Rapport IGLI #44: des attitudes observées lors d’une vente publique à Drouot

Il s’installe à 13 h 30 pour une vente prévue à 14 heures, deuxième rang au centre, catalogue rayé au fluorescent. Ses plafonds sont inscrits au stylo-bille sur une feuille volante. Au moment du lot, il enchérit d’un clignement d’œil, le commissaire regarde ailleurs. L’IGLI le classe en S1-C.

par Anatole Crispin, Inspecteur itinérant de la section Comportements Bibliophiliques de l’IGLI

Amis bibliophiles, bonjour.

Il est un théâtre discret, feutré, mais intense : celui des ventes publiques. Dans l’imaginaire commun, ces ventes concernent surtout tableaux, orfèvrerie ou curiosa ; mais à Drouot, lorsque l’on passe aux livres et papiers, la scène se resserre, les respirations raccourcissent, les chuchotements s’aiguisent. Comme dans un opéra en trois actes, les rôles paraissent distribués d’avance : on devine, avant même le premier coup de marteau, qui est venu pour acheter, qui pour jauger, et qui n’est là que pour se souvenir. Les mimiques sont savamment maîtrisées, les passions contenues derrière des haussements de sourcils, et l’éclat se réduit parfois à la verticalité exacte d’un poignet qui s’élève.

Le Statique Stratège [code IGLI : S1-C]

Installé dès 13 h 30 pour une vente prévue à 14 h, il occupe le deuxième rang, pile au centre, d’où il peut croiser le regard du commissaire-priseur et surveiller l’ensemble de la salle. Son catalogue, rayé de traits fluorescents, est une cartographie personnelle : certains numéros sont encerclés, d’autres annotés de commentaires codés. On y lit parfois des notes en marge : « lot-piège, vérifier papier », « in-dis-pen-sable », « attention reliure refaite ». À sa droite, une feuille volante répertorie ses plafonds, montants maximums inscrits au stylo-bille, parfois assortis d’un point d’exclamation. L’IGLI classe ce comportement dans la planification frontale à visibilité retenue.

Le reste du rapport est sur le site : le clignement d’œil que le commissaire-priseur ne voit pas, le sac de papier kraft échangé dans le couloir par le Parfumé silencieux, et le code N4-B, qui repart en baskets neuves avec des cahiers d’écolier du XIXe.

Au moment crucial, pourtant, il n’élève pas franchement la main. Un hochement discret, un clignement d’œil : sa manière d’« enchérir du regard ». Ce code non verbal se perd dans le flux général des micro-gestes. Le commissaire, occupé à repérer une main levée au fond, l’ignore. Le lot file. Le Stratège baisse les yeux, raye le numéro dans son catalogue avec une lenteur tragique, puis rature son plafond comme on replie une tente après une campagne perdue. Observation IGLI : fréquence élevée d’échecs auto-induits pour la sous-catégorie S1-C lorsque la salle dépasse 50 participants (cf. corrélations CPB/12b-Ann. II).

Le Vieil Habitué grognon [code IGLI : V2-G]

Il ne regarde pas tant les livres que les visages. Installé de préférence dans un coin stratégique, il commente chaque adjudication comme un chroniqueur acerbe : « Trop cher… Pas assez… Mauvais papier… ». Sa voix est basse mais suffisamment sonore pour atteindre deux rangs alentour. Il connaît tout le monde : commissaire-priseur, experts, placeurs, habitués. Entre deux remarques, il salue d’un mouvement de menton un confrère posté plus loin, puis raconte une vente ancienne : « En 1987, le même en maroquin janséniste, moitié prix ! » Il ricane, pince la lèvre, note un chiffre.

Curieuse fidélité que la sienne : il revient à chaque session, ostensiblement blasé, comme s’il était tenu d’assurer la permanence du doute. L’IGLI le considère comme un stabilisateur de rituel : son scepticisme constant fournit un bruit de fond qui, paradoxalement, aide la salle à calibrer ses ardeurs. Il achète peu, presque jamais. Sa bande-son officieuse rythme la séance. Quand un lot spectaculaire apparaît, son silence bref est codé V2-G/Respect : suspension de la grogne au titre de l’excellence.

Le Parfumé silencieux [code IGLI : P3-S]

Costume au tombé irréprochable, manteau de cachemire, effluve d’ambre. Il feuillette le catalogue comme un missel, avec des gestes mesurés, presque liturgiques. Il n’intervient que rarement, mais lorsqu’il enchérît, sa voix est basse et nette, comme un trait de plume bien posé. Ses cibles : exemplaires de grand papier, reliures somptueuses, états irréprochables. Classification IGLI : orientation vers le haut de gamme, profil d’intervention sélective.

Entre deux lots, il quitte la salle, téléphone en main, rejoint un homme discret dans le couloir, échange un petit sac de papier kraft. Rumeurs : fondation, collectionneur étranger, mission d’acquisition. L’IGLI ne conclut pas ; elle note le couloir-brief comme signe d’externalisation de la décision (réf. IGLI-MAN-OBS 4.1.2). Lorsqu’il remporte, il ne sourit pas : il incline la tête, note le numéro, et laisse retomber la main. Sa réserve impose silence autour de lui ; la salle ajuste spontanément son volume (effet P3-S documenté).

Le Nervieux en baskets [code IGLI : N4-B]

Il attire l’œil dans une salle où la demi-mesure vestimentaire est l’usage. Baskets neuves, t-shirt imprimé, sac à dos débordant. Il ne cesse de bouger : photographie des pages de catalogue, compare sur son téléphone, fouille des bases de résultats, interroge un voisin : « Vous pensez que c’est du vrai vergé ? » Plus tard : « Ça se revend bien, ces almanachs ? ». L’IGLI code ce multi-tasking visible comme indicateur de stress spéculatif.

Sa manière d’enchérir est impulsive, rythmée par des hausses rapides. Il repart souvent avec des lots improbables : cahiers d’écolier du XIXe, gravures dépareillées, fascicules à la couture fatiguée. Il s’en moque : l’enjeu n’est pas la cohérence mais l’adrénaline. Note IGLI : la satisfaction post-adjudication N4-B ne corrèle pas nécessairement avec la qualité bibliographique objective (cf. barème IGLI-QS/lot) mais avec la perception de l’« opportunité saisie ».

Le Fantôme du fond [code IGLI : F5-Ø]

On ne le remarque presque pas. Installé au dernier rang, légèrement en retrait, il ne parle à personne. Un carnet sur les genoux, un stylo qui gratte régulièrement. Il ne lève jamais la main. Parfois, il relève la tête, suit une joute d’enchères, note un chiffre, replonge. L’œil n’est pas distrait, il est distant : il observe davantage les comportements que les objets.

À mi-vente, il s’éclipse sans bruit, laissant sa chaise reprendre forme. Personne ne sait qui il est : journaliste en reportage, émissaire prudent d’une organisation professionnelle, sociologue amateur de rituels marchands, ou simple homme qui préfère la salle aux vitrines. L’IGLI, par convention, laisse F5-Ø en zone grise : sujet d’intérêt, mais non-échantillonné (départ prématuré), avec mention « observation inachevée » dans la fiche COB-DR5.

Le Libraire de métier [code IGLI : L6-M]

Il ne vient pas pour aimer, il vient pour acheter. Assis sur le côté, près de l’allée, il garde un pied dans le couloir comme on garde une issue. Son catalogue n’est pas annoté de passions mais de marges : à côté du numéro, un chiffre au crayon, discrètement barré et réécrit à mesure que la salle s’échauffe — non pas son désir, mais sa revente. Il connaît le commissaire, l’expert, le confrère d’en face, et l’on ne sait jamais tout à fait pour qui il lève la main : pour sa boutique, pour un client absent dont il tient l’ordre d’achat dans un carnet à élastique, ou pour personne, simplement pour faire monter ce qu’il vendra ailleurs. L’IGLI classe ce comportement dans l’intervention à finalité commerciale différée.

Son enchère est sèche, sans état d’âme : il monte tant que le chiffre tient, s’arrête net une marche avant sa limite, et lâche le lot sans un soupir — la perte d’un amateur, pour lui, n’est qu’un calcul refermé. Il reparaît à chaque vacation, salue sans chaleur excessive, et range ses acquisitions dans un cabas de toile d’une banalité étudiée. Note IGLI : seul profil pour lequel la satisfaction post-adjudication corrèle négativement avec le prix payé (cf. barème IGLI-QS/lot, inversion documentée L6-M).

Conclusion [synthèse IGLI : COB/2025-04-DR5]

Une vente publique n’est pas seulement un échange marchand : c’est une scène où se rejoue, séance après séance, une pièce à distribution stable. Chacun y tient un rôle qu’il a façonné au fil des ans et qu’il reprend avec le naturel de l’habitude. Les gestes sont précis, les regards calculés, les silences éloquents. À Drouot, le livre est parfois moins au centre que le cérémonial qui l’entoure : froissements de catalogue, timbre du commissaire-priseur, cadence du marteau, respiration commune au moment où le prix hésite. L’ensemble a la beauté d’une mécanique humaine bien réglée.

Je quitte la salle les mains vides mais la tête lourde d’un inventaire de postures : variations sur la retenue, l’assurance, l’ironie, l’impatience. Pour l’IGLI, ces notations, aussi infimes soient-elles, valent autant qu’un rapport chiffré : elles disent la santé d’un microcosme, son langage, ses rites, sa manière d’accueillir les nouveaux venus et de saluer les anciens. Je valide la fiche d’observation COB-DR5, consigne les codes (S1-C, V2-G, P3-S, N4-B, F5-Ø, L6-M), et transmets l’ensemble au Service des Études Comportementales pour archivage sous la cote IGLI/COB/2025-04/DR5. Dans une vente de livres anciens, le spectacle vaut souvent autant que la prise ; et certaines après-midis de Drouot, il la dépasse.

Cahiers d’Observation Bibliophilique de l’IGLI – Observation n°1
Sur les attitudes typiques observées lors d’une vente publique à Drouot
par Anatole Crispin, Inspecteur itinérant de la section Comportements Bibliophiliques de l’IGLI
Daté d’avril 2025, Salle 5 de l’Hôtel Drouot – Réf. dossier IGLI/COB/2025-04/DR5

La lettre du bibliophile

Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.

Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.

À lire ensuite

Notices de l’IGLI #2: Procédure d’urgence en cas de découverte d’un livre manifestement vivant

Notices de l’IGLI #2: Procédure d'urgence en cas de découverte d’un livre manifestement vivant

En octobre 2016, un in-folio de 1623 tournait deux feuillets par vingt-quatre heures, seul, dans une réserve. En février 2022, à Saint-Wulfran, trois volumes in-12 du XVIIIe siècle ont disparu. L’Inspection classe ces cas sous la procédure d’urgence type Z-4.

Service Spécial de Surveillance Zoobibliologique – Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI)

Par le professeur adjoint Théodore Brisepage
Rédacteur principal des notices anormales et procédures de quarantaine
Attaché au Service spécial de surveillance zoobibliologique – IGLI

Amis bibliophiles, bonjour,

La bibliobiologie, discipline encore contestée par les esprits courts, étudie les livres lorsqu’ils cessent d’avoir tout à fait le bon goût de demeurer inertes. Elle s’occupe des volumes qui respirent, des reliures qui frémissent, des in-folios qui lisent seuls ou des in-quarto qui mangent leurs voisins. Science de frontière, elle exige à la fois des nerfs solides, de bons yeux, et le refus absolu de rire trop tôt.

Il arrive, quoique rarement, qu’un agent de l’IGLI soit confronté à un volume présentant des signes de vie ne pouvant raisonnablement être imputés ni à l’usure, ni au climat, ni à la vermine ordinaire. Ont ainsi été signalés, dans divers dépôts, cabinets, réserves et arrière-boutiques, des battements sourds sous les ais, des frémissements périodiques de coiffe, une respiration discrète entre les cahiers, des variations thermiques localisées au dos et, dans les cas les plus nets, une tendance du livre à se rouvrir de lui-même à certaines pages auxquelles il paraît attaché.

Ces manifestations, que le profane qualifie volontiers de fantaisistes avant de reculer de trois pas, relèvent pourtant d’un protocole parfaitement établi, classé par l’Inspection sous l’intitulé : Procédure d’urgence type Z-4 – Spécimen bibliobiologique actif.

Identification préliminaire

Dès l’apparition d’un doute sérieux, l’agent doit s’abstenir de tout contact direct et procéder à une première évaluation visuelle. Il s’agira de déterminer si l’ouvrage relève de la catégorie des vivants reliés — catégorie encore contestée par certains services mais reconnue de fait par la jurisprudence interne — ou s’il convient de l’attribuer à un phénomène annexe : pullulation entomologique, moisissure en expansion, infiltration murine, fermentation de colle animale, ou simple agitation due à un collectionneur nerveux.

L’examen s’effectue au moyen d’une lampe froide, de verres grossissants et, lorsque le poste en est pourvu, d’un capteur thermique portatif. Tout bruit assimilable à un soupir, à un raclement intérieur, à une crispation de couture ou à un léger claquement de langue papyracée doit être consigné sans commentaire.

Il est rappelé qu’en pareille matière, l’excès d’esprit nuit au diagnostic. L’agent n’est pas tenu de comprendre ce qu’il observe. Il lui suffit, dans un premier temps, de ne pas mourir de curiosité.

Isolement immédiat

Tout volume suspect doit être placé sans délai dans une enceinte d’isolement à atmosphère neutre. L’IGLI recommande, pour les interventions de première urgence, l’usage de la malle réglementaire dite Sanctorius, munie d’un hygromètre, d’un double système de fermeture et d’un dispositif anti-fuite dont le brevet, déposé en 1911, fut remis en service en 1984 à la suite de l’incident de Moulins, qu’il n’y a pas lieu de rappeler ici.

La manipulation doit être opérée avec des gants souples, non abrasifs. L’ancien usage des gants de parchemin traité est désormais déconseillé dans les services bien tenus, plusieurs spécimens ayant montré, au contact dudit matériau, des réactions ambiguës qu’il serait inutile d’aggraver.

L’ouvrage ne devra en aucun cas être plaqué brutalement, secoué, ouvert de force, ni traité comme un paquet documentaire ordinaire. Les livres vivants, lorsqu’ils existent, supportent mal d’être confondus avec l’administratif courant.

Intervention du Service zoobibliologique

Une fois l’isolement assuré, l’agent requiert l’intervention du Service spécial de surveillance zoobibliologique, composé, selon disponibilité, d’un bibliothérapeute, d’un vétérinaire des entités imprimées et d’un officier de quarantaine. Leur mission consiste :

  1. à confirmer le caractère vivant du spécimen ;
  2. à distinguer l’éveil spontané d’une mutation lente ;
  3. à apprécier son degré de sociabilité ;
  4. à déterminer s’il lit, s’il rumine, ou s’il attend.

Un procès-verbal de constat est établi sur place en double exemplaire, dont l’un est transmis au Bureau des manifestations anormales du Livre, l’autre étant classé sous cote réservée jusqu’à disparition du phénomène, extinction du spécimen ou retraite du rédacteur.

Le protocole entier est sur le site : la procédure d’isolement, les deux cas d’école versés au dossier, un in-folio de 1623 qui tourne ses pages seul et un volume théologique de Saint-Wulfran qui dévore ses voisins de rayon, et les précautions imposées avant tout contact.

Dans les cas de mobilité avérée, il est recommandé de doubler la surveillance humaine d’un relevé minutieux de la position du volume sur la tablette. Il demeure surprenant de devoir écrire cela. Il demeure plus surprenant encore d’avoir eu à le vérifier.

Considérations éthiques

Depuis l’arrêté du 14 mai 1978 relatif au traitement des entités imprimées non inertes, l’IGLI prescrit de privilégier la conservation vivante chaque fois que la coexistence avec les personnes et les collections demeure possible.

En conséquence, sont strictement prohibés :

– tout désassemblage exploratoire ;
– toute ouverture forcée excédant l’angle toléré par l’état de la reliure ;
– toute tentative de lecture intrusive ;
– tout usage d’appâts textuels destinés à provoquer une réaction ;
– toute expérience visant à vérifier si l’ouvrage mord effectivement.

Il est rappelé qu’un livre vivant n’est pas un document capricieux, mais un organisme relié. À ce titre, il ne saurait être ni brutalement consulté, ni feuilleté par curiosité, ni frappé sur le dos pour “voir ce qu’il a dans le ventre”, formule regrettablement relevée dans plusieurs rapports de province.

Premier cas d’école : l’in-folio lecteur

En octobre 2016, l’IGLI fut saisie par un libraire du Quartier Latin au sujet d’un in-folio daté de 1623 qui présentait la particularité de changer, chaque nuit, de page ouverte. L’observation du cycle révéla un rythme d’une régularité remarquable : deux feuillets tournés en vingt-quatre heures, toujours à la même heure, sans intervention extérieure ni courant d’air susceptible d’expliquer le phénomène.

Après mise en quarantaine et surveillance prolongée, les experts conclurent à un mécanisme d’auto-lecture autonome, possiblement lié à une imprégnation ancienne de spores mnésiques. Le volume fut transféré au Conservatoire des espèces imprimées rares, où il poursuit, à ce jour, une lecture lente, méthodique et parfaitement silencieuse. Aucun signe d’agressivité n’a été relevé. Une certaine impatience fut en revanche notée lorsqu’on tenta de l’interrompre au milieu d’un chapitre.

Ce cas demeure exemplaire en ce qu’il rappelle qu’un livre peut manifester une activité cognitive sans pour autant devenir dangereux. L’erreur commune consiste à supposer que tout livre vivant veuille s’échapper. Quelques-uns, au contraire, demandent seulement qu’on les laisse finir.

Deuxième cas d’école : le volume prédateur de Saint-Wulfran

Le cas dit de Saint-Wulfran, désormais étudié dans les sessions avancées de formation zoobibliologique, demeure l’un des plus instructifs jamais traités par l’Inspection.

L’affaire débuta sans éclat. Au mois de février 2022, le conservateur d’une bibliothèque privée de province signala une série de disparitions qu’aucune cause ordinaire ne permettait d’expliquer. Trois volumes in-12 du XVIIIe siècle manquaient à l’appel. On crut d’abord à un prêt mal noté, puis à un déplacement de rayon, puis, comme il arrive souvent dans les maisons où l’ordre est ancien mais la mémoire mobile, à une distraction du propriétaire lui-même. La chose eût pu en rester là si deux phénomènes annexes n’avaient retenu l’attention.

D’une part, plusieurs ouvrages voisins présentaient des lésions singulières : coins rongés non de l’extérieur vers l’intérieur, comme dans le cas trivial du rongeur, mais selon un mode inverse, comme si la morsure s’était déclarée depuis la marge interne du volume absent. D’autre part, l’on constata, sur les tablettes du troisième rang, une fine poussière noirâtre mêlée de parcelles de papier mâché, de filasse, de colle ancienne et, plus troublant encore, de minuscules fragments de veau fauve que nul relieur consciencieux n’aurait laissés derrière lui.

L’IGLI fut saisie après la disparition d’un quatrième volume, cette fois sous surveillance. Le propriétaire, homme d’un courage relatif mais d’une excellente écriture, affirma avoir entendu, vers deux heures du matin, “un bruit de mastication feutrée, analogue à celui d’une personne bien élevée mangeant des biscottes dans une sacristie”. Cette déposition, jugée d’abord excessive, fut néanmoins versée au dossier.

L’équipe dépêchée sur place comprenait le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de cours en pathologie comparée du dos à nerfs et membre correspondant de la Société protectrice des ouvrages susceptibles ; Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine ; et le sous-inspecteur Achille Peutre, spécialiste des mouvements spontanés de rayonnage et des déplacements non autorisés en bibliothèque close.

L’examen du fonds permit rapidement d’isoler un suspect principal : un fort volume in-quarto de théologie polémique, relié en basane brune, sans grand mérite apparent, mais d’une corpulence anormale pour son contenu réel. Le catalogue le donnait pour complet à trois cent douze pages. Or la pesée révélait une masse correspondant plutôt à un ouvrage de cinq cents pages, reliure comprise. La différence ne pouvait s’expliquer ni par l’humidité, ni par une restauration, ni par le zèle d’un relieur criminel.

Plus remarquable encore : le livre paraissait somnoler le jour, mais montrait, à l’approche du soir, de légers tressaillements de mors. On observait aussi une dilatation intermittente du dos, comme un gonflement digestif. À la lampe froide, des débris de papier vergé furent aperçus entre les tranchefiles, là où aucun papier ne devait se trouver. Mlle Lépine signala enfin, lors d’une écoute prolongée, un froissement interne à rythme lent, suivi d’un bruit discret de déglutition.

La surveillance nocturne fut organisée selon le protocole Z-4 bis, avec appât documentaire. On disposa à proximité immédiate un lot de brochures sans valeur, deux annuaires fatigués et, à titre comparatif, un exemplaire dépareillé d’almanach administratif. Pendant deux heures, rien ne se produisit. Puis, à une heure dix-sept, le volume de théologie se souleva légèrement de son plat inférieur, pivota d’environ trois centimètres et ouvrit sa couvrure avec une lenteur prudente qui fit écrire plus tard au sous-inspecteur Peutre : “On eût dit moins un livre qu’un crapaud doctrinal sortant de sa torpeur.”

L’attaque fut d’une grande netteté technique. Le volume saisit d’abord l’almanach par le coin supérieur, le rabattit contre lui, puis entreprit une absorption méthodique par inclusion marginale. Il ne déchirait pas : il incorporait. Les feuillets de la victime semblaient se dissoudre au contact des gardes du prédateur, comme attirés par une succion textuelle. En moins de sept minutes, l’almanach avait disparu à moitié. À la neuvième minute, seule subsistait la couverture, rejetée au sol avec une sorte de mépris nutritionnel.

L’intervention eut lieu à cet instant. Le docteur de Cuirac appliqua la couverture de contention réglementaire, doublée de toile grise, pendant que Mlle Lépine détournait l’attention du spécimen au moyen d’un leurre typographique composé de pages non coupées. Le sous-inspecteur Peutre immobilisa l’ensemble avec les sangles de calme, modèle 1932. Le volume manifesta alors une vive résistance, accompagnée d’un claquement sec assimilé par les experts à une protestation plutôt qu’à une agression.

Le diagnostic fut formel : bibliophagie active de type endocatalogique, avec comportement sélectif. Le spécimen ne dévorait pas n’importe quoi. Il privilégiait les ouvrages faibles, les éditions fatiguées, les reliures lâches et, selon toute apparence, les textes qu’il jugeait inférieurs. Deux hypothèses furent avancées : soit une faim purement matérielle, orientée vers le papier ancien et les colles animales ; soit, théorie plus inquiétante, une forme de prédation critique, le livre absorbant ses voisins moins pour s’en nourrir que pour les corriger définitivement.

Transféré en caisson Sanctorius au dépôt de sûreté de l’IGLI, le volume fut soumis à un régime strict de feuillets neutres et de formulaires périmés. Son état se stabilisa au bout de trois semaines. On constate encore, à ce jour, qu’il frémit légèrement lorsqu’on introduit dans son voisinage des ouvrages de dévotion médiocres, des compilations molles ou des réimpressions sans nerf. Pour cette raison, il demeure isolé.

Le cas de Saint-Wulfran a conduit l’Inspection à rappeler une règle trop souvent négligée : dans toute bibliothèque ancienne, l’absence inexpliquée d’un livre n’autorise jamais à conclure trop vite au désordre ; il convient parfois d’envisager qu’un autre livre ait simplement dîné.

Dispositions finales

La découverte d’un livre vivant ne relève ni de l’anecdote, ni de la superstition, ni de l’exagération de cabinet. Elle constitue un événement zoobibliologique de première catégorie, exigeant sang-froid, méthode et respect.

Tout témoin est tenu :

– de signaler immédiatement le cas à l’autorité compétente ;
– de s’abstenir de toute manipulation non prescrite ;
– de maintenir autour du spécimen une distance convenable ;
– de ne jamais supposer qu’un livre immobile soit un livre inerte.

L’IGLI rappelle enfin qu’en pareille matière, la première faute consiste presque toujours à croire que l’on a affaire à un simple livre.

Rapport établi par le professeur adjoint Théodore Brisepage
Rédacteur principal des notices anormales et procédures de quarantaine
Attaché au Service spécial de surveillance zoobibliologique – IGLI
Docteur en pathologie comparée des reliures nerveuses
Membre titulaire de la Commission des cas d’éveil, de morsure et de locomotion imprimée
Correspondant honoraire de la Guilde des Bibliopolicés

Document classé : Usage interne Guilde & IGLI
Reproduction interdite sans autorisation

Cote de classement : IGLI/SSSZ/Z4/2 bis – Rés. anomal. in-8°
Ex. de service : GdB-Quar./Φ.27


Rapport rédigé sous l’autorité du Service Spécial de Surveillance Zoobibliologique – IGLI

ent classé “Usage interne Guilde & IGLI” – Reproduction interdite sans autorisation

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.