Des lecteurs et autres amoureux du livre qui se pensent bibliophiles

Mathieu Lenoir, membre de la Guilde des Bibliopolicés par auto-cooptation, pourfendeur d’idées reçues et moraliste des vanités bibliophiliques.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il y a des mots que notre époque élargit jusqu’à les rendre inutiles. Bibliophile est en train de devenir l’un d’eux.

On le voit partout. Sous des photographies de piles de romans. Dans des biographies de réseaux sociaux. Dans des intérieurs beige clair où trois livres de poche, une tasse et une bougie suffisent à produire une identité culturelle complète. Il suffit désormais d’aimer lire, d’acheter quelques livres, de publier sa pile du mois, de respirer avec émotion devant une couverture toilée, pour se dire bibliophile. Le mot ne désigne presque plus rien. Il flatte. Il décore. Il caresse.

C’est précisément pour cela qu’il faut le reprendre.

Non pour humilier les lecteurs. Non pour poser un poste de douane à l’entrée des bibliothèques privées. Non pour distribuer des brevets de légitimité à une petite aristocratie de carton et de maroquin. La question n’est pas morale. Elle est lexicale, intellectuelle, presque hygiénique. Un mot ancien n’a pas à être aimable. Il a à être exact.

Or appeler bibliophilie tout attachement au livre revient à dissoudre un terme précis dans une sentimentalité générale. Il y a déjà une dignité entière à être lecteur. Il y en a une autre à être amateur de livres. Vouloir baptiser bibliophilie toute forme d’affection pour l’imprimé n’honore pas davantage la lecture ; cela brouille simplement les distinctions utiles.

Sur ce point, Christian Galantaris reste plus solide que bien des improvisateurs contemporains. Son mérite est simple : il refuse les définitions molles. Dire qu’un bibliophile est “quelqu’un qui aime les livres” ne suffit pas. C’est une formule de dictionnaire pour gens pressés. Elle ne tranche rien. Elle met sous la même étiquette le lecteur passionné, le décorateur lettré, l’acheteur compulsif, le collectionneur méthodique, et le véritable amateur d’exemplaires.

Or ces figures ne se confondent pas.

La distinction de base est simple, et il faut la poser franchement.

Le lecteur veut lire un texte.
L’amateur de livres aime la présence des livres.
Le bibliophile cherche un exemplaire.

Tout est là.

Le lecteur veut lire Les Fleurs du mal. Il veut Baudelaire. Peu lui importe souvent que le volume soit de poche, de club, de réimpression, d’occasion, fatigué, ou annoté par un inconnu qui soulignait lourdement les adjectifs tristes. Il cherche l’œuvre. Il cherche le texte. Son rapport au livre passe par la lecture. C’est une relation parfaitement honorable, parfois plus noble que bien des collections vantardes.

L’amateur de livres, lui, aime autre chose. Il aime les rayonnages, le papier, les couvertures, l’odeur, le voisinage des volumes, la bibliothèque comme climat mental. Il vit bien parmi les livres. Il aime les offrir, les ranger, les regarder, parfois les sauver. Son attachement peut être délicat, profond, sincère. Mais il reste général. Il aime les livres au pluriel. Il aime une atmosphère.

Le bibliophile commence quand cette relation cesse d’être générale.

Il ne dit plus : j’aime les livres.
Il dit : je cherche cette édition, dans cet état, sur ce papier, avec cette provenance, si possible sans cette mutilation, et certainement pas sous cette reliure absurde.

Voilà la frontière.

Le bibliophile ne se contente pas d’une œuvre ; il veut savoir sous quelle forme elle a paru, dans quel état elle survit, quels exemplaires se distinguent, quelles provenances éclairent son parcours, quelles singularités font passer un volume du rang d’objet imprimé à celui d’exemplaire véritablement désirable.

Autrement dit, la bibliophilie ne commence pas dans la chaleur du sentiment. Elle commence dans la précision du désir.

C’est ici que Galantaris redevient utile. Quand il rappelle que le bibliophile n’est pas seulement celui qui aime les livres, mais celui qui aime et recherche les livres rares et précieux, il redonne au mot son ossature. Le terme décisif n’est même pas “aime”. C’est “recherche”. La bibliophilie est moins une émotion qu’une poursuite. Moins une humeur qu’une pratique.

Et une pratique exigeante.

Car le bibliophile distingue, choisit, écarte, hiérarchise. Il sait qu’un livre très célèbre peut être bibliographiquement banal. Il sait qu’un volume d’apparence modeste peut être remarquable par sa provenance. Il sait qu’une édition originale n’est pas une formule magique. Il sait qu’un grand papier ne rachète pas tout. Il sait qu’une reliure brillante peut magnifier un exemplaire ou le défigurer. Il sait surtout qu’un livre ancien n’est pas bibliophilique par simple ancienneté. L’âge n’a jamais suffi à produire la rareté, ni le goût.

Le bibliophile n’aime donc jamais les livres tout à fait “en général”. Il les aime au cas par cas.

C’est une nuance capitale, parce qu’elle sépare la culture d’ambiance du goût formé.

Notre époque, au contraire, confond tout avec une générosité ravageuse. Les réseaux sociaux ont beaucoup fait pour cela. Ils ont transformé le livre en signe visible de sensibilité. Le livre y sert à construire une personne autant qu’à nourrir un esprit. On se photographie avec ses lectures, on expose sa pile mensuelle, on met en scène son coin de lecture comme autrefois on composait un portrait moral. Tout cela n’a rien de scandaleux. Mais cela produit un effet précis : le mot bibliophile est devenu une récompense symbolique accordée à quiconque témoigne d’un attachement public au livre.

C’est trop large.

Sur les réseaux sociaux, on rencontre beaucoup de lecteurs qui se disent bibliophiles, comme on rencontre beaucoup de gourmets qui photographient leur assiette. L’enthousiasme est réel. La qualification, elle, demande un examen plus sévère.

Qu’on comprenne bien ce point : refuser le mot impropre n’est pas diminuer la personne. Le lecteur fervent n’est pas amoindri parce qu’on ne l’appelle pas bibliophile. Le grand lecteur n’a pas besoin de ce costume. L’amateur de livres non plus. Il y a déjà beaucoup de mérite à lire beaucoup, à lire bien, à transmettre, à conseiller, à aimer les œuvres, à vivre parmi elles. Pourquoi faudrait-il gonfler ce titre simple pour le rendre présentable sur internet ?

Le lecteur n’a pas besoin d’un mot trop grand pour lui.

Le bibliophile n’est pas supérieur au lecteur. Il est autre.

Sa passion porte non seulement sur l’œuvre, mais sur la matérialité singulière de l’œuvre imprimée. Il ne cherche pas seulement Baudelaire. Il cherche tel Baudelaire. Il ne veut pas seulement Montaigne. Il veut cet exemplaire de Montaigne, ou du moins un exemplaire répondant à certaines conditions qu’il est capable d’énoncer.

Cette capacité à énoncer des raisons précises est d’ailleurs un excellent test. Celui qui aime les livres en général parle souvent d’émotion, de beauté, d’odeur, d’atmosphère, de plaisir de lecture. Le bibliophile parle aussi de tout cela, parfois. Mais tôt ou tard il en vient à autre chose : édition, état, papier, tirage, provenance, reliure, marges, enrichissements, défauts, restauration, collation. Son vocabulaire n’est pas décoratif ; il est discriminant. Il ne sert pas à produire une image de soi. Il sert à choisir.

Galantaris insiste d’ailleurs sur un point souvent négligé : la bibliophilie suppose une part de science du livre. Le mot de science fera sourire ceux qui confondent goût et spontanéité. Il est pourtant juste. Il faut ici de la mémoire, de la comparaison, de l’information, une habitude des nuances, une capacité à repérer les différences utiles. Sans cela, il n’y a pas bibliophilie, mais sympathie culturelle.

On peut aimer le vin sans savoir distinguer un cépage d’une étiquette. On peut même en parler avec chaleur. Mais l’amateur sérieux finit par devoir nommer ce qu’il boit. Il en va de même des livres. Le bibliophile ne flotte pas dans un vague attachement à l’objet imprimé. Il sait au moins un peu pourquoi tel volume importe plus qu’un autre.

Il faut aussi préciser une autre confusion commode : celle qui oppose le lecteur pur au collectionneur matérialiste. Cette vieille opposition rassure les vertueux. Elle leur permet de croire que l’intérêt pour le papier, la reliure, le format, l’état, la provenance, relèverait d’une faiblesse mondaine, tandis que l’amour du texte garderait à lui seul toute la noblesse. La distinction est plus paresseuse qu’intelligente.

Un homme qui lirait de grands textes dans n’importe quels exemplaires avachis, incomplets ou défigurés n’en deviendrait pas bibliophile pour autant. Il serait lecteur. Très bien. Mais lecteur.

Inversement, un amateur attentif au papier, au format, à la reliure, aux marges, aux gravures, aux provenances, n’est pas pour cela condamné à la bibliomanie. Tout dépend de ce qu’il comprend et de ce qu’il cherche. Le bibliophile véritable ne sépare pas brutalement le texte de l’objet. Il aime leur rencontre. Il sait qu’une œuvre imprimée existe aussi dans une forme, dans une date, dans un état, parfois dans une aventure éditoriale entière.

Une édition originale de Baudelaire n’est pas seulement un contenant plus chic pour Les Fleurs du mal. C’est une date, un état du texte, parfois une histoire de censure, parfois une dédicace, parfois une provenance, parfois une reliure ancienne ou moderne qui infléchit le regard que l’on porte sur elle. Le bibliophile comprend que l’œuvre imprimée ne se réduit pas à son contenu verbal. Elle a une histoire matérielle. Et cette histoire compte.

Ainsi comprise, la bibliophilie n’est pas un luxe stérile. C’est une forme plus attentive de lecture, prolongée par l’objet. Elle n’est pas ennemie du texte ; elle est lecture épaissie par la matière, par la trace, par l’exemplaire.

Encore faut-il rappeler qu’elle demande autre chose qu’un enthousiasme verbal.

Le bibliophile attend. Il compare. Il enquête. Il renonce souvent. Il revient. Il lit un catalogue comme d’autres lisent un rapport de police. Il sait reconnaître, dans une notice paresseuse, le détail décisif qu’un autre laissera passer. Il n’achète pas seulement parce qu’il aime ; il achète parce qu’il a identifié. C’est là une discipline de l’attention autant qu’un plaisir de possession.

Sur ce point encore, Galantaris est juste lorsqu’il résume la disposition de l’amateur par trois qualités : la passion, la patience et la rapidité de décision. La formule vaut qu’on s’y arrête. Sans passion, on ne cherche rien. Sans patience, on ne trouve rien. Sans décision, on laisse le livre partir chez un autre. Toute chasse bibliophilique tient dans cet équilibre.

Il faut d’ailleurs dire un mot de la possession, sujet un peu embarrassant pour une époque qui aime les sentiments sans trop aimer les aveux. Oui, le bibliophile veut posséder. Non par simple grossièreté fétichiste, mais parce que la fréquentation d’un exemplaire, sa présence durable, sa comparaison avec d’autres, produisent une connaissance qu’un simple emprunt ne donne pas. On n’habite pas de la même manière un livre consulté et un livre possédé. L’exemplaire que l’on garde, que l’on reprend, que l’on replace dans un ensemble, finit par livrer autre chose que son texte : sa personnalité matérielle, sa manière d’être là, son histoire silencieuse.

C’est pourquoi le bibliophile ne se définit pas seulement par ce qu’il lit, mais par ce qu’il sait chercher, reconnaître, choisir et conserver.

À ce stade, il faut enfoncer le clou. Sans méchanceté, mais sans mollesse.

Aimer lire ne suffit pas.
Acheter beaucoup ne suffit pas.
Aimer l’odeur des vieux livres ne suffit pas.
Posséder une belle bibliothèque visible ne suffit pas.
Publier des photos de couvertures avec une tasse à côté ne suffit évidemment pas davantage.

La bibliophilie commence avec la rareté reconnue, la recherche délibérée, la préférence formée, la conscience de l’édition et de l’exemplaire. Elle commence quand le goût cesse d’être une ambiance pour devenir un choix. Elle commence quand on ne veut plus seulement des livres, mais certains livres, pour des raisons assez précises pour être formulées.

Cette précision ne suppose pas nécessairement la richesse. Voilà encore une confusion qu’il faut balayer. On peut posséder cinq mille volumes et n’être qu’un entrepôt. On peut n’en avoir que cinquante et former déjà une bibliothèque. La bibliophilie n’est pas une question de métrage linéaire. Elle est une question de discernement. Un petit ensemble cohérent, bâti avec patience et intelligence, vaut mieux qu’une accumulation de livres achetés à la tonne parce que l’effet d’étagère était séduisant.

Galantaris distingue avec justesse le curieux, l’amateur et le collectionneur. Le curieux papillonne, cherche l’insolite, goûte les singularités. L’amateur approfondit un goût, apprend à choisir, construit une cohérence. Le collectionneur donne à cette passion une architecture. Le bibliophile peut emprunter quelque chose aux trois. Mais il ne se confond exactement avec aucun. Il peut être curieux, amateur ou collectionneur ; ce qui le définit surtout, c’est la qualité précise de son rapport au livre rare, beau ou significatif.

On peut être collectionneur sans être bibliophile, si l’on accumule sans comprendre. On peut être bibliophile avec une bibliothèque modeste, si chaque choix répond à une ligne ferme. Là encore, la clarté vaut mieux que les flatteries.

Le problème de notre temps est moins l’amour des livres que l’inflation du vocabulaire. Nous voulons des mots plus nobles que nos pratiques. Nous appelons passion ce qui est souvent préférence. Nous appelons expertise ce qui est parfois familiarité. Nous appelons bibliophilie ce qui relève souvent de la lecture, de l’achat, de la décoration, du goût culturel, ou d’un attachement sincère mais général au livre. C’est humain. C’est même assez sympathique. Mais ce n’est pas exact.

Or les vieux mots méritent mieux que la sympathie.

Je proposerais donc, après Galantaris et sans lyrisme inutile, une définition simple :

Le bibliophile est un amateur savant et actif qui recherche, choisit, comprend et conserve des livres rares, précieux ou singuliers, non seulement pour leur texte, mais pour leur édition, leur exemplaire, leur provenance, leur histoire et leur beauté matérielle.

Cette définition a un avantage : elle clarifie sans mépriser.

Elle laisse au lecteur sa noblesse.
Elle laisse à l’amateur de livres son charme.
Elle réserve au bibliophile sa précision.

Et s’il fallait finir par une formule plus sèche encore, ce serait celle-ci :

Le lecteur veut lire.
L’amateur veut vivre parmi les livres.
Le bibliophile veut le bon livre, sous la bonne forme, dans le bon état, et pour de bonnes raisons.

Le reste relève de la sympathie imprimée.

Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · ML/IDEES RECUES · BIBLIOPHILIE · 03

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Le libraire est-il un algorithme? Fait-il encore le marché, ou ne fait-il que le suivre ?

Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

2026… On entre chez un libraire pour son savoir. On en ressort avec le prix d’une vente d’avant-hier. Il a recopié un chiffre, et il vous l’a vendu comme un jugement. Je sais, j’exagère, c’est ma signature.

Disons-le sans détour : une partie du métier de libraire est devenue une imposture polie. On a remplacé un connaisseur par un comparateur de prix en costume — et on continue de facturer le costume.

Je ne parle pas des escrocs ; ils m’ennuient. Je parle des honnêtes gens. Du libraire sérieux, compétent, courtois, qui croit faire son métier et n’en fait plus que la moitié. Et oui, je sais, j’exagère, c’est ma signature. Sinon vous ne me liriez plus….

Car un libraire, dans l’idée qu’on s’en fait, n’est pas un marchand comme un autre. C’est un homme qui sait. Il a lu, comparé, manipulé. Il distingue le bon exemplaire du médiocre, la vraie rareté de la fausse. Cette promesse a un nom : l’expertise. C’est elle qui justifie tout le reste — la marge, le conseil, le prix un peu plus haut qu’ailleurs. Vous ne payez pas l’objet. Vous payez le jugement de celui qui le vend, et son travail, quand il a travaillé.

Encore faut-il qu’il y ait un jugement, et un travail.

Regardez comment se fixe un prix, aujourd’hui. Un livre arrive. Le libraire l’ouvre, et cherche. Pas dans sa tête : sur un écran. Il regarde ce que le même titre a fait à la dernière vente. Drouot, eBay, Catawiki, les concurrents (oups, pardon, les cionfrères, bien sûr, les libraires s’adorent entre eux, je l’oublie toujours). Il trouve un comparable, et il aligne son prix dessus.

Ce n’est pas malhonnête. C’est plus triste : c’est vide. Car ce n’est plus un jugement, c’est une valorisation. Il ne dit plus : voilà ce que vaut ce livre, selon moi, qui le connais. Il dit : voilà ce qu’il a fait ailleurs, la dernière fois. Il ne fixe pas un prix, il le constate. Il est devenu le greffier du dernier coup de marteau.

Et son catalogue suit. On y trouve ce qui se vend, parce que ça se vend. Les mêmes auteurs cotés, les mêmes reliures à la mode, les mêmes domaines que chez le voisin. Trois catalogues, un seul contenu. À ce compte, on n’a plus besoin de libraires : on a besoin d’un moteur de recherche avec pignon sur rue.

Comment en est-on arrivé là ? Par un outil, et par paresse. Avant, le prix d’un livre rare était un secret de métier. Le libraire avait vu passer mille exemplaires ; vous, aucun.

Ce savoir-là se payait, et c’était justice. Aujourd’hui, le dernier prix s’affiche en trois clics. Le savoir s’est répandu — tant mieux. Sauf que beaucoup de libraires se sont mis à boire à la même source que leurs clients. Ils ont perdu leur longueur d’avance, et l’ont remplacée par un copier-coller. Le numérique n’a pas tué les libraires : il a seulement révélé ceux qui vendaient des livres comme on vend des actions.

Car deux métiers, désormais, portent le même nom. Il y a celui qui suit : il s’indexe sur la salle, achète ce qui monte, vend ce qui se demande, et se trompe rarement — parce qu’il ne décide presque rien. Il transporte une valeur que d’autres ont fabriquée. Il n’ajoute rien.

Et il y a celui qui juge : celui-là achète ce que personne ne veut, flaire un domaine méprisé, paie d’avance une cote qui n’existe pas, défend, attend. Quand il se trompe, il garde le livre sur les bras, et c’est sa punition. Quand il a raison, c’est lui qui a fait le prix — pas la salle.

Le premier vit du marché. Le second le fabrique. Devinez lequel se fait passer pour l’autre.

On reconnaît le vrai à une chose : il prend un risque. Il avance son argent sur son propre jugement, il se compromet, et c’est précisément ce qui rend son avis précieux — il l’a déjà payé de sa poche avant de vous le donner. Celui qui se contente de suivre, lui, ne risque rien. Son avis ne lui coûte rien, ce’est un algorithme. Le métier s’est trouvé une rente : faire payer au prix de l’expertise un service que le marché rend désormais gratuitement.

Et vous, pendant ce temps, vous réglez plein tarif pour une caution qui n’existe plus. Vous croyez consulter un connaisseur ; vous consultez un homme qui a regardé le même écran que vous — sauf que vous, vous auriez pu le faire seul, et sans payer.

Un exemple, et tout devient clair. Un client entre, il cherche une édition précise en reliure d’époque, au prix non marqué. Le libraire, comme souvent, est assis derrière son écran, il fait défiler, s’arrête sur une vente récente. Le dernier est parti à huit cents euros, constate-t-il dans sa tête…

Il pose son prix : neuf cents. Le client paie, repart content. Que s’est-il passé ? Rien. Le libraire n’a pas jugé l’exemplaire, il a lu un chiffre. Il n’a pas dit si cette reliure-ci valait mieux que l’autre, si la marge, le papier, la provenance changeaient quelque chose. Il a vendu une moyenne au prix d’un jugement qu’il n’a pas rendu. Le livre était unique ; le prix, lui, était générique.

On me dira que le libraire doit vivre, qu’il ne peut pas tout acheter à l’aveugle, que les résultats publics sont une information légitime. C’est vrai. Je ne lui demande pas d’être imprudent. Je lui demande de ne pas confondre la prudence avec l’abdication. Consulter la salle, les confrères, c’est sain ; s’y soumettre entièrement, c’est démissionner. Le bon libraire regarde les résultats, puis décide. Parfois, cela ennuie le bibliophile qui trouve que c’est exagéré, mais il y a une conviction.

Le mauvais regarde les résultats, et obéit.

Alors, comment le reconnaître ? Méfiez-vous de celui qui n’a jamais tort : comme l’expert qui n’a jamais tort, c’est mauvais signe. Il ne décide rien, il suit, et il vous vendra au prix d’hier ce que vous paierez demain. Cherchez plutôt celui qui défend des choses bizarres, celui qui a, dans un coin, un domaine que personne ne lui demande, celui qui vous parle d’un livre avec une conviction que le marché n’a pas encore validée. Celui-là prend un risque. Donc il pense. Donc il vaut son prix.

Le bon libraire n’est pas celui qui connaît les prix. C’est celui qui ose en proposer. Le reste — la recopie, l’alignement, le catalogue qui suit la mode — ce n’est pas un métier, c’est un relais ; et un relais n’ajoute rien à ce qu’il transmet, il prélève seulement au passage.

Je sais que ces lignes en fâcheront quelques-uns. Tant mieux. Le libraire que cet article met en colère est peut-être celui qui s’y reconnaît ; celui qui le lit en souriant, lui, n’a rien à craindre : il fait encore son métier.

Le vrai libraire n’a pas disparu. Il est seulement parfois devenu difficile à distinguer de son photocopieur.

Sic transit gloria mundi.

GUILDE · ML/LIBRAIRES — Document classé : diffusion restreinte.

12 Commentaires

  1. Ce texte, qui dit des choses justes, nous sort quand même le vieux cliché du bibliophile qui va trouver, à force de science et d’efforts, une bible de Gutenberg originale que les autres n’auront pas vu. Désolé, comme avec les autres oeuvres d’art, rien n’est plus facile d’être bibliophile, à la mode Bergé ou Villepin. Une seule condition: avoir beaucoup d’argent,rien d’autre ! Vous vous rapprochez d’un libraire bien établi sur la place et ayant toutes les adresses (type Vrain, Sourget,Feu Follet,etc…), lui sortez vos billets et lui vous trouvera tout ce que vous voulez dans l’édition et l’état le plus rare. Croyez-moi,si j’avais la fortune de ces gens,je constituerais la plus belle bibliothèque de Paris en un claquement de doigts.Donc un peu de modestie ne serait pas de trop, non ?

  2. A raison d’une dizaine de commentaires on peut sans crainte décréter que ce blog tient davantage de la cabine téléphonique que du hall de gare où se déploient certains réseaux sociaux. Et, si les bibliophiles que nous sommes avons depuis longtemps succombé à la « névrose », joliment décrite et circonscrite par Hugues, au moins n’avons-nous rien à craindre de celle consistant à juger de son importance à l’aune du nombre de ses partisans. La bibliophilie, la vraie, telle que définie plus haut, ne sera jamais populaire au point de ployer sous les likes. Que les écologistes se divisent ce n’est un problème qu’au regard de leur objectif politique : accéder au pouvoir ou du moins imposer leurs idées. Mais, la bibliophilie ne revendique ni pouvoir, ni hégémonie intellectuelle. Hugues le répète suffisamment : le bibliophile n’est ni supérieur, ni inférieur au lecteur ou à l’amateur de livres. Tous jouissent d’une égale dignité. A quoi bon se compter ? Si nous sommes assez pour échanger ici même alors nous sommes encore suffisamment nombreux. Du reste je doute que proposer une définition argumentée puisse froisser un visiteur de ce blog au point de provoquer sa fuite.
    Allons plus loin : conjuguons. Un bibliophile peut être lecteur et/ou amateur de livres. Mais, alors, ces passions ne font pas que se côtoyer, ou s’additionner poliment, elles se transcendent. Parce que lire un texte dans un ouvrage longuement recherché lui donne une saveur singulière. Et parce que l’atmosphère d’une bibliothèque peuplée de livres patiemment réunis offre une sensation particulièrement appréciable.
    Enfin, remarquons que les journées n’ayant que 24h, le temps que nous consacrons à la bibliophilie nous manque nécessairement pour lire autant qu’un lecteur épargné par cette névrose là. Que le monde est bien fait : voilà une belle raison de s’en faire un ami. Il nous parlera de lettres, nous lui parlerons d’éditions. Et le vin partagé n’en sera que meilleur.

  3. Bonsoir,
    « finir au large dans une cabine téléphonique », – on croirait lire : « les bibliophiles selon votre coeur, combien de divisions ? »
    Quelle que soit la définition qu’on adopte, il n’y a aucune fierté, aucun orgueil à tirer du fait d’être bibliophile, aucune honte, aucune aigreur à éprouver de ne pas l’être, et la question de savoir si la définition en question est trop restrictive ou non est sans objet.
    Une définition doit être aussi précise que possible, et non aussi « inclusive » que possible.
    Vouloir caractériser le type d’amateur de livres (anciens ou non) qu’est le bibliophile ne relève pas de la ségrégation.

    • Cher Monsieur,

      Vous me faites au moins la grâce de confirmer l’essentiel : une définition n’a pas à être inclusive ; elle a à être exacte. C’était bien mon propos.

      Vous avez raison aussi sur un point : la question n’est ni morale ni héroïque. Il n’y a, à proprement parler, ni gloire à être bibliophile ni humiliation à ne pas l’être. J’irais même plus loin : il est assez étrange de voir tant de lecteurs, parfois fort lettrés, paraître tenir au mot de bibliophile comme à un accomplissement supérieur, alors qu’il désigne moins un couronnement qu’une complication du rapport au livre — parfois délicieuse, parfois savante, parfois légèrement pathologique, mais enfin complication tout de même. La lecture me semble, dans bien des cas, une condition plus haute et plus enviable.

      Si j’ai pris quelques précautions oratoires, ce n’est donc pas que j’imagine la bibliophilie à la tête de grandes divisions. C’est seulement qu’en notre temps la moindre distinction verbale passe aussitôt pour une cruauté sociale, comme si le dictionnaire était déjà une police des personnes.

      En somme, nous nous entendons sur le fond : il s’agissait seulement de rendre à un mot un peu de précision, non d’en faire une décoration.

      Il est tout de même singulier que tant de gens veuillent aujourd’hui paraître bibliophiles, comme si la chose relevait d’un supplément de dignité, quand elle tient souvent d’une heureuse névrose, là où la lecture suffit déjà à l’honneur de l’esprit.

      Mathieu Lenoir

      • Merci de votre réaction. Je répondais à Olivier et à son « prenez garde » mais sans doute ai-je omis de cliquer au bon endroit sur « répondre ».
        J’ai beaucoup apprécié votre développement qui m’a d’autant plus intéressé que longtemps j’ai refusé de me considérer comme un bibliophile (et sans doute à juste titre si on se réfère à ce que vous en dites !) Le mot me paraissait prétentieux et je n’y mettais pas alors tout ce que vous avez si bien expliqué aujourd’hui qu’il peut contenir.
        Depuis peu, ayant pris conscience du fait que ma façon de collectionner avait évolué, je commence à ne plus rejeter le terme et à admettre l’idée que je me suis mis à « bibliophiler » !

  4. Messieurs les bibliophiles, prenez garde …
    Vous allez finir comme les ecolos! (et dans ma bouche, ce n’est pas franchement un compliment !!)
    Le prochain Congrès international de la Bibliophilie risque de se tenir dans une cabine téléphonique où vous serez au large pour débatre et vous battre !
    un amateur de livres anciens

  5. 🙂 – je rajouterais une précision utile : on peut être bibliophile ET lecteur, évidemment. Et évidemment, ne pas ranger les livres de la première catégorie dans les mêmes meubles que ceux relevant de la seconde.

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