Inspection d’agrément d’un atelier de reliure par l’IGLI

Un atelier de reliure ouvert en 1999 dans le XIe arrondissement a demandé en juin son agrément comme établissement de soins pour entités imprimées. L’inspection, conduite par le Dr de Cuirac et Mlle Lépine selon une grille de 12 points fixée en 1974, a duré 5 heures et 40 minutes. Le certificat a été délivré le soir même.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, Service spécial de surveillance zoobibliologique de l’Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI), expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de mission pour l’agrément des établissements de soins.

Dossier ouvert à la demande de : Mme S. V., relieuse-doreuse, atelier sur cour, XIe arrondissement, 27 ans d’exercice.

Objet : agrément de l’atelier comme établissement de soins pour entités imprimées, catégorie restauration.

Nous sommes arrivés un mardi à 9 h 40, par une cour pavée où un livreur déchargeait des bouteilles de gaz pour le restaurant voisin, un traiteur libanais dont Mlle Lépine a noté l’adresse pour des raisons étrangères au service. Mme V. nous attendait en blouse grise. Mlle Lépine lui a d’abord fait signer la feuille de présence de l’inspection en 3 exemplaires, dont un destiné à l’inspectée, qui n’a pas le droit de le conserver avant la clôture de l’inspection et l’a rendu aussitôt.

La circulaire du 14 mars 1974 exige que l’établissement soit observé « en situation de soins », sur une entité réellement confiée. Un atelier non agréé ne peut recevoir aucune entité. Le service avait prévu la difficulté et apporté un patient témoin, une demi-basane de 1880 sans valeur, prêtée pour la journée avec son propre dossier. Le dossier du patient témoin précise qu’il ne peut être touché que par un praticien agréé. Mme V. l’a donc soigné sans le toucher, en parant puis en posant une coiffe à 3 cm au-dessus du volume, les mains vides, pendant que Mlle Lépine chronométrait chaque geste. « Donc je répare dans le vide, et vous notez. » Mlle Lépine a noté la phrase au procès-verbal, avec l’heure, 10 h 02.

Le point 3 porte sur l’air. La circulaire fixe l’humidité relative à 50 %, « ni plus ni moins ». L’hygromètre de Mlle Lépine a relevé 52 %, celui du docteur 49 %, et placés côte à côte sur l’établi pendant 20 minutes, les 2 appareils n’ont pas varié d’un point. Le procès-verbal porte que l’atelier est trop humide du côté de Mlle Lépine et trop sec du côté du docteur, et qu’il sera déclaré conforme le jour où les 2 hygromètres du service donneront le même chiffre. Mlle Lépine a proposé la moyenne, 50,5 %, que la circulaire ne prévoit pas davantage.

Le massicot était fermé à clef, point 7 de la grille, et la clef pendait à un clou planté à 20 cm du cadenas. La circulaire veut la clef « hors de portée » sans définir la portée de qui. Le docteur, qui mesure 1,82 m, l’atteignait sans lever le bras, et Mlle Lépine, 1,58 m, sur la pointe des pieds. Mme V. a été priée de tendre la main devant nous et elle l’a attrapée, puisque c’est sa clef. Le clou a été remonté de 35 cm séance tenante, au marteau à endosser, le seul marteau de l’atelier.

La presse à percussion, un balancier de fonte scellé au sol, doit être éprouvée « sur un support de papier ». Le seul papier disponible en quantité suffisante était le dossier de demande d’agrément de Mme V., 212 feuillets agrafés. Il est ressorti de la presse épais de 2,1 cm au lieu de 2,4 cm, et la circulaire exige que le dossier présenté à la signature soit identique au dossier déposé. Mlle Lépine a consigné l’écart et fait contresigner par Mme V. une attestation d’identité du dossier aplati, jointe au dossier, qui en compte désormais 213.

Présentation de l'IGLI – Inspection Générale du Livre Imprimé

Le point 9 impose l’inventaire des peaux sur le formulaire annexe B, dont les cases n’ont pas été revues depuis 1974. Elles suivent le classement du comité anglais qui publia Leather for Libraries en 1905 et rangeait les cuirs par leur résistance, la truie en tête, le phoque juste après, la chèvre ensuite. Mme V. avait sur son étagère 14 chèvres, 3 veaux, une basane et une peau de truie venue d’Allemagne, qui ne prend pas l’or et se décore à froid. La case phoque a posé problème. Le formulaire interdit de la laisser vide et refuse le zéro, réservé aux espèces épuisées. Il faut écrire « néant » et joindre une attestation de non-détention de phoque, signée et datée, en 2 exemplaires. Mme V. n’avait jamais vu de phoque, ni vivant ni tanné, et elle a signé.

L’annexe B comporte aussi une ligne « onagre », ajoutée en 1974 par un rédacteur qui avait lu Balzac. Dans La Peau de chagrin, paru en 1831, le talisman est une peau d’onagre qui rétrécit à chaque désir exaucé de son propriétaire. La circulaire ne distingue pas ce chagrin-là de celui des relieurs, qui est une chèvre grainée, et elle impose de mesurer toute peau de chagrin détenue en atelier 2 fois, à une heure d’intervalle, pour s’assurer qu’elle ne rétrécit pas. Les 5 chagrins de Mme V. ont été déroulés sur la table à parer et mesurés au mètre de couturière à 11 h 05, puis à 12 h 05, et entre les 2 relevés Mme V. a formé devant nous, à la demande du docteur et conformément au protocole, un désir précis qu’elle a refusé de nous communiquer. Aucune peau n’a varié.

Le rédacteur de ce rapport a fait 3 ans de clientèle rurale dans le Cantal avant d’entrer au service. Arrivé à la ligne « truie », il a demandé l’âge de la bête à l’abattage et le nom de l’éleveur, que l’annexe B réclame pour toute espèce « d’élevage ». La facture du fournisseur porte seulement « peau de porc mégissée, Allemagne ». La ligne est restée en suspens.

Le docteur a demandé une chaise.

Le point 10 concerne les « actes pratiqués sur la matière ». Mme V. a paré devant nous un coin de veau au couteau à parer, lame en demi-lune, en amincissant le bord sur 2 cm. Le docteur a demandé si la peau souffrait. La réponse est consignée telle quelle : « Docteur, c’est du cuir, ça ne sent plus rien depuis longtemps, c’est moi qui ai mal au dos. » La grille comporte une case pour la douleur de la matière et aucune pour celle du praticien. Mlle Lépine en a tracé une dans la marge, au crayon, sous réserve de validation par la section.

Le point 11 interdit aux établissements agréés de détenir « des entités d’origine animale non identifiées ». Toutes les peaux portaient leur espèce au crayon sur leur bande de kraft. Le plioir en os que Mme V. gardait dans la poche de sa blouse ne portait rien. Mme V. le croyait en os de bœuf, sans pouvoir le prouver, et l’objet a été placé sous scellé dans une enveloppe kraft jusqu’à identification. Mlle Lépine lui a prêté un plioir en téflon tiré de son sac, contre reçu.

Les fers à dorer, rangés par centaines dans un casier à tiroirs contre le mur de gauche, n’ont pas été examinés. Ils relèvent de la section héraldique, qui accuse 14 mois de retard.

La circulaire demande une distance de 1,5 m entre les matières animales et les entités en convalescence. L’atelier mesure 1,2 m de large entre l’étagère des peaux et l’établi. Mme V. a proposé de coudre un rideau, que le service a accepté comme cloison à condition qu’il soit fait d’une matière non animale. La toile de reliure verte qu’elle avait en rouleau est un coton apprêté à l’amidon de blé, ce que l’étiquette du fabricant confirmait, et Mlle Lépine a demandé la facture pour la joindre à l’étiquette. Le rideau a été cousu et posé avant 14 h. L’agrément a été accordé sous cette réserve, et sous celle d’un registre des peaux employées, volume par volume, que Mlle Lépine a fourni coté et paginé.

Le certificat d’agrément de l’IGLI est imprimé sur vélin depuis 1974, et le point 12 exige qu’il soit affiché « à la vue des entités soignées ». Le rideau exige que toute matière animale soit soustraite à cette même vue. Le certificat a été punaisé derrière le rideau vert, face aux 14 chèvres.

Je signale pour le registre que la chaise apportée à 12 h 20 était couverte de basane, et qu’elle ne figure pas à l’inventaire.

GUILDE · FC/AGRÉMENT

L’attestation de non-détention de phoque a été classée au dossier, avec sa copie. Document classé : diffusion restreinte.

La lettre du bibliophile

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Guilde des Bibliopolicés – Rapport n°156 — La prolifération des notices emphatiques

Guilde des Bibliopolicés – Rapport n°156 — La prolifération des notices emphatiques

Le pli est arrivé doublement scellé, ruban carmin, avec une mission de l’IGLI tenant en une seule ligne. Un livre dit exceptionnel se trouve aujourd’hui en cinq exemplaires simultanés sur divers sites, et un livre dit rare est celui qui n’a pas trouvé preneur depuis trois ans. Rapport 156.

par Barthélémy Tranchefile, Inspecteur en chef, attaché temporaire au Bureau des Vérités Bibliophiliques, Département des Vérités Bibliophiliques

Amis bibliophiles, bonjour,

J’ai reçu, par voie intérieure confidentielle (pli doublement scellé, ruban carmin, et odeur de lavande typographique), une mission claire de l’IGLI :

Évaluer la progression préoccupante de l’emphase lexicale dans les notices bibliophiliques.

En termes plus simples : il m’a été demandé d’examiner cette maladie contemporaine qui consiste à parer le moindre livre des fastes de Versailles, comme si chaque brochure de colportage devait rivaliser avec le Hypnerotomachia Poliphili sorti des presses de Manuce.

I. L’état des lieux : du rare au rarissime

Il fut un temps où « bon exemplaire » suffisait à faire frémir le bibliophile et à déclencher une approbation silencieuse du libraire. Le mot était sobre, juste, efficace.

Aujourd’hui, le « bon exemplaire » est devenu une relique insignifiante. Tout est « rare », tout est « splendide », tout est « d’une qualité absolument exceptionnelle ». Le langage lui-même a perdu son alphabet de nuances :

  • Rare désigne parfois ce qui n’a pas trouvé preneur depuis trois ans.
  • Exceptionnel qualifie ce qui est disponible en cinq exemplaires simultanés sur divers sites.
  • Splendide s’applique désormais à un volume qui a simplement survécu à un scanner de bibliothèque municipale.

Cette inflation lexicale crée une étrange boursouflure : l’adjectif ne décrit plus, il improvise, comme un musicien ivre devant un pupitre vide.

Robert Macaire, libraire

II. Études de cas

Je rapporte ici quatre observations choisies, prélevées lors de mes rondes ou reconstruites d’après mes carnets d’inspection. Elles illustrent à merveille l’écart entre le réel du livre et l’hyperbole de sa notice.

Notice 1 (exemple réel eBay)

Lors d’une veille nocturne, je tombai sur un intitulé prometteur :

Le rapport verse ensuite quatre notices au dossier, dont un exemplaire dit « miraculeux » aux marges coupées à vif et une brochure provinciale aux cahiers branlants, puis la grille d’inspection lexicale que l’IGLI oppose à l’adjectif.

« livre ancien rare. Grand format 35/27 cm 1ere édition 1970. Couverture un peu marquée mais contenus en parfait état. »

Rien n’est plus révélateur : le mot « rare » est jeté d’entrée, la couverture abîmée est aussitôt minimisée (« un peu marquée »), et l’ensemble se clôt sur une proclamation triomphante : « contenus en parfait état ». Une symphonie de compensation, où chaque défaut est maquillé par un adjectif rédempteur.

Notice 2 (exemple réel libraire)

Je ne puis taire ce bijou rhétorique, noté dans mon carnet comme « cas d’école » :

« Splendide exemplaire, d’une fraîcheur tout à fait inhabituelle, parfaitement conservé dans sa reliure du temps, et bien supérieur à tout ce que l’on rencontre généralement sur le marché. »

En réalité, l’exemplaire en question était légèrement rogné, son dos insolé, piqué de taches d’humidité. Mais complet. Complet, ce qui est déjà beaucoup… et aurait suffi à le décrire honnêtement. Le reste n’est que broderie lexicale.

Notice 3 (exemple réel libraire)

Un autre confrère, désireux de flatter son stock, n’hésitait pas à écrire :

« Très bel exemplaire, grand de marges, imprimé sur beau papier vergé, dans un état que l’on peut qualifier de miraculeux. »

« Miraculeux » ! Rien de moins. Après examen, les marges étaient coupées à vif, le papier jauni par le temps, et l’ensemble portait les stigmates d’une vie de bibliothèque campagnarde. Un miracle ? Sans doute, si l’on croit aux saints patrons des relieurs. Mais pas plus.

Notice 4

Enfin, dans un catalogue provincial :

« Exemplaire prestigieux, rare témoignage de l’édition provinciale, conservé avec un soin admirable et parfaitement digne des plus exigeantes bibliothèques. »

La réalité s’avéra plus modeste : une brochure du XIXe, couverture poussiéreuse, cahiers branlants. Mais l’annonce transformait ce petit rescapé en ambassadeur prestigieux des « plus exigeantes bibliothèques ». La rhétorique en faisait une cathédrale, là où il n’y avait qu’une église de village.

III. Typologie des adjectifs douteux

Au fil de ces inspections, nous avons dressé une cartographie des épithètes douteuses.

Adjectif Traduction probable
Très rare Présent sur 6 catalogues récents mais mal indexé
Exceptionnel L’exemplaire est enfin complet (ce qui n’arrive pas toujours)
De toute beauté Le cuir garde encore un peu de couleur malgré les frottements
Truffé Quelques documents rapportés par un ancien propriétaire, de valeur inégale
Complet Un bibliographe du XIXe l’a mal collationné et, depuis, tout le monde répète l’erreur
Majestueux In-folio imposant mais peu pratique à loger sur une étagère
Introuvable On le disait tel… jusqu’à ce qu’une trentaine surgissent sur Internet
Unique Contestable, car d’autres exemplaires circulent discrètement
Bibliophilique Terme flou, employé pour donner une caution sérieuse
En état remarquable En fait : en état correct, mais avec un vocabulaire qui force l’admiration

IV. Protocoles d’inspection lexicale

Le Bureau de la Description et des Indications Trompeuses (B.D.I.T.) a mis au point un Protocole de Contrôle Adjectival (PCA/22), dont voici quelques extraits :

  • Nombre d’adjectifs par notice : 0 à 2 → Acceptable. 3 à 5 → Alerte orange. Plus de 5 → Ouverture d’enquête.
  • Emphase suspecte : l’usage de « magnifique » sans preuve photographique entraîne un retrait de crédibilité.
  • Truffages abusifs : toute présence de billet, feuillet rapporté ou menu plié du Grand Véfour annule l’emploi du mot « truffé ».

V. Témoignages de terrain

L’agent H. Signol, lors d’une patrouille, releva la notice suivante :

« Chef-d’œuvre absolu de la bibliophilie mondiale, unique occasion. »

Inspection faite : un Voltaire courant, demi-basane fatiguée, annotation « vendu 20 fr. » au contreplat.

Autre cas, relevé dans une foire :

« Volume somptueusement relié, digne des plus grandes collections. »

La reliure somptueuse était en fait un cartonnage vert bouteille, taché d’humidité, portant l’ex-libris imprimé « Société de lecture de Saint-Dizier ».

VI. Recommandations de l’IGLI

La notice est un art mineur, mais elle mérite une éthique.
Nous recommandons :

  1. De limiter les adjectifs (maximum deux).
  2. De citer les sources des qualificatifs.
  3. D’éviter les superlatifs absolus sans preuve notariée.
  4. De signaler avec honnêteté les défauts.
  5. De rendre au bibliophile le droit à l’émerveillement spontané.

Conclusion provisoire

Il ne s’agit pas d’imposer une sécheresse administrative : la bibliophilie a besoin d’élan, de passion. Mais de rappeler que l’adjectif est une arme : mal employé, il ridiculise le livre qu’il prétend exalter.

Préservons donc la saveur du mot juste, l’honneur du « bel exemplaire » sincère, et la modestie du cartonnage honnête. Car à force de splendeur proclamée, même le maroquin le plus noble finit par sonner faux.


Notice biographique de Barthélémy Tranchefile

Né vers 1957 et toujours en service, Barthélémy Tranchefile est Inspecteur des Livres au sein de la Guilde des Bibliopolicés, attaché temporaire au Bureau des Vérités Bibliophiliques du Département des Vérités Bibliophiliques. Ancien contrôleur des stocks aux Archives Dépareillées de Paris-Sud, il fut promu Inspecteur après avoir dénoncé un faux ex-libris chez un haut fonctionnaire de la Bibliothèque municipale de Luçon.

Il porte une loupe autour du cou, cite Vicaire à la messe, et ne tolère ni les fausses dates, ni les éloges infondés. Il vit seul avec trois exemplaires non coupés et un exemplaire sur Chine qui le déçoit, mais dont il ne peut se défaire.

Cote : GDB-RAP-156-2025

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