Chroniques d’Adso de Melk : Le Silence du scriptorium

Le coutumier de Cluny recense près de trois cents signes de la main, dont un pour demander un livre païen : se gratter l’oreille comme un chien. J’ai appris ces signes l’année de mon noviciat. Un autre novice et moi en avons fabriqué d’autres, qui n’étaient dans aucun coutumier, et l’affaire est allée au chapitre.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Adso de Melk, chroniqueur des ombres monastiques, des marges interdites et des énigmes scripturaires reçues en dépôt par la Guilde des Bibliopolicés.

Le matin où l’on m’enseigna les signes, il gelait dans le cloître et le vieux frère chargé de m’instruire avait les mains fendues jusqu’au sang. Il les tenait sous ses aisselles pour les réchauffer, les sortait, faisait un geste, les remettait aussitôt. J’ai donc appris le langage de nos maisons de deux mains qui avaient mal, et je me souviens mieux de leurs crevasses que de la moitié des visages que j’ai connus depuis.

La règle interdit la parole au réfectoire, au dortoir et dans les salles où l’on garde les livres. Il faut pourtant que le copiste réclame son exemplaire et que l’armarius accorde ou refuse. Nos pères avaient donc établi de longue main un trésor de signes, signa loquendi, par quoi l’on demandait sans ouvrir les lèvres. Le vieux frère me les montra un matin entre laudes et prime, et je pensai, dans ma simplicité de novice, qu’on m’enseignait des gestes d’enfant. Je ne voyais pas encore qu’on me remettait des clefs.

Pour demander un livre, quel qu’il fût, on étendait la main et on la mouvait comme qui tourne des feuillets. Pour un psautier, on ajoutait le signe qui rappelait le roi David. Pour un missel, la croix venait couronner la main ouverte. Une bibliothèque entière pouvait ainsi se réclamer et se rendre sans qu’un seul mot montât troubler l’air où séchait l’encre.

Page de manuscrit latin du début du XIIe siècle, écriture caroline sur une colonne, rubriques rouges en marge : le chapitre des signes de la main pour demander les livres au scriptorium.

Constitutiones Hirsaugienses, vers 1110, f. 10r, chapitre De signis librorum : « Pro signo libri secularis quem aliquis paganus composuit, pro generali signo libri hoc adde ut aurem cum digito tangas sicut canis cum pede pruriens solet, quia nec immerito infidelis tali animanti comparatur. » — Pour un livre profane composé par un païen, ajoute au signe général du livre celui-ci : gratte-toi l’oreille du doigt, comme le chien qui se démange de la patte ; car ce n’est pas sans raison que l’infidèle est comparé à cette bête. Staatsbibliothek Bamberg, Msc.Lit.152 — numérisation Staatsbibliothek Bamberg / bavarikon, CC BY-SA 4.0.

Trois cents signes, à peu près. Personne ne les savait tous.

Il en était un que je n’oublierai pas. Lorsqu’un frère désirait un livre composé par un païen, car nous en gardions, qu’on ne s’en étonne pas, il faisait d’abord le signe général du livre, puis se grattait l’oreille du bout des doigts, comme fait un chien qui se démange. Ainsi le voulait le coutumier : que l’infidèle fût désigné par la bête. J’ai fait ce geste moi-même, plus tard, pour l’Ovide de la grande armoire, un mardi de carême ; le frère qui me l’apporta ne me regarda pas.

J’en fis un jour la remarque à mon maître Guillaume, dans cette abbaye dont j’ai conté ailleurs les splendeurs et le malheur. Je lui dis qu’il me semblait étrange de flétrir d’un geste ce qu’on se donnait la peine de conserver et de copier. Il ne rit pas. « Le signe ne juge pas le livre, Adso. Il juge celui qui le demande. C’est le péage qu’on lui fait payer pour l’obtenir, et il le paie de bon cœur, puisqu’il repart avec le livre. »

Guibert était entré au monastère la même année que moi. Il venait de Souabe, il avait deux ans de plus, et des mains si rapides qu’on le prenait pour insolent avant même de savoir ce qu’il avait dit. Il ne lui fallut pas un mois pour faire de nos signes autre chose que ce qu’ils étaient. Il imitait le reniflement du prieur en trois doigts. Il avait un geste pour le cuisinier, un autre pour la soupe du vendredi, un autre pour dire que l’armarius était de bonne humeur et qu’il fallait demander maintenant. Rien de tout cela ne figurait dans le coutumier de Bernard, ni dans les usages de Hirsau que nous récitions le soir.

Nous étions deux gamins qui s’ennuyaient sous une règle faite pour des hommes.

Cela s’étendit comme s’étend l’eau. À la fin de l’hiver, nous avions notre lexique : une quarantaine de signes à nous, dont aucun n’était permis et dont pas un ne servait à demander un livre. Cet hiver-là fut si froid que l’encre gelait dans les cornets, et qu’on posait les encriers sur de petites braises que le novice de service portait d’un pupitre à l’autre. Je n’ai plus jamais senti cette odeur, l’encre tiède et le charbon. Elle n’a rien à voir avec cette histoire.

Guibert voulait l’Ovide. Un novice n’avait aucun titre à le demander, et l’armarius ne le lui aurait pas donné en le lui donnant, si vous voyez ce que dit un vieil homme : il l’aurait porté au prieur, et le prieur au chapitre. Nous avons donc fait un signe pour l’Ovide, deux doigts posés sur les lèvres puis la main qui tourne les feuillets, et pendant des semaines ce signe n’a rien voulu dire d’autre qu’une plaisanterie entre nous.

Il l’a pris une nuit de mars. L’armoire n’était pas fermée à clef, elle n’avait jamais eu besoin de l’être, ce qui vous dira mieux que tout le reste dans quel monde nous vivions. Il s’est installé sous la fenêtre du couloir nord, à l’endroit où la lune donne, et il a lu. Moi, j’étais dans l’ombre de l’arcade, à trente pas, chargé de veiller, et j’ai vu passer la lampe du prieur au bout de la galerie longtemps avant que le prieur lui-même n’apparaisse : j’ai fait notre signe, celui qui voulait dire que quelqu’un venait, deux fois, puis quatre fois, puis à m’en décrocher le poignet, avec cette énergie inutile des enfants qui croient qu’on va les entendre plus fort. Il ne levait pas les yeux. Il lisait. Le prieur nous vit tous les deux, moi faisant le signe et Guibert…

On l’a trouvé assis, le livre ouvert sur les genoux.

Le chapitre eut lieu le lendemain. La faute du livre fut réglée en trois phrases : le volume regagna l’armoire, Guibert eut sa discipline et son jeûne, et l’on n’en parla plus. Ce fut la suite qui dura. Le vieil armarius, celui-là même qui m’avait appris les signes, voulut savoir comment j’avais averti mon camarade, et j’eus l’idiotie de le lui montrer. Alors il nous fit tout montrer. Nous sommes restés debout devant le chapitre, deux novices exécutant l’un après l’autre quarante signes qui n’appartenaient à personne, le reniflement du prieur compris, devant le prieur. Il les nota sur ses tablettes de cire à mesure que nous les faisions, avec le sérieux d’un homme qui dresse un inventaire. Puis il passa le plat du stylet et les effaça.

« Un langage que le chapitre n’a pas donné est un langage qui peut mentir », dit-il. Il ne s’adressait pas à nous. Il regardait le prieur.

Guibert partit à la Pentecôte pour Reichenau. On ne nous dit pas que c’était une punition.

Je l’ai vu s’éloigner depuis la poterne, avec sa besace et son bâton, au milieu de la cour. Arrivé sous le porche, il s’est retourné, il m’a cherché des yeux, et il a fait un signe. Ce n’était pas le signe de l’adieu que la règle permet. Ce n’était aucun des quarante que nous avions inventés, et j’ai cherché depuis dans tous les coutumiers qui me sont passés entre les mains sans jamais rien trouver qui lui ressemble : la main gauche ouverte, paume vers le haut, et deux doigts de la droite posés dessus, comme on pose un objet dans la main de quelqu’un qui s’en va.

J’ai passé ma vie à garder des livres, et c’est le seul signe que je n’aie pas su lire.

GUILDE · AM/LEXIQUE

Document classé : diffusion restreinte.

La lettre du bibliophile

Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.

Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.

À lire ensuite

Chroniques d’Adso de Melk : Le dernier enseignement de Guillaume de Baskerville

Chroniques d’Adso de Melk : Le dernier enseignement de Guillaume de Baskerville

Dans une hôtellerie misérable du nord, Guillaume de Baskerville ouvrit sa besace et en tira des feuillets enveloppés dans un linge. Le parchemin gardait une noirceur légère, comme s’il avait connu la fumée de l’abbaye brûlée. Adso attendait une sentence haute, il reçut un feuillet d’Aristote.

Par Adso de Melk, chroniqueur des ombres monastiques, des marges interdites et des énigmes scripturaires reçues en dépôt par la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il m’a fallu bien des années pour comprendre que les maîtres ne nous laissent presque jamais ce que nous attendions d’eux.

Je crus, dans ma jeunesse, qu’un homme tel que Guillaume de Baskerville devait léguer à ses disciples une doctrine bien ordonnée, quelque édifice d’idées où l’on pût entrer ensuite pour vivre à l’abri des confusions du siècle. Je me trompais. Guillaume ne m’a laissé ni système, ni repos, ni cette certitude seconde que les esprits timides empruntent volontiers aux grands hommes afin d’éviter de penser seuls. Il m’a laissé une méthode plus austère : l’obligation d’examiner, et le scrupule de ne pas adorer trop vite.

Je parle ici d’un jour survenu peu après les calamités que l’on sait. Nous avions quitté l’abbaye détruite, ses morts, ses fumées, ses terreurs, et cette bibliothèque dont le souvenir m’accompagna ensuite comme une architecture intérieure, plus tenace que bien des prières. Nous voyagions vers le nord par des routes détrempées, dans cette fatigue de l’âme où la jeunesse s’imagine avoir tout appris parce qu’elle a vu l’horreur de près, alors qu’elle n’a fait que perdre l’innocence de ceux qui n’ont encore rien vu.

Guillaume parlait peu. Je pris ce silence d’abord pour de l’épuisement, puis pour du chagrin. Enfin, n’y tenant plus, je lui demandai ce qu’il retenait de tout ce que nous venions de traverser.

Il me regarda avec cette expression qui lui était propre, mélange d’ironie envers moi, de sévérité envers lui-même, et d’une fatigue de l’intelligence lorsqu’elle vient de mesurer les limites de son propre pouvoir.

« Je retiens, dit-il, que le feu résout les disputes plus vite que les théologiens, mais beaucoup moins bien. »

J’avoue que cette réponse me déçut. Je voulais une sentence plus haute, plus mémorable, quelque clef générale qui m’eût permis de ranger en ordre tant de morts, de signes, de ruses et de livres. Guillaume, qui connaissait les impatiences de la jeunesse, s’en aperçut aussitôt.

Nous nous trouvions ce soir-là dans une hôtellerie misérable, où une lampe fumeuse faisait à peine reculer l’ombre. L’hôte nous avait laissé une table boiteuse, une soupe médiocre et la paix, ce qui était déjà beaucoup. Guillaume déposa sa besace sur le banc, l’ouvrit, et, après un moment d’hésitation que je ne compris pas d’abord, en tira quelques feuillets enveloppés dans un linge.

Je reconnus aussitôt, non sans trouble, une écriture grecque et latine mêlées, ainsi qu’un parchemin d’une qualité plus fine que celle des textes ordinaires de voyage. Les bords étaient froissés, une marge avait souffert, et l’un des angles portait une noirceur légère, comme si le feuillet avait connu de trop près la fumée sans être touché par la flamme.

Je levai les yeux vers lui.

« Oui, dit-il, je l’ai escamoté. Le mot te déplaira peut-être, mais il est juste. Je ne l’ai ni sauvé noblement, ni reçu par permission. Je l’ai soustrait. »

Il parlait d’un feuillet d’Aristote, ou plutôt d’un fragment attribué au Philosophe, accompagné d’un commentaire ancien. Je ne dirai point avec assurance de quel traité il provenait ; ma mémoire, sur ces détails, a vieilli comme un manuscrit trop consulté. Mais je me souviens de la secousse que j’éprouvai. Au milieu des ruines, des morts, de l’incendie et de la confusion, Guillaume avait trouvé le moyen d’arracher à la destruction un morceau de ce monde de textes que l’abbaye gardait si jalousement.

Je crus d’abord devoir l’admirer sans réserve.

Il lut mon regard, et secoua la tête.

« N’en fais pas un acte héroïque, Adso. Les bibliothèques produisent ce genre de tentation. On s’y figure aisément que dérober un texte au désordre, c’est le sauver. Il faut se méfier de cette idée, car beaucoup de voleurs ont commencé comme des consciences délicates. »

Il posa le feuillet sur la table. Je m’en approchai avec cette dévotion physique que les jeunes clercs ressentent devant la matière même des livres anciens. Le parchemin, malgré ses blessures, conservait une fermeté admirable. L’encre avait pâli par endroits, mais la main demeurait sûre. Une glose marginale, ajoutée plus tard, semblait contester en deux lignes sèches le commentaire principal. Je regardais cela comme on regarde une relique.

Guillaume me laissa faire, puis dit :

« Voilà précisément ce qui m’inquiète chez toi. »

Je crus avoir commis quelque faute.

« Tu regardes ce feuillet comme si sa seule ancienneté lui conférait une innocence et presque une sainteté. Or les vieux livres ne sont pas saints parce qu’ils sont vieux. Ils sont seulement plus exposés que les autres à susciter l’idolâtrie. »

Je demeurai silencieux. Il poursuivit :

« Un texte ancien porte plusieurs séductions à la fois. Il offre l’autorité d’un nom, le prestige de la rareté, la flatterie de la difficulté, et cette volupté particulière qu’éprouvent certains esprits lorsqu’ils ont le sentiment de toucher ce qui manque aux autres. Tout cela obscurcit le jugement. Et plus un livre est rare, plus l’âme est portée à lui céder. »

Il me fit alors signe de regarder non le centre du feuillet, mais ses bords, ses accidents, ses mains successives.

« Lis aussi ce qui n’est pas le texte. Regarde la coupe, la peau, les traces de pliure, l’encre ajoutée, l’hésitation du copiste, la contradiction du glossateur. Les hommes veulent toujours savoir ce qu’un livre dit. Ils s’interrogent moins souvent sur ce qu’il a traversé. Pourtant, bien des erreurs naissent de ce qu’on lit les autorités sans lire leur histoire matérielle. »

Ce fut, je crois, la première fois que je compris avec netteté qu’un livre n’est pas seulement un réceptacle de propositions, mais un objet qui a vécu. Avant même d’être commenté par les docteurs, il est touché, copié, corrigé, déplacé, mutilé, confisqué, restauré, mal lu, bien lu, orné, rogné, déplacé encore. Et cette vie extérieure n’est pas étrangère à sa vérité ; elle en fait partie.

Je demandai à Guillaume pourquoi, s’il parlait ainsi, il avait néanmoins jugé bon d’emporter ce feuillet.

Il sourit tristement.

« Parce que je ne suis pas plus pur que les autres, Adso. J’ai voulu qu’au moins une chose échappât à la destruction. Mais surtout, j’ai voulu t’enseigner ceci : un gardien du savoir peut se tromper autant qu’un persécuteur. Les uns détruisent les livres par haine. Les autres les enferment par amour de la maîtrise. Entre les deux, il faut tenter une troisième voie, qui est de transmettre sans idolâtrer. »

Puis il ajouta, en posant deux doigts sur le parchemin :

« Le vice d’une bibliothèque n’est pas d’être secrète. Il est de vouloir qu’un seul esprit décide à lui seul de ce que les autres peuvent désirer savoir. »

Je lui objectai qu’il fallait pourtant des règles, des classements, des interdits mêmes, faute de quoi tout fonds finirait en chaos.

« Assurément, dit-il. Mais il existe deux manières de garder. On garde un livre pour qu’il passe. Ou on le garde pour qu’il s’arrête. Toute la morale des bibliothèques tient dans cette différence. »

Il me demanda alors de prendre le feuillet. Je le fis avec des mains trop ferventes. Je voulus le soutenir par le milieu ; il me reprit aussitôt.

« Toujours par les bords, et avec moins d’émotion. Le zèle abîme les textes aussi sûrement que la négligence. »

Il y avait dans cette remarque quelque chose de plus qu’un conseil pratique. Il me semblait qu’il parlait tout ensemble des manuscrits, des idées et des hommes.

Je lui demandai ce qu’il fallait aimer, alors, dans un livre : son texte, son autorité, sa rareté, ou sa survie même.

Il répondit :

« Il faut l’aimer assez pour le servir, mais non assez pour lui sacrifier l’examen. Et il faut l’examiner assez pour ne pas devenir son esclave, mais non assez pour perdre le sens de son miracle. »

Cette phrase demeura en moi plus longtemps que bien des raisonnements plus éclatants. Car Guillaume ne méprisait pas la matière du livre ; il redoutait seulement l’adoration confuse qu’elle suscite. Il savait qu’un manuscrit ancien peut rendre modestes les âmes bien faites, et orgueilleuses les autres. Il savait aussi qu’un feuillet d’Aristote, vrai ou supposé tel, suffit parfois à faire oublier la question essentielle : non pas seulement « est-il rare ? », mais « à quoi sert-il d’être sauvé, si nul ne l’examine honnêtement ? »

Je pris alors la hardiesse de lui demander si ce feuillet devait être rendu à quelque maison religieuse, ou conservé par lui.

« Ni l’un ni l’autre, répondit-il d’abord. Il devra d’abord être compris. Les hommes veulent toujours placer les objets avant de les lire. Ils se demandent à qui appartient un texte avant de se demander ce qu’ils en voient réellement. C’est une maladie très répandue chez les autorités et chez les amateurs de livres. »

Le mot me surprit.

« Les amateurs de livres ? »

« Oui, Adso. Il existe, même parmi les clercs, des hommes qui aiment moins les livres pour leur lumière que pour la volupté de les posséder. Ils ne lisent plus des textes ; ils comptent des raretés. Ils confondent la garde avec la domination, la conservation avec l’appropriation. Ils sont aux bibliothèques ce que les avares sont à l’argent : des dévots qui ont perdu le sens de l’usage. »

Je compris alors que Guillaume me parlait d’un péril plus subtil que l’ignorance. Détruire un livre est une brutalité visible. Le posséder sans le faire servir à autre chose qu’à la vanité est une destruction plus lente, plus respectable en apparence, et peut-être plus commune.

La nuit avançait. L’hôte bâillait au fond de la salle avec la discrétion lasse des hommes qui ne voient dans les manuscrits qu’une occasion de retarder le coucher. Guillaume replia soigneusement le feuillet dans son linge et me demanda de le ranger moi-même dans la besace. Cette fois, je le fis sans trembler, ou du moins avec un tremblement plus discipliné.

Alors il me dit, d’une voix plus grave :

« Je ne te demande pas de devenir mon imitateur. Ce serait un résultat médiocre pour nous deux. Je te demande seulement de ne jamais te prosterner trop vite devant un nom, une reliure, une difficulté, une réputation d’interdit, ou même une belle antiquité. Que ton respect passe toujours par l’examen. Et que ton examen n’aille jamais jusqu’à dessécher ton respect. »

Je sus, sans qu’il fût besoin d’autres paroles, qu’il s’agissait là du véritable héritage. Non une doctrine, encore moins un secret, mais une discipline. Je n’étais pas chargé de répéter Guillaume, ni de défendre ses conclusions comme un factionnaire défend une porte. J’étais chargé de poursuivre honnêtement l’examen, même là où il m’éloignerait de lui.

Bien des années ont passé depuis. J’ai vu d’autres manuscrits, d’autres gardiens, d’autres hommes ivres d’autorité, d’autres lecteurs fascinés moins par la vérité d’un texte que par le prestige de son obscurité. Souvent j’ai été moins sagace qu’il ne l’eût fallu. Plus souvent encore, j’ai été plus timide que sage. Mais chaque fois qu’un livre ancien me parut exiger l’agenouillement plutôt que la lecture, chaque fois qu’une rareté sembla vouloir se faire adorer avant d’être comprise, j’entendis de nouveau la voix de Guillaume.

Je sais à présent ce qu’il m’a laissé.

Non point la certitude, qui appartient aux prédicateurs et aux sots. Non point la victoire, qui appartient aux chroniqueurs officiels. Non point même le repos, qui est le privilège des âmes plus simples ou mieux protégées que la mienne.

Il m’a laissé un feuillet escamoté, une leçon de modestie devant la matière des livres, et cette vérité sévère que tout amoureux des textes devrait apprendre tôt : un manuscrit n’est pas un dieu de parchemin, mais une responsabilité.

Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · ADSO · GUILLELMUS · FOLIUM ARISTOTELIS · DISCIPLINA EXAMINIS · I

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.