Amis Bibliophiles, Bonsoir,
Quelques notions essentielles sur la pagination et la foliotation qui vous permettront de décrire correctement la plupart des ouvrages d’Ancien Régime. Ces principes valent pour les manuscrits comme pour les imprimés du XVe au XVIIIe siècle, et sont la base d’une fiche descriptive de livre ancien réussie.
Les formats des livres anciens
Avant de commencer, un simple rappel de ce que sont les formats des livres anciens.
In-plano : la feuille imprimée n’est pas pliée, mais reliée à « plat », parfois sur onglet.
In-folio (2o) : la feuille imprimée est pliée une fois, dans le sens de la largeur. Cette pliure divise la feuille en deux parties égales.
In-quarto (4o) : la feuille imprimée est pliée deux fois. Cette pliure divise la feuille en quatre parties égales.
In-octavo (8o) : la feuille est pliée trois fois. Cette pliure divise la feuille en huit parties égales.
In-seize : la feuille est pliée quatre fois, et divisée en seize parties égales.
Et ainsi de suite…
Les unités bibliographiques
Un livre se divise en « unités bibliographiques ». Ces unités sont des éléments choisis arbitrairement par le catalogueur pour exprimer les caractéristiques matérielles du livre imprimé. Quatre unités bibliographiques sont donc utilisées généralement : la feuille, le feuillet, la page, le cahier.
La feuille : la feuille est à l’origine du livre. C’est le matériel brut, sorti des « formes » du moulin à papier. Elle présente un recto et un verso, et n’est pas encore pliée.
Le feuillet : c’est l’unité de base du volume. Un feuillet correspond au rectangle de papier que la main du lecteur tourne au fil de sa lecture. Le feuillet est constitué d’un recto et d’un verso (soit deux pages).
La page : la page correspond à l’une des deux faces du feuillet. Un livre ouvert présente deux pages en vis-à-vis (sur deux feuillets différents). Un feuillet présente deux pages « dos à dos » (recto et verso).
Le cahier : c’est l’élément clé du livre. Le cahier est un groupe de feuillets. Le plus souvent, il correspond à une feuille imprimée et pliée (en quatre, huit, seize, etc.). Un livre au format in-8o est généralement constitué de cahiers de huit feuillets (16 pages). Un in-4° est constitué de cahiers de 4 feuillets (8 pages). Il arrive cependant que plusieurs feuilles soient « encartées » (= regroupées l’une sur l’autre et pliées ensembles), notamment pour les livres au format in-folio : regrouper les feuilles par trois ou quatre (soit des cahiers de six ou huit feuillets, au lieu des deux feuillets de la feuille seule pliée) permet au relieur de travailler beaucoup plus vite (une seule couture au lieu de trois ou quatre). À de très rares exceptions (lorsqu’un feuillet seul est encarté), un cahier a toujours un nombre pair de feuillets.
Les notations bibliographiques
L’imprimeur qui compose son livre doit veiller à ce que les différentes pages imprimées se trouvent dans le bon ordre une fois la feuille pliée. Il doit donc les disposer sur la presse de manière à ce que le verso des feuillets corresponde à leur recto, et à ce que les feuillets se succèdent dans le bon ordre. Cette opération s’appelle l’imposition. Pour s’y retrouver, le typographe s’aide d’un certain nombre de mentions imprimées en haut ou en bas des pages, qui lui servent à identifier d’un coup d’œil la place de la page à l’intérieur du livre.
Foliotation : la foliotation est l’une des premières mention à avoir été utilisées par les typographes. J’écrivais plus haut que le feuillet était l’unité matérielle de base, et pour nous, qui sommes habitués à lire des livres « paginés », il est dur d’admettre que l’usage aux XVe et XVIe siècles pouvait être différents. Les livres de la première moitié du XVIe siècle sont pourtant généralement numérotés par feuillets (= foliotation), et non par pages. La foliotation prend généralement place en haut à droite sur le recto du feuillet concerné. Le verso ne comporte aucune numérotation. Cette foliotation peut être en chiffres arabes ou romains.
Pagination : La pagination apparaît un peu plus tard. En France, c’est à partir des années 1530 que l’on commence à croiser régulièrement des ouvrages « paginés », cest-à-dire des livres dont les feuillets sont numérotés sur leur recto et leur verso. Cet usage, plus commode pour le lecteur qui dispose d’un nombre plus grand de points de repères, s’est peu à peu imposé et reste notre référence aujourd’hui.
Réclame : On voit souvent, en bas des pages composées, les premiers mots ou les premières lettres de la page suivante. C’est ce que l’on appelle la réclame. La réclame a deux utilités : d’une part, elle sert de point de repère pour le typographe, qui sait immédiatement quelle page va venir à la suite de celle qu’il est en train de disposer sur le marbre de la presse ; d’autre part, le lecteur a ainsi sous les yeux le début de la page suivante, qu’il lit à l’avance : il peut anticiper la lecture, tourner la page et reprendre le fil du texte sans perdre la dynamique qui était la sienne.
Signature : Mais pour le typographe, la plus importante de ces mentions, c’est la signature. À elle seule, la signature permet de connaître la place d’un cahier dans l’ouvrage et la place d’un feuillet à l’intérieur d’un cahier. La signature se compose généralement d’une lettre, suivie d’un chiffre (arabe ou romain). La lettre indique la place du cahier à l’intérieur du volume : en effet, les différents cahiers d’un livre sont généralement « signés » dans leur ordre de succession par des lettres, de a à z. Le relieur, auquel on présente les feuilles pliées, n’a plus qu’à remettre les cahiers dans l’ordre avant de procéder aux opérations de reliure. À l’intérieur d’un même cahier, les premiers feuillets (généralement la première moitié du cahier) sont signés par la lettre identifiant le cahier auquel ils appartiennent, mais aussi par un chiffre indiquant leur place à l’intérieur du cahier. Le feuillet signé « b5 » est donc le cinquième feuillet du cahier « b ».
Une petite méthode pratique à connaître : Face à un livre sans foliotation ni pagination, grâce aux signatures, on peut, sans avoir à compter les pages unes à unes, connaître le nombre de feuillets : il suffit de regarder la lettre signant le dernier cahier, de voir quel est le rang de cette lettre dans l’alphabet (attention : jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, l’alphabet latin n’a que 23 signes : pas de J, ni de V ni de W !) et de multiplier le chiffre obtenu par le nombre de feuillets des cahiers. Par exemple, un livre du XVIe siècle de format in-8o, dont le dernier cahier est signé X (21ème lettre de l’alphabet de l’époque), comprend (21 x 8 =) 168 feuillets (soit 336 pages). Cette méthode n’est pas fiable à 100% et ne remplace pas une véritable collation page à page (les cahiers n’ont pas nécessairement le même nombre de feuillets), mais elle peut tout de même aider lorsque l’on est pressé.
Les formules de foliotation
Une fois défini tout ce jargon, on a sans doute mieux compris comment le livre est fabriqué. Mais le bibliographe/catalogueur ne doit pas se contenter de comprendre comment est fait l’ouvrage, il doit décrire cette matérialité, et exprimer avec des formules claires la collation d’un livre. Quelques usages sont donc à respecter pour que les formules utilisées soient compréhensibles par tous.
Pour exprimer la foliotation ou la pagination d’un livre, les usages sont assez bien définis.
– La numérotation s’exprime selon une formule simple : [premier chiffre mentionné] + [tiret] + [dernier chiffre mentionné] : un livre dont la foliotation est formulée « 1-244 » sera donc composé de 244 feuillets chiffrés de 1 à 244.
– Très souvent, les feuillets liminaires (titres, dédicaces, etc.) ne sont pas chiffrés. Dans ce cas là, en règle générale, on fait figurer entre crochets le nombre de feuillets (ou de pages) non chiffrés : un livre dont la foliotation est formulée « [2] 3-244 » sera donc composé de deux feuillets non chiffrés et de 242 feuillets chiffrés de 3 à 244.
– On respecte le format de la numérotation du livre : chiffres romains en chiffres romains, chiffres arabes en chiffres arabes.
Il est important de toujours indiquer l’unité matérielle utilisée comme référence. Pour cela, on dispose de quelques abréviations :
f. (ou ff.) pour feuillets,
p. (ou pp.) pour pages,
col. pour colonnes (il arrive en effet que les colonnes soient numérotées, et non les pages ou les feuillets)
ch. pour chiffré(s).
n. ch. pour « non chiffrés »
La formule changera selon que l’on réfléchira en feuillets ou en pages. On suit généralement l’usage du livre lui-même, selon qu’il soit paginé ou folioté. Ainsi, si l’ouvrage est composé de 244 feuillets foliotés, on formulera « 244 ff. ch. » (ff. ch. pour « feuillets chiffrés »). Si l’ouvrage est composé de 244 feuillets paginés, on formulera : « 488 pp. (ou pp. ch.) ».
Pour des ouvrages en plusieurs parties, il arrive que la numérotation reprenne au début à chaque partie de l’ouvrage. On fait alors se succéder les différentes séries de foliotation/pagination. Ainsi, la formule « [2] III-XXVI, 1-344, 1-648 » décrit un livre composé de trois parties : la première (sans doute les pièces liminaires) comprend deux feuillets non chiffrés et 24 feuillets numérotés en chiffres romains de III à XXVI ; la deuxième partie comprend 344 feuillets chiffrés, et la deuxième partie comprend 648 feuillets chiffrés.
Les formules de signature
Le catalogueur doit aussi souvent indiquer la manière dont sont signés les différents cahiers et feuillets d’un livre. Cela est finalement assez simple.
En règle général, on l’a dit, une lettre de l’alphabet (ou un symbole quelconque) correspond à un cahier. Lorsque les lettres se suivent dans l’ordre alphabétique, on n’indique que la première et la dernière de la série, séparées par un tiret : la mention « a-m » indique ainsi une succession de 12 cahiers (l’alphabet complet n’a que 23 lettres, ne l’oublions pas !) signés de « a » à « m ».
On précise, en exposant, le nombre de feuillets composant chaque cahier. La formule « a-m8 » indique donc une succession de 12 cahiers de 8 feuillets (soit un total de 96 feuillets).
Mais il arrive souvent que certains cahiers n’aient pas le même nombre de feuillets que les autres. Il faut alors parfois interrompre la série des signatures. La formule « a-g8 h4 i-m8 » indique ainsi une série de 12 cahiers de 8 feuillets, à l’exception du cahier signé « h » qui n’en comprend que quatre.
Parfois, le bibliographe se trouve face à un feuillet, seul, encarté entre deux cahiers (cela m’est arrivé récemment). La formule la plus simple et la plus compréhensible consiste alors à mentionner la présence de ce feuillet par un symbole, suivi en exposant du chiffre « 1 ». On obtient alors une formule du genre « a-g8 [*]1 h-m8 ».
Il arrive qu’un ouvrage comporte plus de 23 cahiers (c’est même le cas pour la majorité des éditions). La série des lettres de l’alphabet ne suffit alors plus. Généralement, l’imprimeur reprend la signature des cahiers à la lettre « a », mais passe des minuscules aux majuscules, puis il multiplie les lettres. Il n’est ainsi pas rare de croiser des formules de signatures ressemblant à cela : « a-z8 A-Z8 Aa-Zz8 Aaa-Mmm8 ». Dans le cas présent, on est face à un ouvrage de 648 feuillets (3 x [23 x 8] + [12 x 8]), signés de « a » à « z », puis de « A » à « Z », puis de « Aa » à « Zz », puis de « Aaa » à « Mmm ».
Nous avons désormais toutes les clés pour lire et comprendre une mention de signature. Passons désormais aux travaux pratiques : combien de feuillets compte la célèbre Cosmographie de Sébastien Münster publiée chez Heinrich Petri (Bâle, 1550, in-2o), dont la formule de signature est la suivante :
[-]6 *6 [14 cartes sur bifeuillets hors-texte] a-e8 f2 g4 h-k6 l8 m2 n2 o6 p8 q4 r4 s-z8 A-B8 C6 D2 E8 F6 G4 H2 I4 K2 L4 M2 N-O8 P6 Q-R2 S4 T-V2 X4 Y4 [1 planche dépliante hors-texte entre les feuillets Y2 et Y3] Z6 Aa-Bb2 Cc8 Dd2 Ee-Gg8 Hh4 Ii8 Kk6 Ll2 Mm2 [1 pl. dépliante h.-t. entre Mm1 et Mm2] Nn-Oo8 Pp4 Qq2 Rr4 Ss2 Tt4 [1 pl. dépliante h.-t. entre Tt2 et Tt3] Vu6 Xx4 Yy2 Zz8 AA-BB2 CC8 DD4 EE-FF8 GG4 HH-KK8 LL4 MM-QQ8 RR4 SS-ZZ8 Aaa-Fff8 Ggg6 Hhh8.
Bon courage à ceux qui se lanceront !
Foire aux questions
Quelle différence entre pagination et foliotation ?
La pagination numérote chaque page (recto et verso ont des numéros distincts). La foliotation numérote chaque feuillet, donc chaque numéro correspond à deux pages (recto et verso, notées r° et v°). La foliotation est typique des incunables et du XVIe siècle, la pagination s’impose progressivement à partir du XVIIe siècle.
Comment lit-on une formule de collation ?
Une collation décrit les cahiers d’un livre : par exemple A-Z⁸, Aa-Mm⁸ indique des cahiers de 8 feuillets, signés A à Z puis Aa à Mm. Le chiffre en exposant est le nombre de feuillets par cahier. Cette formule permet de vérifier qu’un exemplaire est complet.
Pourquoi certains livres anciens commencent-ils à la page 1 alors qu’il y a des feuillets non chiffrés avant ?
Parce que les feuillets liminaires (page de titre, dédicace, préface, table) ne sont historiquement pas comptés. La pagination commence avec le texte principal, ce qui peut surprendre le lecteur moderne.
Que veut dire « in-folio » ou « in-octavo » ?
Ce sont des indications de format, basées sur le nombre de fois où la feuille d’imprimerie a été pliée. Un in-folio = 1 pliure (2 feuillets, 4 pages) ; un in-quarto = 2 pliures ; un in-octavo = 3 pliures (8 feuillets, 16 pages).
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Posséder oui mais cela ne suffit pas : il faut s'intéresser à l'histoire du livre, aux procédés de fabrication…
On passe ainsi de collectionneur à bibliophile… ! C'est mon avis…
Léo
Je rebondis sur l'intervention de antiquariat.sartorius. Un bibliophile est quelqu'un qui aime les livres. Je trouve cette définition très saine. Elle permet justement d'éviter ces débats "intranchables" (mais passionnants à suivre) sur ce qu'est la vraie bibliophilie. Débats, qui bien que la plupart s'en défendent, mettent en jeu un désir de distinction.
Je rajouterais cependant, en ce qui me concerne, la dimension fétichiste du bibliophile. C'est du moins ainsi que je vis mon amour des livres. Comme une sorte de fétichisme, qui comme toute perversion, n'est jamais totalement assouvie.
Guillaume
bibliophile = collectionneur de livres?
collectionneur de livres = bibliophile?
Hmh…
Je suis bibliophile, du moins j'espère pouvoir revendiquer cet état, et, bien sûr, en tant que tel, je suis collectionneur de livres. MES livres, je les débusque, je les achète avec arbitrage, je les chérie, je les protège, je les entretiens, les fait restaurer ou relier à l'occasion, je les classe, les range, les liste, les collationne, les compare et commets de petites notices sur eux. Je me livre sur eux à des recherches qui me conduisent parfois fort loin dans des bibliothèques publiques. Quelques unes de mes recherches ont été publiées mais toujours elles avaient pour point de départ un de MES livres. Enfin j'ai le projet de les doter d'un ex-libris.
Il y a d'évidence des bibliothécaires qui ont pour leurs fonds, qui ne leur appartiennent pas, les mêmes comportement que moi,… ou si c'était l'inverse? Un comportement de bibliophiles donc qui n'auraient pas de livres en propre. Je pense néanmoins que comme dépositaires ils se sentent un peu possesseurs de leur fonds même s'ils ont conscience d'un usufruit consenti par la collectivité.
Je ne comprends pas bien les scrupules "politiquement corrects" de la possession. Sur le sujet de posséder mes livres je n'ai aucun état d'âme. Je n'en ai pas volé un seul, et aucun ne vient d'un fond publique. Si je les ai acheté quand d'autres auraient préféré des vacances à Marrakech, une voiture neuve ou des "Jeans" de marque, c'est leur droit et c'est mon affaire. Ces livres ont été faits par des gens qui ont ainsi gagné leur vie et revendus par d'autres pour le même motif. Posséder un livre ne spolie personne, n'exproprie personne; je ne conquiers pas le pays du voisin, je ne convoite pas sa femme…
Je n'ai dérobé à l'humanité aucun texte majeur dont elle ait perdu l'accès, (ce que certains services d'archives font parfois en classant une liasse incommunicable, sans la numériser ni la microfilmer, la confinant au fond d'une boîte ignifugée en attendant que les moisissures finissent de la détruire). Je soutiens au contraire que sans les bibliophiles et les collections privées de tous les temps, les bibliothèques publiques seraient autrement plus pauvres aujourd'hui, même si la bibliothèque Lauverjat ne prétend pas avoir les qualités requises pour en enrichir jamais aucune.
Cordialement
Lauverjat
Un bibliothécaire bibliophile?
Ce serait comme de ramener du travail à la maison… Pouah.
A contrario ne point en avoir en ferait l'eunuque du Harem.
Trêve de plaisanterie, j'aimerais avoir plus de réactions de bibliothécaires (à moins qu'ils ne soient massivement pas bibliophiles et ne suivent pas ce blog…).
Quand je vois mes amis historiens se plaindre des généalogistes qui encombrent les archives je me demande ce que pensent les bibliothécaires des bibliophiles…
Cordialement,
Olivier
Eric, je vous dresse une statue dans mon jardin. Ca ne fait pas avancer le débat mais ça me fait plaisir.
Compère Donatien, vous nous tarabustez, qu'avez vous donc sur vos tablettes, que du bon ?
Montag
En passant: je connais le conservateur de l'un des principaux fonds d'ancien en France, il aime les livres, les connaît, mais n'est pas bibliophile (c'est lui qui le dit).
Au contraire. La connaissance du livre ne fait pas le bibliophile. Eric, j'aime bien l'idée de gallicaphile… mais il m'a fallu 3 minutes pour comprendre.
Sourire
André
Je ne faisais pourtant que reprendre l'opposition qu'avait émise André : "Soyons vigilants: ce n'est pas parce qu'on possède mille incunables qu'on est bibliophile, mais ce n'est pas non plus parce qu'on gère une bibliothèque de mille incunables et qu'on les connaît tous sur le bout des doigts, ainsi que toutes leurs éditions postérieures qu'on est bibliophile." Or à cela je répondais sans déclamer que le second, du moins, aime nécessairement – ou autant vaut – les livres.
Du reste je n'ai jamais affirmé ni même suggéré qu'un riche ou un Grand ne pouvait pas être souverainement passionné autant comme cultivé : si vous avez vu cela en mes lignes c'est que vous ne m'avez point entendu. Robert Lenkiewicz fut fort riche ; or il serait malaisé, à mon sens, de trouver bibliophile plus cultivé ; Don Vincente eut, de même, des myriades d'ouvrages fort précieux : toujours à mon sens il serait malaisé de trouver bibliophile plus passionné. Ainsi dois-je répondre de votre bonne volonté ?
Enfin, si vous m’outragez, ce n’est pas en supposant que je n’ai pas un sou vaillant, mais en supposant que je pourrais en ressentir une frustration, et qui pis est m’en ressentir ; mais cet outrage se trouve trop atténué dès qu'il vient d'un bibliophile ; hélas.
Ci gît ce petit nota bene.
1000% d'accord avec Eric, et je pense que la notion de choix liée à l'achat (et donc de renoncement) est cruciale.
Hugues
Le fait d'acheter des livres amène à faire des choix. Des choix de vie : je ne pense pas qu'un homme ou une femme n'ayant acheté de sa vie aucun livre, puisse être un bibliophile.
En effet, ce dernier aura, toute sa vie, privilégié ses vacances, son téléphone portable, son ordinateur, le cinéma, ses cigarettes,… aux livres.
Le fait d'acheter ses livres amène aussi à faire des choix dans ses achats. Nul n'a des moyens illimités. A chacun de ces achats, donc, le bibliophile choisit, tisse une relation personnelle mais aussi sélectionne et acquiert ainsi savoir et connaissance sur un nombre croissant de livres.
Il n'est certes pas nécessaire de posséder pour connaître, mais n'oublions pas qu'un livre est un objet bien concret.
Le fait de tout connaître sur les livres ne suffit pas pour être bibliophile et, pour dire le fond de ma pensée, n'autorise pas à parler de bibliophilie. Tout au plus à parler d'histoire du livre et être "gallicaphile".
Par exemple, — pour rebondir sur le dernier débat — penser, sans en posséder aucun, qu'il faut absolument qu'un livre soit dans un état parfait et complet pour être digne d'être un exemplaire de bibliophilie me semble facile et très abstrait (l'exemple du bibliothécaire dans ce débat, même si tous les bibliothécaires que je connais possèdent tous, à titre privé une bibliothèque intéressante).
Un tel jugement serait pour moi sans valeur.
Par contre, la même opinion,
énoncée par un "acheteur de livres", qui après une dizaine d'années de recherche trouve enfin son merle blanc et qui ne l'achète pas car il lui manque le dernier feuillet blanc, devient celle d'un bibliophile plus avisé (fou?) que moi, qui trace la route, avec ses prédécesseurs, de LA bibliophilie.
Eric
Sans les fautes:
Donatien: pourquoi (encore) opposer des collectionneurs aisés (donc forcément un peu "stupides" à vous en croire) et des intellectuels forcément désargentés, mais ayant forcément meilleur goût? Cet argument ressassé à l'envi n'est pas digne de ce blog.
Comme si on ne pouvait être aisé, avoir mille incunables et dans le même temps être cultivé et passionné.
Est-ce une tare française que de ne pouvoir accepter "qu'argent" vive bien avec culture et que propriété ne puisse rimer avec bon goût, intelligence?
Quand on vous lit, vos oppositions un peu basiques, trop souvent des clichés que vous habillez d'un style (trop?) élégant, construisent une sorte de mur de Berlin entre de sympathiques bibliophiles aux moyens limités, érudits et passionnés d'une part, et des Monsieur Homais d'autre part.
Le goût n'a jamais été une affaire d'argent et je crois souvent discerner dans ces arguments une frustration très personnelle. Ce n'est pas parce que vous ne possédez pas de livres que vous n'êtes pas bibliophile (mais dans ce cas, pourquoi ne pas passer à l'action?), et ce n'est pas parce que votre voisin en a mille mais qu'il ne les connaît pas tous aussi bien que vous qu'il n'est pas bibliophile, ou moins que vous.
Il est à mon sens peu réaliste de
résumer la bibliophilie à un plaisir intellectuel: même, pour faire écho à artciboldo, le fait de posséder un grand texte, même dans une version délabrée est déjà un plaisir charnel.
Tristan.
Quand aux bibliophiles enfermés dans des hautes tours qui pourraient servir de preuve, écartons ces arguments captieux.
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
La bibliographie, cette science de la connaissance des livres, a ouvert à la librairie une branche de ressources inépuisables : la librairie s’est emparée du livre rare, de l’édition précieuse, et a jeté l’un et l’autre en appât à la gloriole et à l’amour propre humains. Le livre rare est aujourd’hui devenu un bibelot, une curiosité qu’on montre par ostentation, qu’on possède bien plus pour la forme que pour le fond ; la bibliothèque est devenue un meuble courant, comme l’armoire à glace ou le piano : tout individu quelque peu aisé doit avoir à offrir, aux yeux ébahis de ceux qu’il reçoit, quelques livres rares, plus ou moins richement reliés, dont il ne manquera pas de faire ressortir toutes les qualités extrinsèques, laissant de côté, bien entendu, la valeur intrinsèque et pour cause !
…….
Je sais discerner un ouvrage, non pas tant par son décorum extérieur, mais par l’œuvre qui y est contenu, qui est l’âme même de l’ouvrage : je me ficherai pas mal d’un Botin relié aux armes de la marquise de Pompadour ou de Marie Antoinette, je lui préfèrerais mes vieilles traduction d’Amyot avec leurs reliures défraîchies et usées ! Je ne fais pas fi, loin de là de ces superbes exemplaires qui font la joie et l’orgueil de leur possesseur, mais je ne dédaigne pas non plus de m’arrêter à la boite à deux sous sur les quais de la Seine : sur un terrain déjà moissonné, il est toujours possible de recueillir quelques épis !
Etienne Deville
28 Septembre 1904.
Il est une différence essentielle entre un être possédant mille incunables et un être gérant une bibliothèque et la connaissant de fond en comble : c'est que le second, sauf singulière exception, aime nécessairement les livres ; l'on ne saurait en dire autant du premier. La connaissance n'est certes pas tout ; l'amour est tout. Et, à moins d'être absolument dépourvu d'imagination, il n'est pas nécessaire, pour avoir une relation personnelle au livre, de le posséder ; vous semblez, cher André, considérer la bibliophilie comme incompatible avec la sagesse.
S'il y avait eu des livres répandus au temps de Platon, il aurait eu une raison de plus pour ne pas exalter la communauté des biens : il aurait songé aux Bibliophiles.
En conscience je m’adresse à eux :
Guettez les premiers symptômes de bibliophilie chez un jeune esprit (lesquels, selon moi, ne consistent pas ou du moins ne devraient pas consister en un fougueux désir de posséder tel ou tel ouvrage), puis saisissez-le et enfermez-le dans une haute tour, avec l'accès à toutes les connaissances possibles et imaginables sur les livres, avec des photographies (toujours éphémères afin qu'il n'opère pas de "substitutions") d'une infinité de livres, avec des visites régulières d'érudits ainsi que de bibliophiles quis des quatre coins du globe ; avec, qui pis est, l'accès à ce blog ; mais sans aucun espoir de pouvoir jamais toucher ni à plus forte raison posséder le moindre livre : selon vous, ce jeune esprit ne pourra jamais être bibliophile? Grand dieu !…
Mais vous me répondrez peut-être qu'alors, quoique la possibilité d'effleurer des livres fût à cent lieues de lui, il n'en couverait pas moins l'ardent désir d'en posséder, et qu'en précisant un peu plus il apparaît que la bibliophilie ne doit pas passer nécessairement par la possession, mais par le désir de possession ; en d'autres mots vous faites un crime aux autres de n'être pas aussi dénués de sagesse que vous, et les destituez d'une épithète dont vous raffinez et dénaturez le sens à votre aise, en y faisant entrer divers éléments que vous tirez vraisemblablement de vos introspections, mais qui s'avèrent si peu caractéristiques que vous en arrivez à déclarer hautement qu'il est des êtres incessamment environnés de livres, s'en grisant, les aimant, mais indignes du titre de bibliophile… mot qui, étymologiquement, n'a pas d'autre signification que "ami des livres" ! Je vous avoue que je m'inquiète pour vous ; je ne peux que conseiller à l'être qui a franchi le seuil de Pierre de rechercher l'édition originale d'Épictète : ne parvenant point à la trouver, peut-être essaiera-t-il de donner le change à sa convoitise en en dévorant le contenu, et, cela advenant, sûrement aura-t-il fait plus que de lui donner le change.
En bref, ô chers Bibliophiles, vous paraissez exalter l'amour charnel et le désir de possession ; moi je prône l'amour platonique et le désintéressement ; votre bibliothèque ressemble étrangement à un grand tableau de chasse, et moi je suis à l'égard d'un ouvrage comme Baudelaire à l'égard de Madame Sabatier.
Je refuse le titre de bibliophile qu'à ceux qui n'aiment point les livres, mais ce qu'ils procurent socialement ; vous, ô sacrilèges, vous l'enlevez à ceux qui les aiment de tout leur coeur.
Vu tous les instincts humains que vous y faites entrer, il s'en faut de peu que vous n'honoriez ceux que vous destituez de cette épithète.
Donatien.
"celui qui aime les livres"… Je connais des dizaines de gens qui aiment livres mais qui ne sont point bibliophiles…
Antoine
Pour ma part, je préfère la définition "Celui qui aime les livres".
Votre analyse, Hugues, me semble très complète et posséder un livre semble être, en effet, le but principal du bibliophile.
J'ai de la compassion pour une espèce qui a franchi, hier, le seuil de ma boutique – Le bibliophile qui a déjà tout sur le sujet qu'il convoite. Vieille famille "d'amateur", cela va faire 40 ans qu'il sonde les rayonnages des libraires et qu'il ne trouve plus rien qui l'émerveille… Ça ? Il l'a déjà et ça aussi mais dans une plus belle livrée et puis il a aussi ça que vous n'avez pas. Il repart avec un fascicule sans intérêt mais qui manque à sa collection… La bibliophilie s'efface t-elle avec la possession alors que la possession a été son but ?
Le bibliothécaire, l'universitaire qui ne possèdent pas de livre ne craindraient pas ceci ? J'ai bien peur qu'une impression de propriété ne s'installe aussi chez ces commis de l'état qui font des grandes bibliothèques leur sanctuaire et leur pré carré. Mais j'ai peut-être tort.
Pierre B de T
Je me trompe peut-être, mais je crois qu'un bibliothécaire ou un universitaire doit avoir les moyens d'acheter quelques livres s'il est bibliophile… puisque des étudiants, et j'en étais, et sans le sou, y parviennent.
S'il n'en ont pas, c'est donc qu'ils le choisissent, et s'ils font ce choix, peut-on imaginer qu'ils sont pris par cette fièvres qu'est la bibliophilie; cette faim de livres?
Je pense que non. Je crois vraiment que tout bibliophile ne peut vivre sans posséder des livres.
Les autres, bibliothécaires, universitaires, etc, ne sont que des amoureux des livres, ce qui est déjà énorme et très intéressant, mais pas plus.
Antoine
Le suffixe « phile » est le suffixe qui accolé au nom d’un objet identifie celui qui le collectionne parce qu’il en est amateur, l’ami (du grec « philos »). L’amateur, l’ami, l’amoureux, l’amant… ont tous en commun, hormis leur racine latine commune, de ne pouvoir vivre qu’en s’entourant de ceux (ce) qu’ils aiment. Le bibliophile n’échappe pas à l’analyse : il est l’amateur, l’ami, l’amoureux, l’amant des livres sans le contact desquels il ne peut vivre. Oui, le bibliophile est un collectionneur de livres, c’est-à-dire un amoureux qui doit posséder ses livres. Amitiés bibliophiliques. Pierre R.
Aller au restaurant uniquement pour lire la carte… Dur… Pas pour moi. Si je ne pouvais pas m'offrir les quelques livres que je convoite, je ne pourrais être bibliophile, tout simplement parce que la possession nourrit et alimente mon état de bibliophile.
S
Aimer sans posséder, c'est de l'amour.
Mais posséder quand on aime c'est le bonheur.
Gonzalo,
Il me semble que vous parlez là d'amoureux du livre, pas forcément de bibliophiles. Soyons vigilants: ce n'est pas parce qu'on possède 1000 incunables qu'on est bibliophile, mais ce n'est pas non plus parce qu'on gère une bibliothèque de 1000 incunables et qu'on les connaît tous sur le bout des doigts, ainsi que toutes leurs éditions postérieures qu'on est bibliophile. La connaissance n'est pas tout.
Les historiens du livre, les bibliographes, les universitaires, les professionnels du livre, même si leur apport "à la bibliophilie" est immense ne sont pas toujours pour autant des bibliophiles. D'ailleurs votre démonstration est biaisée car ceux-ci malgré tout, possèdent le plus souvent des livres, même peu.
Je ne crois pas que Hugues voulait créer des cases aussi nettes que vous, mais je penche plutôt de son côté. Etre bibliophile pour moi c'est avoir un rapport particulier au livre, ce rapport se magnifie quand la relation est personnelle, et cela passe (hélas, mais nous vivons dans ce monde), par la propriété. Mais posséder mille incunables, encore une fois, ne fait pas de vous un bibliophile, et encore moins un amateur. Ceci dit, la relation au livre peut passer par l'émotion brute, et votre incunablomane peut avoir développé une relation très forte avec ses ouvrages, elle ne convient pas forcément à l'intellectuel (aucun sens péjoratif) que vous êtes, mais pourquoi lui nier ce droit pour autant.
Je ne sais pas si je suis clair… mais ce n'est pas parce que A implique B, que "non A" implique "non B".
Avouons, tous, que être bibliophile, et honnêtement, ça tombe sous le sens… mieux vaut posséder des livres. A moins qu'il ne faille inventer une nouvelle catégorie, celle de bibliophile frustré? Bon sens.
Je suis souscripteur de la NRLA, et j'ai relu l'article de Jean-Paul. Il me semble qu'il parle de personnes respectables ayant tous apporté quelque chose à l'histoire du livre, à la "bibliologie", à la bibliographie… mais cela ne signifie pas qu'ils soient bibliophiles.
André
Effectivement, le terme de "bibliophile" est compris comme un "collectionneur" ; c'est pourquoi je préfére le terme (très XIXe siècle) d' "amateur"…
Dans mes recherches en bibliothèques publiques, je rencontre quantité de gens passionnés par le livre, qui connaissent l'histoire du livre, de l'art et de la littérature sur le bout des doigts, mais qui ne possède pas de livres anciens, pour des raisons de moyens financiers, ou de choix personnels. Faut-il leur interdire l'usage de l'épithète?
Je croise en salle des ventes, sur des salons, chez des libraires, des "bibliophiles", propriétaires de centaines de volumes rares, qui ne connaissent rien à l'histoire des livres (la description des libraires leur suffit pour avoir l'impression de connaître un livre), et qui ne parlent de leurs livres sans jamais évoquer aucune relation "individuelle" avec aucun des ouvrages… D'autorité, je leur retire le "titre" de bibliophile: être propriétaire ne suffit pas.
J'ai croisé des universitaires et des bibliothécaire d'une érudition sans borne, qui parlent des livres comme des femmes, qui décrivent les livres lors de "séances publiques" et qui forment, à chacune de leurs interventions, des dizaines "d'amateurs" (temporaire, car la passion retombe vite, mais qu'importe: ce public a touché du doigt la bibliophilie l'espace d'un instant)… Des gens passionnés par le livre et son histoire, capables de transmettre cette passion. Ne sont-ils pas bibliophiles?
Car, certes la bibliophilie passe par un rapport individuel entre l'objet et l'amateur… Mais je connais des bibliothécaires qui ont les mêmes frustrations que toi (budget (municipale) pas assez élevé, exemplaire en mauvais état, découverte de l'incomplétude d'un livre, etc.), les mêmes passions (j'étais hier en discussion avec un conservateur qui cire amoureusement "ses" livres, les dépoussière, les connait par coeur, et qui connait la place de chacun des livres de son fonds, qui comporte pourtant plusieurs milliers de volumes). Je fréquente quasi quotidiennement de universitaires qui, sans avoir jamais travaillé officiellement dans des bibliothèques, peuvent décrire dans leur moindre détails des exemplaires appartenant à des collections publiques, de raconter leur "rencontre" (souvent pas hasard) avec ces livres, etc.
Ces comportements là témoignent de la même passion que ta bibliophilie, Hugues. Le vocabulaire employé, l'émotion partagée est la même. Les choix de vie, ou les possibilités financières, sont différents.
L'ouverture du premier numéro de la NRLA, signée par Jean-Paul, rend un "hommage attentionné à ceux qui partagent avec nous leur enthousiasme pour l'étude et la recherche dans le domaine du livre ancien". Et dans la liste des cités ne se trouvent que des universitaires et des bibliothécaires. Jean-Paul n'a-t-il pas tranché le débat en page 5 de la NRLA ?