une bibliothèque. La bibliophilie n’est pas une question de métrage linéaire. Elle est une question de discernement. Un petit ensemble cohérent, bâti avec patience et intelligence, vaut mieux qu’une accumulation de livres achetés à la tonne parce que l’effet d’étagère était séduisant.

Galantaris distingue avec justesse le curieux, l’amateur et le collectionneur. Le curieux papillonne, cherche l’insolite, goûte les singularités. L’amateur approfondit un goût, apprend à choisir, construit une cohérence. Le collectionneur donne à cette passion une architecture. Le bibliophile peut emprunter quelque chose aux trois. Mais il ne se confond exactement avec aucun. Il peut être curieux, amateur ou collectionneur ; ce qui le définit surtout, c’est la qualité précise de son rapport au livre rare, beau ou significatif.

On peut être collectionneur sans être bibliophile, si l’on accumule sans comprendre. On peut être bibliophile avec une bibliothèque modeste, si chaque choix répond à une ligne ferme. Là encore, la clarté vaut mieux que les flatteries.

Le problème de notre temps est moins l’amour des livres que l’inflation du vocabulaire. Nous voulons des mots plus nobles que nos pratiques. Nous appelons passion ce qui est souvent préférence. Nous appelons expertise ce qui est parfois familiarité. Nous appelons bibliophilie ce qui relève souvent de la lecture, de l’achat, de la décoration, du goût culturel, ou d’un attachement sincère mais général au livre. C’est humain. C’est même assez sympathique. Mais ce n’est pas exact.

Or les vieux mots méritent mieux que la sympathie.

Je proposerais donc, après Galantaris et sans lyrisme inutile, une définition simple :

Le bibliophile est un amateur savant et actif qui recherche, choisit, comprend et conserve des livres rares, précieux ou singuliers, non seulement pour leur texte, mais pour leur édition, leur exemplaire, leur provenance, leur histoire et leur beauté matérielle.

Cette définition a un avantage : elle clarifie sans mépriser.

Elle laisse au lecteur sa noblesse.
Elle laisse à l’amateur de livres son charme.
Elle réserve au bibliophile sa précision.

Et s’il fallait finir par une formule plus sèche encore, ce serait celle-ci :

Le lecteur veut lire.
L’amateur veut vivre parmi les livres.
Le bibliophile veut le bon livre, sous la bonne forme, dans le bon état, et pour de bonnes raisons.

Le reste relève de la sympathie imprimée.

Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · ML/IDEES RECUES · BIBLIOPHILIE · 03

La lettre du bibliophile

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Les bibliophiles sont snobs

Bibliophiles snobs en bibliothèque

Chez un libraire, un amateur récent tend un volume du XIXe siècle : bon papier et reliure honnête. Le bibliophile chevronné regarde le dos, examine deux feuillets, puis rend l’ouvrage comme on repose une tasse médiocre. Le mépris s’y exerce toujours avec une parfaite urbanité.

Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Les bibliophiles sont snobs.

Voilà. C’est dit. On peut maintenant replacer calmement son signet, prendre un air offensé, puis reconnaître, entre gens de bonne compagnie, qu’il serait inutile de nier l’évidence. Tous ne le sont pas avec la même intensité, bien sûr. Il y a le snob massif, le snob doux, le snob charitable, le snob technique, le snob par héritage, le snob par imitation, et ce cas très fréquent du snob qui se croit simplement exigeant. Mais enfin, dans l’ensemble, la bibliophilie demeure un des rares milieux où le raffinement du goût sert encore, avec une régularité admirable, de permis de mépriser.

Le plus beau, c’est que ce mépris s’exerce presque toujours avec une parfaite urbanité.

Le bibliophile ne dit pas : « C’est nul. »
Il dit : « C’est un peu faible. »
Il ne dit pas : « Votre livre ne vaut rien. »
Il dit : « Ce n’est pas tout à fait mon domaine. »
Il ne dit pas : « Votre bibliothèque est navrante. »
Il dit : « Il y a là des choses très diverses. »

En bibliophilie, l’insulte a reçu une bonne éducation.

Je me souviens d’un amateur assez récent, croisé chez un libraire, qui montrait avec une joie très simple un volume du XIXe siècle fraîchement acheté. Il n’était pas absurde : bon papier, reliure honnête, exemplaire sain, rien d’humiliant. Il le tendait avec cette fierté un peu touchante de celui qui entre dans le jeu et croit encore que le plaisir suffit à fonder une légitimité. Un bibliophile plus chevronné le prit en main, regarda le dos, ouvrit le volume, examina deux feuillets, puis dit d’une voix parfaitement calme : « Oui, c’est tout à fait le genre de livre avec lequel on commence. » Il rendit l’ouvrage comme on repose une tasse médiocre.

La suite est sur le site : la peur du déclassement qui fait tenir ce système, le moment précis où la compétence devient arrogance, et la manière de distinguer un livre sans rabaisser celui qui le tient.

Tout était dans le “avec lequel on commence”. La phrase ne contenait ni injure, ni erreur, ni éclat. Elle faisait mieux : elle remettait un homme à sa place avec une douceur de gouvernante. J’ai pensé ce jour-là que le snobisme bibliophile atteignait ses plus hauts degrés lorsqu’il parvenait à humilier sans fournir à la victime la moindre phrase à citer ensuite.

C’est même l’un des charmes du milieu. Ailleurs, le snobisme est souvent bruyant, bête, démonstratif. Ici, il a pris des leçons. Il sait se tenir. Il baisse légèrement la voix pour mieux vous écraser. Il incline la tête, prend un air soucieux, et vous congédie sous couvert de nuance.

Le snobisme ordinaire dit : « Je suis au-dessus. »
Le snobisme bibliophile dit : « J’établirais tout de même une nuance. »

Et c’est beaucoup plus meurtrier.

Le plus amusant est que les bibliophiles n’aiment guère qu’on le leur dise. Ils préfèrent se penser comme des amateurs éclairés, des gardiens de nuances, des amis exigeants du livre, parfois même des défenseurs de la civilisation contre la barbarie cartonnée. Le mot “snob” les blesse parce qu’il simplifie. Et pourtant il touche juste. Non parce que les bibliophiles seraient tous vaniteux — encore que certains y travaillent avec méthode — mais parce que le milieu repose sur une hiérarchie permanente des objets, des états, des provenances, des papiers, des reliures, des auteurs, des collections et, par conséquent, des personnes.

On ne peut pas passer sa vie à distinguer sans finir par prendre goût à l’exclusion.

C’est presque mécanique. Le bibliophile apprend très tôt qu’aimer les livres ne suffit pas. Il faut aimer les bons. Et pas seulement les bons textes : les bonnes éditions, les bons exemplaires, les bons états, les bons papiers, les bonnes provenances, les bonnes raisons de les aimer. L’erreur n’est pas seulement possible ; elle est socialement coûteuse. Un lecteur ordinaire peut se tromper sur un roman et dormir paisiblement. Un bibliophile qui admire de travers risque une correction sèche, une moue légère, ou, pire encore, ce silence poli par lequel les connaisseurs signifient qu’il reste du chemin.

Le snobisme bibliophile naît donc moins de la vanité pure que de la peur du déclassement.

On a peur d’aimer ce qu’il ne faut pas aimer. Peur de louer une édition commune, de s’extasier devant une provenance de peu, de parler trop haut d’un auteur mineur, de confondre rareté et importance, décoration et intérêt, fraîcheur et profondeur. Alors on apprend. On affine. On se corrige. On durcit aussi. Et à force de s’être surveillé soi-même, on devient volontiers le surveillant des autres.

C’est là qu’un amateur naît au goût.
C’est souvent là aussi qu’il naît au snobisme.

Je ne condamne pas entièrement ce processus. Il y a, dans toute passion sérieuse, un moment où l’on devient plus sévère. À mesure qu’on apprend, on renonce à certaines naïvetés. On cesse de prendre les dorures pour des arguments, les étiquettes pour des vérités, les ex-libris pour des brevets de génie. Très bien. Mais le bibliophile ajoute souvent à cette sévérité une composante moins avouable : le plaisir de n’être pas dupe avant les autres.

Et ce plaisir est un narcotique social très puissant.

Il permet de se sentir moins crédule, donc supérieur. Plus difficile, donc plus légitime. Le milieu récompense d’ailleurs ce comportement. Celui qui refroidit un emballement, corrige une admiration, ou tranche un peu sec gagne aussitôt en autorité. Le bibliophile indulgent passe pour flou. Le bibliophile cassant passe pour solide.

En bibliophilie, la dureté a très bonne presse.

Le plus comique est que ce snobisme s’exerce volontiers au nom de l’amour du livre. C’est là une des hypocrisies les plus charmantes du milieu. On méprise avec passion, mais pour la bonne cause. On humilie légèrement, mais au service de l’exactitude. On congédie, on hiérarchise, on refroidit, mais toujours avec l’air de défendre un ordre supérieur menacé par l’ignorance, le laxisme et l’enthousiasme mal calibré.

Le bibliophile ne se croit jamais snob.
Il se croit responsable.

Responsable de quoi, au juste ? Des bons papiers, des bons états, des bons relieurs, des bonnes provenances, des bonnes doctrines, des bonnes raisons d’aimer. En somme, responsable de maintenir autour du livre un système de distinctions assez subtil pour que tout le monde ne puisse pas s’y promener librement sans risquer quelque humiliation.

Car oui, le lecteur dérange un peu.

Il dérange parce qu’il rappelle que les livres sont aussi faits pour être lus, discutés, aimés, contredits. Il parle de style quand on voulait parler de marges. Il s’intéresse à l’auteur quand on examinait la doublure. Il introduit de l’usage là où beaucoup préfèrent la hiérarchie. Bref, il déplace la conversation vers une zone plus instable, moins codée, moins socialement confortable.

Le snobisme bibliophile préfère l’objet. L’objet permet de tenir la ligne, de montrer sa compétence, de distribuer les places. La littérature, elle, a la mauvaise habitude de laisser entrer trop de monde. Un lecteur sans fortune peut encore avoir raison. Un homme sans maroquin peut aimer juste. C’est très gênant.

D’où cette scène si fréquente : un amateur montre un volume, en parle admirablement, décrit l’état, la reliure, la provenance, le papier, les gardes, l’étui, le dos, les nerfs. Puis un importun demande : « Et le texte ? » Un léger froid tombe. On répond quelque chose comme : « Ah oui, bien sûr, c’est un ouvrage important. » Mais on sent bien que la vraie conversation était ailleurs.

Le snobisme commence souvent là : quand l’amour des hiérarchies visibles prend le pas sur le reste.

Il faut cependant reconnaître aux bibliophiles une circonstance atténuante. Les livres les y encouragent. Tout, dans l’objet ancien, appelle la distinction : la collation, l’état, le papier, la reliure, la provenance, la rareté, le parcours. On ne touche pas longtemps ce monde sans devenir plus attentif, donc plus sévère. Le problème n’est pas la sévérité. Le problème, encore une fois, c’est le petit supplément de jouissance sociale qu’on y ajoute.

Et ce supplément est ravageur.

Il transforme le goût en posture, le savoir en frontière, la précision en arme blanche. Il produit ce type d’amateur très reconnaissable qui semble moins heureux d’aimer ce qu’il aime que de constater que d’autres aiment mal.

On pourrait presque définir le snob bibliophile ainsi : un homme pour qui la faute de goût d’autrui est un confort personnel.

Il s’y réchauffe. Il y retrouve la preuve tranquille qu’il appartient au bon côté de la vitrine. Il n’a pas nécessairement plus lu, plus senti, plus compris ; mais il a mieux appris à congédier. Et cela suffit souvent à lui donner dans le milieu une autorité considérable.

Le plus grave, au fond, n’est pas que les bibliophiles soient snobs. Ce serait presque attendrissant. Le plus grave est qu’ils prennent souvent ce snobisme pour la forme la plus haute du goût. Comme si l’exigence devait naturellement produire de la froideur, et la compétence de la condescendance. Comme s’il fallait, pour bien aimer, commencer par mal supporter.

Je n’y crois pas.

On peut avoir des critères très fermes sans prendre plaisir à humilier. On peut savoir distinguer sans transformer chaque nuance en occasion d’écraser un novice. On peut préférer un exemplaire à un autre, une reliure à une autre, une édition à une autre, sans donner à cette préférence l’allure d’un brevet de supériorité personnelle. Bref, on peut être difficile sans devenir mondainement odieux.

C’est rare. Mais possible.

J’irais même plus loin : le vrai goût devrait peut-être produire l’effet inverse. Plus on sait, plus on voit combien les réputations sont instables, les hiérarchies relatives, les emballements révisables, les certitudes du moment provisoires. Le savoir devrait rendre modeste. En bibliophilie, il rend souvent glacial. Ce n’est pas tout à fait pareil.

Alors oui, les bibliophiles sont snobs. Beaucoup, en tout cas. Pas toujours méchamment. Souvent par imitation, parfois par défense, presque toujours avec style. Ce snobisme fait partie du décor, comme les dos bien alignés et les réticences sur les reliures refaites. Il a même son utilité : il rappelle que tout ne se vaut pas, qu’un exemplaire n’est pas un autre, qu’un jugement doit parfois trancher.

Très bien.

Mais il faudrait peut-être que les bibliophiles se souviennent d’une chose simple : avoir raison sur un papier de Hollande n’autorise pas automatiquement à prendre l’humanité de haut.

Un homme peut connaître parfaitement les reliures de Chambolle-Duru et rester un peu ridicule. Un autre peut se tromper sur une édition et avoir un rapport vivant, vrai, intense aux livres. Entre les deux, je sais très bien lequel sera le plus respecté dans certains salons. Je ne suis pas sûr que ce soit toujours le meilleur signe de santé.

Enfin, ne soyons pas trop sévères. Le snobisme bibliophile a aussi quelque chose de rassurant. Il est ancien, prévisible, souvent exquis dans ses formes. Il ne casse rien ; il refroidit. Il ne mord pas ; il pince. Il n’interdit pas ; il classe. Et après tout, dans un monde où tant de brutalités manquent de style, il serait injuste de ne pas reconnaître aux bibliophiles ce mérite éminent : ils savent parfaitement mépriser sans hausser la voix. Ce qui nous sauve… c’est que les libraires sont tout aussi snobs. 🙂

C’est déjà une civilisation.

Cote de bibliothèque de la Guilde des Bibliopolicés :
GdB — SOC/SNO-11

12 Commentaires

  1. Ce texte, qui dit des choses justes, nous sort quand même le vieux cliché du bibliophile qui va trouver, à force de science et d’efforts, une bible de Gutenberg originale que les autres n’auront pas vu. Désolé, comme avec les autres oeuvres d’art, rien n’est plus facile d’être bibliophile, à la mode Bergé ou Villepin. Une seule condition: avoir beaucoup d’argent,rien d’autre ! Vous vous rapprochez d’un libraire bien établi sur la place et ayant toutes les adresses (type Vrain, Sourget,Feu Follet,etc…), lui sortez vos billets et lui vous trouvera tout ce que vous voulez dans l’édition et l’état le plus rare. Croyez-moi,si j’avais la fortune de ces gens,je constituerais la plus belle bibliothèque de Paris en un claquement de doigts.Donc un peu de modestie ne serait pas de trop, non ?

  2. A raison d’une dizaine de commentaires on peut sans crainte décréter que ce blog tient davantage de la cabine téléphonique que du hall de gare où se déploient certains réseaux sociaux. Et, si les bibliophiles que nous sommes avons depuis longtemps succombé à la « névrose », joliment décrite et circonscrite par Hugues, au moins n’avons-nous rien à craindre de celle consistant à juger de son importance à l’aune du nombre de ses partisans. La bibliophilie, la vraie, telle que définie plus haut, ne sera jamais populaire au point de ployer sous les likes. Que les écologistes se divisent ce n’est un problème qu’au regard de leur objectif politique : accéder au pouvoir ou du moins imposer leurs idées. Mais, la bibliophilie ne revendique ni pouvoir, ni hégémonie intellectuelle. Hugues le répète suffisamment : le bibliophile n’est ni supérieur, ni inférieur au lecteur ou à l’amateur de livres. Tous jouissent d’une égale dignité. A quoi bon se compter ? Si nous sommes assez pour échanger ici même alors nous sommes encore suffisamment nombreux. Du reste je doute que proposer une définition argumentée puisse froisser un visiteur de ce blog au point de provoquer sa fuite.
    Allons plus loin : conjuguons. Un bibliophile peut être lecteur et/ou amateur de livres. Mais, alors, ces passions ne font pas que se côtoyer, ou s’additionner poliment, elles se transcendent. Parce que lire un texte dans un ouvrage longuement recherché lui donne une saveur singulière. Et parce que l’atmosphère d’une bibliothèque peuplée de livres patiemment réunis offre une sensation particulièrement appréciable.
    Enfin, remarquons que les journées n’ayant que 24h, le temps que nous consacrons à la bibliophilie nous manque nécessairement pour lire autant qu’un lecteur épargné par cette névrose là. Que le monde est bien fait : voilà une belle raison de s’en faire un ami. Il nous parlera de lettres, nous lui parlerons d’éditions. Et le vin partagé n’en sera que meilleur.

  3. Bonsoir,
    « finir au large dans une cabine téléphonique », – on croirait lire : « les bibliophiles selon votre coeur, combien de divisions ? »
    Quelle que soit la définition qu’on adopte, il n’y a aucune fierté, aucun orgueil à tirer du fait d’être bibliophile, aucune honte, aucune aigreur à éprouver de ne pas l’être, et la question de savoir si la définition en question est trop restrictive ou non est sans objet.
    Une définition doit être aussi précise que possible, et non aussi « inclusive » que possible.
    Vouloir caractériser le type d’amateur de livres (anciens ou non) qu’est le bibliophile ne relève pas de la ségrégation.

    • Cher Monsieur,

      Vous me faites au moins la grâce de confirmer l’essentiel : une définition n’a pas à être inclusive ; elle a à être exacte. C’était bien mon propos.

      Vous avez raison aussi sur un point : la question n’est ni morale ni héroïque. Il n’y a, à proprement parler, ni gloire à être bibliophile ni humiliation à ne pas l’être. J’irais même plus loin : il est assez étrange de voir tant de lecteurs, parfois fort lettrés, paraître tenir au mot de bibliophile comme à un accomplissement supérieur, alors qu’il désigne moins un couronnement qu’une complication du rapport au livre — parfois délicieuse, parfois savante, parfois légèrement pathologique, mais enfin complication tout de même. La lecture me semble, dans bien des cas, une condition plus haute et plus enviable.

      Si j’ai pris quelques précautions oratoires, ce n’est donc pas que j’imagine la bibliophilie à la tête de grandes divisions. C’est seulement qu’en notre temps la moindre distinction verbale passe aussitôt pour une cruauté sociale, comme si le dictionnaire était déjà une police des personnes.

      En somme, nous nous entendons sur le fond : il s’agissait seulement de rendre à un mot un peu de précision, non d’en faire une décoration.

      Il est tout de même singulier que tant de gens veuillent aujourd’hui paraître bibliophiles, comme si la chose relevait d’un supplément de dignité, quand elle tient souvent d’une heureuse névrose, là où la lecture suffit déjà à l’honneur de l’esprit.

      Mathieu Lenoir

      • Merci de votre réaction. Je répondais à Olivier et à son « prenez garde » mais sans doute ai-je omis de cliquer au bon endroit sur « répondre ».
        J’ai beaucoup apprécié votre développement qui m’a d’autant plus intéressé que longtemps j’ai refusé de me considérer comme un bibliophile (et sans doute à juste titre si on se réfère à ce que vous en dites !) Le mot me paraissait prétentieux et je n’y mettais pas alors tout ce que vous avez si bien expliqué aujourd’hui qu’il peut contenir.
        Depuis peu, ayant pris conscience du fait que ma façon de collectionner avait évolué, je commence à ne plus rejeter le terme et à admettre l’idée que je me suis mis à « bibliophiler » !

  4. Messieurs les bibliophiles, prenez garde …
    Vous allez finir comme les ecolos! (et dans ma bouche, ce n’est pas franchement un compliment !!)
    Le prochain Congrès international de la Bibliophilie risque de se tenir dans une cabine téléphonique où vous serez au large pour débatre et vous battre !
    un amateur de livres anciens

  5. 🙂 – je rajouterais une précision utile : on peut être bibliophile ET lecteur, évidemment. Et évidemment, ne pas ranger les livres de la première catégorie dans les mêmes meubles que ceux relevant de la seconde.

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