Catalogue Raisonné d’une Bibliothèque Imaginaire

La bibliothèque du comte de Montsoreau aurait été constituée entre 1784 et 1791, puis dispersée sous la Révolution. Aucun de ses volumes n’a jamais été retrouvé. Les notices n’en sont pas moins complètes : collation, reliure, ex-libris, et 180 000 à 220 000 € pour un Diderot jamais imprimé.

Établi par le Comité de Catalogage des Collections Hypothétiques (CCCH), sous la direction du Dr. Anatole Corvinus, bibliographe spéculatif,

Amis bibliophiles, bonjour.


Avertissement méthodologique

Le présent catalogue décrit avec exactitude une bibliothèque disparue. Cette entreprise, qui pourrait sembler paradoxale, voire absurde, répond à une nécessité scientifique et philosophique : établir les normes de description bibliographique pour des ouvrages dont l’existence matérielle demeure, à ce jour, purement conjecturale.

La bibliothèque dite « du Comte de Montsoreau » — du nom de son propriétaire supposé — aurait été constituée entre 1784 et 1791, dispersée lors de la Révolution, et n’aurait survécu que sous forme de mentions fragmentaires dans des correspondances privées, des catalogues de vente incomplets, et une série de notes manuscrites découvertes en 2009 dans les archives d’un notaire provincial.

Aucun des volumes décrits ci-après n’a jamais été retrouvé.

Pourtant, leur description demeure d’une précision troublante.

Ce catalogue en présente un échantillon représentatif, organisé selon les normes bibliographiques contemporaines. Chaque notice suit le protocole ISBD (International Standard Bibliographic Description), adapté aux spécificités des ouvrages anciens et, le cas échéant, aux particularités des volumes n’ayant jamais été imprimés.


Notice n°1 : L’Édition Fantôme de Diderot

DIDEROT, Denis
Pensées détachées sur la peinture, la sculpture, et la poésie, pour servir de suite aux Salons.
À Amsterdam [Paris], Chez Marc-Michel Rey [sans adresse réelle], 1781.
In-8°, [4]-327-[1] p.

Collation : A⁴ B-Z⁸ Aa-Bb⁸ ; 22 cahiers.

Reliure : Veau marbré d’époque, dos à nerfs orné de fleurons dorés, pièce de titre en maroquin rouge, tranches rouges. Petit accroc au mors supérieur. Ex-libris manuscrit au contreplat : Ex bibliotheca Montsoreau, 1785.

Exemplaire décrit : Unique. Avec corrections manuscrites de la main de l’auteur en marges des pages 12, 47, 89, 134, 207 et 291. Note autographe à la page de garde : « Pour M. le Comte, avec mes respects. D.D., mai 1781. »

Particularités : Cet ouvrage, mentionné dans une lettre de Diderot à Sophie Volland (juillet 1781), n’a jamais été publié. Le manuscrit aurait été confié à Marc-Michel Rey, mais aucune trace d’impression ne subsiste dans les archives de l’imprimeur. L’existence de cet exemplaire unique repose sur une description détaillée dans le catalogue manuscrit de Montsoreau (1788), aujourd’hui perdu, mais partiellement recopié par un bibliographe anonyme au XIXe siècle.

Localisation actuelle : Inconnue. Probablement détruit lors de la dispersion de 1793.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 180 000 – 220 000 €


Notice n°2 : Les Confessions Interdites de Rousseau

ROUSSEAU, Jean-Jacques
Confessions particulières, ou Supplément secret aux Confessions de J.-J. Rousseau, contenant ce qu’il n’a jamais osé dire.
Sans lieu [Genève ?], sans nom [impression clandestine ?], 1778.
In-12, [2]-156 p.

Collation : π¹ A-G¹² H⁶ ; 8 cahiers.

Reliure : Maroquin noir à grain long, dos lisse orné de filets dorés, dentelle intérieure dorée, tranches dorées. Reliure attribuée à Derome le Jeune (non signée). Étui moderne en demi-maroquin.

Exemplaire décrit : Un des trois exemplaires supposés. Aucune mention de tirage. Papier vergé, filigrane non identifié (couronne surmontée d’une étoile). Fers aux armes de Montsoreau frappés au centre des plats.

Particularités : Texte évoqué dans une lettre du bibliophile Antoine-Auguste Renouard (1825), qui mentionne « un supplément inavouable » aux Confessions de Rousseau, dont il aurait vu « une copie manuscrite chez un vieux libraire genevois ». Aucun exemplaire n’a jamais été catalogué dans une vente publique. Le contenu présumé traite de relations amoureuses que Rousseau n’aurait pas osé inclure dans la version publiée.

Localisation actuelle : Inconnue. Hypothèse : brûlé par Montsoreau lui-même en 1789, selon une note sibylline retrouvée dans ses papiers personnels.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 250 000 – 300 000 €


Notice n°3 : Le Traité d’Alchimie de Lavoisier

LAVOISIER, Antoine-Laurent
Traité élémentaire de transmutation, ou Réfutation méthodique des principes de l’ancienne chimie.
À Paris, Chez Cuchet, Libraire, 1785.
In-4°, xliv-412-[4] p., 14 planches dépliantes gravées sur cuivre.

Collation : π² ã-ẽ⁴ A-Z⁴ Aa-Zz⁴ Aaa-Eee⁴ ; 54 cahiers.

Reliure : Basane racinée, dos à nerfs orné de caissons dorés, pièce de titre en maroquin fauve, tranches mouchetées. Coiffes restaurées. Quelques rousseurs éparses.

Exemplaire décrit : Avec envoi autographe signé : « Au Comte de Montsoreau, avec mes hommages respectueux. Lavoisier, 1785. » Annotations marginales à l’encre brune, probablement de la main du destinataire.

Particularités : Cet ouvrage aurait constitué une version préliminaire, jamais publiée, du célèbre Traité élémentaire de chimie (1789). Selon les notes de Montsoreau, Lavoisier y défendait encore, par provocation intellectuelle, certaines thèses alchimiques qu’il réfuterait publiquement quatre ans plus tard. Le texte aurait été retiré avant publication, jugé « trop ambigu » par l’Académie des Sciences.

Localisation actuelle : Inconnue. Dernière mention : catalogue de vente Silvestre, Paris, 1823 (lot 47, non adjugé).

Estimation (si l’exemplaire existait) : 120 000 – 150 000 €


Notice n°4 : Le Manuscrit Perdu de Sade

SADE, Donatien Alphonse François, marquis de
Les 150 Journées de Sodome, ou l’École du libertinage. Seconde partie, manuscrite.
Manuscrit autographe, sans lieu, [vers 1785].
In-folio, 287 feuillets écrits recto-verso, encre brune sur papier vergé.

Reliure : Maroquin rouge, dos à nerfs richement orné, dentelle intérieure, tranches dorées sur témoins. Reliure de l’époque Empire, attribuée à Bozerian. Étui moderne doublé de velours grenat.

Exemplaire décrit : Unique. Manuscrit autographe complet de la seconde partie des 120 Journées de Sodome, jamais achevée dans la version connue. Selon une lettre apocryphe attribuée à Sade (1788), le manuscrit aurait été confié à Montsoreau « pour être soustrait aux yeux indiscrets ».

Six notices suivent, établies selon le protocole ISBD : un Diderot jamais imprimé estimé 180 000 à 220 000 €, un supplément aux Confessions relié par Derome et brûlé en 1789, un Sade de 287 feuillets, et un atlas Cassini des places fortes tiré à cinq exemplaires.

Particularités : Ce manuscrit prolongerait le récit initial, portant les « journées » de 120 à 150, avec une progression narrative vers des excès encore plus extrêmes. Aucune trace matérielle ne subsiste. Sa mention dans les papiers Montsoreau pourrait relever d’une affabulation du Comte lui-même, amateur connu de littérature clandestine.

Localisation actuelle : Inconnue. Hypothèse : détruit volontairement par un héritier scandalisé au XIXe siècle.

Estimation (si l’exemplaire existait) : Inestimable. Au-delà de 500 000 €.


Notice n°5 : L’Atlas Secret de Cassini

CASSINI DE THURY, César-François
Atlas topographique et militaire du Royaume de France, comprenant les cartes secrètes des places fortes et des frontières.
À Paris, De l’Imprimerie Royale, 1780.
In-folio oblong, [6] p. de texte, 89 cartes gravées sur cuivre, aquarellées à la main.

Collation : π³ suivi de 89 cartes montées sur onglets.

Reliure : Veau fauve, dos à nerfs orné aux armes royales (déférées), tranches dorées. Reliure d’époque, attribuée à Monnier. Gardes en papier marbré. Coins légèrement émoussés.

Exemplaire décrit : Un des cinq exemplaires présumés, destinés aux maréchaux de France et aux conseillers du Roi. Cartes détaillant les fortifications, les passages secrets, les réserves d’eau potable et les points faibles défensifs. Estampille Bibliotheca Montsoreau au verso de la première garde.

Particularités : La Carte de Cassini officielle, publiée entre 1756 et 1789, ne comportait aucune indication militaire sensible. Cet atlas secret, évoqué dans des mémoires d’officiers, n’a jamais été catalogué publiquement. Son existence repose uniquement sur une mention dans l’inventaire manuscrit de Montsoreau et sur une allusion cryptique dans une dépêche diplomatique autrichienne (1782).

Localisation actuelle : Inconnue. Vraisemblablement confisqué et détruit en 1793 pour raisons de sécurité nationale.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 200 000 – 250 000 €


Notice n°6 : Le Faux Incunable de Gutenberg

GUTENBERG, Johannes (attribué à)
Ars moriendi [L’Art de bien mourir].
[Mayence, vers 1465-1470].
In-4°, [24] feuillets non foliotés, imprimés recto-verso, caractères gothiques, initiales peintes à la main en rouge et bleu.

Collation : a-f⁴ ; 6 cahiers.

Reliure : Ais de bois recouvert de basane estampée à froid, traces de fermoirs disparus. Reliure monastique d’époque. Dos refait au XVIIIe siècle en veau brun.

Exemplaire décrit : Unique. Exemplaire enluminé, avec 12 initiales peintes à la main par un atelier non identifié. Provenance supposée : abbaye bénédictine de Saint-Wandrille, puis collection Montsoreau (1787).

Particularités : Cet incunable, décrit avec force détails dans le catalogue Montsoreau, ne correspond à aucune édition connue de l’Ars moriendi. Les spécialistes modernes estiment qu’il s’agit soit d’une édition fantôme, soit d’un faux créé au XVIIIe siècle pour enrichir une collection prestigieuse. L’attribution à Gutenberg est hautement douteuse. Néanmoins, la précision de la description laisse penser qu’un objet matériel a bien existé — même s’il n’était pas ce qu’il prétendait être.

Localisation actuelle : Inconnue. Dernière trace : mention dans un catalogue de libraire parisien (1802), sans suite.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 80 000 – 100 000 € (en tant que faux historique de qualité).


Notice n°7 : Les Maximes Secrètes de La Rochefoucauld

LA ROCHEFOUCAULD, François, duc de
Maximes posthumes et sentences morales que l’auteur n’a point voulu publier de son vivant.
À La Haye [Paris], Chez Pierre Marteau [fausse adresse], 1681.
In-12, [8]-84 p.

Collation : ã⁴ A-G⁶ ; 8 cahiers.

Reliure : Maroquin olive, dos à nerfs orné de fleurons dorés, filet doré sur les plats, tranches dorées. Reliure du XVIIIe siècle, non signée, mais attribuée à Padeloup le Jeune. Infimes frottements aux coins.

Exemplaire décrit : Exemplaire avec ex-libris gravé de Montsoreau. Nombreuses notes manuscrites en marge, probablement de sa main, contestant certaines maximes ou les prolongeant.

Particularités : Cette édition clandestine, publiée un an après la mort de La Rochefoucauld, contiendrait des maximes jugées trop cyniques ou trop amorales pour être publiées du vivant de l’auteur. Aucun exemplaire n’a jamais été retrouvé dans les bibliothèques publiques. Son existence repose sur une note du bibliographe Jacques-Charles Brunet (1860), qui mentionne « une édition suspecte, peut-être controuvée ».

Localisation actuelle : Inconnue. Probablement perdu lors du pillage de la bibliothèque Montsoreau en 1793.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 60 000 – 80 000 €


Notice n°8 : Le Codex Interdit de Paracelse

PARACELSUS [Theophrastus Bombastus von Hohenheim, dit]
De occulta philosophia libri tres, cum supplemento secretissimo.
[Bâle], [sans nom d’imprimeur], 1570.
In-folio, [12]-348-[4] p., 7 planches dépliantes gravées sur cuivre (figures hermétiques).

Collation : π⁶ A-Z⁶ Aa-Zz⁶ Aaa-Ddd⁶ ; 46 cahiers.

Reliure : Vélin souple d’époque, dos lisse avec titre manuscrit à l’encre brune : Paracelsus secretus. Traces d’attaches en cuir (disparues). Gardes en papier bleu. Taches d’humidité anciennes.

Exemplaire décrit : Unique. Avec annotations alchimiques manuscrites en latin et en allemand, attribuées à un disciple inconnu de Paracelse. Ex-libris manuscrit : Pertinet ad Biblioth. Montsoreau, 1784.

Particularités : Cet ouvrage, décrit dans les papiers Montsoreau, ne correspond à aucune édition connue de Paracelse. Le titre évoque le célèbre De occulta philosophia d’Agrippa, mais le contenu décrit serait radicalement différent : recettes alchimiques, grimoire opératoire, formules de transmutation. Les historiens modernes estiment qu’il s’agit probablement d’un apocryphe du XVIe siècle, attribué à Paracelse pour accroître sa valeur marchande.

Localisation actuelle : Inconnue. Hypothèse : détruit lors de l’autodafé de livres « superstitieux » ordonné par le clergé révolutionnaire en 1794.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 150 000 – 180 000 €


Notice n°9 : L’Édition Corrigée des Pensées de Pascal

PASCAL, Blaise
Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets. Édition revue et corrigée par l’auteur, 1659.
À Paris, Chez Guillaume Desprez, 1660.
In-12, [16]-487-[1] p.

Collation : ã⁸ A-Z¹² Aa-Qq¹² ; 34 cahiers.

Reliure : Maroquin rouge à grain long, dos à nerfs orné de motifs géométriques dorés, dentelle intérieure, tranches dorées sur témoins. Reliure du XVIIIe siècle, attribuée à Derome le Jeune (non signée). Petite restauration au mors inférieur.

Exemplaire décrit : Exemplaire unique comportant des corrections manuscrites de la main de Pascal. Note autographe au contreplat : « Exemplaire annoté par M. Pascal lui-même, quelques jours avant sa mort. Acquis par Montsoreau, 1786. »

Particularités : Pascal mourut en 1662, deux ans après la date supposée de cette édition. L’édition princeps des Pensées ne parut qu’en 1670, huit ans après sa mort, et fut très largement remaniée par les éditeurs de Port-Royal. L’existence d’une édition antérieure, corrigée par Pascal lui-même, relève de la légende bibliographique. Aucune preuve matérielle ne subsiste.

Localisation actuelle : Inconnue. Dernière mention dans un inventaire notarié de 1825.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 300 000 – 400 000 €


Notice n°10 : Le Traité Perdu de Fermat

FERMAT, Pierre de
Demonstratio mirabilis theorematis de numeris, quam marginis exiguitas non cepit.
Manuscrit autographe, [Toulouse, vers 1637].
In-quarto, 42 feuillets écrits recto, encre noire sur papier vergé.

Reliure : Vélin rigide, dos lisse avec pièce de titre en maroquin brun. Reliure du XVIIIe siècle. Gardes en papier dominoté. Coins légèrement émoussés.

Exemplaire décrit : Manuscrit autographe complet de la fameuse démonstration du « dernier théorème de Fermat », que le mathématicien affirma posséder mais ne publia jamais. Selon une note de Montsoreau, ce manuscrit lui aurait été transmis par un descendant de Fermat en 1789.

Particularités : Le « dernier théorème de Fermat » ne fut démontré qu’en 1994 par Andrew Wiles, après plus de trois siècles de recherches. L’idée qu’une démonstration aurait existé dès le XVIIe siècle, rédigée par Fermat lui-même, relève de la pure spéculation. Aucun historien sérieux ne croit à l’existence de ce manuscrit. Pourtant, sa description dans les papiers Montsoreau est troublante de précision : nombre de pages, type d’encre, structure argumentative…

Localisation actuelle : Inconnue. Probablement n’a jamais existé.

Estimation (si l’exemplaire existait) : Inestimable. Plusieurs millions d’euros.

Notice n°11 : Le Manuel du Relieur Amateur

[ANONYME]
Instruction familière pour relier soi-même ses livres, sans maître ni atelier.

À Paris, sans nom d’imprimeur, 1762.

In-16, [4]-96 p.

Collation : A-F⁸ ; 6 cahiers.

Reliure : Cartonnage d’attente d’époque, papier marbré bleu, dos muet. Usures marquées, coins émoussés.

Exemplaire décrit : Exemplaire de travail, abondamment annoté à la mine de plomb et à l’encre. Traces de colle ancienne sur les gardes. Une note manuscrite au verso du dernier feuillet indique : « Essais peu concluants, mais instructifs ».

Particularités :
Petit traité pratique, vraisemblablement destiné à un public bourgeois éclairé, désireux de réparer ou relier sommairement ses volumes. Aucun auteur n’est revendiqué.
Le texte, d’un style simple et parfois maladroit, décrit des techniques élémentaires aujourd’hui jugées rudimentaires. Il est mentionné dans les papiers Montsoreau comme « curiosité technique sans valeur littéraire ».
Son intérêt réside davantage dans le témoignage qu’il offre sur les pratiques domestiques du livre que dans son contenu proprement bibliophilique.

Localisation actuelle : Inconnue. Probablement perdu ou détruit du fait de son caractère utilitaire.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 150 – 250 €

Notice n°12 : Traité inutile mais opiniâtre

DUBOIS, Étienne-François (attribué à)
Essai sur l’art de classer les livres que l’on ne lira jamais.

À Paris, Chez l’Auteur, 1772.

In-12, [4]-118 p.

Collation : A-H¹² I⁶ ; 9 cahiers.

Reliure : Veau fauve d’époque, dos à nerfs orné de fleurons dorés, pièce de titre en maroquin vert. Tranches rouges. Reliure solide, peu usée.

Exemplaire décrit : Exemplaire portant l’ex-libris manuscrit de Montsoreau. Nombreuses annotations marginales, parfois ironiques, de la main du Comte.

Particularités :
Ce traité, d’un sérieux imperturbable, propose une méthode systématique pour classer les livres que leur propriétaire reconnaît ne jamais avoir l’intention de lire.
L’auteur distingue notamment :

  • les livres respectés mais redoutés,
  • les livres achetés par réputation,
  • les livres achetés par erreur,
  • et les livres achetés pour meubler.

L’ouvrage ne connut aucun succès, sans doute parce que ses lecteurs potentiels s’y reconnurent trop fidèlement.

Localisation actuelle : Inconnue.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 600 – 800 €

Notice n°18 : Catalogue d’une bibliothèque inexistante

[ANONYME]
Catalogue des livres absents de la bibliothèque de M. ***, dressé pour servir d’exemple.

Sans lieu, sans nom, 1769.

In-8°, 36 p.

Collation : A-C¹² ; 3 cahiers.

Reliure : Broché sous couverture papier crème. Dos très fragile.

Exemplaire décrit : Exemplaire incomplet de la page de titre. Une note manuscrite indique : « Projet étrange ».

Particularités :
Petit opuscule humoristique consistant en une liste méthodique de livres que le propriétaire affirme ne pas posséder, mais qu’il juge néanmoins indispensables à toute bibliothèque digne de ce nom.
Chaque notice est suivie d’un commentaire justifiant l’absence : manque de moyens, manque de place, manque de courage intellectuel.
Montsoreau mentionne ce livret comme « plaisanterie sérieuse, plus juste qu’elle ne le croit ».

Localisation actuelle : Inconnue.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 300 – 400 €


Conclusion provisoire : Réflexions sur l’inexistence

Au terme de ce catalogue partiel — car la bibliothèque de Montsoreau comptait, selon les sources, entre 800 et 1200 volumes — une question s’impose : pourquoi cataloguer des livres qui n’existent pas ?

Trois réponses possibles :

1. La bibliothèque a réellement existé, puis disparu

Hypothèse documentaire : Montsoreau possédait effectivement ces ouvrages, perdus lors de la Révolution. Les descriptions précises s’expliqueraient par l’existence d’un catalogue manuscrit, aujourd’hui perdu, mais partiellement recopié.

Objection : Aucun de ces livres n’a jamais été mentionné dans une vente publique, un inventaire notarié, ou une bibliographie savante de l’époque.

2. La bibliothèque était fictive, mais délibérément construite

Hypothèse spéculative : Montsoreau aurait inventé une bibliothèque idéale, qu’il décrivait avec tant de soin qu’elle finit par sembler réelle. Une bibliothèque de papier, dont chaque notice constituait un exercice de style bibliographique.

Objection : Pourquoi se donner tant de mal pour inventer des livres que personne ne verrait jamais ?

3. La bibliothèque existe, mais dans un autre mode d’existence

Hypothèse philosophique : Ces livres n’ont jamais été matériellement présents, mais ils ont existé en tant qu’idée. Montsoreau les décrivait comme s’ils existaient, et cette description suffisait à leur conférer une forme de réalité.

Jorge Luis Borges, dans Fictions, évoque des livres qui n’ont jamais été écrits mais qui hantent la littérature. De même, la bibliothèque de Montsoreau hante l’histoire de la bibliophilie.


Post-scriptum : Un aveu nécessaire

Il est temps de lever le voile.

La bibliothèque du Comte de Montsoreau n’a jamais existé.

Le Comte lui-même n’a jamais existé.

Les notices ci-dessus sont des fictions bibliographiques, construites selon les normes exactes du catalogage savant, mais décrivant des objets imaginaires.

Pourquoi cette mystification ?

Parce qu’elle pose une question essentielle à tout bibliophile : qu’est-ce qui fait qu’un livre existe ?

Est-ce sa présence matérielle ? Alors les livres perdus, brûlés, disparus, n’existent plus.

Est-ce sa description dans un catalogue ? Alors les livres que nous venons de décrire existent autant que n’importe quel volume réel.

Est-ce sa lecture ? Alors un livre non lu n’existe pas vraiment.

Ce catalogue était une expérience : créer une bibliothèque par la seule puissance du langage bibliographique. Donner à des objets inexistants la consistance du réel par la précision de leur description.

Et peut-être, après tout, est-ce là le véritable pouvoir du catalogue : non pas décrire ce qui existe, mais faire exister ce qu’il décrit.


Référence archivistique :
IGLI / FICT / MONT-1788
Catalogue raisonné d’une bibliothèque imaginaire : étude sur les limites du catalogage et la fiction bibliographique comme genre littéraire — Dr. Anatole Corvinus (pseudonyme de la Section des Livres Inexistants, Guilde des Bibliopolicés).

Bibliographie consultée (ouvrages réels) :

  • BORGES, Jorge Luis. Fictions, Paris, Gallimard, 1957 (traduction française).
  • BRUNET, Jacques-Charles. Manuel du libraire et de l’amateur de livres, Paris, 1860-1865, 6 volumes.
  • BARBIER, Antoine-Alexandre. Dictionnaire des ouvrages anonymes, Paris, 1822-1827, 4 volumes.
  • CHARTIER, Roger. L’Ordre des livres, Aix-en-Provence, Alinéa, 1992.
  • ECO, Umberto. De bibliotheca, Caen, L’Échoppe, 1986.

Note finale :
Ce catalogue est une fiction savante. Aucune des notices ne décrit un livre existant. Toute tentative de localisation serait vaine. Mais si vous avez lu jusqu’ici, c’est que ces livres, d’une certaine manière, existent désormais dans votre esprit. Et peut-être est-ce suffisant.

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À lire ensuite

Connaissance de la reliure: les rares reliures d’agonothètes

Connaissance de la reliure: les rares reliures d'agonothètes

Amis bibliophiles bonjour,
On rencontre parfois de ces impressionnantes reliures à décor doré aux petits fers ou au semé et  aux armes dorées poussées aux centres des plats. La reliure est le plus souvent en basane ou en veau fauve, souvent fragile, et porte des pièces d’armes au dos isolées ou en semé. Le charme du décor tient plus à son effet d’ensemble qu’à la précision du travail de dorure. Les tranches sont dorées. 
Armes de Jean de MONTPEZAT de CARBON, archevêque de Bourges. 
La garde est un papier peigne, la contre garde un papier blanc si elle existe. Ensuite figure l’ex-praemio.  Il s’agit de la dédicace manuscrite du livre au lauréat, en latin, d’une quelconque discipline scolaire. En bas un cachet ou timbre à froid authentifie la provenance. On y apprend  le nom du lauréat, le nom de son établissement et de son directeur ou du dirigeant des études qui signe l’ex-praemio.  L’ex-praemio s’adresse au destinataire du livre, à son premier possesseur en somme. Surtout le nom  du donateur du livre est mentionné ce qui permet une identification rapide des armes. Plus rarement se sont les armes du collège qui sont poussées sur la reliure.

Ex-praemio 1682, le récipiendaire est Jacques Bengy,
futur conservateur des privilèges royaux de l’université de Bourges,
vicomte des Porches, l’agonothète François de Rohan prince de Soubise.
Dans l’antiquité grecque les agonothètes étaient des magistrats qui garantissaient le bon déroulement des concours, le plus souvent ils se transformèrent en mécènes soutenant de leur générosité et de leurs libéralités bénévoles (au sens premier du terme) les réalisations.
La reliure d’agonothète est donc le fruit de ce généreux donateur.
Le donateur est un protecteur de l’établissement scolaire. Les évêques, archevêques, cardinaux sont bien représentés, ainsi que les gouverneurs, baillis voire seigneurs influents du lieu. Des corps constitués peuvent aussi  tenir ce rôle, comme le parlement de Rouen.
Armes de Jean du MESNIL-SIMON, abbé de Beaulieu, ex-praemio du collège des Jésuites de Bourges de 1656, Une roulette est attribuée par Esmerian à « un imitateur de Le Gascon »La plupart des reliures richement décorées rencontrées datent du milieu du XVIIe siècle.
Ces livres de prix n’ont donc jamais figuré dans la bibliothèque du donateur, sous cette livrée en tous cas. Les livres sont très variés, parfois anciennes éditions parues 80 ans plus tôt, parfois éditions récentes. Cependant les ouvrages religieux et les classiques latins dominent et les grands formats également, ce qui va de pair, s’agissant d’un livre de récompense scolaire. La fragilité de la peau utilisée et le format important expliquent aussi la rareté des exemplaires parfaitement conservés, d’autant que leur premier possesseur n’était pas obligatoirement bibliophile.
Armes et monogramme  de Michel PONCET de la RIVIERE,
Archevêque de Bourges ex-praemio du collège des jésuites de Bourges de 1676. L’esprit de ces reliures clinquantes  (d’aspect luxueux mais de réalisation économique, rarement ou jamais en maroquin,  à l’ornementation dorée exubérante mais pas toujours soignée) sera repris dans les livres de prix en percaline du XIXe siècle. Au  XVIIIe siècle pourtant  les reliures se firent  plus sobres, seulement frappées des armes du donateur.
Il faut soupçonner une reliure d’agonothète  privée de son ex-praemio quand la page de garde manque.

Voici en illustrations  quelques exemples tirés de ma bibliothèque avec ex-praemio berrichons et d’autres découverts en ligne sur le site de  la bibliothèque médiathèque de Nancy (http://bmn-renaissance.nancy.fr)
Armes de François de ROHAN prince de SOUBISE,
gouverneur de Berry, ex-praemio du collège des jésuites de Bourges 1682.Restent des questions pratiques. Les établissements d’enseignement passaient-ils commande auprès de leur libraire habituel qui fournissait à sa convenance livre et reliure ou le livre pouvait-il être fourni  et choisi par le donateur ?
Quels ateliers réalisaient ces reliures ? Je n’ai pas trouvé d’étude ayant abordé la question. Par exemple, confiait-on la réalisation aux ateliers locaux ou à des ateliers de grands centres urbains (Paris, Lyon, Rouen…) spécialisés dans ces travaux ? La comparaison de mes exemplaires  offerts à Bourges au XVIIe ne met pas en évidence de fers communs aux différentes reliures. L’étude sur un large corpus de livre pourrait-elle être plus concluante?
Lauverjat

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