Catalogue Raisonné d’une Bibliothèque Imaginaire

Établi par le Comité de Catalogage des Collections Hypothétiques (CCCH), sous la direction du Dr. Anatole Corvinus, bibliographe spéculatif,

Amis bibliophiles, bonjour.


Avertissement méthodologique

Le présent catalogue décrit avec exactitude une bibliothèque disparue. Cette entreprise, qui pourrait sembler paradoxale, voire absurde, répond à une nécessité scientifique et philosophique : établir les normes de description bibliographique pour des ouvrages dont l’existence matérielle demeure, à ce jour, purement conjecturale.

La bibliothèque dite « du Comte de Montsoreau » — du nom de son propriétaire supposé — aurait été constituée entre 1784 et 1791, dispersée lors de la Révolution, et n’aurait survécu que sous forme de mentions fragmentaires dans des correspondances privées, des catalogues de vente incomplets, et une série de notes manuscrites découvertes en 2009 dans les archives d’un notaire provincial.

Aucun des volumes décrits ci-après n’a jamais été retrouvé.

Pourtant, leur description demeure d’une précision troublante.

Ce catalogue en présente un échantillon représentatif, organisé selon les normes bibliographiques contemporaines. Chaque notice suit le protocole ISBD (International Standard Bibliographic Description), adapté aux spécificités des ouvrages anciens et, le cas échéant, aux particularités des volumes n’ayant jamais été imprimés.


Notice n°1 : L’Édition Fantôme de Diderot

DIDEROT, Denis
Pensées détachées sur la peinture, la sculpture, et la poésie, pour servir de suite aux Salons.
À Amsterdam [Paris], Chez Marc-Michel Rey [sans adresse réelle], 1781.
In-8°, [4]-327-[1] p.

Collation : A⁴ B-Z⁸ Aa-Bb⁸ ; 22 cahiers.

Reliure : Veau marbré d’époque, dos à nerfs orné de fleurons dorés, pièce de titre en maroquin rouge, tranches rouges. Petit accroc au mors supérieur. Ex-libris manuscrit au contreplat : Ex bibliotheca Montsoreau, 1785.

Exemplaire décrit : Unique. Avec corrections manuscrites de la main de l’auteur en marges des pages 12, 47, 89, 134, 207 et 291. Note autographe à la page de garde : « Pour M. le Comte, avec mes respects. D.D., mai 1781. »

Particularités : Cet ouvrage, mentionné dans une lettre de Diderot à Sophie Volland (juillet 1781), n’a jamais été publié. Le manuscrit aurait été confié à Marc-Michel Rey, mais aucune trace d’impression ne subsiste dans les archives de l’imprimeur. L’existence de cet exemplaire unique repose sur une description détaillée dans le catalogue manuscrit de Montsoreau (1788), aujourd’hui perdu, mais partiellement recopié par un bibliographe anonyme au XIXe siècle.

Localisation actuelle : Inconnue. Probablement détruit lors de la dispersion de 1793.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 180 000 – 220 000 €


Notice n°2 : Les Confessions Interdites de Rousseau

ROUSSEAU, Jean-Jacques
Confessions particulières, ou Supplément secret aux Confessions de J.-J. Rousseau, contenant ce qu’il n’a jamais osé dire.
Sans lieu [Genève ?], sans nom [impression clandestine ?], 1778.
In-12, [2]-156 p.

Collation : π¹ A-G¹² H⁶ ; 8 cahiers.

Reliure : Maroquin noir à grain long, dos lisse orné de filets dorés, dentelle intérieure dorée, tranches dorées. Reliure attribuée à Derome le Jeune (non signée). Étui moderne en demi-maroquin.

Exemplaire décrit : Un des trois exemplaires supposés. Aucune mention de tirage. Papier vergé, filigrane non identifié (couronne surmontée d’une étoile). Fers aux armes de Montsoreau frappés au centre des plats.

Particularités : Texte évoqué dans une lettre du bibliophile Antoine-Auguste Renouard (1825), qui mentionne « un supplément inavouable » aux Confessions de Rousseau, dont il aurait vu « une copie manuscrite chez un vieux libraire genevois ». Aucun exemplaire n’a jamais été catalogué dans une vente publique. Le contenu présumé traite de relations amoureuses que Rousseau n’aurait pas osé inclure dans la version publiée.

Localisation actuelle : Inconnue. Hypothèse : brûlé par Montsoreau lui-même en 1789, selon une note sibylline retrouvée dans ses papiers personnels.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 250 000 – 300 000 €


Notice n°3 : Le Traité d’Alchimie de Lavoisier

LAVOISIER, Antoine-Laurent
Traité élémentaire de transmutation, ou Réfutation méthodique des principes de l’ancienne chimie.
À Paris, Chez Cuchet, Libraire, 1785.
In-4°, xliv-412-[4] p., 14 planches dépliantes gravées sur cuivre.

Collation : π² ã-ẽ⁴ A-Z⁴ Aa-Zz⁴ Aaa-Eee⁴ ; 54 cahiers.

Reliure : Basane racinée, dos à nerfs orné de caissons dorés, pièce de titre en maroquin fauve, tranches mouchetées. Coiffes restaurées. Quelques rousseurs éparses.

Exemplaire décrit : Avec envoi autographe signé : « Au Comte de Montsoreau, avec mes hommages respectueux. Lavoisier, 1785. » Annotations marginales à l’encre brune, probablement de la main du destinataire.

Particularités : Cet ouvrage aurait constitué une version préliminaire, jamais publiée, du célèbre Traité élémentaire de chimie (1789). Selon les notes de Montsoreau, Lavoisier y défendait encore, par provocation intellectuelle, certaines thèses alchimiques qu’il réfuterait publiquement quatre ans plus tard. Le texte aurait été retiré avant publication, jugé « trop ambigu » par l’Académie des Sciences.

Localisation actuelle : Inconnue. Dernière mention : catalogue de vente Silvestre, Paris, 1823 (lot 47, non adjugé).

Estimation (si l’exemplaire existait) : 120 000 – 150 000 €


Notice n°4 : Le Manuscrit Perdu de Sade

SADE, Donatien Alphonse François, marquis de
Les 150 Journées de Sodome, ou l’École du libertinage. Seconde partie, manuscrite.
Manuscrit autographe, sans lieu, [vers 1785].
In-folio, 287 feuillets écrits recto-verso, encre brune sur papier vergé.

Reliure : Maroquin rouge, dos à nerfs richement orné, dentelle intérieure, tranches dorées sur témoins. Reliure de l’époque Empire, attribuée à Bozerian. Étui moderne doublé de velours grenat.

Exemplaire décrit : Unique. Manuscrit autographe complet de la seconde partie des 120 Journées de Sodome, jamais achevée dans la version connue. Selon une lettre apocryphe attribuée à Sade (1788), le manuscrit aurait été confié à Montsoreau « pour être soustrait aux yeux indiscrets ».

Particularités : Ce manuscrit prolongerait le récit initial, portant les « journées » de 120 à 150, avec une progression narrative vers des excès encore plus extrêmes. Aucune trace matérielle ne subsiste. Sa mention dans les papiers Montsoreau pourrait relever d’une affabulation du Comte lui-même, amateur connu de littérature clandestine.

Localisation actuelle : Inconnue. Hypothèse : détruit volontairement par un héritier scandalisé au XIXe siècle.

Estimation (si l’exemplaire existait) : Inestimable. Au-delà de 500 000 €.


Notice n°5 : L’Atlas Secret de Cassini

CASSINI DE THURY, César-François
Atlas topographique et militaire du Royaume de France, comprenant les cartes secrètes des places fortes et des frontières.
À Paris, De l’Imprimerie Royale, 1780.
In-folio oblong, [6] p. de texte, 89 cartes gravées sur cuivre, aquarellées à la main.

Collation : π³ suivi de 89 cartes montées sur onglets.

Reliure : Veau fauve, dos à nerfs orné aux armes royales (déférées), tranches dorées. Reliure d’époque, attribuée à Monnier. Gardes en papier marbré. Coins légèrement émoussés.

Exemplaire décrit : Un des cinq exemplaires présumés, destinés aux maréchaux de France et aux conseillers du Roi. Cartes détaillant les fortifications, les passages secrets, les réserves d’eau potable et les points faibles défensifs. Estampille Bibliotheca Montsoreau au verso de la première garde.

Particularités : La Carte de Cassini officielle, publiée entre 1756 et 1789, ne comportait aucune indication militaire sensible. Cet atlas secret, évoqué dans des mémoires d’officiers, n’a jamais été catalogué publiquement. Son existence repose uniquement sur une mention dans l’inventaire manuscrit de Montsoreau et sur une allusion cryptique dans une dépêche diplomatique autrichienne (1782).

Localisation actuelle : Inconnue. Vraisemblablement confisqué et détruit en 1793 pour raisons de sécurité nationale.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 200 000 – 250 000 €


Notice n°6 : Le Faux Incunable de Gutenberg

GUTENBERG, Johannes (attribué à)
Ars moriendi [L’Art de bien mourir].
[Mayence, vers 1465-1470].
In-4°, [24] feuillets non foliotés, imprimés recto-verso, caractères gothiques, initiales peintes à la main en rouge et bleu.

Collation : a-f⁴ ; 6 cahiers.

Reliure : Ais de bois recouvert de basane estampée à froid, traces de fermoirs disparus. Reliure monastique d’époque. Dos refait au XVIIIe siècle en veau brun.

Exemplaire décrit : Unique. Exemplaire enluminé, avec 12 initiales peintes à la main par un atelier non identifié. Provenance supposée : abbaye bénédictine de Saint-Wandrille, puis collection Montsoreau (1787).

Particularités : Cet incunable, décrit avec force détails dans le catalogue Montsoreau, ne correspond à aucune édition connue de l’Ars moriendi. Les spécialistes modernes estiment qu’il s’agit soit d’une édition fantôme, soit d’un faux créé au XVIIIe siècle pour enrichir une collection prestigieuse. L’attribution à Gutenberg est hautement douteuse. Néanmoins, la précision de la description laisse penser qu’un objet matériel a bien existé — même s’il n’était pas ce qu’il prétendait être.

Localisation actuelle : Inconnue. Dernière trace : mention dans un catalogue de libraire parisien (1802), sans suite.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 80 000 – 100 000 € (en tant que faux historique de qualité).


Notice n°7 : Les Maximes Secrètes de La Rochefoucauld

LA ROCHEFOUCAULD, François, duc de
Maximes posthumes et sentences morales que l’auteur n’a point voulu publier de son vivant.
À La Haye [Paris], Chez Pierre Marteau [fausse adresse], 1681.
In-12, [8]-84 p.

Collation : ã⁴ A-G⁶ ; 8 cahiers.

Reliure : Maroquin olive, dos à nerfs orné de fleurons dorés, filet doré sur les plats, tranches dorées. Reliure du XVIIIe siècle, non signée, mais attribuée à Padeloup le Jeune. Infimes frottements aux coins.

Exemplaire décrit : Exemplaire avec ex-libris gravé de Montsoreau. Nombreuses notes manuscrites en marge, probablement de sa main, contestant certaines maximes ou les prolongeant.

Particularités : Cette édition clandestine, publiée un an après la mort de La Rochefoucauld, contiendrait des maximes jugées trop cyniques ou trop amorales pour être publiées du vivant de l’auteur. Aucun exemplaire n’a jamais été retrouvé dans les bibliothèques publiques. Son existence repose sur une note du bibliographe Jacques-Charles Brunet (1860), qui mentionne « une édition suspecte, peut-être controuvée ».

Localisation actuelle : Inconnue. Probablement perdu lors du pillage de la bibliothèque Montsoreau en 1793.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 60 000 – 80 000 €


Notice n°8 : Le Codex Interdit de Paracelse

PARACELSUS [Theophrastus Bombastus von Hohenheim, dit]
De occulta philosophia libri tres, cum supplemento secretissimo.
[Bâle], [sans nom d’imprimeur], 1570.
In-folio, [12]-348-[4] p., 7 planches dépliantes gravées sur cuivre (figures hermétiques).

Collation : π⁶ A-Z⁶ Aa-Zz⁶ Aaa-Ddd⁶ ; 46 cahiers.

Reliure : Vélin souple d’époque, dos lisse avec titre manuscrit à l’encre brune : Paracelsus secretus. Traces d’attaches en cuir (disparues). Gardes en papier bleu. Taches d’humidité anciennes.

Exemplaire décrit : Unique. Avec annotations alchimiques manuscrites en latin et en allemand, attribuées à un disciple inconnu de Paracelse. Ex-libris manuscrit : Pertinet ad Biblioth. Montsoreau, 1784.

Particularités : Cet ouvrage, décrit dans les papiers Montsoreau, ne correspond à aucune édition connue de Paracelse. Le titre évoque le célèbre De occulta philosophia d’Agrippa, mais le contenu décrit serait radicalement différent : recettes alchimiques, grimoire opératoire, formules de transmutation. Les historiens modernes estiment qu’il s’agit probablement d’un apocryphe du XVIe siècle, attribué à Paracelse pour accroître sa valeur marchande.

Localisation actuelle : Inconnue. Hypothèse : détruit lors de l’autodafé de livres « superstitieux » ordonné par le clergé révolutionnaire en 1794.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 150 000 – 180 000 €


Notice n°9 : L’Édition Corrigée des Pensées de Pascal

PASCAL, Blaise
Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets. Édition revue et corrigée par l’auteur, 1659.
À Paris, Chez Guillaume Desprez, 1660.
In-12, [16]-487-[1] p.

Collation : ã⁸ A-Z¹² Aa-Qq¹² ; 34 cahiers.

Reliure : Maroquin rouge à grain long, dos à nerfs orné de motifs géométriques dorés, dentelle intérieure, tranches dorées sur témoins. Reliure du XVIIIe siècle, attribuée à Derome le Jeune (non signée). Petite restauration au mors inférieur.

Exemplaire décrit : Exemplaire unique comportant des corrections manuscrites de la main de Pascal. Note autographe au contreplat : « Exemplaire annoté par M. Pascal lui-même, quelques jours avant sa mort. Acquis par Montsoreau, 1786. »

Particularités : Pascal mourut en 1662, deux ans après la date supposée de cette édition. L’édition princeps des Pensées ne parut qu’en 1670, huit ans après sa mort, et fut très largement remaniée par les éditeurs de Port-Royal. L’existence d’une édition antérieure, corrigée par Pascal lui-même, relève de la légende bibliographique. Aucune preuve matérielle ne subsiste.

Localisation actuelle : Inconnue. Dernière mention dans un inventaire notarié de 1825.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 300 000 – 400 000 €


Notice n°10 : Le Traité Perdu de Fermat

FERMAT, Pierre de
Demonstratio mirabilis theorematis de numeris, quam marginis exiguitas non cepit.
Manuscrit autographe, [Toulouse, vers 1637].
In-quarto, 42 feuillets écrits recto, encre noire sur papier vergé.

Reliure : Vélin rigide, dos lisse avec pièce de titre en maroquin brun. Reliure du XVIIIe siècle. Gardes en papier dominoté. Coins légèrement émoussés.

Exemplaire décrit : Manuscrit autographe complet de la fameuse démonstration du « dernier théorème de Fermat », que le mathématicien affirma posséder mais ne publia jamais. Selon une note de Montsoreau, ce manuscrit lui aurait été transmis par un descendant de Fermat en 1789.

Particularités : Le « dernier théorème de Fermat » ne fut démontré qu’en 1994 par Andrew Wiles, après plus de trois siècles de recherches. L’idée qu’une démonstration aurait existé dès le XVIIe siècle, rédigée par Fermat lui-même, relève de la pure spéculation. Aucun historien sérieux ne croit à l’existence de ce manuscrit. Pourtant, sa description dans les papiers Montsoreau est troublante de précision : nombre de pages, type d’encre, structure argumentative…

Localisation actuelle : Inconnue. Probablement n’a jamais existé.

Estimation (si l’exemplaire existait) : Inestimable. Plusieurs millions d’euros.

Notice n°11 : Le Manuel du Relieur Amateur

[ANONYME]
Instruction familière pour relier soi-même ses livres, sans maître ni atelier.

À Paris, sans nom d’imprimeur, 1762.

In-16, [4]-96 p.

Collation : A-F⁸ ; 6 cahiers.

Reliure : Cartonnage d’attente d’époque, papier marbré bleu, dos muet. Usures marquées, coins émoussés.

Exemplaire décrit : Exemplaire de travail, abondamment annoté à la mine de plomb et à l’encre. Traces de colle ancienne sur les gardes. Une note manuscrite au verso du dernier feuillet indique : « Essais peu concluants, mais instructifs ».

Particularités :
Petit traité pratique, vraisemblablement destiné à un public bourgeois éclairé, désireux de réparer ou relier sommairement ses volumes. Aucun auteur n’est revendiqué.
Le texte, d’un style simple et parfois maladroit, décrit des techniques élémentaires aujourd’hui jugées rudimentaires. Il est mentionné dans les papiers Montsoreau comme « curiosité technique sans valeur littéraire ».
Son intérêt réside davantage dans le témoignage qu’il offre sur les pratiques domestiques du livre que dans son contenu proprement bibliophilique.

Localisation actuelle : Inconnue. Probablement perdu ou détruit du fait de son caractère utilitaire.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 150 – 250 €

Notice n°12 : Traité inutile mais opiniâtre

DUBOIS, Étienne-François (attribué à)
Essai sur l’art de classer les livres que l’on ne lira jamais.

À Paris, Chez l’Auteur, 1772.

In-12, [4]-118 p.

Collation : A-H¹² I⁶ ; 9 cahiers.

Reliure : Veau fauve d’époque, dos à nerfs orné de fleurons dorés, pièce de titre en maroquin vert. Tranches rouges. Reliure solide, peu usée.

Exemplaire décrit : Exemplaire portant l’ex-libris manuscrit de Montsoreau. Nombreuses annotations marginales, parfois ironiques, de la main du Comte.

Particularités :
Ce traité, d’un sérieux imperturbable, propose une méthode systématique pour classer les livres que leur propriétaire reconnaît ne jamais avoir l’intention de lire.
L’auteur distingue notamment :

  • les livres respectés mais redoutés,
  • les livres achetés par réputation,
  • les livres achetés par erreur,
  • et les livres achetés pour meubler.

L’ouvrage ne connut aucun succès, sans doute parce que ses lecteurs potentiels s’y reconnurent trop fidèlement.

Localisation actuelle : Inconnue.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 600 – 800 €

Notice n°18 : Catalogue d’une bibliothèque inexistante

[ANONYME]
Catalogue des livres absents de la bibliothèque de M. ***, dressé pour servir d’exemple.

Sans lieu, sans nom, 1769.

In-8°, 36 p.

Collation : A-C¹² ; 3 cahiers.

Reliure : Broché sous couverture papier crème. Dos très fragile.

Exemplaire décrit : Exemplaire incomplet de la page de titre. Une note manuscrite indique : « Projet étrange ».

Particularités :
Petit opuscule humoristique consistant en une liste méthodique de livres que le propriétaire affirme ne pas posséder, mais qu’il juge néanmoins indispensables à toute bibliothèque digne de ce nom.
Chaque notice est suivie d’un commentaire justifiant l’absence : manque de moyens, manque de place, manque de courage intellectuel.
Montsoreau mentionne ce livret comme « plaisanterie sérieuse, plus juste qu’elle ne le croit ».

Localisation actuelle : Inconnue.

Estimation (si l’exemplaire existait) : 300 – 400 €


Conclusion provisoire : Réflexions sur l’inexistence

Au terme de ce catalogue partiel — car la bibliothèque de Montsoreau comptait, selon les sources, entre 800 et 1200 volumes — une question s’impose : pourquoi cataloguer des livres qui n’existent pas ?

Trois réponses possibles :

1. La bibliothèque a réellement existé, puis disparu

Hypothèse documentaire : Montsoreau possédait effectivement ces ouvrages, perdus lors de la Révolution. Les descriptions précises s’expliqueraient par l’existence d’un catalogue manuscrit, aujourd’hui perdu, mais partiellement recopié.

Objection : Aucun de ces livres n’a jamais été mentionné dans une vente publique, un inventaire notarié, ou une bibliographie savante de l’époque.

2. La bibliothèque était fictive, mais délibérément construite

Hypothèse spéculative : Montsoreau aurait inventé une bibliothèque idéale, qu’il décrivait avec tant de soin qu’elle finit par sembler réelle. Une bibliothèque de papier, dont chaque notice constituait un exercice de style bibliographique.

Objection : Pourquoi se donner tant de mal pour inventer des livres que personne ne verrait jamais ?

3. La bibliothèque existe, mais dans un autre mode d’existence

Hypothèse philosophique : Ces livres n’ont jamais été matériellement présents, mais ils ont existé en tant qu’idée. Montsoreau les décrivait comme s’ils existaient, et cette description suffisait à leur conférer une forme de réalité.

Jorge Luis Borges, dans Fictions, évoque des livres qui n’ont jamais été écrits mais qui hantent la littérature. De même, la bibliothèque de Montsoreau hante l’histoire de la bibliophilie.


Post-scriptum : Un aveu nécessaire

Il est temps de lever le voile.

La bibliothèque du Comte de Montsoreau n’a jamais existé.

Le Comte lui-même n’a jamais existé.

Les notices ci-dessus sont des fictions bibliographiques, construites selon les normes exactes du catalogage savant, mais décrivant des objets imaginaires.

Pourquoi cette mystification ?

Parce qu’elle pose une question essentielle à tout bibliophile : qu’est-ce qui fait qu’un livre existe ?

Est-ce sa présence matérielle ? Alors les livres perdus, brûlés, disparus, n’existent plus.

Est-ce sa description dans un catalogue ? Alors les livres que nous venons de décrire existent autant que n’importe quel volume réel.

Est-ce sa lecture ? Alors un livre non lu n’existe pas vraiment.

Ce catalogue était une expérience : créer une bibliothèque par la seule puissance du langage bibliographique. Donner à des objets inexistants la consistance du réel par la précision de leur description.

Et peut-être, après tout, est-ce là le véritable pouvoir du catalogue : non pas décrire ce qui existe, mais faire exister ce qu’il décrit.


Référence archivistique :
IGLI / FICT / MONT-1788
Catalogue raisonné d’une bibliothèque imaginaire : étude sur les limites du catalogage et la fiction bibliographique comme genre littéraire — Dr. Anatole Corvinus (pseudonyme de la Section des Livres Inexistants, Guilde des Bibliopolicés).

Bibliographie consultée (ouvrages réels) :

  • BORGES, Jorge Luis. Fictions, Paris, Gallimard, 1957 (traduction française).
  • BRUNET, Jacques-Charles. Manuel du libraire et de l’amateur de livres, Paris, 1860-1865, 6 volumes.
  • BARBIER, Antoine-Alexandre. Dictionnaire des ouvrages anonymes, Paris, 1822-1827, 4 volumes.
  • CHARTIER, Roger. L’Ordre des livres, Aix-en-Provence, Alinéa, 1992.
  • ECO, Umberto. De bibliotheca, Caen, L’Échoppe, 1986.

Note finale :
Ce catalogue est une fiction savante. Aucune des notices ne décrit un livre existant. Toute tentative de localisation serait vaine. Mais si vous avez lu jusqu’ici, c’est que ces livres, d’une certaine manière, existent désormais dans votre esprit. Et peut-être est-ce suffisant.

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À lire ensuite

« Io. Grolierii et Amicorum », ou les fabuleuses reliures de Jean Grolier

« Io. Grolierii et Amicorum », ou les fabuleuses reliures de Jean Grolier

Amis Bibliophiles bonjour,
Le samedi 8 octobre 2011, la salle des ventes de Montluçon dispersait l’importante collection de l’ancien maire de la ville, monsieur André Guy.
Au programme beaucoup de régionalisme Bourbonnais, un peu Auvergnat et des provinces circonvoisines, et un nombre conséquent d’ouvrages du XVIe souvent en latin.
Comme il se doit la vente comptait quelques lots phares. Le numéro 64 donnait lieu à une bataille nourrie au téléphone.

Il s’agissait de la seconde édition aldine (Venise, 1521),“Institutionum Oratoriarum libri XII..” de Quintilien. L’intérêt des enchérisseur était aiguillonné par la reliure de ce livre, sortie des mains de Jean Picard vers 1543-1546, à la commande de Jean Grolier. Ce volume, en veau, de format  in-8 (papier 134 x 220 mm) au décor géométrique d’entrelacs dorés délimitant des réserves rondes occupées par des fleurons dorés en écoinçons, porte au centre du premier plat le titre doré et au centre du second plat la devise “ Portio mea, domine, sit in terra viventium” du bibliophile.
Bien sûr, le premier plat porte en queue le supra libris doré célèbre “Io. Grolierii et amicorum”. L’état de la reliure laisse cependant un peu à désirer, mors fendus, coiffes arasées, coins émoussés, “cuir du dos sec et légèrement racorni”. L’estimation imprimée était de 15 000 à 20 000 euros. Premier émoi, la mise à prix est de 20 000 euros. (Mes amis s’attristeront de savoir que je n’étais déjà plus sur les rang de toutes façons; la lecture des notices de catalogue garde ceci de plaisant que l’estimation est toujours à la fin). Mais les amis de Grolier, eux, sont nombreux et convaincus; le marteau tombe sur l’enchère de 72 000 euros aggravée de 17,642 % de frais…
Le chroniqueur de la Gazette Drouot semble un peu perdu devant ce résultat et laisse à penser que la rareté de l’édition prime sur l’origine de la reliure. Il est trop évident que l’acheteur s’est enthousiasmé pour la reliure et sa provenance.
Rappelons que Grolier (1479-1565),  trésorier général du roi de France à Milan, puis trésorier de l’extraordinaire des guerres, officier et  proche collaborateur du Grand Maître Anne de Montmorency, dont il surveille la construction de ses châteaux et administre les finances,  amateur d’art, constitua une bibliothèque célèbre. En fait trois bibliothèques successives, les deux premières seront dispersées après des revers de fortunes (on en connaît subsistant  aujourd’hui respectivement 27 et 25 volumes). Jean Grolier reconstitua sa bibliothèque après 1538, confiant ses travaux de reliures aux maîtres parisiens.
Qu’en est-il de la rareté? Quelques 450 volumes de cette dernière bibliothèque, qui en comptait peut-être 3000,  sont parvenus jusqu’à nous. Parmi ceux-ci les ouvrages en français sont  très rares.
Les bibliothèques publiques et les institution comptent donc de nombreuses reliures « de » Grolier qui sont régulièrement exposées. De mémoire, la bibliothèque de Mariemont en possède une, la bibliothèque Municipale de Versailles deux comme celle de Nancy et celle de Vesoul qui en a découvert deux dans ses réserves il y a peu d’années. La bibliothèque du Château de Chantilly conserve une quinzaine de reliures Grolier dont une Bible de Robert Estienne offerte par Grolier à Christophe de Thou. La bibliothèque Mazarine est un peu moins riche… La Wittockiana malgré ses réorientations conserve encore quelques reliures Grolier invendues.
En fréquentant les ventes récentes, il était aussi « possible » de faire son marché.

Chez Christie’s, la première vente  Wittock à Londres proposait sept “grolier”: sous le n° 32, Caton, Disticha moralia, Bâle, Froben, 1526, un in-8, en veau au décor à encadrements dorés qui fit partie de la première bibliothèque de Jean Grolier avec son ex-libris manuscrit au colophon, adjugé 21 510 Livres (39 686 Dollars) frais inclus; n° 38, Ciceron, Officia…, Lyon, Trechsel, 1533, relié en maroquin vers 1540 par Jean Picard orné d’un décor géométrique typique vendu frais inclus 68 118 Livres (125 672 Dollars, le double de l’estimation haute); le    n°54, Diogenes Cynicus, Epistolae, Venise 1487 [1492], reliure in-4 veau blond glacé à encadrements et entrelacs de fers dorés et azurés réalisée vers 1555 par le relieur de Thomas Mahieu (dit “le relieur de l’Esope de Mahieu”) vendu 81 260 Livres (149 925 dollars);

n°80 , Marullus, Epigrammata et Hymni, Paris, Wechel, 1529, in-8, reliure moderne à l’imitation, ex-libris manuscrit de Grolier, estimé de 9 100 à 12 000   mais non vendu; n° 91, Pic de La Mirandole, Hymni heroici tres, Strasbourg, Schürer, 1511, in folio veau brun, grand décor d’entrelacs géométriques dorés du relieur Jean Picard, estimé 76 000 à 120 000   et non vendu;  n° 103, Sadolet, Interpretatio in Psalmun Miserere mei Deus, Lyon, Gryphe, 1533 (suivi de in Psalmum XCIII interpretatio,1534), in-8 relié par l’atelier  “à la fleur de lis” veau orné de filets à froid et dorés en encadrement, grands fleurons dorés aux coins et large composition d’entrelacs floraux en losange au centre des plats, estimé de 16 000 à 23 000   et non vendu;

Enfin le n°118 qui terminait la vacation et ornait la couverture du catalogue, Vigerus, Decachordum Christianum, Fano, Soncinus, 1507, reliure en veau fauve ornée d’entrelacs géométriques dorés et peints en vert et blanc formant un encadrement central où se logent 3 cercles contigus peints en noir par le  relieur dit “à l’arc de Cupidon” vers 1547-1553 estimée entre 38 000 et 53 000   et non vendu.
La troisième partie de la vente Wittock, le 7 octobre 2005, à Paris, proposait 5 livres de Grolier, soit les numéros 24, Hérodien, Historiarum libri, Venise, Alde, 1524, in-8, reliure de Jean Picard vers 1540, maroquin olive discrètement restaurée à encadrement de filets dorés et à froid assez sobre, livre vendu frais inclus 66 000 euros;
Le n° 27, Huttich, Imperatorum romanum libellus. Strasbourg, Köpfel, 1526, un petit in-8 en veau fauve de l’atelier dit “à la fleur de lis” vers 1540, adjugé 85 000   (102 000 avec les frais) acheté par la maison Spink & Son à Londres précisait la Gazette de l’époque;  n° 32 Lopez de Zuniga, Annotationes contra Erasmum Roterodamum (suivi de) contra Iacobum Faabrum Stapulen (Lefèvre d’Etaples), Alcala de Henares, 1520 et 1519, in-folio veau de Jean Picard au fantastique décor d’entrelacs géométriques peints et dorés (dos orné au XVIIe d’un semé de fleurs de lys) adjugé 90 000   (108 000   avec les frais);  n°38, Pigghe, Hierarchiae ecclesiasticae assertio.. Cologne, Melchior Novesianus, 1544, in folio de veau fauve de Jean Picard au décor de feuillages dorés et d’entrelacs géométriques dorés, autrefois peints en noir, non vendu (estimé 60 000 à 90 000); n°41, Polybe, Historiarum libri quinque…, Venise, Alde, 1521, in-8 maroquin blond de l’atelier  “à la fleur de lis” assez semblable au n°27 qui coûta 46 800   frais inclus.
Chez Christie’s toujours, le 7 juillet 2010, nous trouvons à la vente (the Arcana collection, part 1) l’édition originale Aldine incunable de 1499 de l’Hypnerotomachia Poliphili dont Hugues s’était fait l’écho ici. Ce livre frais inclus atteignit 313 250 Livres (473 321 Dollars).
Les ventes Bérès virent l’adjudication de deux livres. Lors de la deuxième vente le 28 octobre 2005, le °48:

Simonet, De Christiane fidei et romanorum pontificum persecutionibus, Bâle, Kester, 1509, un in-folio en veau brun redevable à Estienne Gommar vers 1555, l’un des derniers relieurs de Grolier, au décor d’entrelacs dorés et peints, courbes, au dessin nouveau de “cuir enroulé”, au dos lisse muet orné de croisillons dorés, obtint 200 000   le double de son estimation (plus 21,10 % de frais).

Le n°10 de la quatrième vente, le 20 juin 2006, Saint Jean Chrysosthome, Aliquot homiliae (suivi de) In epistolam divi Pauli…, Bâle, Froben, 1533, in-4, relié vers 1540 par Jean Picard, en veau brun à décor d’entrelacs géométriques et de fleurons azurés fut adjugé 62 000 euros au marteau.
Vous me direz qu’on n’assiste pas à de telles ventes tous les jours. Nous vivons une époque d’exception!? Mais alors les livres de Grolier sont-ils rares? Précieux, raffinés, luxueux, émouvants, mythiques certes, coûteux (oh combien) et recherchés (excessivement), bien sûr, ils sont à l’évidence moins rares que certains mandements d’évêques crottés du XVIIe… Mais ces derniers n’intéressent personne, personne ne les recherche et ils ne font rêver personne. Dommage, des mandements, j’en avais.
Lauverjat
Sur Grolier et ses reliures la littérature est abondante et la recherche toujours renouvelée et actualisée, sur le personnage on peut encore consulter :Antoine Leroux de Lincy Recherches sur Grolier, sur sa vie et sa bibliothèque, suivies d’un catalogue des livres qui lui ont appartenu, Paris, L. Potier, 1866. (Numérisé par Google)

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