Bizarreries de la Reliure : Systèmes complexes et structures non-linéaires

Maître Barthélémy d’Arcole,
Inspecteur des structures bibliopégiques complexes auprès de la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

La déconstruction du codex

Dans l’histoire de la bibliopégie, la forme du codex — ce bloc de cahiers cousus sur un dos fixe et protégés par deux plats — a longtemps constitué la norme absolue. Pourtant, dès la fin du Moyen Âge et jusqu’à l’apogée du XVIIIᵉ siècle, des artisans d’exception ont cherché à rompre cette linéarité.

Que ce soit pour des raisons de dévotion, de portabilité ou de pure ostentation technique, ces reliures à systèmes transforment le livre en un objet mécanique complexe. Pour le bibliophile averti, l’expert ou le membre de la Guilde, ces ouvrages représentent un défi d’identification. Une confusion entre une reliure jumelle et une reliure dos-à-dos n’est pas une simple imprécision lexicale : c’est une méconnaissance de l’architecture intime de l’objet-livre.


I. La reliure sans dos

Le cas magistral de l’Atlas Marianus

L’une des structures les plus déroutantes pour l’œil non averti demeure la reliure sans dos (backless binding). Elle incarne le paradoxe ultime de la bibliopégie : protéger un livre tout en niant l’existence même de son axe structurel.

L’exemplaire de référence

Vente Sotheby’s Paris, 18 juin 2019

Le 18 juin 2019, lors de la vente Livres et Manuscrits, un exemplaire de l’Atlas Marianus de Wilhelm Gumppenberg (lot 42) fut dispersé. L’ouvrage, imprimé à la fin du XVIIᵉ siècle, stupéfia les experts par sa structure : contrairement aux versions massives et articulées que l’on rencontre parfois pour ce texte, celui-ci présentait une reliure sans dos d’une finesse absolue. Il était décrit ainsi au catalogue:

« Chaque tome est divisé en deux parties égales disposées dos à dos par chapitre. Les feuillets de chaque chapitre sont réunis et contrecollés sur un feuillet de papier marbré et interfoliés de feuillets blancs réglés. Chaque chapitre de la première partie alterne avec ceux de la seconde, chacun d’eux formant ainsi un livret à part. »

https://www.sothebys.com/en/buy/auction/2020/livres-et-manuscrits/atlas-marianus-1691-rare-reliure-sans-dos-ornee

Identification textuelle
Aucune trace de cuir sur le dos : celui-ci est constitué d’une tranche de papier doré, identique à la tête, à la queue et à la gouttière. L’ouvrage présente ainsi quatre tranches de papier, au lieu des trois habituellement observées.

Analyse technique

La réalisation d’une telle reliure relève de la prouesse. Les cahiers sont cousus à la grecque, les fils étant noyés dans des entailles pratiquées dans le dos du papier afin de ne laisser aucune saillie. Le dos est ensuite poncé, encollé, puis doré comme les autres tranches.

Les plats, indépendants, sont fixés directement aux premiers et derniers cahiers, souvent renforcés par des charnières de soie. Refermé, l’objet évoque davantage un lingot précieux ou un coffret d’orfèvrerie qu’un livre au sens traditionnel.


II. Les reliures multiples

Dos-à-dos contre jumelle

C’est dans ce domaine que les erreurs de catalogage sont les plus fréquentes. Bien que ces systèmes permettent tous deux de réunir deux textes — souvent l’Ancien et le Nouveau Testament, ou un Livre de prières et des Psaumes — leurs principes structurels sont radicalement opposés.

1. La reliure dos-à-dos (Back-to-Back)

Très en vogue au XVIIᵉ siècle, notamment en Angleterre, elle se rencontre fréquemment dans les reliures brodées de soie et de fils d’argent.

Architecture
Trois plats : un plat supérieur, un plat inférieur, et un plat central servant de séparation et de support commun aux deux blocs de texte.

Identification
Les tranches des deux ouvrages sont visibles de part et d’autre du dos.

Manipulation
Pour passer d’un texte à l’autre, il faut parfois fermer l’ouvrage et le faire pivoter de 180°. La lecture est alternée et suppose une inversion physique de l’objet.


2. La reliure jumelle (Twin binding / Tvillingband)

Beaucoup plus rare et structurellement plus fragile, la reliure jumelle repose sur une logique de juxtaposition.

Origine
Elle se rencontre principalement en Scandinavie (sous le nom de Tvillingband) et dans les Flandres.

Architecture
Deux blocs de texte sont disposés côte à côte, dans le même sens, sous une seule et grande pièce de cuir commune.

Identification
Deux dos de cuir apparaissent côte à côte lorsque l’on observe la tranche.

Manipulation
Les volumes s’ouvrent parallèlement, comme les volets d’un triptyque. Ce système permet la consultation simultanée des deux textes : il s’agit d’un outil de comparaison avant l’heure.


III. La reliure « en ceinture »

Le livre portatif médiéval

Bien avant l’industrialisation du livre de poche, le Moyen Âge tardif (XVᵉ siècle) conçut une structure d’une ingéniosité remarquable : le livre en ceinture (girdle book).

Structure
Le cuir de recouvrement se prolonge largement au-delà du plat inférieur, formant une longue queue terminée par un nœud — souvent un nœud turc en cuir tressé.

Orientation inversée
Pour être lisible lorsqu’il est relevé vers le visage, le bloc de texte est monté tête-bêche. Suspendu à la ceinture, le livre pend tête en bas ; sa manipulation redresse naturellement le texte.


IV. Le Vexierbuch

Le labyrinthe bibliographique

Souvent confondu avec la reliure sans dos, le Vexierbuch est une spécialité de l’Allemagne du Sud et de l’Autriche au XVIIᵉ siècle.

Il s’agit d’une structure articulée extrême, pouvant contenir de deux à six blocs de texte. Selon le point par lequel on saisit l’ouvrage, celui-ci s’ouvre sur un texte différent. Les axes d’ouverture sont multiples.

Certaines versions de l’Atlas Marianus adoptent cette forme, permettant une consultation comparative des images mariales par déploiement en accordéon. Leur fragilité explique la rareté des exemplaires survivants.


V. Conclusion

L’expertise selon la Guilde

Face à un ouvrage atypique, le membre de la Guilde appliquera une méthodologie rigoureuse :

  • Examen du dos : cuir ou papier doré ?
  • Observation des tranches : combien de gouttières visibles ?
  • Test de manipulation : rotation (dos-à-dos) ou ouverture latérale (jumelle) ?

Ces livres ne sont pas de simples contenants textuels : ils sont des machines à lire, des prolongements du corps, parfois de véritables talismans. L’exemplaire de l’Atlas Marianus dispersé en 2019 nous rappelle que la matérialité du livre demeure, aujourd’hui encore, un champ d’ingéniosité et de mystère.


Bibliographie et sources

Catalogue Sotheby’s Paris, Livres et Manuscrits, 18 juin 2019, lot 42.
– Gumppenberg, Wilhelm. Atlas Marianus, Ingolstadt/Munich, 1672.
– Smith, Margit J. The Medieval Girdle Book, Oak Knoll Press, 2017.
– Needham, Paul. Twelve Centuries of Bookbindings, Pierpont Morgan Library, 1979.
– Foot, Mirjam. The History of Bookbinding as a Mirror of Society, British Library, 1998.
– Peachey, Jeffrey S. Two Books in One Binding.
– Bearman, Frederick. The Girdle Book Binding, 1992.
– Gid, Denise. Catalogue des reliures françaises du XVe siècle, CNRS, 1984.

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À lire ensuite

L’Encyclopédie Méthodique de Panckouke

L'Encyclopédie Méthodique de Panckouke

Amis Bibliophiles Bonsoir,

C’est un monument de la Bibliophilie et de l’Histoire du Livre que Bernard vous présente ce soir: l’Encyclopédie Méthodique de Panckoucke. Je me suis permis de compléter son article avec quelques éléments que j’avais moi même en stock, et provenant notamment du DEL.

Charles-Joseph Panckouke (1736 – 1798), fils d’un libraire de Lille, fonde une librairie à Paris en 1762, puis une imprimerie en 1774.

Diderot et d’Alembert avaient choisi l’ordre alphabétique pour leur encyclopédie, ce qui obligeait à lire cent articles pour avoir une idée suffisante d’un sujet.

Panckouke décida de reprendre l’encyclopédie et de classer les sujets « par ordre de matières ». Chaque spécialité forme un dictionnaire complet en lui-même et indépendant des autres. Ces matières étaient: L’Agriculture, la Médecine, la Géographie, l’Histoire Naturelle, la Philosophie, le Droit par exemple, mais aussi bien sûr la Physique, la Chimie et les Mathématiques. Panckouke reçut une autorisation de publication en 1780 et fît paraître son premier prospectus publicitaire en 1782. De là sortit la colossale Encyclopédie méthodique par ordre de matières, dite de Panckouke. En fait, alors que Panckoucke commercialisait un nouveau et énième tirage l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, il appris que les libraires Deveria avait un projet concurrent. Il s’associa avec eux, avant de prendre la tête du projet.

Au départ l’éditeur avait prévu 27 dictionnaires. Peu à peu de nouveaux dictionnaires paraissent pour atteindre 54 à la fin de l’entreprise. L’encyclopédie complète est ainsi formée de 210 volumes, dont 157 volumes de texte et 53 de planches. Par ses proportions démesurées, l’ouvrage entier devait coûter trois mille francs aux premiers souscripteurs, elle restait inaccessible à la majorité des curieux de la science. La parution dura jusqu’en 1832 (50 ans !). La publication après la mort de Panckoucke fut assurée par sa fille Thérèse-Charlotte Agasse, veuve de son associé Henri Agasse. Plus de 100 personnes furent employées pour « convertir » les articles de l’ouvrage de Diderot et d’Alembert.

La parution d’un dictionnaire s’étalant sur plusieurs années et les planches de plusieurs dictionnaires paraissant indépendamment des textes dans des volumes de planches séparés, il est très rare de trouver un dictionnaire complet. De plus la révolution fit « disparaître » de nombreux souscripteurs, d’où de nombreuses séries incomplètes sur le marché.
Je vous présente les dictionnaires de physique (édité en 31 ans), de chimie (édité en 28 ans) et de mathématiques (édité en 9 ans)…
Ensemble complet des deux dictionnaires de physique et de chimie, en reliure uniforme d’époque.

La PHYSIQUE.
Paris, Hôtel de Thou. 1793, 1816, 1819, 1822, 1816, 1824.
Texte : 5 volumes in-4: (4), 404, 240 pp. – (4), 424, 2, 425 à 786 pp. – (4), 820 pp. – (4), 926 pp.
Atlas (4) pp, 60 pl, (4) pp, pl 61 à 133.
La CHIMIE
Paris. Panckoucke. 1786 à 1815 pour le texte – 1813-1814 pour les planches.
Texte: 6 volumes in-4 ; (4), VIII, 774 pp. – (2), 786 pp. – (4), 781 pp. – (4), II, 742, (2) pp. – (4), 771 pp. – (4), 362 pp.
Atlas : 24 pp, 31 pl. – 74 pp, 31 pl. Ce Dictionnaire de chimie, édité en 28 ans ; est particulièrement intéressant car sa parution a débuté en pleine « révolution chimique ». Guyton de Morveau fut chargé de le rédiger. Le premier demi-volume du tome I parut le 8 mai 1786. Guyton de Morveau se convertit ensuite à la nouvelle chimie qui abandonnait le phlogistique. Il introduit celle-ci dans le deuxième demi-volume du tome I paru le 23 novembre 1789. Ce dictionnaire contient, à l’article chimie, des pages 262 à 781, un historique très détaillé ce cette discipline. Cet article est terminé par un Essai de Bibliothèque chimique.
Cet ensemble est en reliure « utilitaire » uniforme (Laurenchet).

Les MATHÉMATIQUES
Paris, Panckoucke. Texte : 1784 – 1785 – 1789, 1792 – Atlas :[ 1795].
Texte : 3 volumes in-4 : (4), CXIV, 721, (1) pp. – (4), 787 – (6), XXVIII, 56, 184 pp, (4), 316 pp, 16 pl.
Atlas : 108 pl.
Sous la direction de d’Alembert, ont participé à l’ouvrage : Condorcet, Bossut, Lalande, Diderot, Charles, Jean Bernoulli, de la Chapelle, etc. Le premier volume débute par un intéressant « Discours Préliminaire » rédigé par l’abbé Bossut, véritable histoire des mathématiques que l’auteur développera plus tard dans son Histoire générale des mathématiques parue en 1810. Condorcet traite des mathématiques sociales et des probabilités ; par exemple il rédige les articles Assurances et Arithmétique politique. Il fait suivre l’article probabilité, extrait de l’édition originale de l’encyclopédie et attribué à Diderot, d’un long article où il expose ses travaux et ceux de Laplace. Lalande a complètement réécrit les articles astronomiques de l’encyclopédie, rédigés initialement par d’Alembert.

Le troisième volume débute par un long prospectus de l’éditeur qui rend compte aux souscripteurs des difficultés rencontrées, présente les résultats obtenus, énumère les volumes en chantier, etc. Ce prospectus est précédé d’une Table des objets contenus dans le mémoire sur l’encyclopédie qui se trouve à la tête de ce tome troisième, première partie des mathématiques. Cette table est très rare ; je ne l’ai rencontrée que dans cet exemplaire.
La dernière partie du troisième volume a pour titre : Dictionnaire des jeux faisant suite au tome III des mathématiques. Il contient 16 planches. Les 108 planches de l’atlas sont extraites du tome VII des planches ; elles ont été éditées sans page de titre. Cet ouvrage est fondamental pour connaître l’état des mathématiques à la veille de la révolution, il est ici en reliure uniforme (Laurenchet).
Comme vous le constatez, cet ouvrage a constitué un véritable travail de Titan, qui a « usé » bien des souscripteurs: ils étaient 5000 en 1782, mais plus que 3000 en 1793 (gageons qu’un certain nombre d’entre eux sont passés sur l’échafaud). Le dernier volume est paru en 1832.
Merci Bernard,H

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