Cahiers de la Guilde, Les Bibliophiles Français du XIXe Siècle, une renaissance du goût

Par un bibliophile français, membre de la Guilde des Bibliopolicés, et membre imaginaire de la Société des Amis du Livre

Amis bibliophiles, bonjour,

« Une bibliothèque bien composée est une galerie de portraits moraux ; c’est l’âme des siècles précieusement conservée. » écrivait Octave Uzanne en 1888 dans Le Miroir du Monde. Cette formule dit tout de l’esprit qui anima la bibliophilie française au XIXᵉ siècle, âge d’or d’une passion transfigurée. Après les bouleversements révolutionnaires, la France vit émerger une génération d’amateurs éclairés qui, dans leurs cabinets feutrés ou leurs salons bruissant de conversations érudites, redéfinirent l’art de collectionner. Plus qu’un simple goût, ce fut une véritable renaissance du culte du livre, un art de vivre autant qu’un acte de résistance à l’industrialisation croissante de l’imprimé.

Héritiers des Lumières et enfants du romantisme

La Révolution avait dispersé les grandes bibliothèques aristocratiques ; les ventes publiques de la fin du XVIIIᵉ et du début du XIXᵉ permirent aux nouveaux amateurs de constituer leurs collections. Ceux-ci n’étaient plus des princes fastueux ou des prélats fortunés, mais des hommes de loi, des écrivains, des hauts fonctionnaires ou de riches bourgeois. Le livre devint à la fois instrument de distinction sociale et refuge intime.

Charles Nodier en incarne le modèle le plus éclatant. Ce romantique fervent, bibliothécaire de l’Arsenal, réunit autour de lui un cénacle où se pressaient jeunes poètes, artistes et érudits. On y respirait l’odeur du vieux maroquin et l’on y célébrait l’édition originale des grands textes modernes : Hugo, Lamartine, Musset. Nodier n’aimait pas seulement les livres, il savait les faire aimer, et sa passion pour les exemplaires rares marqua durablement la sensibilité bibliophilique française.

Dans son sillage se formèrent les premières sociétés bibliophiliques structurées : la Société des Bibliophiles français, fondée en 1820 autour de Nodier à la bibliothèque de l’Arsenal, avec la participation de grands érudits comme Antoine-Augustin Renouard. Le libraire-éditeur Joseph Techener, bien qu’il n’en soit pas le fondateur, y prit rapidement place et y joua un rôle de premier plan. Plus tard vinrent les Cent Bibliophiles (1874), les Amis des Livres (1874) et les Bibliophiles contemporains (1889), autant de cercles où l’on échangeait tirages de luxe et éditions restreintes, souvent accompagnées de gravures originales.

Les artisans d’un goût nouveau : libraires, imprimeurs et relieurs

La bibliophilie du XIXᵉ ne saurait être comprise sans les figures de passeurs que furent les libraires et imprimeurs spécialisés. Joseph puis Léon Techener donnèrent à leur maison du Palais-Royal une aura considérable, rééditant des textes rares en tirages élégants. Damase Jouaust, quant à lui, fondateur de la Librairie des Bibliophiles, fit revivre l’esprit des Elzéviers, ressuscitant l’art du petit in-octavo raffiné et soigné. Ambroise Firmin-Didot, héritier d’une dynastie typographique, poussa plus loin encore la recherche de perfection matérielle, publiant de splendides éditions illustrées et se passionnant pour l’histoire de l’imprimerie.

Aux côtés de ces éditeurs, les relieurs donnèrent au XIXᵉ siècle certaines de ses plus hautes réussites. Trautz-Bauzonnet, Lortic, Chambolle-Duru, Marius-Michel rivalisèrent de virtuosité. Leurs reliures mosaïquées, leurs dos richement ornés, leurs doublures de soie ou de maroquin firent de chaque volume une œuvre d’art unique. Le bibliophile ne se contentait pas d’acquérir : il commandait, il transformait, il « habillait » son livre comme un aristocrate habille un invité d’honneur. Le livre devint ainsi le miroir du goût personnel, parfois jusqu’au maniérisme.

Figures emblématiques : collectionneurs et érudits

Aux côtés de Nodier et d’Uzanne, une pléiade d’amateurs marqua le siècle. Ernest Quentin-Bauchart, demeure l’un des érudits les plus remarqués de son temps. Eugène Paillet, magistrat et collectionneur, rassembla des incunables et des éditions gothiques, affirmant la continuité d’un intérêt pour le Moyen Âge. Paul Gallimard, mécène et ami des impressionnistes, réunit une somptueuse bibliothèque d’illustrés modernes et de manuscrits littéraires, dont la réputation brilla jusque dans les ventes du XXᵉ siècle.

Et comment oublier Paul Lacroix, dit le « Bibliophile Jacob », conservateur de la Bibliothèque de l’Arsenal après Nodier ? Polygraphe infatigable, vulgarisateur de génie, il sut mettre à la portée d’un large public les trésors de l’histoire du livre, tout en cultivant ses propres manies d’amateur. Il affirmait, non sans ironie, que « les livres modernes sont le triomphe du commerce, mais les livres anciens sont le triomphe du goût » — une formule qui résume bien la méfiance d’alors face à la production industrielle envahissant les étals.

Octave Uzanne, l’esthète fin-de-siècle

Nul mieux qu’Octave Uzanne n’incarne la métamorphose de la bibliophilie en art total. Éditeur raffiné, écrivain aux chroniques mordantes, fondateur des Bibliophiles contemporains, il fit collaborer artistes et graveurs de premier plan : Rops, Grasset, Mucha. Ses livres, tirés à très petit nombre, soignés jusqu’au fétichisme, marient texte, illustration et typographie dans un ensemble raffiné, parfois précieusement décadent. Uzanne voyait dans le livre l’équivalent d’un bijou, un objet de luxe destiné à séduire l’œil autant que l’esprit.

Ses Caprices d’un bibliophile ou son Paroissien du célibataire sont autant de manifestes d’une bibliophilie nouvelle, teintée d’humour, d’érotisme feutré et de dandysme. Le bibliophile ne se contente plus de vénérer les grands textes : il s’invente comme créateur, critique, styliste de sa propre passion.

Pratiques et rites de possession

Ce qui distingue la bibliophilie du XIXᵉ, c’est l’importance accordée à la matérialité et à la mise en scène. L’édition originale devient un fétiche : on recherche le premier tirage des grands romantiques, l’exemplaire sur papier de Hollande ou de Chine, lavé, non rogné, enrichi d’un envoi. Les collectionneurs s’attachent aux provenances, aux ex-libris, aux reliures d’époque. Certains vont jusqu’à composer des exemplaires uniques, en réunissant illustrations originales, lettres autographes, gravures intercalées.

La vente publique devient le théâtre privilégié de cette passion. Les catalogues de vente, rédigés avec un luxe de détails, sont eux-mêmes collectionnés, annotés, reliés. Ils forment aujourd’hui une documentation essentielle pour l’histoire des bibliothèques privées. Un bibliophile du XIXᵉ ne se contentait pas d’acheter : il assistait, il commentait, il faisait partie d’une société discrète où chacun observait le goût des autres.

Entre résistance et modernité

Le XIXᵉ siècle est un moment charnière : d’un côté la nostalgie des grandes bibliothèques d’Ancien Régime, dispersées mais toujours rêvées ; de l’autre, la montée en puissance d’un marché moderne, animé par les ventes, les libraires spécialisés et les sociétés bibliophiliques. La production industrielle, avec ses millions de volumes standardisés, suscita chez les amateurs le besoin d’affirmer une contre-culture de l’exception.

Ainsi, tandis que la grande édition populaire triomphait, le bibliophile cultivait la rareté, la singularité, l’ornement. Son geste était en un sens conservateur : sauver le beau livre dans un monde qui tendait à l’homogénéité. Mais il fut aussi moderniste : par le recours à des illustrateurs contemporains, par le goût des éditions à tirage limité, par l’attention portée à l’objet en tant qu’œuvre d’art autonome.

Héritage vivant

L’influence des bibliophiles du XIXᵉ siècle demeure aujourd’hui tangible. Les grandes institutions publiques — la Bibliothèque nationale de France, la Mazarine, l’Arsenal — doivent beaucoup aux collections dispersées de ces amateurs. Leurs ventes, leurs catalogues annotés, leurs exemplaires enrichis forment une mémoire matérielle que l’historien du livre ne cesse de consulter.

Plus profondément, leur conception du livre comme objet d’art, comme miroir du goût, continue de hanter la bibliophilie contemporaine. L’édition originale, la reliure de créateur, le tirage restreint, l’illustration originale : autant d’exigences qui demeurent vivaces. Et la figure d’Uzanne, toujours redécouverte, rappelle que le bibliophile peut être à la fois érudit, créateur et styliste.

Les bibliophiles français du XIXᵉ siècle ne furent pas de simples amateurs du passé. Ils incarnèrent une renaissance, en élevant le livre au rang d’œuvre d’art et en affirmant, face à la standardisation, la primauté du goût et de la rareté. Ils furent des héritiers, certes, mais aussi des inventeurs. Leur legs n’est pas seulement constitué de reliures somptueuses et d’exemplaires uniques : il réside dans une manière de regarder le livre comme un être vivant, susceptible de refléter l’âme des siècles.

Qu’un jour encore la reliure retrouve sa noblesse, que l’édition originale conserve son prestige, que l’objet-livre garde son aura de mystère et de beauté, et nous pourrons dire que ces poètes du papier n’ont pas collectionné en vain.

Cote de la Guilde : HIST-BIB-19E-001
(Dossier historique sur les bibliophiles français du XIXᵉ siècle)

La lettre du bibliophile

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Catalogue Raisonné d’une Bibliothèque Imaginaire

Catalogue Raisonné d'une Bibliothèque Imaginaire

Établi par le Comité de Catalogage des Collections Hypothétiques (CCCH), sous la direction du Dr. Anatole Corvinus, bibliographe spéculatif,

Amis bibliophiles, bonjour.


Avertissement méthodologique

Le présent catalogue décrit avec exactitude une bibliothèque disparue. Cette entreprise, qui pourrait sembler paradoxale, voire absurde, répond à une nécessité scientifique et philosophique : établir les normes de description bibliographique pour des ouvrages dont l’existence matérielle demeure, à ce jour, purement conjecturale.

La bibliothèque dite « du Comte de Montsoreau » — du nom de son propriétaire supposé — aurait été constituée entre 1784 et 1791, dispersée lors de la Révolution, et n’aurait survécu que sous forme de mentions fragmentaires dans des correspondances privées, des catalogues de vente incomplets, et une série de notes manuscrites découvertes en 2009 dans les archives d’un notaire provincial.

Aucun des volumes décrits ci-après n’a jamais été retrouvé.

Pourtant, leur description demeure d’une précision troublante.

Ce catalogue en présente un échantillon représentatif, organisé selon les normes bibliographiques contemporaines. Chaque notice suit le protocole ISBD (International Standard Bibliographic Description), adapté aux spécificités des ouvrages anciens et, le cas échéant, aux particularités des volumes n’ayant jamais été imprimés.


Notice n°1 : L’Édition Fantôme de Diderot

DIDEROT, Denis
Pensées détachées sur la peinture, la sculpture, et la poésie, pour servir de suite aux Salons.
À Amsterdam [Paris], Chez Marc-Michel Rey [sans adresse réelle], 1781.
In-8°, [4]-327-[1] p.

Collation : A⁴ B-Z⁸ Aa-Bb⁸ ; 22 cahiers.

Reliure : Veau marbré d’époque, dos à nerfs orné de fleurons dorés, pièce de titre en maroquin rouge, tranches rouges. Petit accroc au mors supérieur. Ex-libris manuscrit au contreplat : Ex bibliotheca Montsoreau, 1785.

Exemplaire décrit : Unique. Avec corrections manuscrites de la main de l’auteur en marges des pages 12, 47, 89, 134, 207 et 291. Note autographe à la page de garde : « Pour M. le Comte, avec mes respects. D.D., mai 1781. »

Particularités : Cet ouvrage, mentionné dans une lettre de Diderot à Sophie Volland (juillet 1781), n’a jamais été publié. Le manuscrit aurait été confié à Marc-Michel Rey, mais aucune trace d’impression ne subsiste dans les archives de l’imprimeur. L’existence de cet exemplaire unique repose sur une description détaillée dans le catalogue manuscrit de Montsoreau (1788), aujourd’hui perdu, mais partiellement recopié par un bibliographe anonyme au XIXe siècle.

Localisation actuelle : Inconnue. Probablement détruit lors de la dispersion de 1793.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 180 000 – 220 000 €


Notice n°2 : Les Confessions Interdites de Rousseau

ROUSSEAU, Jean-Jacques
Confessions particulières, ou Supplément secret aux Confessions de J.-J. Rousseau, contenant ce qu’il n’a jamais osé dire.
Sans lieu [Genève ?], sans nom [impression clandestine ?], 1778.
In-12, [2]-156 p.

Collation : π¹ A-G¹² H⁶ ; 8 cahiers.

Reliure : Maroquin noir à grain long, dos lisse orné de filets dorés, dentelle intérieure dorée, tranches dorées. Reliure attribuée à Derome le Jeune (non signée). Étui moderne en demi-maroquin.

Exemplaire décrit : Un des trois exemplaires supposés. Aucune mention de tirage. Papier vergé, filigrane non identifié (couronne surmontée d’une étoile). Fers aux armes de Montsoreau frappés au centre des plats.

Particularités : Texte évoqué dans une lettre du bibliophile Antoine-Auguste Renouard (1825), qui mentionne « un supplément inavouable » aux Confessions de Rousseau, dont il aurait vu « une copie manuscrite chez un vieux libraire genevois ». Aucun exemplaire n’a jamais été catalogué dans une vente publique. Le contenu présumé traite de relations amoureuses que Rousseau n’aurait pas osé inclure dans la version publiée.

Localisation actuelle : Inconnue. Hypothèse : brûlé par Montsoreau lui-même en 1789, selon une note sibylline retrouvée dans ses papiers personnels.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 250 000 – 300 000 €


Notice n°3 : Le Traité d’Alchimie de Lavoisier

LAVOISIER, Antoine-Laurent
Traité élémentaire de transmutation, ou Réfutation méthodique des principes de l’ancienne chimie.
À Paris, Chez Cuchet, Libraire, 1785.
In-4°, xliv-412-[4] p., 14 planches dépliantes gravées sur cuivre.

Collation : π² ã-ẽ⁴ A-Z⁴ Aa-Zz⁴ Aaa-Eee⁴ ; 54 cahiers.

Reliure : Basane racinée, dos à nerfs orné de caissons dorés, pièce de titre en maroquin fauve, tranches mouchetées. Coiffes restaurées. Quelques rousseurs éparses.

Exemplaire décrit : Avec envoi autographe signé : « Au Comte de Montsoreau, avec mes hommages respectueux. Lavoisier, 1785. » Annotations marginales à l’encre brune, probablement de la main du destinataire.

Particularités : Cet ouvrage aurait constitué une version préliminaire, jamais publiée, du célèbre Traité élémentaire de chimie (1789). Selon les notes de Montsoreau, Lavoisier y défendait encore, par provocation intellectuelle, certaines thèses alchimiques qu’il réfuterait publiquement quatre ans plus tard. Le texte aurait été retiré avant publication, jugé « trop ambigu » par l’Académie des Sciences.

Localisation actuelle : Inconnue. Dernière mention : catalogue de vente Silvestre, Paris, 1823 (lot 47, non adjugé).

Estimation (si l’exemplaire existait) : 120 000 – 150 000 €


Notice n°4 : Le Manuscrit Perdu de Sade

SADE, Donatien Alphonse François, marquis de
Les 150 Journées de Sodome, ou l’École du libertinage. Seconde partie, manuscrite.
Manuscrit autographe, sans lieu, [vers 1785].
In-folio, 287 feuillets écrits recto-verso, encre brune sur papier vergé.

Reliure : Maroquin rouge, dos à nerfs richement orné, dentelle intérieure, tranches dorées sur témoins. Reliure de l’époque Empire, attribuée à Bozerian. Étui moderne doublé de velours grenat.

Exemplaire décrit : Unique. Manuscrit autographe complet de la seconde partie des 120 Journées de Sodome, jamais achevée dans la version connue. Selon une lettre apocryphe attribuée à Sade (1788), le manuscrit aurait été confié à Montsoreau « pour être soustrait aux yeux indiscrets ».

Particularités : Ce manuscrit prolongerait le récit initial, portant les « journées » de 120 à 150, avec une progression narrative vers des excès encore plus extrêmes. Aucune trace matérielle ne subsiste. Sa mention dans les papiers Montsoreau pourrait relever d’une affabulation du Comte lui-même, amateur connu de littérature clandestine.

Localisation actuelle : Inconnue. Hypothèse : détruit volontairement par un héritier scandalisé au XIXe siècle.

Estimation (si l’exemplaire existait) : Inestimable. Au-delà de 500 000 €.


Notice n°5 : L’Atlas Secret de Cassini

CASSINI DE THURY, César-François
Atlas topographique et militaire du Royaume de France, comprenant les cartes secrètes des places fortes et des frontières.
À Paris, De l’Imprimerie Royale, 1780.
In-folio oblong, [6] p. de texte, 89 cartes gravées sur cuivre, aquarellées à la main.

Collation : π³ suivi de 89 cartes montées sur onglets.

Reliure : Veau fauve, dos à nerfs orné aux armes royales (déférées), tranches dorées. Reliure d’époque, attribuée à Monnier. Gardes en papier marbré. Coins légèrement émoussés.

Exemplaire décrit : Un des cinq exemplaires présumés, destinés aux maréchaux de France et aux conseillers du Roi. Cartes détaillant les fortifications, les passages secrets, les réserves d’eau potable et les points faibles défensifs. Estampille Bibliotheca Montsoreau au verso de la première garde.

Particularités : La Carte de Cassini officielle, publiée entre 1756 et 1789, ne comportait aucune indication militaire sensible. Cet atlas secret, évoqué dans des mémoires d’officiers, n’a jamais été catalogué publiquement. Son existence repose uniquement sur une mention dans l’inventaire manuscrit de Montsoreau et sur une allusion cryptique dans une dépêche diplomatique autrichienne (1782).

Localisation actuelle : Inconnue. Vraisemblablement confisqué et détruit en 1793 pour raisons de sécurité nationale.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 200 000 – 250 000 €


Notice n°6 : Le Faux Incunable de Gutenberg

GUTENBERG, Johannes (attribué à)
Ars moriendi [L’Art de bien mourir].
[Mayence, vers 1465-1470].
In-4°, [24] feuillets non foliotés, imprimés recto-verso, caractères gothiques, initiales peintes à la main en rouge et bleu.

Collation : a-f⁴ ; 6 cahiers.

Reliure : Ais de bois recouvert de basane estampée à froid, traces de fermoirs disparus. Reliure monastique d’époque. Dos refait au XVIIIe siècle en veau brun.

Exemplaire décrit : Unique. Exemplaire enluminé, avec 12 initiales peintes à la main par un atelier non identifié. Provenance supposée : abbaye bénédictine de Saint-Wandrille, puis collection Montsoreau (1787).

Particularités : Cet incunable, décrit avec force détails dans le catalogue Montsoreau, ne correspond à aucune édition connue de l’Ars moriendi. Les spécialistes modernes estiment qu’il s’agit soit d’une édition fantôme, soit d’un faux créé au XVIIIe siècle pour enrichir une collection prestigieuse. L’attribution à Gutenberg est hautement douteuse. Néanmoins, la précision de la description laisse penser qu’un objet matériel a bien existé — même s’il n’était pas ce qu’il prétendait être.

Localisation actuelle : Inconnue. Dernière trace : mention dans un catalogue de libraire parisien (1802), sans suite.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 80 000 – 100 000 € (en tant que faux historique de qualité).


Notice n°7 : Les Maximes Secrètes de La Rochefoucauld

LA ROCHEFOUCAULD, François, duc de
Maximes posthumes et sentences morales que l’auteur n’a point voulu publier de son vivant.
À La Haye [Paris], Chez Pierre Marteau [fausse adresse], 1681.
In-12, [8]-84 p.

Collation : ã⁴ A-G⁶ ; 8 cahiers.

Reliure : Maroquin olive, dos à nerfs orné de fleurons dorés, filet doré sur les plats, tranches dorées. Reliure du XVIIIe siècle, non signée, mais attribuée à Padeloup le Jeune. Infimes frottements aux coins.

Exemplaire décrit : Exemplaire avec ex-libris gravé de Montsoreau. Nombreuses notes manuscrites en marge, probablement de sa main, contestant certaines maximes ou les prolongeant.

Particularités : Cette édition clandestine, publiée un an après la mort de La Rochefoucauld, contiendrait des maximes jugées trop cyniques ou trop amorales pour être publiées du vivant de l’auteur. Aucun exemplaire n’a jamais été retrouvé dans les bibliothèques publiques. Son existence repose sur une note du bibliographe Jacques-Charles Brunet (1860), qui mentionne « une édition suspecte, peut-être controuvée ».

Localisation actuelle : Inconnue. Probablement perdu lors du pillage de la bibliothèque Montsoreau en 1793.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 60 000 – 80 000 €


Notice n°8 : Le Codex Interdit de Paracelse

PARACELSUS [Theophrastus Bombastus von Hohenheim, dit]
De occulta philosophia libri tres, cum supplemento secretissimo.
[Bâle], [sans nom d’imprimeur], 1570.
In-folio, [12]-348-[4] p., 7 planches dépliantes gravées sur cuivre (figures hermétiques).

Collation : π⁶ A-Z⁶ Aa-Zz⁶ Aaa-Ddd⁶ ; 46 cahiers.

Reliure : Vélin souple d’époque, dos lisse avec titre manuscrit à l’encre brune : Paracelsus secretus. Traces d’attaches en cuir (disparues). Gardes en papier bleu. Taches d’humidité anciennes.

Exemplaire décrit : Unique. Avec annotations alchimiques manuscrites en latin et en allemand, attribuées à un disciple inconnu de Paracelse. Ex-libris manuscrit : Pertinet ad Biblioth. Montsoreau, 1784.

Particularités : Cet ouvrage, décrit dans les papiers Montsoreau, ne correspond à aucune édition connue de Paracelse. Le titre évoque le célèbre De occulta philosophia d’Agrippa, mais le contenu décrit serait radicalement différent : recettes alchimiques, grimoire opératoire, formules de transmutation. Les historiens modernes estiment qu’il s’agit probablement d’un apocryphe du XVIe siècle, attribué à Paracelse pour accroître sa valeur marchande.

Localisation actuelle : Inconnue. Hypothèse : détruit lors de l’autodafé de livres « superstitieux » ordonné par le clergé révolutionnaire en 1794.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 150 000 – 180 000 €


Notice n°9 : L’Édition Corrigée des Pensées de Pascal

PASCAL, Blaise
Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets. Édition revue et corrigée par l’auteur, 1659.
À Paris, Chez Guillaume Desprez, 1660.
In-12, [16]-487-[1] p.

Collation : ã⁸ A-Z¹² Aa-Qq¹² ; 34 cahiers.

Reliure : Maroquin rouge à grain long, dos à nerfs orné de motifs géométriques dorés, dentelle intérieure, tranches dorées sur témoins. Reliure du XVIIIe siècle, attribuée à Derome le Jeune (non signée). Petite restauration au mors inférieur.

Exemplaire décrit : Exemplaire unique comportant des corrections manuscrites de la main de Pascal. Note autographe au contreplat : « Exemplaire annoté par M. Pascal lui-même, quelques jours avant sa mort. Acquis par Montsoreau, 1786. »

Particularités : Pascal mourut en 1662, deux ans après la date supposée de cette édition. L’édition princeps des Pensées ne parut qu’en 1670, huit ans après sa mort, et fut très largement remaniée par les éditeurs de Port-Royal. L’existence d’une édition antérieure, corrigée par Pascal lui-même, relève de la légende bibliographique. Aucune preuve matérielle ne subsiste.

Localisation actuelle : Inconnue. Dernière mention dans un inventaire notarié de 1825.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 300 000 – 400 000 €


Notice n°10 : Le Traité Perdu de Fermat

FERMAT, Pierre de
Demonstratio mirabilis theorematis de numeris, quam marginis exiguitas non cepit.
Manuscrit autographe, [Toulouse, vers 1637].
In-quarto, 42 feuillets écrits recto, encre noire sur papier vergé.

Reliure : Vélin rigide, dos lisse avec pièce de titre en maroquin brun. Reliure du XVIIIe siècle. Gardes en papier dominoté. Coins légèrement émoussés.

Exemplaire décrit : Manuscrit autographe complet de la fameuse démonstration du « dernier théorème de Fermat », que le mathématicien affirma posséder mais ne publia jamais. Selon une note de Montsoreau, ce manuscrit lui aurait été transmis par un descendant de Fermat en 1789.

Particularités : Le « dernier théorème de Fermat » ne fut démontré qu’en 1994 par Andrew Wiles, après plus de trois siècles de recherches. L’idée qu’une démonstration aurait existé dès le XVIIe siècle, rédigée par Fermat lui-même, relève de la pure spéculation. Aucun historien sérieux ne croit à l’existence de ce manuscrit. Pourtant, sa description dans les papiers Montsoreau est troublante de précision : nombre de pages, type d’encre, structure argumentative…

Localisation actuelle : Inconnue. Probablement n’a jamais existé.

Estimation (si l’exemplaire existait) : Inestimable. Plusieurs millions d’euros.

Notice n°11 : Le Manuel du Relieur Amateur

[ANONYME]
Instruction familière pour relier soi-même ses livres, sans maître ni atelier.

À Paris, sans nom d’imprimeur, 1762.

In-16, [4]-96 p.

Collation : A-F⁸ ; 6 cahiers.

Reliure : Cartonnage d’attente d’époque, papier marbré bleu, dos muet. Usures marquées, coins émoussés.

Exemplaire décrit : Exemplaire de travail, abondamment annoté à la mine de plomb et à l’encre. Traces de colle ancienne sur les gardes. Une note manuscrite au verso du dernier feuillet indique : « Essais peu concluants, mais instructifs ».

Particularités :
Petit traité pratique, vraisemblablement destiné à un public bourgeois éclairé, désireux de réparer ou relier sommairement ses volumes. Aucun auteur n’est revendiqué.
Le texte, d’un style simple et parfois maladroit, décrit des techniques élémentaires aujourd’hui jugées rudimentaires. Il est mentionné dans les papiers Montsoreau comme « curiosité technique sans valeur littéraire ».
Son intérêt réside davantage dans le témoignage qu’il offre sur les pratiques domestiques du livre que dans son contenu proprement bibliophilique.

Localisation actuelle : Inconnue. Probablement perdu ou détruit du fait de son caractère utilitaire.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 150 – 250 €

Notice n°12 : Traité inutile mais opiniâtre

DUBOIS, Étienne-François (attribué à)
Essai sur l’art de classer les livres que l’on ne lira jamais.

À Paris, Chez l’Auteur, 1772.

In-12, [4]-118 p.

Collation : A-H¹² I⁶ ; 9 cahiers.

Reliure : Veau fauve d’époque, dos à nerfs orné de fleurons dorés, pièce de titre en maroquin vert. Tranches rouges. Reliure solide, peu usée.

Exemplaire décrit : Exemplaire portant l’ex-libris manuscrit de Montsoreau. Nombreuses annotations marginales, parfois ironiques, de la main du Comte.

Particularités :
Ce traité, d’un sérieux imperturbable, propose une méthode systématique pour classer les livres que leur propriétaire reconnaît ne jamais avoir l’intention de lire.
L’auteur distingue notamment :

  • les livres respectés mais redoutés,
  • les livres achetés par réputation,
  • les livres achetés par erreur,
  • et les livres achetés pour meubler.

L’ouvrage ne connut aucun succès, sans doute parce que ses lecteurs potentiels s’y reconnurent trop fidèlement.

Localisation actuelle : Inconnue.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 600 – 800 €

Notice n°18 : Catalogue d’une bibliothèque inexistante

[ANONYME]
Catalogue des livres absents de la bibliothèque de M. ***, dressé pour servir d’exemple.

Sans lieu, sans nom, 1769.

In-8°, 36 p.

Collation : A-C¹² ; 3 cahiers.

Reliure : Broché sous couverture papier crème. Dos très fragile.

Exemplaire décrit : Exemplaire incomplet de la page de titre. Une note manuscrite indique : « Projet étrange ».

Particularités :
Petit opuscule humoristique consistant en une liste méthodique de livres que le propriétaire affirme ne pas posséder, mais qu’il juge néanmoins indispensables à toute bibliothèque digne de ce nom.
Chaque notice est suivie d’un commentaire justifiant l’absence : manque de moyens, manque de place, manque de courage intellectuel.
Montsoreau mentionne ce livret comme « plaisanterie sérieuse, plus juste qu’elle ne le croit ».

Localisation actuelle : Inconnue.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 300 – 400 €


Conclusion provisoire : Réflexions sur l’inexistence

Au terme de ce catalogue partiel — car la bibliothèque de Montsoreau comptait, selon les sources, entre 800 et 1200 volumes — une question s’impose : pourquoi cataloguer des livres qui n’existent pas ?

Trois réponses possibles :

1. La bibliothèque a réellement existé, puis disparu

Hypothèse documentaire : Montsoreau possédait effectivement ces ouvrages, perdus lors de la Révolution. Les descriptions précises s’expliqueraient par l’existence d’un catalogue manuscrit, aujourd’hui perdu, mais partiellement recopié.

Objection : Aucun de ces livres n’a jamais été mentionné dans une vente publique, un inventaire notarié, ou une bibliographie savante de l’époque.

2. La bibliothèque était fictive, mais délibérément construite

Hypothèse spéculative : Montsoreau aurait inventé une bibliothèque idéale, qu’il décrivait avec tant de soin qu’elle finit par sembler réelle. Une bibliothèque de papier, dont chaque notice constituait un exercice de style bibliographique.

Objection : Pourquoi se donner tant de mal pour inventer des livres que personne ne verrait jamais ?

3. La bibliothèque existe, mais dans un autre mode d’existence

Hypothèse philosophique : Ces livres n’ont jamais été matériellement présents, mais ils ont existé en tant qu’idée. Montsoreau les décrivait comme s’ils existaient, et cette description suffisait à leur conférer une forme de réalité.

Jorge Luis Borges, dans Fictions, évoque des livres qui n’ont jamais été écrits mais qui hantent la littérature. De même, la bibliothèque de Montsoreau hante l’histoire de la bibliophilie.


Post-scriptum : Un aveu nécessaire

Il est temps de lever le voile.

La bibliothèque du Comte de Montsoreau n’a jamais existé.

Le Comte lui-même n’a jamais existé.

Les notices ci-dessus sont des fictions bibliographiques, construites selon les normes exactes du catalogage savant, mais décrivant des objets imaginaires.

Pourquoi cette mystification ?

Parce qu’elle pose une question essentielle à tout bibliophile : qu’est-ce qui fait qu’un livre existe ?

Est-ce sa présence matérielle ? Alors les livres perdus, brûlés, disparus, n’existent plus.

Est-ce sa description dans un catalogue ? Alors les livres que nous venons de décrire existent autant que n’importe quel volume réel.

Est-ce sa lecture ? Alors un livre non lu n’existe pas vraiment.

Ce catalogue était une expérience : créer une bibliothèque par la seule puissance du langage bibliographique. Donner à des objets inexistants la consistance du réel par la précision de leur description.

Et peut-être, après tout, est-ce là le véritable pouvoir du catalogue : non pas décrire ce qui existe, mais faire exister ce qu’il décrit.


Référence archivistique :
IGLI / FICT / MONT-1788
Catalogue raisonné d’une bibliothèque imaginaire : étude sur les limites du catalogage et la fiction bibliographique comme genre littéraire — Dr. Anatole Corvinus (pseudonyme de la Section des Livres Inexistants, Guilde des Bibliopolicés).

Bibliographie consultée (ouvrages réels) :

  • BORGES, Jorge Luis. Fictions, Paris, Gallimard, 1957 (traduction française).
  • BRUNET, Jacques-Charles. Manuel du libraire et de l’amateur de livres, Paris, 1860-1865, 6 volumes.
  • BARBIER, Antoine-Alexandre. Dictionnaire des ouvrages anonymes, Paris, 1822-1827, 4 volumes.
  • CHARTIER, Roger. L’Ordre des livres, Aix-en-Provence, Alinéa, 1992.
  • ECO, Umberto. De bibliotheca, Caen, L’Échoppe, 1986.

Note finale :
Ce catalogue est une fiction savante. Aucune des notices ne décrit un livre existant. Toute tentative de localisation serait vaine. Mais si vous avez lu jusqu’ici, c’est que ces livres, d’une certaine manière, existent désormais dans votre esprit. Et peut-être est-ce suffisant.

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