Bibliophilie et Sciences: Fourcroy, un chimiste entre Révolution et Empire

Amis Bibliophiles bonsoir,
Un autre voyage au pays de Sangorski et Suttcliffe m’a tenue éloigné du blog. Je rentre à peine, et c’est pour vous proposer un nouvel article de notre scientifique bibliophile, Bernard, sur Fourcoy.
Après des études de médecine, Antoine François de Fourcroy (1755-1809), enseigne la chimie au Jardin des Plantes à partir de 1784. Il devient le professeur de chimie le plus couru de Paris. Maurice Daumas parle son enseignement en ces termes: « Fourcroy, maître de tous ses moyens, plus brillant que jamais, séduit son auditoire par ses dons d’orateur : élégance des termes, justesse et richesse d’expression… Et lui, certain de sa puissance, fait la roue avec ostentation ; il joue de la prunelle, module ses inflexions, place au bon moment le trait qui détend, qui séduit, s’acharne à sa démonstration jusqu’à ce que le plus stupide des élèves ait compris ».
Il entre à l’Académie des Sciences en 1785. Il adopte la nouvelle chimie de Lavoisier en 1786 et participe avec Lavoisier, Morveau et Berthollet à la publication de la nouvelle nomenclature chimique en 1787. En 1789 il fonde avec Guyton de Morveau, Lavoisier, Berthollet, Fourcroy, Monge, de Dietrich, Hassenfratz et Adet les Annales de Chimie contre le Journal de Physique resté adepte des théories anciennes.
Dès 1789, il adhère sans réserve aux idées révolutionnaires et propose d’exclure de l’Académie tous les membres « notoirement contre-révolutionnaires ». Membre du Comité d’Instruction Publique, directeur de la Commission des armes et des poudres, il est aussi l’un des principaux fondateurs de l’Ecole Polytechnique. En 1793, il découvre le procédé qui permet d’extraire le cuivre du bronze des cloches pour la fabrication des canons… En 1795, il est parmi les premiers membres du tout nouvel Institut. Proche de Bonaparte, il est directeur général de l’Instruction Publique et Conseiller d’État, puis comte d’Empire un an avant sa mort.
Fourcroy a beaucoup écrit. Voici quelques ouvrages :
Principes de chimie. Bibliothèque universelle des dames.Paris, Rue et Hôtel Serpente. 1787. 2 volumes in-16 ; XXIII, 212, (3) pp. – (4), 214, (2) pp.Ce petit traité de la nouvelle chimie est destiné aux Dames qui « partagent depuis quelques années, ce goût général (des sciences) ; il est heureusement reconnu, pour le bonheur commun, qu’elles sont capables des efforts nécessaires pour cultiver avec succès les sciences » (Qu’en pense le professeur Bergamote ?). L’ouvrage est un abrégé des Eléments d’histoire naturelle et de chimie, dont la deuxième édition en quatre volumes avait paru en 1786. La Bibliothèque Universelle des Dames comportait 154 volumes répartis en 10 classes. La physique a été rédigée par Sigaud de Lafond.
Philosophie chimique, ou vérités fondamentales de la chimie moderne…Paris, Du Pont. An III (1795). 2ème édition. 1 volume in-8 ; 174 pp.Seconde édition, qui ne contient que de très-légères corrections par rapport à la première de 1792. Elle est imprimée par le physiocrate Dupont de Nemours qui, avec le concours financier de son ami Lavoisier, fonda une imprimerie en 1791, et ouvrit une librairie. Cette édition comporte la signature de Fourcroy au verso du titre. L’ouvrage résume avec clarté les principes de la théorie antiphlogistique de la nouvelle chimie. Son succès fut énorme. L’auteur indique dans son avertissement : « C’est là ce que j’appelle Philosophie Chimique. Tous les énoncés qui en font l’ensemble ont été imprimés dans le Dictionnaire de Chimie Encyclopédique, à l’article Axiomes ; j’ai cru faire une chose utile aux amateurs de cette science, en les présentant séparés de cet ouvrage, et sous un format commode ».
Tableaux synoptiques de chimie pour servir de résumé aux leçons données sur cette science dans les écoles de paris.Paris, Baudouin. An VIII. EO. 1 volume in-folio ; (5) pp, pp 6 à 11, 12 tableaux dépliants.La grande rareté de cet ouvrage est certainement due au fait que les tableaux étaient destinés à être affichés dans les salles de cours du Muséum d’Histoire naturelle, de l’Ecole Polytechnique et de l’Ecole de Médecine où Fourcroy enseignait la chimie. Ils servaient à la compréhension de son touffu Traité des Connaissances Chimiques paru l’année suivante. Une seconde édition a paru en 1805.« La seconde édition diffère de la première, 1°. Par la correction de quelques fautes qui avaient échappé soit dans la rédaction primitive, soit dans l’impression ; 2°. Par l’addition de plusieurs découvertes faites depuis cinq années, soit parmi les matières salines, soit parmi les substances métalliques, etc. ; 3°. Par quelques légères modifications dans l’ordre des corps, ou dans leur classification ; quoique ces changements soient peu considérables, ils suffisent pour présenter la science dans son état actuel, et pour ne point laisser les tableaux en deçà des connaissances acquises. »
Système des connaissances chimiques et de leurs applications aux phénomènes de la nature et de l’art…Paris, Baudoin. Ans IX et X. 1ère édition. 11 volumes in-8.Le plus grand monument élevé à la chimie au XVIIIème siècle. Cette édition in-8 a probablement été imprimée avant l’édition in-4 en six volumes.
Cahiers de notes prises aux cours de chimie et de physique à l’Ecole Polytechnique.[Paris], An X. 1 volume de 610 pp.Fourcroy enseigna la chimie à l’Ecole Polytechnique de 1794 à 1809. Cet exceptionnel manuscrit d’un polytechnicien, Louis Léger Vallée (1784-1864), regroupe les notes prises aux cours de Fourcroy et Hassenfratz pendant l’an X. Les notes de chimie remplissent huit cahiers, celles de physique, cinq cahiers. Ces deux cours n’ont pas été édités.Hassenfratz dirigea quelque temps le laboratoire de Lavoisier. Il a été membre du club des Jacobins et membre de la Commune. Il enseigna la physique à l’Ecole Polytechnique de 1794 à 1814. Arago, dans ses mémoires, s’est beaucoup amusé à ses dépens; il l’a représenté comme un des professeurs de l’Ecole Polytechnique au-dessous de sa tâche et partant sans autorité ni crédit auprès des élèves. Emmanuel Grison, professeur honoraire à l’Ecole Polytechnique dit de lui : « Meilleur sans-culotte que professeur, c’est probable, et qui dut sans doute sa nomination d’ instituteur à l’Ecole polytechnique bien moins à ses qualités pédagogiques qu’à l’enthousiasme et à l’efficacité dont il fait preuve en l’an II pour aider le Comité de Salut public à forger les armes de la victoire.»
Encore un petit cours d’histoire des sciences. Bientôt un contrôle surprise ???
Merci Bernard,H

La lettre du bibliophile

Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.

Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.

À lire ensuite

Gomgam ou l’Homme Prodigieux, de l’Abbé Bordelon

Gomgam ou l'Homme Prodigieux, de l'Abbé Bordelon

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Nous avons tous nos thèmes et nos auteurs favoris. En ce qui me concerne, parmi tant d’autres, j’avoue avoir une vraie faiblesse pour les ouvrages de l’Abbé Laurent Bordelon, que je rassemble progressivement. J’ai déjà écrit sur l’Histoire des Imaginations Extravagantes de Monsieur Oufle, laissez moi évoquer aujourd’hui un autre ouvrage important de cet auteur :
Gomgam ou l’Homme Prodigieux, transporté dans l’air, sur la terre et sous les eaux. Livre véritablement nouveau, dont l’Edition Originale est parue à Paris, chez Saugrain en 1711 (2 volumes in-12 de de (46)-343-(6) pp. et (8)-434 (2) pp.).

L’ouvrage est signé d’un très curieux pseudonyme « TiTETUTEFNOSY », que je ne sais expliquer, mais est bien attribué à L’abbé Laurent Bordelon (1653 – 1730), qui était évidemment un peu théologien, mais aussi et surtout polygraphe et l’un des grands utopistes français du 18ème siècle.

Les ouvrages de Bordelon sont toujours curieux, comme l’indiquent leurs titres, dont certains sont complètement tombés dans l’oubli. Vous en jugerez vous même : La Comédie sans Femme, M. de Mort en Trousse, Arlequin Molière, ou le plus célèbre Voyage forcé de Bécafort hypocondriaque… Gomgam ou l’Homme Prodigieux de déroge pas à cette règle et nous invite à suivre les aventures étranges et insolites du personnage principal, Gomgam.
Il croise ainsi un enchanteur qui voyage sur une flèche d’or et dont Gomgam hérite, des savonettes à vilains, des anti-savants, et une partie importante des aventures de Gomgam est consacrée à l’ouvrage que celui-ci veut écrire, et qui est composé de 100 volumes! Gomgam lui donne le titre du Monde Risible ou Bibilothèque comique et va jusqu’à nous décrire un par un les cent volumes, dont voici une sélection :

– L’Agenda de ceux qui n’ont rien à faire (premier « chapitre » : « faire des visites importunes chez des gens extrêmement occupés »…. plus loin « Tuer le Temps », etc.)
– Les sottises et les folies de l’Amour : faire les yeux doux. Montrer des yeux de carpe pâmée, jouer de la prunelle.
– Les admirables propriétez de l’argent comptant : (il est) persuasif, éloquent… fait paraître habile, agréable, beau, spirituel.
– Tartufiana
– Voyage dans les espaces imaginaires de ce monde
– Le tabac : « comment faisait-on autrefois quand on ne le connaissait pas? »
– L’ergo-gluc : c’est-à-dire les raisonnemens qui ne concluent rien
– La Philosophie du peut-être…

Et cela continue pendant des dizaines de pages, pour le grand amusement du lecteur.
Bordelon annonce d’ailleurs la couleur dès la préface, dans laquelle il se défend d’écrire que le manuscrit lui est arrivé de façon rocambloesque… avant de conclure qu’on le lui a apporté dans une boîte fermée, scellée et cachetée, de façon anonyme… Tout est prétexte à sourire, à prendre le lecteur à contrepied, mais dans le fond, la lecture attentive montre que rien n’est gratuit et qu’il s’agît là d’une très fine satyre des moeurs de ce début de 18ème siècle.

En ce qui me concerne, j’aime partiuclièrement le moment où Gomgam chasse le sanglier et se retrouve isolé des autres chasseurs : le sanglier éventre la monture, et pour lui échapper Gomgam actionne sa flèche d’or qui lui permet de voler… Hélas, son pied est encore à l’étrier et Gomgam traverse le ciel en tenant sa flèche, portant sous lui son cheval mort et le sanglier… (voir la gravure ci-dessous).
Enchanteur… d’autant plus qu’avouons-le, tous les livres de cette époque ne sont forcément agréables ou aisés à lire.

J’ai bien envie de vous dire « à se procurer d’urgence »… oui mais voilà, l’ouvrage est fort rare…

H

5 Commentaires

  1. Pour Bernard, je posséde : Système des connaissances chimiques de Fourcroy datée An IX au format In-4°, Tome I, plein maroquin, avec autographe de Fourcroy. Cordialement, Michel.

  2. Merci Bernard. Ah oui, c'est vrai, jaune, cyan et magenta comme en cours d'arts plastiques 🙂 Mais mon prof les appelait couleurs primaires et non complémentaires. Il faut que je le retrouve, celui-là ! *clin d'oeil*

  3. Pour Bergamote.
    Dans son optique Newton fait la comparaison entre la lumière et le son. Pour "coller" au mieux avec les sept notes de musique, il partage le spectre solaire qu'il observe à l'aide d'un prisme,en sept couleurs "fondamentales" :rouge, orangé, jaune, vert, bleu, indigo et violet.On voit bien que l'indigo n'est là que pour arriver au chiffre sept.Personnellement je suis incapable de distinguer l'indigo du violet.
    Je vais corriger une faute courante que tu commets dans ton commentaire: les trois couleurs fondamentales sont le rouge, le vert et le bleu ( les trois couleurs des pixels des écrans des téléviseurs et ordinateurs). Les couleurs complémentaires sont le jaune, le cyan et le magenta.

  4. Ce petit traité de la nouvelle chimie est destiné aux Dames qui partagent depuis quelques années, ce goût général (des sciences) ; il est heureusement reconnu, pour le bonheur commun, qu’elles sont capables des efforts nécessaires pour cultiver avec succès les sciences Cette évidence avait été mis à profit par Voltaire, 50 ans plus tôt, quand il s'était fait "seconder" pour ses "Elémens de la philosophie de Newton, mis à la portée de tout le monde"

    Merci Mesdames. Pierre

  5. "s'acharne à sa démonstration jusqu'à ce que le plus stupide des élèves ait compris " : c'est ce que je tente de faire aussi (je remplacerais éventuellement "stupide" par "ignorant").

    Hors-sujet (que je devrais plutôt poster dans l'article sur Newton) : j'ai lu (sur Wikipédia) que "La couleur indigo a été ajoutée et pour ainsi dire inventée par Isaac Newton après avoir décomposé la lumière visible avec un prisme (qui est naturellement un continuum de fréquences et qui ne révèle en fait que 6 couleurs dominantes), les 3 primaires (rouge, jaune, bleu) et leurs 3 complémentaires (orange, vert, violet). Il a consciemment déterminé sept couleurs pour les faire coïncider avec les 7 planètes (connues alors), les 7 jours de la semaine, les 7 notes de musique, et d'autres septenaires tenus pour des références culturelles."
    Bernard, sais-tu si cette affirmation est fondée ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.