Index des livres oubliés — Les Racines du Mal, par Charles Baudelaire

Rue de la Monnaie, au deuxième étage, l’atelier de Pierre-Marcellin Lortic sentait le cuir chauffé et la colle. Dans une chemise cartonnée grise oubliée là, un cahier cousu à plat, papier filigrané 1855-1856. Sur la première page, une encre encore vive : Les Racines du mal.

Par Alcide Raturon, bibliophile errant, voyageur du temps et des reliures, membre de la Guilde, en charge de l’index des livres oubliés

Amis bibliophiles, bonjour.

Je n’étais pas venu pour cela. Mon intention, ce jour-là, était bien plus prosaïque, presque mesquine : vérifier la teinte d’un maroquin dit La Vallière, comparer le fil d’une couture, examiner la finesse d’une garde moirée. De petites besognes techniques, de celles qui excitent le bibliophile comme un enquêteur temporel devant une empreinte suspecte, moi. Mes pas m’avaient mené, par le Pont-Neuf, jusqu’à la rue de la Monnaie, dans cet immeuble aux escaliers étroits, aux fenêtres donnant sur le Louvre, et où régnait, au deuxième étage, Pierre-Marcellin Lortic, maître relieur et tyran de son propre goût.

Je l’avais déjà aperçu, de loin, silhouette sèche, œil vif, moustache sévère, toisant l’amateur avec cette brusquerie qui décourageait les médiocres. On disait de lui qu’il avait refusé plus de volumes qu’il n’en avait reliés, tant il jugeait ses clients indignes de ses maroquins. Son atelier était un tribunal silencieux : on y passait sous le regard des peaux suspendues comme sous une enfilade de juges de cuir.

J’y pénétrai. L’odeur chaude du cuir chauffé et poli emplissait l’air, mêlée à celle, plus piquante, des colles et des vernis. Le frottement métallique des fers de dorure alternait avec le rythme sourd des marteaux sur les nerfs des cahiers. Des ouvriers, le dos voûté, cousaient avec une minutie de moines ; d’autres, à demi-cachés derrière des piles de peaux, vérifiaient le grain du maroquin ou l’ampleur d’un mors. Sur une table, des plats fraîchement dorés étincelaient comme des reliques. Sur une autre, des peaux fines, rubis, émeraude, outremer, attendaient leur destin.

Au mur, une pancarte ironique murmurait son avertissement : Défense d’entrer. Je souris : cette formule de Lortic était devenue presque un emblème. On disait qu’il la répétait à tout venant, et qu’il renvoyait sans ménagement les amateurs trop bavards ou les curieux mal renseignés. Ici, on ne discutait pas la reliure, on la subissait comme un dogme.

Je n’avais aucune intention de troubler les ouvriers. J’errais d’une pile à l’autre, observant le gaufrage d’un dos, le moiré d’un papier de garde, la netteté d’une couture. C’est alors que mon œil tomba sur une chemise cartonnée, grise, fatiguée, portant encore l’étiquette de l’atelier. Par curiosité, je l’ouvris. Elle contenait un cahier de feuillets non reliés, cousus à plat, oubliés là depuis des années.

Le papier, un vélin au grain serré, portait en filigrane la date des années 1855–1856. Je feuilletai, distrait d’abord, puis saisi : sur la première page, d’une encre encore vive, j’aperçus un titre :

Les Racines du mal.

Je crus d’abord à un canular, à quelque pastiche maladroit. Mais très vite, les vers, les ratures, l’accent même des images me retinrent : il s’agissait là de la matrice primitive, brute, des Fleurs du mal.

Je connaissais trop bien, comme vous tous, l’histoire tragique de ce recueil publié en 1857, aussitôt poursuivi en justice, condamné, mutilé de six poèmes. Mais ce que j’avais sous les yeux n’était pas une édition, ni même une ébauche connue : c’était une coulée de lave poétique, une matière sombre et informe, où les poèmes déjà célèbres se dressaient dans des versions plus crues, plus barbares, et où d’autres, inédits, semblaient avoir été abandonnés là comme trop dangereux, trop licencieux pour franchir les barrières de l’imprimé.

Je tournai les feuillets. Les mots vibraient d’une énergie primitive, moins polie que celle des Fleurs, mais d’une intensité troublante. Et soudain, je tombai sur deux pièces entières, inconnues, qui avaient la violence de révélations. Je les lus, la gorge serrée, et je les transcris ici.

Succube

Sous la dalle tu rampes…

Chevelure sourde glissant parmi les os,

s’attachant aux cercueils,

tes bras – nœuds d’amour, serpents de discorde –

serrent les morts éteints dans l’oubli des deuils.

La fleur s’élève, blanche, au matin qui l’ignore ;

elle respire au vent son encens ingénu…

Mais toi, dans le limon, tu suces et dévores

de ton baiser secret le calice ingénu.

Succube, maîtresse, amante corruptrice,

tu donnes aux lys blancs leur candeur mensongère,

aux roses leur sang frais, aux vierges le supplice.

Et tout ce qui s’exhale en grâce passagère

monte, parfum trompeur, de ton lit de supplice,

comme un rire infernal revêtu de lumière.

L’Amante

Dans la glaise couchée, corps nu, reins offerts,

tes cuisses s’alourdissaient au lit moite des vers ;

tes seins gonflés de fange, ardentes outres viles,

palpitaient sous l’étreinte obscure des racines.

La vase, haletante, embrassait tes genoux,

léchait ton ventre ouvert de ses baisers jaloux ;

tes lèvres s’entrouvraient — ivresse souillée, tendre —

et ton râle noyé montait des fleurs en cendres.

Ô boue, ma courtisane, amante sans pudeur,

c’est ton spasme souterrain qui nourrit la splendeur :

lys vierge au ciel trompeur, rose au parfum de vice.

Ces vers n’étaient pas seulement scandaleux : ils touchaient à l’archéologie même de la fleur. Là où Les Fleurs du mal exposaient une corolle immaculée, perverse dans sa beauté, Les Racines du mal montraient la souche, la racine, la glaise, l’enfouissement, l’orgie souterraine qui nourrit la grâce. Tout était ramené au sol, à la boue, au cadavre. La fleur n’était plus que l’apparence mensongère d’un spasme impur.

Je refermai les feuillets avec un frisson. J’avais la certitude de toucher un avant-livre, une genèse impubliable. Et soudain, mille questions me traversèrent :

Pourquoi ces pages étaient-elles restées là, dans une chemise d’atelier ? Était-ce une commande interrompue, un projet de reliure jamais payé, un caprice de poète ? Peut-être Baudelaire, toujours soucieux de présentation, avait-il confié ces brouillons à Lortic pour les voir cousus, habillés de maroquin, afin d’en offrir un exemplaire unique à quelque complice ? Mais la dépense effrayait souvent le poète. Ou bien Lortic, comprenant la violence des textes, avait-il choisi de ne pas livrer l’ouvrage, préférant le laisser dormir dans ses cartons, comme on enferme un poison ?

On connaît le tempérament intransigeant de Lortic : il ne souffrait pas la médiocrité. Il jugeait, tranchait, refusait. Il avait ce pouvoir étrange des relieurs parisiens du XIXᵉ siècle, plus que des artisans : de véritables arbitres du goût, des gardiens de seuils. Ce n’étaient pas seulement des mains, mais des consciences. Et ce fut peut-être son jugement silencieux qui condamna Les Racines du mal à l’oubli, sauvant ainsi l’humanité d’un excès de noirceur — ou la privant d’un éclat supplémentaire.

Je restai longtemps à feuilleter. Ces poèmes me donnaient l’impression de respirer l’haleine même de la terre : sueur, sperme, pus et encens mêlés. Ce qui allait fleurir deux ans plus tard n’était que la partie visible de cette fermentation. Les racines du mal, en vérité, nourrissaient toute l’esthétique de Baudelaire.

Je sortis enfin dans la lumière de la rue de la Monnaie, suffocant. Le Pont-Neuf grondait de sa rumeur. Des omnibus cahotaient, des cochers juraient, des passants pressés allaient vers le Louvre. Je tenais entre mes mains, en pensée, ce volume fantôme, ce livre avant le livre, dont l’existence même demeurera douteuse. Mais peu importe. L’Index des livres oubliés n’a pas pour mission de trancher. Son rôle est d’enregistrer les ombres comme les certitudes, les murmures comme les monuments.

Aujourd’hui, je vous livre donc ce titre qui n’a jamais franchi le seuil de la reliure, mais qui hante encore, je le crois, l’atelier de Lortic : Les Racines du mal.

Et tandis que je m’éloignais, je me demandais ce que réclamait en silence ce manuscrit, tapi dans sa chemise poussiéreuse : un lecteur, un juge, ou un bourreau ?

— Alcide Raturon, Bibliophile errant.

Cote : RL/1856/Lortic/Carton VII

PS: Qu’il soit bien entendu, enfin, que ces vers prétendument retrouvés ne doivent rien à quelque génie maudit du XIXᵉ siècle, mais tout à la plume hésitante d’un poète sans talent — votre très dévoué serviteur. Hugues

La lettre du bibliophile

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Lauverjatiana III: au fil des catalogues

Lauverjatiana III: au fil des catalogues

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Séance devenue en quelques jours l’une des plus populaires du blog: la Lauverjatiana ou la lecture éclairée des catalogues de libraires par notre ami Gilles.

La librairie Picard, 82 rue Bonaparte, à Paris, entièrement refaite voici quelques années est vaste lumineuse, élégante et bien classée, avec un catalogue informatique en libre accès. Ne manquez pas un détour par la salle du fond avec une mezzanine en verre qui laisse à désirer une fréquentation plus intense par nos consoeurs et un retour de la mode des jupes… (NDLR: Gilles! Allons!).Le catalogue n° 589 de cette librairie présente 193 livres anciens (les plus remarquables sont photographiés) tels qu’on l’entend généralement c’est à dire avant 1820. C’est dire aussi l’intérêt qu’il y a à explorer les nombreuses rubrique de cette librairie généraliste (2053 numéros au total!). Commençons notre découverte par le “Mémoire de M. Delatude, … seconde évasion de la Bastille…” imprimé à Paris chez Gueffier en 1789, demi veau aubergine du XIXe, une E.O. d’un des épisodes de la vie de ce prisonnier célèbre qui connu 35 ans de captivité, (200 euros). De Lichtemberger, “Ausführliche und richtige Erzehlung…”, c’est à dire l’exact récit et l’entrée de Louis XV dans Strasbourg imprimée à Strasbourg en 1744 en un in-4 vélin du XIXe enrichi de 30 dessins de personnages en costumes aquarellés de Paul Schmid (1600 euros). Une reliure aux armes du Régent, Philippe d’Orléans, grandes armes sur les plats, monogramme couronné aux angles des plats et au dos, fleurs de lys au dos… “office de la semaine sainte” de 1720, in-12 en maroquin grenat (700 euros). “La figure de la terre déterminée par les observations de Messieurs Maupertuis… au cercle Polaire”, de l’imprimerie Royale à Paris, en 1738, in-8 plein veau de l’époque avec 10 planches hors-textes dépliantes. Ce livre relate l’expédition de 1736-1737 en Laponie et vérifia la théorie de Newton de la figure de la Terre. A noter sur le titre l’usage d’apostrophe après le E capitale en lieu et place de lettre accentuée (1350 euros). Traversons la place Saint-Sulpice où fin juin se tient traditionnellement la foire Saint-Germain qui attire sous le soleil les bons libraires de Province et d’ailleurs, autour de la fontaine qui orne le catalogue Picard. Entrez si vous le voulez pour découvrir la méridienne de cuivre immortalisée dans le “Da Vinci Code”, descendez la rue Mabillon et prenez à droite, sonnons et poussons la porte du 4, rue Clément, à la Librairie ancienne Gaston Saffroy fondée en 1880 qui livre sont premier catalogue de l’année (566 numéros), partagé entre régionalisme et histoire des familles, du livre ancien aux nouveautés.
La maison est justement célèbre pour la “Bibliographie généalogique, héraldique et nobiliaire de la France…” de Gaston Saffroy, en 5 volumes 1974-1988, grand in-8 relié toile, le dernier volume de supplément étant l’oeuvre de Geneviève Saffroy (750 euros). L’oeuvre de H. Jardere, “Ex-libris Ana. Notices historiques et critiques sur les ex-libris français, depuis leur apparition jusqu’à l’année 1895″ à Paris en 1895 se devait d’être signalée ici! Elle offre 32 planches hors-texte, en demi basane (150 euros). L’Atlas (seul) des “Recherches sur le Cotentin et les châteaux de la Manche par Gerville” publié à Caen vers 1830 par Mancel, compte 16 lithographies en un in-8 oblong broché (240 euros). De Gabriel Fleury “Documents pour l’histoire du maine. Le siège de la Ferté Bernard en 1590…” imprimé à Mamers en 1888 à 25 exemplaires, un grand in-8 broché et non coupé de 96 pages, 1 frontispice en couleurs et 3 planches (100 euros). Pour faire plaisir à Hugues un “Almanach de la ville de Lyon …pour l’année 1770″ imprimé par Aimée de la Roche en 1770, deux parties, relié plein veau aux armes de la ville, coins et coiffes émoussées (140 euros). L’imposante “Histoire statistique monumentale du département du Cher” de Buhot de Kersers, imprimée à Bourges de 1878 à 1898 en 8 volumes grand in-4 complet [de plusieurs centaines de planches lithographiées NDLR], broché, (2200 euros). Le “Guide pratique du médecin et du malade aux eaux minérales de France et de l’étranger et aux bains de mer…” de Constantin James, imprimé à Paris, Masson, 1859, un fort volume in-12 demi veau vert illustré de 15 vues sur acier et une carte d’itinéraire (80 euros). De Gabriel Peignot enfin, “Manuel du bibliophile ou traité du choix des livres…les plus propres à former une bibliothèque précieuse” imprimé à Dijon en 1823 en 2 volumes in-8, en demi-toile (un peu fatiguée me semble-t-il) (90 euros).

De l’autre côté du boulevard Saint-Germain descendons la courte et animée rue de Buci qui se prolonge par la rue Saint-André des ArtsAu 37, La librairie historique Clavreuil, est désormais tenue par Fabrice Teissèdre qui offre un recueil original constitué de fiches individuelles au format A 3 en couleurs de “Livres et Manuscrits choisis” (très) précieux présentés sous chemise. Les oeuvres d’Horace (Quinti Horatii flacci Opera) gravées sur cuivres et illustrées, à Londres chez John Pine 1733-1737, 2 tomes en un volume in-8 sont reliées par Padeloup le jeune en plein maroquin olive aux armes de Philippe-Laurent de Joubert trésorier du Languedoc et bibliophile. Les plats sont encadrés d’une dentelle dorée, avec hermines et guirlandes florales en écoinçons, le contre-plat est décoré dans le même goût d’une large dentelle sur maroquin cerise encadrée d’une guirlande dorée sur maroquin olive, les gardes de papier doré reflètent ce décor (8 000 euros), “Les privilèges et lettres de noblesse délivrées au nom du Roi.. à Emmanuel de Aux” le 9 février 1642 sont manuscrits en latin et couchés sur 7 pages de vélin in-folio, les grandes armes peintes à mi-page, et signés du maréchal de Maillé-Brézé lors du rattachement du Roussillon. La riche reliure en veau fauve présente un décor à l’éventail, la rosace centrale est frappée d’un lion héraldique, quarts d’éventail en écoinçons, semé d’étoiles et de fleurons et divers petits fers en bordure dont un aigle fleuri, large encadrement doré, le centre des contre-plats comporte deux boîtes en plomb, avec lacs de soie rouge et or, destinées à recevoir les sceaux, traces de fermoirs (7 500 euros).

Notre dernière étape va nous conduire sur la rive droite, cinq stations de métro au nord, à deux pas des Archives Nationales.11, rue Charlot, la Librairie des Dioscures donne son XIV catalogue, comptant 665 numéros sur l’histoire, le droit, la philosophie et la religion avec un index des principales matières. La majeure partie des livres datent du XIX e siècle me semble-t-il, un assez grand nombre de plaquettes de l’époque Révolutionnaire. “La défense de Châteaudun dans la journée du 18 octobre 1870…” de Coudray, Châteaudun 1871, in-16 de 83 pages est relié en demi-percaline avec quatre autres opuscules de l’époque sur cet épisode local de la guerre contre la Prusse qui ne se déroula pas seulement à Sedan et à Paris (120 euros). Auparavant, “Le Prisonnier de Ham” de Frédéric Briffault publié à Paris chez Plon en 1849 pour sa seconde édition, la première en français, ici en demi-basane, contait la captivité du futur Napoléon III (160 euros). Une plaquette en E.O. du fermier général Lavoisier, célèbre chimiste, “Réflexions sur les assignats & sur la liquidation de la dette exigible ou arriérée, lue à la Société de 1789, le 29 août 1790.” à Paris, sans date, cousue, in-8 (150 euros). Et pour faire plaisir à Jean-Paul, “Un manuscrit autobiographique inédit de Charles Nodier. Discours prononcé au Congrès de l’Association franc-comtoise, tenu à Besançon le 1er août 1904.” de Gazier Charles plaquette brochée de 11 pages imprimée en 1905 chez Dodivers à Besançon (20 euros). De Jean de Seur “La Flandre illustrée par l’institution de la chambre du Roi à Lille,… Avec les ordonnances…” Imprimé à Lille en 1713, petit in-8 basane de l’époque pour cette compilation en E.O. (400 euros). De Anne-Louise-Germaine de Staël “de l’influence des passions sur le bonheur des individus et des nation.” E.O. à Lausanne chez Jean Mourier, 1796, in-8 demi-basane de l’époque (400 euros).

Merci pour vos encouragements.

Merci à toi Gilles,H

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