Le classement des peaux en reliure

Christian Galantaris échelonne les exemplaires en huit degrés, de la reliure moderne à marges courtes jusqu’à la reliure mosaïquée. Trois siècles de catalogues ont figé la hiérarchie des peaux, et les prix la récitent encore. En mars 2024, Harvard a fait déposer la reliure des Destinées de l’âme.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Alcide Raturon, secrétaire perpétuellement provisoire de la Guilde, chargé des comparaisons fâcheuses, des enthousiasmes défensifs et des statistiques qu’on consulte en fronçant les sourcils.

Une bibliothèque ancienne, regardée du côté de la matière, est un troupeau. Chèvres, veaux, moutons, truies, et quelques pensionnaires plus singuliers dont je parlerai en fin de chronique, parce qu’on garde toujours le pire convive pour le dessert.

Établissons d’abord la hiérarchie telle que trois siècles de catalogues l’ont figée et telle que les prix la récitent encore.

Au sommet, le maroquin — la chèvre, dont le grain fier et la teinture profonde ont fait le vêtement des grandes occasions. Sa cote est la seule qui s’emballe : à texte et condition égaux, un exemplaire double ou triple aisément son prix en passant de la basane au maroquin, et les catalogues prononcent le mot avec une gourmandise qu’ils ne mettent nulle part ailleurs.

Vient le veau, honnête homme du rayonnage, qui fut à l’âge classique ce que le complet gris est aux assemblées générales : l’uniforme de la respectabilité.

Puis la basane, le mouton, éternel troisième, dont le seul nom fait office de réserve dans une description : « reliure modeste », dit-on, et le mouton porte depuis trois siècles cette modestie qu’on lui a cousue.

Plus bas encore, la peau de truie, reléguée aux curiosités germaniques, et le vélin, ces reliures blanchâtres et gondolées que l’amateur français regarde en se demandant à quoi elles servent.

Le reste du relevé est sur le site : les huit degrés de Galantaris, le classement inverse qu’impose la durée, où la basane tombe et la truie tient, et la reliure de peau humaine que Harvard a retirée de son exemplaire en 2024.

Reliure en maroquin — le grain de la chèvre, et le seul cuir dont la cote s’emballe.

La référence française est moins expéditive, et il faut lui rendre cette justice.

Christian Galantaris, dans son Manuel de bibliophilie, échelonne les exemplaires en huit degrés:

Au premier, la reliure moderne à marges courtes, sur papier bruni ou roussi.

Au deuxième, la reliure moderne à marges moyennes.

Au troisième, la reliure ancienne de basane, dos lisse ou à nerfs, sans décor ou discrètement ornée.

Au quatrième, la reliure ancienne de vélin ivoire, souple ou à plats rigides.

Au cinquième, le veau ancien — brun, marbré, raciné, blond.

Au sixième, le maroquin ancien, janséniste ou à trois filets dorés.

Au septième, le maroquin à dentelle, aux armes, au super ex-libris.

Au huitième, la reliure mosaïquée.

Retenons le quatrième degré : chez Christian Galantaris, le vélin passe devant la basane… et je crois que nous sommes tous d’accord avec le maître. La truie, elle, ne figure nulle part dans l’échelle, ce qui est une façon plus polie de la mettre dehors. A tort.

Voici maintenant le second classement, celui que personne n’affiche, et qui range les mêmes peaux par leur seule capacité à durer. Premier : la peau de truie. Deuxième : le vélin. Troisième : le maroquin. Quatrième : le veau. Dernière, et de loin : la basane.

Les deux listes se lisent presque à l’envers l’une de l’autre.

Sous le microscope, le mouton est la plus mal bâtie des peaux de reliure : sa couche de fleur occupe à elle seule plus de la moitié de l’épaisseur, les glandes qui la truffaient ont disparu au tannage en y laissant une éponge, et la couche inférieure, lâche et creuse, ne tient que par des fibres que la laine a empêchées de s’entrelacer.

De cette architecture découle le défaut que tout libraire décrit dix fois par semaine sans savoir qu’il décrit de l’anatomie : la basane s’épiderme, c’est-à-dire que sa surface se décolle en plaques de ce qu’il y a dessous. Ajoutons l’aggravation, qui est un scandale de la fin du XIXe siècle : les cuirs tannés au mimosa, dont les tanins condensés fixent l’acide sulfurique de l’air urbain et se digèrent eux-mêmes par hydrolyse — la maladie rouge, qui a réduit en poudre des rayonnages entiers de reliures. On a industrialisé le cuir au moment précis où on lui demandait de durer.

La truie, elle, est l’exact contraire, et personne n’en tient compte. Peau épaisse, dure, à grain triangulaire, elle est fréquemment préparée non par tannage mais par mégissure à l’alun — et les peaux mégissées comptent parmi les plus stables jamais produites. Les reliures allemandes en truie sur ais de bois, celles qu’on faisait entre le milieu du XVIe siècle et le milieu du XVIIe, sont aujourd’hui debout, planes, lisibles, avec leurs estampages à froid encore nets, quand la basane de leurs arrière-arrière-petits-cousins parisiens s’en va en poussière.

Et voici pourquoi la truie reste au dernier rang : elle est trop raide et trop pâle pour se laisser dorer. Elle refuse l’or.

Reliure en peau de truie estampée à froid — la plus résistante des peaux de reliure, et la moins cotée.

Le vélin est le second accusé de ce faux procès. Peau non tannée, donc structurellement hors d’atteinte de la maladie rouge — on ne peut pas hydrolyser un tannage qui n’a pas eu lieu. Résistant à l’usure, il garde la forme qu’on lui a donnée en séchant, et il a fourni la preuve la plus brutale de sa valeur là où personne ne l’attendait : lors de la crue de Florence, les reliures en vélin souple ont encaissé le désastre sans le transmettre au corps d’ouvrage qu’elles enfermaient. Elles ont pourri en protégeant.

Son défaut est réel et il est unique : le vélin boit l’humidité de l’air et gondole, ce qui a le tort impardonnable de se voir de loin. Quant à son prix, il ne dit rien de sa qualité et tout de son passé — le vélin souple fut parfois – Souvent, après l’invention de l’imprimerie, la reliure d’attente et d’économie, celle qu’on donnait au livre avant qu’un vrai relieur s’en occupe.

Le maroquin, roi des peaux, est cher parce que la chèvre venait de loin, du Levant puis de Barbarie, d’où le nom. Il se trouve qu’il est aussi excellent — fibre serrée, grain résistant, couleur tenue, des siècles au compteur — mais le marché ne l’avait pas prévu, il l’a appris après coup. Pour la truie et le vélin, il ne l’a jamais appris. .

J’en viens au convive du dessert, qu’on me pardonnera de servir avec des pincettes : il existe, aux marges extrêmes de ce marché des peaux, des reliures qui ne doivent rien au troupeau — les reliures dites anthropodermiques, en peau humaine. N’en déplaise aux amateurs de frissons, l’affaire est moins gothique et plus bourgeoise qu’on la rêve : la vogue en fut surtout médicale et fin-de-siècle, des praticiens faisant relier tel traité dans la peau de sujets disparus, par un positivisme qui se croyait de l’hommage. Longtemps ces objets ont circulé au prix des curiosités, mi-chuchotés mi-affichés, la rareté faisant taire le reste.

Puis le laboratoire est passé par là, et je verse au dossier deux séries de faits, car elles disent tout de notre époque et un peu de la précédente.

La première est statistique, donc à mon goût : sur les trente et un exemplaires réputés humains que le programme de recensement américain a soumis à la spectrométrie, dix-huit l’étaient et treize ne l’étaient pas — veau, mouton, chèvre et porc, c’est-à-dire la ferme complète, ce qui laisse rêveur sur trois générations d’experts ayant reconnu de la peau humaine à l’œil et au toucher.

La seconde est morale : les institutions qui en détenaient d’authentiques ont commencé à les retirer de la consultation, et l’une des plus grandes bibliothèques universitaires américaines a fait déposer la reliure d’un ouvrage sur la destinée de l’âme dont un médecin français avait, au siècle dernier, couvert son exemplaire avec la peau d’une patiente morte à l’hôpital qu’on n’avait pas songé à consulter.

Les prix passent, les troupeaux demeurent, et les mieux classés ne sont pas toujours ceux qui restent debout. Néanmoins, il faut se garder de trop « classer » et bien de jolisn vélins dorés ont à mes yeux plus de qualités de des maroquins brillants.

Note de la rédaction. L’échelle en huit degrés est celle de Christian Galantaris, Manuel de bibliophilie. Le classement par la solidité n’est pas de l’invention de la maison : le rapport de la Society of Arts sur le cuir de reliure, dont Leather for Libraries (1905) est la version publique, le donne en toutes lettres et place la truie première — « the strongest leather made is pigskin » — la chèvre ne venant qu’au troisième rang. La fragilité structurelle du mouton (couche de fleur spongieuse, derme lâche, tendance à l’épidermure) et la stabilité des peaux mégissées à l’alun sont documentées par la littérature de conservation, et les restaurateurs français la décrivent dans les mêmes termes — les cuirs de mouton « ont une structure lamellaire, ont tendance à se desquamer » ; la maladie rouge frappe électivement les cuirs tannés aux tanins condensés du XIXe siècle.

Les reliures en vélin souple de la bibliothèque nationale de Florence ont, lors de la crue de 1966, subi les dégâts sans les transmettre aux corps d’ouvrage.

Les reliures anthropodermiques ont réellement existé, principalement dans les milieux médicaux du XIXe siècle ; l’Anthropodermic Book Project a soumis 31 des quelque 50 exemplaires réputés tels à la spectrométrie de masse peptidique (PMF) : 18 authentifiés humains, 13 en peau animale.

Harvard a fait déposer en mars 2024 la reliure des Destinées de l’âme d’Arsène Houssaye (1879), couverte par le Dr Ludovic Bouland de la peau d’une femme morte à l’hôpital, prélevée sans consentement.

GUILDE · AR/TROUPEAU

Document classé : diffusion restreinte.

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Chroniques temporelles d’un bibliophile errant – Le Dernier Chapitre de Bouvard et Pécuchet

Chroniques temporelles d'un bibliophile errant – Le Dernier Chapitre de Bouvard et Pécuchet

À Croisset, en juin 1879, l’ordre de service scellé tenait en une ligne et portait un nom de code : Vortex Gustave. Il fallait intercepter une version alternative de Bouvard et Pécuchet, reliée en maroquin noir sans titre. Dix chapitres au-delà du texte connu, et Flaubert mourait le 8 mai 1880.

Silas Deckard, Inspecteur du Département des Manuscrits Altérés (IGLI), division T – Temporalité.

Amis bibliophiles, bonjour.

Je me souviens encore de l’odeur : une poussière d’encre morte mêlée à la mousse tiède de la Seine, ce relent d’humus littéraire que seul un jardin normand, saturé de phrases trop longues et de silences pesants, peut faire exhaler dans le soir tombant.

Croisset. Juin 1879.

La mission portait un nom codé : Vortex Gustave.
L’objectif, volontairement imprécis, tenait en une ligne de l’ordre de service scellé :

Intercepter une version alternative de Bouvard et Pécuchet ayant réactivé une ligne bibliographique dormante. Risque de contamination scripturale élevé. Stabilisation impérative.

J’acceptai sans discuter. C’est la règle. Quand le passé commence à produire des livres qu’il n’est pas censé avoir écrits, on ne débat pas : on referme.

Je suis inspecteur au Département des Manuscrits Altérés, division T pour Temporalité, au sein de l’IGLI — Inspection Générale du Livre Imprimé. Mon travail consiste à intervenir là où les marges du temps deviennent trop bavardes. Là où l’histoire du livre menace de s’écrire toute seule.

Ce soir-là, mon passage s’ouvrit dans le grenier d’une librairie parisienne promise à la faillite, dissimulé derrière une armoire de reliures creuses. Je pris une longue inspiration. L’air du XIXᵉ siècle s’engouffra dans mes poumons comme une encre acide, épaisse, saturée de subordonnées.


I. Le malade de Croisset

La maison de Flaubert était plus silencieuse que dans mes souvenirs d’archives. Un silence actif, presque coupable. Les domestiques se déplaçaient à pas feutrés, comme si chaque planche du parquet pouvait dénoncer leur présence. Le romancier agonisait lentement, le foie en révolte depuis des mois. Par instants, il dictait encore à sa nièce Caroline ; le reste du temps, il relisait des épreuves sans vraiment les voir, l’œil vague, la phrase absente.

Je n’étais pas censé le rencontrer. Mon ordre précisait :

Repérer l’émergence d’un manuscrit non canonique, potentiellement copié dans une boucle fermée. Évaluer sa nocivité narrative. Éviter tout contact direct avec l’auteur-source.

Je m’étais fait passer pour un typographe de passage. Mains noircies de suie, vêtements râpés, quelques feuillets annotés en poche pour la vraisemblance. Un jardinier m’avait laissé entrer sans poser de question — la fin de Flaubert était déjà inscrite dans la maison.

Il m’aperçut pourtant au détour d’un couloir.

Il portait une robe de chambre élimée, des pantoufles fatiguées, et sa barbe avait pris cet aspect broussailleux que donnent les phrases qu’on n’a plus la force de terminer.

— Vous venez pour les copies ? demanda-t-il.

Je ne répondis pas.
À cet instant précis, je compris que la mission avait déjà échoué sur un point : le manuscrit m’avait reconnu.


II. La machine à copier

La chambre où il me conduisit sentait le camphre, la bile et l’encre ancienne.

Sous une cloche de verre reposait une machine que je n’avais jamais vue que dans des rapports classifiés : un hybride improbable entre presse portative, stéréotype d’imprimeur et dispositif de duplication à sec. Une plaque de cuivre gravée, des manivelles, un mécanisme de pression lente. À côté, un tas de feuillets à demi couverts d’une écriture nerveuse.

— Ils copient tout, murmura Flaubert. Même mes ratures. Même mes hésitations.

— Qui ça, « ils » ? demandai-je, bien que je connaisse déjà la réponse.

Il me regarda longuement.

— Les scriptomorphes.

Le terme n’existait pas au XIXᵉ siècle. Mais il figurait dans nos archives les plus sensibles : entités nées d’échecs de stabilisation temporelle, capables de reproduire un texte sans jamais en comprendre le sens. Des copistes absolus, sans conscience ni fatigue. Des erreurs qui impriment.

— Ils veulent finir Bouvard et Pécuchet, reprit-il. Une version complète. Fermée. Logique. Moi, je voulais l’infini, la saturation, le dictionnaire, l’épuisement du savoir… Eux veulent une fin. Une vraie fin.

Je compris alors la gravité de la situation.
Deux versions du texte coexistaient :

– celle de Flaubert : inachevée, béante, volontairement improductive ;
– la leur : achevée, cohérente, dangereusement lisible.

Un livre trop lisible est toujours une menace.


III. Les chapitres interdits

Pendant trois jours, je restai dans l’ombre. J’observai la maison, les allées et venues nocturnes, les feuillets qui disparaissaient. Une silhouette descendait parfois l’escalier après minuit, emportait des pages, puis revenait avec une mallette noire.

Je la suivis jusqu’à un ancien colombier reconverti en atelier.

À la lumière tremblante d’une lampe à huile, je vis ce que je n’aurais jamais dû voir.

Une presse à levier, des jeux de caractères mobiles, et une trentaine d’exemplaires brochés, anonymes, sans titre ni mention d’auteur. À l’intérieur : Bouvard et Pécuchet, version complète. Dix chapitres au-delà du texte connu.

Des chapitres monstrueux.

L’un décrivait la fondation d’une Église de la Raison Pure, administrée comme une encyclopédie vivante. Un autre relatait des tentatives de clonage d’hommes encyclopédiques, voués à tout savoir sans jamais rien comprendre. Dans le dernier, Bouvard et Pécuchet, devenus fous de citations, se livraient à une auto-réécriture perpétuelle qui effaçait progressivement la mémoire du lecteur.

Un lecteur contaminé pouvait perdre ses repères, entrer dans une boucle de lectures vides, et ne plus distinguer le monde du texte.

C’était une arme.


IV. La conjuration

Le quatrième soir, je revins avec les outils du Département : une encre de désactivation, un cache-typographe à retardement, et des gants en cuir de linotaphe — protection minimale contre la contamination mentale.

Je détruisis dix-huit exemplaires.

Les autres furent volontairement dispersés : quelques-uns vendus, d’autres cachés, un seul conservé pour analyse. L’IGLI se chargerait ensuite d’effacer toute trace catalogale. Un livre sans notice est un livre presque mort.

Flaubert s’éteignit le 8 mai 1880. Il n’avait jamais revu son manuscrit. Et c’était sans doute préférable.


V. Le pacte

Je quittai Croisset avec un exemplaire d’essai — l’un des cinquante tirés clandestinement par les scriptomorphes. Vélin, non daté, non signé. Une non-édition.

Avant de regagner mon époque, je fis un détour par Paris, chez Lortic, le relieur. Maroquin noir, sans titre, sans filets. Une reliure comme une pierre tombale portative.

Je ne pus me résoudre à le garder.

À mon retour en 2025, je le confiai à Alcide Raturon, dont les accès aux archives temporelles étaient plus sûrs que les miens. Il décida de transmettre l’ouvrage — sous conditions strictes — à Lucas Corso, seul capable d’en comprendre la mécanique sans s’y perdre.

Corso le rangea dans un rayonnage sans nom, dans une bibliothèque absente de tout cadastre.


VI. Ce qui reste

Les éditions de Bouvard et Pécuchet demeurent incomplètes. Aucune ne mentionne la version noire.

Et pourtant, parfois, dans des ventes discrètes, apparaît un mince volume sans titre. Dix chapitres. Parfois onze.

On dit qu’un seul exemplaire contient la dernière phrase.

Je l’ai lue une fois.

Une seule.

« Le dernier à copier sera le premier à oublier. »


IGLI-MS.T/1879-BP-XC/01
Exemplaire dit « de Croisset ». Vélin, non daté, non signé. 11 chapitres. Reliure maroquin noir sans titre. Accès restreint. Contamination scripturale potentielle.

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