Cahiers de la Guilde, Les Bibliophiles Français du XIXe Siècle, une renaissance du goût

La Société des Bibliophiles français naît en 1820 à la bibliothèque de l’Arsenal, autour de Charles Nodier. Viendront les Cent Bibliophiles et les Amis des Livres en 1874, les Bibliophiles contemporains en 1889. Entre-temps, la Révolution avait dispersé les bibliothèques des princes et des prélats.

Par un bibliophile français, membre de la Guilde des Bibliopolicés, et membre imaginaire de la Société des Amis du Livre

Amis bibliophiles, bonjour,

« Une bibliothèque bien composée est une galerie de portraits moraux ; c’est l’âme des siècles précieusement conservée. » écrivait Octave Uzanne en 1888 dans Le Miroir du Monde. Cette formule dit tout de l’esprit qui anima la bibliophilie française au XIXᵉ siècle, âge d’or d’une passion transfigurée. Après les bouleversements révolutionnaires, la France vit émerger une génération d’amateurs éclairés qui, dans leurs cabinets feutrés ou leurs salons bruissant de conversations érudites, redéfinirent l’art de collectionner. Plus qu’un simple goût, ce fut une véritable renaissance du culte du livre, un art de vivre autant qu’un acte de résistance à l’industrialisation croissante de l’imprimé.

Héritiers des Lumières et enfants du romantisme

La Révolution avait dispersé les grandes bibliothèques aristocratiques ; les ventes publiques de la fin du XVIIIᵉ et du début du XIXᵉ permirent aux nouveaux amateurs de constituer leurs collections. Ceux-ci n’étaient plus des princes fastueux ou des prélats fortunés, mais des hommes de loi, des écrivains, des hauts fonctionnaires ou de riches bourgeois. Le livre devint à la fois instrument de distinction sociale et refuge intime.

Charles Nodier en incarne le modèle le plus éclatant. Ce romantique fervent, bibliothécaire de l’Arsenal, réunit autour de lui un cénacle où se pressaient jeunes poètes, artistes et érudits. On y respirait l’odeur du vieux maroquin et l’on y célébrait l’édition originale des grands textes modernes : Hugo, Lamartine, Musset. Nodier n’aimait pas seulement les livres, il savait les faire aimer, et sa passion pour les exemplaires rares marqua durablement la sensibilité bibliophilique française.

Dans son sillage se formèrent les premières sociétés bibliophiliques structurées : la Société des Bibliophiles français, fondée en 1820 autour de Nodier à la bibliothèque de l’Arsenal, avec la participation de grands érudits comme Antoine-Augustin Renouard. Le libraire-éditeur Joseph Techener, bien qu’il n’en soit pas le fondateur, y prit rapidement place et y joua un rôle de premier plan. Plus tard vinrent les Cent Bibliophiles (1874), les Amis des Livres (1874) et les Bibliophiles contemporains (1889), autant de cercles où l’on échangeait tirages de luxe et éditions restreintes, souvent accompagnées de gravures originales.

Le reste du cahier passe aux ateliers : les in-octavo de Damase Jouaust taillés à la manière des Elzéviers, les doublures de maroquin de Trautz-Bauzonnet et de Lortic, et la bibliothèque de Paul Gallimard, dont les ventes du XXᵉ siècle ont donné le prix.

Les artisans d’un goût nouveau : libraires, imprimeurs et relieurs

La bibliophilie du XIXᵉ ne saurait être comprise sans les figures de passeurs que furent les libraires et imprimeurs spécialisés. Joseph puis Léon Techener donnèrent à leur maison du Palais-Royal une aura considérable, rééditant des textes rares en tirages élégants. Damase Jouaust, quant à lui, fondateur de la Librairie des Bibliophiles, fit revivre l’esprit des Elzéviers, ressuscitant l’art du petit in-octavo raffiné et soigné. Ambroise Firmin-Didot, héritier d’une dynastie typographique, poussa plus loin encore la recherche de perfection matérielle, publiant de splendides éditions illustrées et se passionnant pour l’histoire de l’imprimerie.

Aux côtés de ces éditeurs, les relieurs donnèrent au XIXᵉ siècle certaines de ses plus hautes réussites. Trautz-Bauzonnet, Lortic, Chambolle-Duru, Marius-Michel rivalisèrent de virtuosité. Leurs reliures mosaïquées, leurs dos richement ornés, leurs doublures de soie ou de maroquin firent de chaque volume une œuvre d’art unique. Le bibliophile ne se contentait pas d’acquérir : il commandait, il transformait, il « habillait » son livre comme un aristocrate habille un invité d’honneur. Le livre devint ainsi le miroir du goût personnel, parfois jusqu’au maniérisme.

Figures emblématiques : collectionneurs et érudits

Aux côtés de Nodier et d’Uzanne, une pléiade d’amateurs marqua le siècle. Ernest Quentin-Bauchart, demeure l’un des érudits les plus remarqués de son temps. Eugène Paillet, magistrat et collectionneur, rassembla des incunables et des éditions gothiques, affirmant la continuité d’un intérêt pour le Moyen Âge. Paul Gallimard, mécène et ami des impressionnistes, réunit une somptueuse bibliothèque d’illustrés modernes et de manuscrits littéraires, dont la réputation brilla jusque dans les ventes du XXᵉ siècle.

Et comment oublier Paul Lacroix, dit le « Bibliophile Jacob », conservateur de la Bibliothèque de l’Arsenal après Nodier ? Polygraphe infatigable, vulgarisateur de génie, il sut mettre à la portée d’un large public les trésors de l’histoire du livre, tout en cultivant ses propres manies d’amateur. Il affirmait, non sans ironie, que « les livres modernes sont le triomphe du commerce, mais les livres anciens sont le triomphe du goût » — une formule qui résume bien la méfiance d’alors face à la production industrielle envahissant les étals.

Octave Uzanne, l’esthète fin-de-siècle

Nul mieux qu’Octave Uzanne n’incarne la métamorphose de la bibliophilie en art total. Éditeur raffiné, écrivain aux chroniques mordantes, fondateur des Bibliophiles contemporains, il fit collaborer artistes et graveurs de premier plan : Rops, Grasset, Mucha. Ses livres, tirés à très petit nombre, soignés jusqu’au fétichisme, marient texte, illustration et typographie dans un ensemble raffiné, parfois précieusement décadent. Uzanne voyait dans le livre l’équivalent d’un bijou, un objet de luxe destiné à séduire l’œil autant que l’esprit.

Ses Caprices d’un bibliophile ou son Paroissien du célibataire sont autant de manifestes d’une bibliophilie nouvelle, teintée d’humour, d’érotisme feutré et de dandysme. Le bibliophile ne se contente plus de vénérer les grands textes : il s’invente comme créateur, critique, styliste de sa propre passion.

Pratiques et rites de possession

Ce qui distingue la bibliophilie du XIXᵉ, c’est l’importance accordée à la matérialité et à la mise en scène. L’édition originale devient un fétiche : on recherche le premier tirage des grands romantiques, l’exemplaire sur papier de Hollande ou de Chine, lavé, non rogné, enrichi d’un envoi. Les collectionneurs s’attachent aux provenances, aux ex-libris, aux reliures d’époque. Certains vont jusqu’à composer des exemplaires uniques, en réunissant illustrations originales, lettres autographes, gravures intercalées.

La vente publique devient le théâtre privilégié de cette passion. Les catalogues de vente, rédigés avec un luxe de détails, sont eux-mêmes collectionnés, annotés, reliés. Ils forment aujourd’hui une documentation essentielle pour l’histoire des bibliothèques privées. Un bibliophile du XIXᵉ ne se contentait pas d’acheter : il assistait, il commentait, il faisait partie d’une société discrète où chacun observait le goût des autres.

Entre résistance et modernité

Le XIXᵉ siècle est un moment charnière : d’un côté la nostalgie des grandes bibliothèques d’Ancien Régime, dispersées mais toujours rêvées ; de l’autre, la montée en puissance d’un marché moderne, animé par les ventes, les libraires spécialisés et les sociétés bibliophiliques. La production industrielle, avec ses millions de volumes standardisés, suscita chez les amateurs le besoin d’affirmer une contre-culture de l’exception.

Ainsi, tandis que la grande édition populaire triomphait, le bibliophile cultivait la rareté, la singularité, l’ornement. Son geste était en un sens conservateur : sauver le beau livre dans un monde qui tendait à l’homogénéité. Mais il fut aussi moderniste : par le recours à des illustrateurs contemporains, par le goût des éditions à tirage limité, par l’attention portée à l’objet en tant qu’œuvre d’art autonome.

Héritage vivant

L’influence des bibliophiles du XIXᵉ siècle demeure aujourd’hui tangible. Les grandes institutions publiques — la Bibliothèque nationale de France, la Mazarine, l’Arsenal — doivent beaucoup aux collections dispersées de ces amateurs. Leurs ventes, leurs catalogues annotés, leurs exemplaires enrichis forment une mémoire matérielle que l’historien du livre ne cesse de consulter.

Plus profondément, leur conception du livre comme objet d’art, comme miroir du goût, continue de hanter la bibliophilie contemporaine. L’édition originale, la reliure de créateur, le tirage restreint, l’illustration originale : autant d’exigences qui demeurent vivaces. Et la figure d’Uzanne, toujours redécouverte, rappelle que le bibliophile peut être à la fois érudit, créateur et styliste.

Les bibliophiles français du XIXᵉ siècle ne furent pas de simples amateurs du passé. Ils incarnèrent une renaissance, en élevant le livre au rang d’œuvre d’art et en affirmant, face à la standardisation, la primauté du goût et de la rareté. Ils furent des héritiers, certes, mais aussi des inventeurs. Leur legs n’est pas seulement constitué de reliures somptueuses et d’exemplaires uniques : il réside dans une manière de regarder le livre comme un être vivant, susceptible de refléter l’âme des siècles.

Qu’un jour encore la reliure retrouve sa noblesse, que l’édition originale conserve son prestige, que l’objet-livre garde son aura de mystère et de beauté, et nous pourrons dire que ces poètes du papier n’ont pas collectionné en vain.

Cote de la Guilde : HIST-BIB-19E-001
(Dossier historique sur les bibliophiles français du XIXᵉ siècle)

La lettre du bibliophile

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Dossiers cliniques de l’IGLI: Le livre qui rougissait

Dossiers cliniques de l’IGLI: Le livre qui rougissait

Signalé au début de l’hiver par Célestin Varenne, marchand de livres singuliers à Paris, le cas porte la référence R.V.L. 4. Le rouge n’a pas été imprimé : il survient au voisinage immédiat d’une sollicitation que le papier juge trop directe. Ni encre qui vire, ni procédé typographique.

Service spécial de surveillance zoobibliologique
Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI)

Par le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de mission pour les troubles de pudeur matérielle et les réactions vaso-bibliologiques localisées.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il n’est pas exact de dire que les livres n’ont pas de pudeur. Il est seulement inexact de croire qu’ils la manifestent comme nous. L’homme rougit du regard d’autrui, du souvenir d’une faute, d’un désir mal tenu, d’un compliment trop juste ou d’un ridicule soudainement aperçu. Le livre, lui, rougit plus rarement, plus localement, et souvent à propos de ce qu’on pensait lui voir supporter sans peine. Il ne s’empourpre ni de doctrine ni de morale, encore moins d’innocence. Il lui arrive en revanche de manifester, à certains endroits très précis de son corps, une sorte de gêne matérielle, assez discrète pour échapper aux ignorants, mais suffisamment nette pour alarmer le praticien.

L’IGLI range ces phénomènes dans la catégorie des réactions vaso-bibliologiques localisées, sous-classe des rougeurs de regard. Il s’agit, pour le dire sans jargon excessif, de ces cas où le papier semble se colorer au voisinage immédiat d’une sollicitation qu’il juge trop directe.

Je précise d’emblée, afin d’éviter les sottises habituelles, qu’il ne s’agit ni d’encre qui vire, ni d’un procédé typographique spécial, ni d’une fantaisie de chimiste, ni d’une de ces opérations chromatiques du XVIIIe siècle par lesquelles certains auteurs – tels Caraccioli – voulurent prouver que la couleur pouvait instruire le lecteur autant que le texte. Ici, le rouge n’est pas imprimé. Il survient.

Le cas ici rapporté, classé sous la référence R.V.L. 4 — rougeur vaso-bibliologique localisée, quatrième espèce documentée — nous fut signalé au début de l’hiver par M. Célestin Varenne, marchand de livres singuliers à Paris, homme d’ordre et de réticence, dont la boutique, connue d’un petit nombre d’amateurs, présente l’intérêt rare d’être à la fois très bien tenue et très mal fréquentée.

On y croise, selon les heures, des érudits de bon ton, des collectionneurs de secrets, des magistrats à mine distraite, des médecins trop curieux, des vieillards précis, et toute une faune de messieurs qui demandent d’une voix basse des ouvrages qu’ils seraient fort surpris de voir cités en société.

La lettre de Varenne était concise, ce qui le distinguait agréablement de bien des témoins. “J’ai en main, écrivait-il, un exemplaire de Justine qui se comporte avec une décence variable. Le texte supporte tout. Les planches, non. Les pages en regard des gravures prennent, à l’examen, une nuance rouge de confusion que je ne puis rapporter ni au maroquin, ni à l’éclairage, ni au vice ordinaire des amateurs.” La formule était suffisamment nette pour justifier un déplacement.

Le dossier se poursuit sur le site : l’exemplaire de Justine en maroquin blond, la conduite exacte des pages placées en regard des gravures, et le traitement prescrit, qui tient en quelques feuilles de calque.

J’acceptai la mission et me rendis chez lui accompagné de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine, et du sous-inspecteur Achille Peutre, dont la réserve à l’égard des Curiosa est d’un type particulier. Peutre n’est pas pudibond ; il est administratif. Cette disposition, moins ridicule qu’on ne croit, nous a souvent rendu service.

L’ouvrage litigieux était un exemplaire de Justine ou les Malheurs de la vertu, en édition ancienne, bien imprimé, d’une tenue remarquable, enrichi de gravures dont la qualité, sans être extravagante, était suffisante pour émouvoir à la fois l’amateur de livres et le lecteur mal intentionné. La reliure, en maroquin blond du temps, avait cette fermeté un peu hautaine des volumes qui savent très bien dans quelles armoires ils ont vécu. Le papier, beau, sonore, d’une fraîcheur presque offensante, se conservait sans rousseur notable. Rien, au premier examen, n’indiquait l’embarras.

Varenne nous exposa les faits avec ce calme qu’ont les hommes accoutumés à vendre des choses qu’ils ne commentent pas. Le volume se montrait parfaitement stable lorsqu’on le feuilletait sans insister. Le texte, même aux endroits les plus sévèrement compromettants, ne provoquait aucune altération visible. En revanche, dès qu’un client s’arrêtait trop longtemps sur une gravure, ou pire encore lorsqu’il tournait la page pour examiner de près le feuillet lui faisant face, le papier prenait peu à peu, sur cette page en regard, une teinte rosée très légère, d’abord diffuse, puis plus sensible, qui s’effaçait ensuite au repos.

— Vous êtes sûr qu’il s’agit de la page en regard, et non de la gravure elle-même ? demandai-je.
— Absolument, répondit-il. La planche ne bronche pas. C’est le voisin qui a honte.

La remarque me parut excellente.

L’examen préliminaire confirma le caractère très localisé du trouble. Nous ouvrîmes le volume à trois gravures successives. Rien n’apparut d’abord qu’une parfaite correction matérielle. Les planches se tenaient bien ; les feuillets voisins aussi. Mais lorsqu’un jeune amateur, que Varenne nous avait obligeamment conservé dans la boutique sous prétexte d’un devis en attente, demanda s’il pouvait “voir un peu mieux”, la réaction se produisit avec une netteté presque douloureuse. Le feuillet en regard de la gravure se teinta, non pas d’un rouge franc, mais de cette nuance de confusion que prend parfois la peau claire quand elle voudrait n’avoir pas été surprise. Peutre, qui suivait l’affaire d’un œil sec, dit seulement :
— Il se démonte.

Je corrigeai :
— Non. Il rougit.

La distinction importe. Un livre qui se démonte souffre d’un désordre mécanique. Un livre qui rougit manifeste une pudeur.

Mlle Lépine, qui approcha la main du papier sans le toucher, observa une légère élévation thermique, très discrète, au centre du feuillet, comme si la réaction colorée s’accompagnait d’une émotion de surface. Nous répétâmes l’expérience avec un autre visiteur, plus âgé, plus silencieux, et de toute évidence plus compétent dans l’examen des planches libertines. Cette fois, la rougeur fut plus rapide encore. Le papier, sous son regard, sembla se colorer avec cette résignation outrée qu’ont les personnes bien élevées forcées d’assister à ce qu’elles avaient pourtant prévu.

Je fis sortir les amateurs et refermai le volume.

Le phénomène devait être distingué de plusieurs troubles voisins. Le premier est la simple altération chimique localisée, bien connue des restaurateurs consciencieux et des marchands moins consciencieux encore. Elle tient au papier, à l’encre, au contact, au stockage, parfois à la reliure. Le second est le syndrome de contamination iconographique, par lequel une planche forte finit par imprégner son voisinage matériel au point de produire des ombres, des reports, voire une fatigue générale du cahier. Le troisième, plus rare, est la réaction d’exhibition, où ce n’est pas la pudeur mais au contraire une sorte de satisfaction qui colore le feuillet. Nous n’étions ici dans aucun de ces cas. La réaction était trop fine pour être chimique, trop ciblée pour être un report, trop retenue pour être complaisante. Nous avions affaire à une pudeur matérielle authentique.

La question, naturellement, était de savoir pourquoi un Justine rougirait. Le lecteur simple, s’il en reste, pourrait croire qu’un ouvrage érotique devrait supporter sans embarras les images qu’il contient. C’est mal connaître les livres et beaucoup d’autres créatures. Rien n’est plus fréquent que la gêne au sein même de l’habitude. Certains volumes licencieux supportent très bien d’être licencieux, mais fort mal qu’on les regarde comme tels. Le texte leur semble relever de la littérature, ou de la philosophie, ou de la corruption ordonnée ; l’image, surtout lorsqu’elle arrête l’œil, les expose plus brutalement à leur propre matière.

Je formulai devant Varenne l’hypothèse suivante : le volume ne rougissait pas d’être obscène ; il rougissait d’être vu l’être.

Peutre approuva d’un grognement administratif, ce qui, chez lui, équivaut à l’enthousiasme.

Nous procédâmes alors à une série d’épreuves comparatives selon le protocole Pud. 3, applicable aux ouvrages affectés de rougeur de représentation. Une première lecture fut conduite par Varenne lui-même, homme de métier, calme, précis, incapable de lubricité démonstrative. Le volume ne manifesta rien. Une seconde, par un jeune médecin aux curiosités trop appliquées : le feuillet en regard de la première gravure prit une teinte visible en moins de trente secondes. Une troisième, par une veuve cultivée, excellente lectrice, venue pour un in-12 janséniste mais fort disposée à se laisser détourner : rien au texte, rougeur légère à la planche, puis dissipation rapide. Une quatrième, par un collectionneur de Curiosa bien connu des services pour sa capacité à humecter l’air autour de lui d’intentions peu littéraires : rougeur vive, presque vexée, accompagnée d’un très léger resserrement du mors.

Mlle Lépine nota alors un point décisif :
— Il ne rougit pas devant le scandale. Il rougit devant l’insistance.

C’était parfaitement dit.

Le dossier prit une tournure plus intéressante encore lorsque nous comparâmes les différentes gravures. Toutes ne provoquaient pas la même réaction. Certaines scènes, quoique fort peu recommandables, laissaient le volume relativement calme ; d’autres, à peine plus hardies, faisaient rougir la page en regard avec une régularité presque touchante. Ce n’était donc pas la seule obscénité qui faisait symptôme, mais une certaine qualité de regard. Les planches les plus narratives, les plus regardables, si j’ose dire quansd on évoque Sade, étaient celles qui compromettaient le plus le feuillet voisin. Le livre ne souffrait pas tant de l’indécence que de la fixation.

Je me permettrai ici une remarque d’ordre général. Beaucoup d’ouvrages réputés libres sont, matériellement parlant, des créatures d’une sensibilité plus vive qu’on ne pense. Ils supportent qu’on les possède, parfois même qu’on les lise, mais beaucoup moins qu’on les détaille. Il y a entre la lecture du vice et l’examen minutieux d’une planche licencieuse une différence analogue à celle qui sépare le péché de la manie.

Le diagnostic fut donc posé comme suit : réaction vaso-bibliologique localisée de pudeur iconographique, avec rougeur sélective des pages en regard des gravures sous l’effet d’une attention insistante.

Je le traduis pour les maisons encore peu versées dans la clinique : le livre supportait ses images, mais non qu’on s’y attardât avec trop d’application.

Restait à savoir si l’on pouvait remédier au trouble sans mutiler l’ouvrage. Varenne, très justement, refusa d’emblée toute solution qui eût relevé de la chirurgie. Il n’était pas question de retirer les planches, de les isoler, ni d’introduire quelque procédé de conservation qui eût transformé un symptôme délicat en barbarie de restaurateur. Peutre proposa, sur le ton de l’irritation, qu’on “réduisît la clientèle”. La suggestion, quoique séduisante moralement, manquait de praticabilité commerciale.

La solution nous vint, comme il arrive souvent, non d’une théorie brillante, mais d’un scrupule de conservation.

Je recommandai l’insertion de feuillets de garde en calque très fin, mobiles, non collés, interposés entre les gravures et les pages en regard, de manière non à cacher l’image, ce qui eût été absurde, mais à ménager une distance. Le principe en était simple : lorsqu’un ouvrage souffre d’une proximité trop immédiate entre la représentation et son voisinage, on crée une zone tampon, un petit espace de pudeur. Le calque n’a pas ici pour fonction de voiler comme ferait une religieuse ; il sert plutôt de paravent discret, comme un ami bien élevé qui comprend qu’il est temps de fermer une porte sans commenter.

Varenne parut d’abord sceptique. Il craignait, non sans raison, l’effet de bibliothèque familiale, d’album de pensionnat, ou de pruderie plaquée sur un livre qui n’en demandait pas tant. Je lui répondis que la pudeur et la pruderie sont deux choses distinctes, y compris chez les volumes. La première protège ; la seconde humilie. Les calques, s’ils étaient bien coupés, bien posés, presque invisibles, relèveraient de la médecine plus que de la morale.

L’essai fut tenté dès le lendemain. Mlle Lépine, dont la main est plus sûre que celle de bien des relieurs honorés, découpa des feuillets d’un calque léger, mat, sans sécheresse sonore, et les plaça entre trois des gravures et leurs pages voisines. Nous attendîmes qu’un client convenable se présentât. Ce fut un magistrat de province, homme d’une correction irréprochable et d’une curiosité visiblement coûteuse. Il examina le volume longtemps. Les planches furent vues, les calques soulevés avec précaution, les pages en regard demeurèrent stables. Une très légère chaleur subsista au toucher, mais aucune rougeur notable n’apparut.

Peutre, déçu qu’un dispositif si simple pût suffire, hasarda que “le livre avait besoin d’un chaperon”. Je répondis qu’en matière de Curiosa, le mot chaperon n’est pas toujours injurieux.

Nous renouvelâmes l’expérience avec deux autres sujets d’observation : un bibliophile sérieux, puis un libertin de cabinet beaucoup moins recommandable. Dans le premier cas, le volume se montra presque reconnaissant. Dans le second, on nota encore une nuance rosée, mais bien moindre qu’auparavant, comme si le livre, protégé par cette mince réserve translucide, supportait mieux l’épreuve du regard. Le traitement devait donc être tenu pour efficace, sinon curatif au sens absolu.

Je prescrivis néanmoins plusieurs mesures complémentaires. D’abord, ne jamais laisser l’ouvrage ouvert trop longtemps sur une planche en exposition. Ensuite, éviter les consultations multiples dans la même journée, surtout par des amateurs de même espèce. Enfin, interdire les commentaires grivois au-dessus du volume. Ce dernier point fit sourire Varenne. Je ne souriais pas. Les livres délicats entendent beaucoup plus qu’on ne croit, surtout lorsqu’on les suppose incapables de décence.

Le cas devait encore connaître un développement instructif. Quelques semaines plus tard, Varenne me fit savoir qu’un grand amateur, fort riche, fort secret, et de ceux qui veulent absolument ce qu’ils sentent difficile, était venu examiner Justine avec l’intention manifeste de l’emporter. Le volume, cette fois, ne rougit presque pas ; mais à la seconde gravure, le collectionneur trouva subitement la mise en place des calques “un peu touchante, presque trop intelligente”, et s’en détourna avec humeur. Le livre ne fut pas vendu ce jour-là. J’avoue n’en avoir ressenti aucune tristesse.

Il finit néanmoins par trouver preneur, et dans des conditions acceptables. Une femme médecin, érudite, calme, possédant déjà quelques Curiosa mais les traitant comme des textes avant d’en faire des trophées, acquit le volume avec une réserve qui me parut saine. Varenne lui remit l’ouvrage avec ses calques, après lui avoir expliqué qu’ils relevaient non d’un supplément de morale, mais d’une mesure de conservation. Elle comprit sans rire, ce qui est généralement le signe d’un bon propriétaire.

Le dossier présente plusieurs enseignements que l’IGLI juge utile de rappeler. Le premier est que les livres érotiques n’ont pas nécessairement l’impudence qu’on leur prête. Le second est que la matière d’un volume peut manifester, par des signes très locaux, une gêne que ni le texte ni la reliure ne laissaient prévoir. Le troisième, enfin, est qu’en clinique zoobibliologique les remèdes les plus élégants sont souvent ceux qui n’ajoutent presque rien : un feuillet de calque bien placé suffit parfois à rendre à un ouvrage la distance dont il a besoin pour ne pas se troubler lui-même.

Je n’ignore pas que plusieurs lecteurs hausseront les épaules. Ils auront tort avec une excellente conscience. Qu’ils se rappellent seulement que la pudeur ne choisit pas toujours les objets auxquels on la croit due. Il est des livres fort libres qui n’aiment pas qu’on les regarde fixement, surtout à l’endroit précis où ils sentent qu’ils pourraient n’être plus lus, mais seulement consommés.

Conclusion : les bibliophiles aiment croire que les Curiosa rougissent pour eux. L’IGLI, sur ce point, demeure plus prudente. Il arrive qu’un livre rougisse simplement pour qu’on le traite avec un peu plus d’égards.

Rapport établi et visé par le docteur Fulbert de Cuirac
avec le concours de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine
et du sous-inspecteur Achille Peutre, chargé des troubles de pudeur et des réactions iconographiques localisées

Document classé : diffusion restreinte – Guilde & IGLI
Reproduction déconseillée dans les catalogues illustrés sans nécessité

Cote de classement : IGLI/SSSZ/RVL/4 – Rougeurs localisées, séries iconographiques
Ex. de service : GdB-Cur./Ρ.11

Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · IGLI · CUIRAC · SSSZ · JUSTINE-4

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