Rapport IGLI #44: des attitudes observées lors d’une vente publique à Drouot

par Anatole Crispin, Inspecteur itinérant de la section Comportements Bibliophiliques de l’IGLI

Amis bibliophiles, bonjour.

Il est un théâtre discret, feutré, mais intense : celui des ventes publiques. Dans l’imaginaire commun, ces ventes concernent surtout tableaux, orfèvrerie ou curiosa ; mais à Drouot, lorsque l’on passe aux livres et papiers, la scène se resserre, les respirations raccourcissent, les chuchotements s’aiguisent. Comme dans un opéra en trois actes, les rôles paraissent distribués d’avance : on devine, avant même le premier coup de marteau, qui est venu pour acheter, qui pour jauger, et qui n’est là que pour se souvenir. Les mimiques sont savamment maîtrisées, les passions contenues derrière des haussements de sourcils, et l’éclat se réduit parfois à la verticalité exacte d’un poignet qui s’élève.

Le Statique Stratège [code IGLI : S1-C]

Installé dès 13 h 30 pour une vente prévue à 14 h, il occupe le deuxième rang, pile au centre, d’où il peut croiser le regard du commissaire-priseur et surveiller l’ensemble de la salle. Son catalogue, rayé de traits fluorescents, est une cartographie personnelle : certains numéros sont encerclés, d’autres annotés de commentaires codés. On y lit parfois des notes en marge : « lot-piège, vérifier papier », « in-dis-pen-sable », « attention reliure refaite ». À sa droite, une feuille volante répertorie ses plafonds, montants maximums inscrits au stylo-bille, parfois assortis d’un point d’exclamation. L’IGLI classe ce comportement dans la planification frontale à visibilité retenue.

Au moment crucial, pourtant, il n’élève pas franchement la main. Un hochement discret, un clignement d’œil : sa manière d’« enchérir du regard ». Ce code non verbal se perd dans le flux général des micro-gestes. Le commissaire, occupé à repérer une main levée au fond, l’ignore. Le lot file. Le Stratège baisse les yeux, raye le numéro dans son catalogue avec une lenteur tragique, puis rature son plafond comme on replie une tente après une campagne perdue. Observation IGLI : fréquence élevée d’échecs auto-induits pour la sous-catégorie S1-C lorsque la salle dépasse 50 participants (cf. corrélations CPB/12b-Ann. II).

Le Vieil Habitué grognon [code IGLI : V2-G]

Il ne regarde pas tant les livres que les visages. Installé de préférence dans un coin stratégique, il commente chaque adjudication comme un chroniqueur acerbe : « Trop cher… Pas assez… Mauvais papier… ». Sa voix est basse mais suffisamment sonore pour atteindre deux rangs alentour. Il connaît tout le monde : commissaire-priseur, experts, placeurs, habitués. Entre deux remarques, il salue d’un mouvement de menton un confrère posté plus loin, puis raconte une vente ancienne : « En 1987, le même en maroquin janséniste, moitié prix ! » Il ricane, pince la lèvre, note un chiffre.

Curieuse fidélité que la sienne : il revient à chaque session, ostensiblement blasé, comme s’il était tenu d’assurer la permanence du doute. L’IGLI le considère comme un stabilisateur de rituel : son scepticisme constant fournit un bruit de fond qui, paradoxalement, aide la salle à calibrer ses ardeurs. Il achète peu, presque jamais. Sa bande-son officieuse rythme la séance. Quand un lot spectaculaire apparaît, son silence bref est codé V2-G/Respect : suspension de la grogne au titre de l’excellence.

Le Parfumé silencieux [code IGLI : P3-S]

Costume au tombé irréprochable, manteau de cachemire, effluve d’ambre. Il feuillette le catalogue comme un missel, avec des gestes mesurés, presque liturgiques. Il n’intervient que rarement, mais lorsqu’il enchérît, sa voix est basse et nette, comme un trait de plume bien posé. Ses cibles : exemplaires de grand papier, reliures somptueuses, états irréprochables. Classification IGLI : orientation vers le haut de gamme, profil d’intervention sélective.

Entre deux lots, il quitte la salle, téléphone en main, rejoint un homme discret dans le couloir, échange un petit sac de papier kraft. Rumeurs : fondation, collectionneur étranger, mission d’acquisition. L’IGLI ne conclut pas ; elle note le couloir-brief comme signe d’externalisation de la décision (réf. IGLI-MAN-OBS 4.1.2). Lorsqu’il remporte, il ne sourit pas : il incline la tête, note le numéro, et laisse retomber la main. Sa réserve impose silence autour de lui ; la salle ajuste spontanément son volume (effet P3-S documenté).

Le Nervieux en baskets [code IGLI : N4-B]

Il attire l’œil dans une salle où la demi-mesure vestimentaire est l’usage. Baskets neuves, t-shirt imprimé, sac à dos débordant. Il ne cesse de bouger : photographie des pages de catalogue, compare sur son téléphone, fouille des bases de résultats, interroge un voisin : « Vous pensez que c’est du vrai vergé ? » Plus tard : « Ça se revend bien, ces almanachs ? ». L’IGLI code ce multi-tasking visible comme indicateur de stress spéculatif.

Sa manière d’enchérir est impulsive, rythmée par des hausses rapides. Il repart souvent avec des lots improbables : cahiers d’écolier du XIXe, gravures dépareillées, fascicules à la couture fatiguée. Il s’en moque : l’enjeu n’est pas la cohérence mais l’adrénaline. Note IGLI : la satisfaction post-adjudication N4-B ne corrèle pas nécessairement avec la qualité bibliographique objective (cf. barème IGLI-QS/lot) mais avec la perception de l’« opportunité saisie ».

Le Fantôme du fond [code IGLI : F5-Ø]

On ne le remarque presque pas. Installé au dernier rang, légèrement en retrait, il ne parle à personne. Un carnet sur les genoux, un stylo qui gratte régulièrement. Il ne lève jamais la main. Parfois, il relève la tête, suit une joute d’enchères, note un chiffre, replonge. L’œil n’est pas distrait, il est distant : il observe davantage les comportements que les objets.

À mi-vente, il s’éclipse sans bruit, laissant sa chaise reprendre forme. Personne ne sait qui il est : journaliste en reportage, émissaire prudent d’une organisation professionnelle, sociologue amateur de rituels marchands, ou simple homme qui préfère la salle aux vitrines. L’IGLI, par convention, laisse F5-Ø en zone grise : sujet d’intérêt, mais non-échantillonné (départ prématuré), avec mention « observation inachevée » dans la fiche COB-DR5.

Le Libraire de métier [code IGLI : L6-M]

Il ne vient pas pour aimer, il vient pour acheter. Assis sur le côté, près de l’allée, il garde un pied dans le couloir comme on garde une issue. Son catalogue n’est pas annoté de passions mais de marges : à côté du numéro, un chiffre au crayon, discrètement barré et réécrit à mesure que la salle s’échauffe — non pas son désir, mais sa revente. Il connaît le commissaire, l’expert, le confrère d’en face, et l’on ne sait jamais tout à fait pour qui il lève la main : pour sa boutique, pour un client absent dont il tient l’ordre d’achat dans un carnet à élastique, ou pour personne, simplement pour faire monter ce qu’il vendra ailleurs. L’IGLI classe ce comportement dans l’intervention à finalité commerciale différée.

Son enchère est sèche, sans état d’âme : il monte tant que le chiffre tient, s’arrête net une marche avant sa limite, et lâche le lot sans un soupir — la perte d’un amateur, pour lui, n’est qu’un calcul refermé. Il reparaît à chaque vacation, salue sans chaleur excessive, et range ses acquisitions dans un cabas de toile d’une banalité étudiée. Note IGLI : seul profil pour lequel la satisfaction post-adjudication corrèle négativement avec le prix payé (cf. barème IGLI-QS/lot, inversion documentée L6-M).

Conclusion [synthèse IGLI : COB/2025-04-DR5]

Une vente publique n’est pas seulement un échange marchand : c’est une scène où se rejoue, séance après séance, une pièce à distribution stable. Chacun y tient un rôle qu’il a façonné au fil des ans et qu’il reprend avec le naturel de l’habitude. Les gestes sont précis, les regards calculés, les silences éloquents. À Drouot, le livre est parfois moins au centre que le cérémonial qui l’entoure : froissements de catalogue, timbre du commissaire-priseur, cadence du marteau, respiration commune au moment où le prix hésite. L’ensemble a la beauté d’une mécanique humaine bien réglée.

Je quitte la salle les mains vides mais la tête lourde d’un inventaire de postures : variations sur la retenue, l’assurance, l’ironie, l’impatience. Pour l’IGLI, ces notations, aussi infimes soient-elles, valent autant qu’un rapport chiffré : elles disent la santé d’un microcosme, son langage, ses rites, sa manière d’accueillir les nouveaux venus et de saluer les anciens. Je valide la fiche d’observation COB-DR5, consigne les codes (S1-C, V2-G, P3-S, N4-B, F5-Ø, L6-M), et transmets l’ensemble au Service des Études Comportementales pour archivage sous la cote IGLI/COB/2025-04/DR5. Dans une vente de livres anciens, le spectacle vaut souvent autant que la prise ; et certaines après-midis de Drouot, il la dépasse.

Cahiers d’Observation Bibliophilique de l’IGLI – Observation n°1
Sur les attitudes typiques observées lors d’une vente publique à Drouot
par Anatole Crispin, Inspecteur itinérant de la section Comportements Bibliophiliques de l’IGLI
Daté d’avril 2025, Salle 5 de l’Hôtel Drouot – Réf. dossier IGLI/COB/2025-04/DR5

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Dossiers cliniques de l’IGLI : Le syndrome du format in-23 (et de son cousin l’in-7)

Dossiers cliniques de l’IGLI : Le syndrome du format in-23 (et de son cousin l’in-7)

Docteur Achille Dandillot, médecin-inspecteur attaché à la section clinique de l’IGLI.

Amis bibliophiles, bonjour.

Observation clinique

Le cas examiné aujourd’hui appartient à cette catégorie de maladies rares que l’on n’ose pas toujours signaler dans les annales médicales, de peur de paraître soi-même atteint. Pourtant, il nous faut bien assumer notre mission : celle de consigner les déviations bibliophiliques les plus obscures, afin que la science — ou du moins sa caricature — en sorte grandie.

Nous avons devant nous un bibliophile souffrant d’une obsession redoutable : la passion dévorante des formats marginaux, singulièrement ceux qui n’existent pas, ou plutôt qui ne devraient pas exister. L’in-23 et son frère bancal l’in-7 forment pour lui une véritable religion parallèle, un credo imprimé en millimètres et en fractions de pouces.

Alors que la nomenclature canonique s’arrête sagement aux formats réguliers — in-folio, in-quarto, in-octavo, in-12, in-18, etc. —, notre patient s’est entiché de failles, de lacunes, de zones grises. Pour lui, tout volume qui échappe aux définitions officielles devient un miracle métrologique. Il n’y voit pas un simple hasard de coupe ou de reliure, mais la manifestation tangible d’une réalité bibliographique cachée.

Symptômes

Les symptômes, observés depuis plusieurs années, se présentent sous forme d’attaques périodiques, dont la violence n’a cessé de croître.

  • Compulsion de la mesure. Le patient ne sort jamais sans son double décimètre, parfois remplacé par un compas de relieur ou une règle en laiton gravée d’échelons archaïques. Dans les salles de lecture, on le surprend accroupi, mesurant la hauteur au millimètre près. Chaque divergence d’un quart de pouce provoque chez lui une crispation musculaire immédiate, suivie d’une exclamation jubilatoire : « Voilà un in-23, incontestable ! »
  • Altération du langage. La conversation du sujet n’évoque plus les livres comme objets littéraires ou esthétiques, mais uniquement comme surfaces dimensionnelles. Un roman de Balzac devient « un 203 × 134 mm », tandis qu’un traité de théologie s’appelle « un quasi-in-7 ». L’ami, l’éditeur, le libraire disparaissent : il ne reste que des chiffres.
  • Comportement agressif. Lors d’un dîner de la Société des Amis du Livre ancien, il lança son verre de chambertin au visage d’un convive qui soutenait doctement que l’in-7 n’était qu’une chimère de relieur distrait. L’incident, consigné dans nos archives sous la cote IGLI-CR-187/45, illustre la dangerosité sociale du trouble.
  • Graphomanie pathologique. Le patient tient un carnet constellé de taches d’encre où figurent des relevés délirants : in-23 approximatif, tranche rognée, reliure suspecte ; in-7 potentiel, mais glissement vers in-6 raté. À la page 47, nous avons relevé une notation inquiétante : in-23½, format parfait, la preuve est faite. Ce dernier ajout trahit le passage de l’obsession à l’hallucination.

Analyse

Nous sommes en présence d’un cas avancé de formatomanie rare, variété extrême du syndrome bibliométrique.

La science bibliographique, depuis le XVIIIᵉ siècle, repose sur un socle de conventions : on définit le format par le nombre de plis d’une feuille d’impression. Mais à mesure que les subdivisions se sont multipliées — in-12, in-18, in-24, in-32, in-64 —, certains esprits se sont laissés envoûter par ces hiérarchies infinies.

Là où un bibliographe raisonnable se contente d’approximer (« environ in-12 »), notre malade cherche la précision absolue, quitte à inventer des catégories inexistantes. L’in-23 devient pour lui une révélation mystique, une preuve que la bibliographie officielle ment. Quant à l’in-7, il l’érige en symbole de résistance : « un format interdit », répète-t-il avec des yeux d’illuminé, comme si mesurer du papier équivalait à saboter l’Ancien Régime.

Antécédents historiques

Notons que les querelles de format ne sont pas neuves. Déjà l’abbé Rive, dans ses imprécations bibliographiques, fulminait contre les subdivisions arbitraires. Brunet, plus modéré, préférait parler d’« petit in-8 » ou d’« petit in-12 ». Mais jamais personne n’avait osé baptiser un in-23 : la bienséance typographique l’interdisait.

Or un jour, un catalogue provincial des années 1870 laissa échapper une coquille malencontreuse : un in-32 devint in-23 sous la plume distraite du typographe. Cette bourde, insignifiante pour tout lecteur, fut pour notre patient une révélation. Depuis ce jour, il vit dans la conviction qu’il existe une race de formats clandestins, soigneusement occultés par les bibliographes officiels.

Évolution du cas

Les premiers symptômes se limitèrent à des conversations animées dans les librairies de quartier. Mais très vite, le trouble s’accentua.

  • Phase intrusive. À la Bibliothèque nationale, des témoins affirment l’avoir surpris introduisant en douce ses propres fiches correctives dans les tiroirs des catalogues papier. Ces fiches mentionnaient des formats fantaisistes : in-23 marginalis, in-7 clandestinus.
  • Phase missionnaire. Il entreprit ensuite une correspondance délirante avec divers érudits. À M. Gustave Brunet, il écrivit : « Vous avez oublié le format in-23, honte à votre Dictionnaire. » À un relieur lyonnais, il demanda : « Savez-vous pratiquer la coupe oblique qui mène à l’in-7 ? » Aucun de ces savants ne lui répondit, ce qui ne fit qu’accroître son sentiment de persécution.
  • Phase paranoïde. Aujourd’hui, le patient est persuadé que les bibliothécaires internationaux complotent pour effacer les formats marginaux. Il prétend que l’UNESCO aurait établi une « liste noire » interdisant toute mention de l’in-23.

Diagnostic différentiel

Avant d’affirmer la présence d’une formatomanie, il convient d’éliminer certaines pathologies voisines :

  • La reliuromanie : obsession pour les reliures décalées, qui peut induire des illusions de format.
  • La pagination compulsive : maladie où le patient recompte inlassablement les pages, convaincu que les imprimeurs ont toujours triché.
  • Le délire du pli : cas extrême où l’on défait les cahiers pour vérifier physiquement le nombre de plis.

Aucune de ces pathologies ne suffit à expliquer la fixation sur l’in-23 et l’in-7. Nous sommes bien face à une entité clinique autonome.

Traitement proposé

La section clinique de l’IGLI recommande plusieurs protocoles, adaptés selon le degré de gravité.

  1. Isolement temporaire. Installer le patient dans une salle de lecture dépourvue de règle, compas et décimètre. Les volumes y sont disposés sans ordre apparent, les formats mélangés. Ce sevrage brutal provoque d’abord des convulsions, puis un calme relatif.
  2. Thérapie d’exposition graduée. Lui présenter des livres dont le relieur a soigneusement rogné les marges de manière irrégulière, si bien que le format exact devient indéterminable. Le patient, confronté à l’inclassable, apprend à tolérer l’incertitude.
  3. Rééducation bibliographique. Cours intensif rappelant que les appellations de format ne sont que conventions approximatives. On lui lit des passages de bibliographes sérieux expliquant que la hauteur d’un in-12 varie de 16 à 18 cm, ce qui ruine son dogme d’exactitude.
  4. Traitement radical. Dans les cas les plus récalcitrants, on confie au patient un volume relié de travers, oscillant entre in-12 et in-13. L’instabilité provoque chez lui d’abord une panique aiguë, puis, paradoxalement, une forme de libération. Certains se mettent à rire, d’autres à pleurer : signe que la guérison est proche.

Pronostic

Le pronostic reste réservé. L’obsession du format a tendance à récidiver, comme les hallucinations d’un malade ayant trop contemplé des tables de concordance typographique.

Il est probable que le patient parvienne à retrouver une vie sociale modérément acceptable, à condition de limiter ses mesures aux étagères domestiques. Mais toute visite de bibliothèque publique représente une rechute quasi certaine.

Nous concluons donc que la formatomanie rare — et particulièrement sa variante in-23/in-7 — doit être considérée comme un trouble chronique, incurable dans l’absolu, mais parfois stabilisable par des soins attentifs.

Note finale

À l’IGLI, nous recommandons de conserver ce dossier comme exemplaire des pathologies dimensionnelles. Car si la bibliophilie est une passion noble, elle peut, mal encadrée, se transformer en démesure — au sens propre du mot.

Dossiers cliniques de l’IGLI, Dossier n°2, cote IGLI-DC-2/193.

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