Connaissance de la Reliure: les reliures à décor de fanfare vides

Amis Bibliophiles bonjour,

Les bibliophiles connaissent tous les reliures dites « à la fanfare », tout au moins ceux qui suivent régulièrement le blog … : https://bibliophilie.com/la-reliure-a-la-fanfare/

Ces reliures spectaculaires sont techniquement complexes à réaliser et tous les ateliers de reliure du XVIe siècle n’en produisaient pas. Je souhaite vous présenter un type particulier de fanfare, dont la « sobriété » fait l’élégance et met en relief tout le savoir-faire du doreur.

Les reliures à la fanfare à compartiments vides se rapprochent des premières fanfares dites « primitives » (vers 1560), au sein desquelles les fers de remplissage sont peu nombreux. Elles s’en différencient cependant par le caractère délibéré et systématique de ce dépouillement.

              Petrarque (1475)
       Hypnerotomachia poliphilii (1499)

Les plus anciennes fanfares vides appartiennent à des volumes de grand format, in-folio ou in-4, et plusieurs d’entre-elles (dont le Pétrarque de 1475 et l’Hypnerotomachia poliphilii (1499), toutes deux en maroquin poudré d’or) ont été réalisées pour le secrétaire d’Etat Claude de Laubespine (Isabelle de Conihout et Pascal Ract-Madoux : Ni Grolier, ni Mahieu : Laubespine, in Bulletin du bibliophile, 2004, I, p. 63-88). Claude de Laubespine est mort en 1570, ce qui fournit un terminus ante quem pour la réalisation de ces reliures.

Deux autres volumes reliés de façon similaire : Strada (Lyon 1553) en maroquin brun « à fond poudré d’or et Pline (Lyon, 1563) (Illustration 4) en maroquin olive pourraient avoir appartenu au même amateur.

                                                 Strada (1553)
                                               Pline (1563)

Après cette production de très grand luxe mais de courte durée, les reliures à la fanfare à compartiments vides réapparaissent une dizaines d’années plus tard dans l’entourage du roi Henri III. La plupart d’entre elles sont réalisées pour les membres des confraternités de pénitents fondées par le roi à partir de 1583, après la mort de Marie de Clèves. Elles recouvrent, à une exception près, des textes à dimension religieuse et comportent au dos les armes royales, une tête de mort et la devise « Spes mea deus », tandis que sur les plats figure une crucifixion.

Malgré le petit nombre de volumes ainsi décorés, ils ne proviennent pas tous du même atelier et diffèrent par les fers utilisés, leur agencement, ainsi que par des détails techniques (tranchefiles, pièces de renfort, …). On connait une trentaine de volumes ainsi reliés, dont plusieurs du même titre, montrant bien que ces ouvrages n’étaient pas tous destinés au roi (comme cela a été longtemps écrit en raison de la présence des armes royales au dos), mais aux membres des fraternités de pénitents, choisis parmi l’entourage d’Henri III.

Parmi ces reliures, certaines comportent les armes royales au plat inférieur et sont dans ce cas considérées comme appartenant au roi lui-même. (Fabienne Le Bars, Les reliures de Henri III : essai de typologie227-247), in Henri III mécène, Paris, 2006, p.227-247).

Deux reliures se différencient de cet ensemble homogène : plus précoces de quelques années, elles n’ont pas de lien avec les confréries de pénitents et leur décor à la fanfare à compartiments vides semble annoncer le renouveau à venir de ce type de décor dans l’entourage immédiat d’Henri III. La première, un in-folio en maroquin brun au décor complexe, datée vers 1580, recouvre un manuscrit de dédicace : l’hippostéologie de J. Héroard.

La seconde, de format in-8, est datée de 1581 et contient la traduction en français d’une partie des œuvres de Sénèque. Cette dernière édition est dédiée au duc Anne de Joyeuse et ce volume est considéré dans le catalogue de la vente Double comme l’exemplaire de dédicace à l’archi-mignon du roi (Techener, 1863, lot 364).

Ces deux reliures présentent de nombreuses similitudes (fer en bonnet d’âne, traitement des coins, compartiments rectangulaires à double spirale, …) et proviennent vraisemblablement du même atelier, dont sortiront également, quelques années plus tard, certaines des reliures de congrégations.

 

Légendes des illustrations :

1 : Pétrarque, Trionfi, Bologne, A. Malpigli, 1475, exemplaire de Nicolas de Laubespine, conservé à Paris, bibl. Mazarine (photo tirée de Isabelle de Conihout et Pascal Ract-Madoux : Ni Grolier, ni Mahieu : Laubespine, in Bulletin du bibliophile, 2004, I, p. 63-88)

2 : Hypnerotomachia Poliphilii, A. Manutius, Venise, 1499, exemplaire de Nicolas de Laubespine (photo tirée du catalogue de la vente Esmérian, 1972, vol. I, n°19

3 : Strada, Epitome du thresor des antiquitez, Lyon, T. Guerin 1553 (Catalogue Belin, Livres anciens de provenances historiques, riches reliures, Paris 1910, n°652)

4 : Pline, Historiae mundi, Lyon, 1563, conservé à Windsor, Eton college (G. D. Hobson, Les reliures à la fanfare, reprint Amsterdam, 1970, pl. XVII)

5 : Histoire de Barlaam et Josaphat, Paris, G. Chaudière, 1578,conservé à Paris, Petit Palais (photo tirée de La collection Dutuit. Livres et manuscrits, Paris, 1899, n°46)

6 : Histoire de Barlaam et Josaphat, Paris, G. Chaudière, 1578, BNF (photo tirée de http://reliures.bnf.fr)

7 : La muse chretienne, Paris, G. Mallot, 1582, conservé à Genève, collection Barbier-Muller (photo tirée de N. Ducimetière : Mignonne, allons voir … Fleurons de la bibliothèque poétique Jean-Paul Barbier-Muller, Genève, 2007, p. 277)

8 : B. Cacciaguerra, Traicte de la tres saincte communion, Paris, T. Brumen, 1583 (photo tirée de Christies, The Michel Wittock collection, part I, 7 juillet 2004, n°26)

9 : Psaumes de David, Paris, M. de Roigny, 1583 (photo tirée de Alde 2006-2016, catalogue de vente du 24 mai 2016, n°27)

10 : Louis de Grenade, La grande guide des pecheurs, Paris, J. Pillehotte, 1585, BNF (photo tirée de http://reliures.bnf.fr)

11 : Le miroir des religieux, Paris, G. Chaudière, 1585, BNF (photo tirée de Claude La Charité : de Henri III, Le miroir des religieux (1585) de Louis de Blois et « la troisième couronne à frère Henri de Valois », in Revue de Bibliothèque et Archives nationales de Quebec, n°2, 2010, p. 44-55)

12 : Le miroir des religieux, Paris, G. Chaudière, 1585, Ban Quebec (photo tirée de Claude La Charité : de Henri III, Le miroir des religieux (1585) de Louis de Blois et « la troisième couronne à frère Henri de Valois », in Revue de Bibliothèque et Archives nationales de Quebec, n°2, 2010, p. 44-55)

13 : J. Héroard, Hippostéologie, vers 1579-1580, manuscrit de dédicace conservé à Chantilly, Musée Condé (photo tirée de Fabienne Le Bars, Les reliures de Henri III : essai de typologie227-247, in Henri III mécène, Paris, 2006, p.227-247, planche XXIII)

14 : Quatre opuscules de Senecque, Paris, R. le Mangnier, 1581, probable exemplaire de dédicace (photo tirée du catalogue Phillip Pirages books).

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Découvrir l’Almanach des Bergers

Découvrir l’Almanach des Bergers

Amis Bibliophiles bonsoir,
En écho à l’article sur le Calendrier des Bergers paru dans le deuxième numéro de La Nouvelle Revue des Livres Anciens et à celui que j’avais écrit sur le blog sur Le Messager Boiteux (http://bibliophilie.blogspot.com/2008/01/le-messager-boiteux.html), René vous propose ce soir un article sur l’Almanach des Bergers.
« Dans l’un des plus célèbres romans de Balzac, « Illusions perdues », David Séchard rachète l’imprimerie paternelle à des conditions très défavorables et se retrouve rapidement proche de la ruine. Il recherche en secret un procédé permettant de produire du papier à faible coût. Pendant ce temps, son épouse Eve essaie de lui venir en aide en faisant tant bien que mal tourner l’imprimerie.« Eve, qui remuait tout dans l’imprimerie, y trouva la collection des figures nécessaires à l’impres-sion d’un almanach dit des Bergers, où les choses sont représentées par des signes, par des images des gravures en rouge, en noir ou en bleu. Le vieux Séchard, qui ne savait ni lire ni écrire, avait jadis gagné beaucoup d’argent à imprimer ce livre destiné à ceux qui ne savent pas lire. Cet almanach, qui se vend un sou, consiste en une feuille pliée soixante-quatre fois, ce qui constitue un in-64 de cent vingt-huit pages. Tout heureuse du succès de ses feuilles volantes, industrie à laquelle s’adonnent surtout les petites imprimeries de province, madame Séchard entreprit l’Almanach des Bergers sur une grande échelle. »
Ce curieux almanach populaire imprimé en rouge et noir, qui semble destiné à un public illettré, est d’une telle complexité de signes qu’il faut bien penser, comme Nisard (Histoire des livres populaires), qu’il n’en est rien. « Je ne sache pas qu’il y ait quelque chose au monde de plus bizarre, de plus original. Figurez vous un almanach sans texte, ou du moins sans celui pour lequel un almanach est particulièrement fait, c’est à dire l’indication des jours et des quantièmes du mois. Ces renseignements si essentiels sont donnés en caractères hiéroglyphiques, de telle sorte que, s’il est vraiment comme on est fondé à le croire d’abord que ce livre est destiné aux gens qui ne savent pas lire, il faut nécessairement que, pour parvenir à deviner et à savoir par coeur ces caractères, ils fassent cent fois plus d’efforts d’intelligence et de mémoire qu’ils en feraient seulement à lire l’écriture vulgaire ». Nisard s’extasie sur ce livre extraordinaire pendant plusieurs pages, à grand renfort de descriptions, et uniquement « pour les bibliophiles ».Parmi ces signes hiéroglyphiques, on peut noter : « bon sevrer les enfants, bon prendre des pilules, bon couper les ongles, etc. ».
L’archétype de ce genre d’almanach est évidemment le Compost et kalendrier des bergers (voir NLRA n° 2).Cependant un des plus célèbres almanachs « modernes » est celui de Mathieu Lansbert dit « de Liège » publié pour la première fois en 1636 par Léonard Streel et continué par les héritiers et descendants, les Bourguignon, sous les noms successifs de Laensbergh puis Mathieu Lansberg qui désigne cette publication depuis trois siècles.
Imprimée en rouge et noir, et richement illustrée, cette édition populaire contient, outre le calendrier des mois, les dates des fêtes et foires mobiles, des éclipses, une liste des prédictions pour l’année en cours et se termine par l’almanach des bergers avec les douze signes célestes gouvernant le corps humain.
Cette petite publication bon marché se retrouvait partout : dans les auberges, les fermes, les châteaux et même chez les Princes. Elle rythmait les saisons et on y trouvait des conseils pour les cultures et les récoltes, les horaires de diligences, des proverbes, etc.
Son succès tenait aussi au fait qu’il relatait des événements remarquables arrivés en Europe et dans le monde. Ces textes qui atteignaient toutes les couches de la population suscitaient la méfiance des gouvernements. Cependant Napoléon avait compris qu’on pouvait l’utiliser comme « outil de communication ».Une anecdote raconte que la Comtesse du Barry avait cru y découvrir, en 1774, l’annonce d’une mauvaise nouvelle pour le mois d’avril. Le 27 avril Louis XV contracta la variole et en mourut le 10 mai.
C’est donc en annexe du Mathieu Lansberg qu’on trouvait le fameux Almanach des bergers destiné aux illettrés. Comme le calendrier des mois, il est illustré de petites gravures assez frustes mais qui ne manquent pas de sel.
Qui était Mathieu Lansberg ? Malgré les recherches et hypothèses diverses – un chanoine, un mathématicien, un astronome, etc – on n’est jamais parvenu à identifier ce personnage qui n’a probablement jamais existé et qui fut sans doute une pure création de l’imprimeur.
Au XVIIII siècle, un chroniqueur français se gaussait de l’almanach en disant que Liège n’était connue de la République des Lettres que grâce à Mathieu Lansberg.L’almanach était vendu soit simplement broché ou en « reliure d’édition » parfois même avec les tranches dorées, les plus aisés le faisait relier plein veau. Souvent l’éditeur ajoutait des feuillets vierges où on pouvait apporter des annotations personnelles, le papier était peu courant et difficile à se procurer. Au XVIIIe siècle on allait jusqu’à utiliser des cartes à jouer en guise de carte de visite manuscrite ou pour rédiger un reçu.Interrompue pendant la guerre 14-18, la publication se poursuivit même pendant la Seconde Guerre mondiale mais sous l’étroite surveillance de l’occupant. Après être passé par divers éditeurs successifs – Vve Bourguigon, Collardin, Renard & Frères, Duvivier-Sterpin, Ista, De Neef, le dernier almanach de Mathieu Lansberg paru en 1959 pour l’année 1960 chez l’imprimeur liégeois Vaillant-Carmanne. D’après les exemplaires que je possède, il semble que l’annexe Almanach des Bergers ait disparu vers 1910.Cependant, aujourd’hui, en l’an de grâce 2014, les éditions Casterman publient toujours un Grand Double Almanach Belge dit de Liège qui en est à 186e année. Il est vendu au prix de 3.95 euros. René

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