Chroniques d’Adso de Melk : Sainte Wiborade, patronne des bibliophiles

Le 1er mai 926, les Hongrois ont tué à coups de hache la recluse Wiborade dans sa cellule murée de Saint-Gall. Les livres de l’abbaye, eux, étaient déjà à Reichenau, sur son conseil. J’ai vu la cellule l’année de mes 26 ans, en compagnie d’un armarius qui tenait registre de ce qui était revenu de l’île.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Adso de Melk, chroniqueur des ombres monastiques, des marges interdites et des énigmes scripturaires reçues en dépôt par la Guilde des Bibliopolicés.

Mon abbé m’a envoyé à Saint-Gall au printemps, avec une lettre et une mule, pour rapporter la Vie de sainte Wiborade que notre calendrier fêtait au 2 mai sans que personne à Melk sût rien d’elle hormis son nom. Le volume ne sortait pas de l’abbaye. Je devais donc le copier sur place et rentrer avant la Saint-Jean. Je suis rentré à la Toussaint.

L’armarius s’appelait Ulrich. Il avait la main gauche tordue par une chute de jeunesse, et il ne m’a laissé ouvrir aucun livre avant de m’avoir conduit, le premier soir, hors des murs, à l’église Saint-Magne, où une cellule de pierre est accolée au flanc nord. On y voit encore la fenêtre par laquelle on passait le pain, et la cellule ne dépasse pas 3 pas de long, à ce que j’ai mesuré en marchant. « Elle a vécu dix ans là-dedans, m’a-t-il dit. Elle en est sortie morte. »

Wiborade était née dans une famille noble d’Alémanie, et son frère Hitto, prêtre, l’a emmenée en pèlerinage à Rome avant d’entrer au monastère. Lorsqu’il a pris l’habit, elle lui a tissé ses vêtements, et elle a cousu les couvertures des livres qu’il lisait. Herimannus, qui a écrit sa Vie 150 ans après sa mort, le dit en une ligne:

Wiborade cousait des couvertures de livres. Ulrich m’a fait relire deux fois cette phrase.

En 912 elle est arrivée à Saint-Gall dans la suite de l’abbé Salomon, qui était aussi évêque de Constance, et elle a d’abord occupé une cellule près de l’église Saint-Georges. En 916 on l’a murée à Saint-Magne, pour la vie, selon le rite des recluses, le prêtre bénissant la cellule avant qu’on maçonne la porte derrière elle. Une femme nommée Rachilde, qu’elle avait guérie d’une maladie, s’est fait murer à côté d’elle. Les clercs venaient lui demander conseil à la fenêtre, et les gens de la ville après eux, ce qui faisait beaucoup de monde devant un trou de la taille d’une main.

Au printemps de 926 elle a fait dire à l’abbé Engilbert que les Hongrois arrivaient. Il l’a crue. Il a envoyé les livres et le trésor de l’église sur l’île de Reichenau. Les vieux moines et les enfants de l’école sont allés au château de Wasserburg, au bord du lac, et les jeunes se sont cachés dans la forêt. L’abbé est allé lui-même la supplier de sortir de sa cellule. Elle a refusé, parce qu’elle avait fait vœu de n’en pas sortir, et il est parti sans elle.

Sainte Wiborade tenant le livre et la hallebarde, miniature de Saint-Gall vers 1430
Sainte Wiborade, le livre à la main. Miniature de titre de sa Vie en allemand, Saint-Gall, Stiftsbibliothek, Cod. Sang. 586, p. 230, vers 1430-1436. Domaine public (Wikimedia Commons).

Un moine est resté aussi, et pour une autre raison. Il s’appelait Heribald, il avait l’esprit simple, et quand on lui a ordonné de fuir avec les autres il a répondu que le camérier ne lui avait pas encore donné son cuir de l’année pour ses chaussures, et qu’il ne partirait pas sans.

Les Hongrois l’ont trouvé seul dans le cloître. Ils ne l’ont pas tué. Ils l’ont fait manger et boire avec eux dans la cour, en vidant le cellier, et quand les frères sont revenus Heribald leur a dit qu’il n’avait jamais vu dans ce monastère des gens aussi gais. Ekkehard, qui a écrit cela plus de 100 ans plus tard dans les Casus de l’abbaye, ne se moque pas de lui.

Wiborade, ils l’ont trouvée à genoux. Ils ont forcé le mur et l’ont frappée à la tête, 3 coups de hache, et ils sont partis. Rachilde, dans la cellule d’à côté, n’a pas été touchée. Elle a vécu encore 21 ans, et sa maladie lui est revenue.

Les livres sont rentrés de Reichenau une fois les Hongrois repartis. Ulrich m’a conduit ce jour-là au coffre où l’abbaye garde ses rôles anciens, et il m’a montré ce qu’Ekkehard en dit.

Les moines de l’île ont rendu le même nombre de volumes qu’ils avaient reçus, et les frères de Saint-Gall, en les rouvrant, ont trouvé que le contenu avait changé. Des volumes avaient été changés contre d’autres, de moindre valeur. Ekkehard l’écrit avec cette colère tranquille des bibliothécaires qui ont compté. Ulrich a tiré d’un rayon un livre à ais de hêtre couvert d’une peau usée jusqu’à la trame, l’a ouvert devant moi, et m’a fait comparer la main des premiers cahiers avec celle des derniers. Les premiers étaient de Saint-Gall. Les derniers venaient d’ailleurs, et la reliure était celle de l’abbaye, cousue avant les Hongrois.

« Les Hongrois ont tué une femme et les frères de Reichenau nous ont pris des livres, m’a-t-il dit en refermant les ais. Aux Hongrois, personne n’a eu à pardonner, ils sont repartis. Aux frères de Reichenau, on a pardonné, parce qu’ils sont moines. »

Je n’ai pas répondu, et il n’attendait rien. Il m’a laissé le volume jusqu’à complies.

J’ai copié tout l’été dans la galerie nord du scriptorium, à la troisième place en partant de la fenêtre, où la lumière tient jusqu’à none. Le parchemin de Saint-Gall est plus blanc que le nôtre et boit moins l’encre ; j’ai gâché 2 feuillets avant de m’y faire. Ulrich passait derrière moi deux fois par jour. Il ne lisait pas ma copie, il comptait mes cahiers, et il m’a dit un soir qu’il comptait les armoires de la même façon à la Saint-Michel, depuis 31 ans, et que le compte avait toujours été bon.

Ma mule, pendant ce temps, engraissait à l’avoine de l’abbaye et renâclait chaque matin le pont sur la Steinach, qu’elle avait pourtant passé à l’aller sans un regard. Le frère palefrenier disait qu’elle avait compris où on la nourrissait. Elle n’a rien à faire dans cette histoire, mais j’ai passé beaucoup d’heures avec elle cet été-là.

Le pape Clément II a inscrit Wiborade au nombre des saints en janvier 1047, et aucune femme avant elle n’avait reçu cette déclaration d’un pape. Les frères de Saint-Gall le disent, et je n’ai trouvé personne, en 40 ans de lectures, pour les contredire.

La première femme que Rome ait canonisée a cousu des couvertures de livres dans sa jeunesse et fait partir une bibliothèque devant les Hongrois. Je l’ai prise pour patronne de mon office le soir même, sans demander l’avis de personne, et je la recommande à ceux de la Guilde qui gardent des livres sans avoir prononcé de vœux.

Il m’a fallu bien des années pour comprendre pourquoi Ulrich m’avait fait relire deux fois la ligne sur les couvertures. Une femme qui a cousu des reliures dans sa jeunesse a jugé, 30 ans plus tard, que les livres devaient partir et qu’elle devait rester. Elle connaissait le poids d’un volume et le temps qu’il faut pour en faire un. Elle a jugé que les livres valaient d’être sauvés et que son vœu valait d’être tenu, et ni l’abbé Engilbert ni Ekkehard, qui a tout écrit, n’ont laissé une ligne pour dire qu’elle avait eu tort.

J’ai gardé les livres de Melk pendant 40 ans. Une fois, une seule, on a craint pour l’abbaye, et j’ai fait charger les armoires sur des chariots pour les mettre à l’abri chez des chanoines, à 3 jours de route. J’ai compté les volumes au départ. Je les ai comptés au retour, et le compte était bon. Je suis parti avec les chariots, moi, et j’ai dormi dessus.

GUILDE · AM/RECLUSE

Document classé : diffusion restreinte.

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Chroniques d’Adso de Melk : Le Procès du Livre Maudit

Chroniques d'Adso de Melk : Le Procès du Livre Maudit

En mars 1342, un courrier pontifical porte à l’abbaye de Melk une convocation du Saint-Office d’Avignon. Le pape Benoît XII fait juger un livre accusé d’hérésie et de meurtre, son auteur étant mort depuis longtemps. Le manuscrit, lui, a disparu de l’abbaye italienne.

Témoignage à Avignon, Anno Domini 1342

Par Adso de Melk, ancien novice de Guillaume de Baskerville, copiste et bibliothécaire à l’abbaye de Melk

En l’an de grâce 1342, je fus convoqué à Avignon par le Saint-Office pour témoigner dans un procès d’un genre que je n’avais jamais vu : le procès d’un livre. Non pas de son auteur — celui-ci était mort depuis longtemps — mais du livre lui-même, accusé d’hérésie, de sorcellerie, et de meurtre.

Ce procès me ramena, malgré moi, aux événements terribles survenus vingt-sept ans plus tôt dans l’abbaye italienne, où j’avais accompagné Frère Guillaume de Baskerville. Ces événements avaient été scellés dans ma mémoire comme dans un tombeau. La convocation d’Avignon les fit ressurgir.

La controverse de Valladolid, 1992.

La convocation

La lettre arriva à Melk au mois de mars, portée par un courrier pontifical. L’abbé me la lut à voix haute, dans son bureau lambrissé, tandis que la pluie battait les fenêtres.

À Frère Adso de Melk,

Par ordre de Sa Sainteté le Pape Benoît XII et du Saint-Office de l’Inquisition, vous êtes requis de comparaître devant le tribunal ecclésiastique siégeant à Avignon, afin de témoigner dans l’affaire dite « du Livre Maudit ».

Votre témoignage porte sur les événements survenus en l’an 1327 dans une abbaye bénédictine d’Italie, où plusieurs moines trouvèrent la mort dans des circonstances suspectes, impliquant un manuscrit aujourd’hui disparu.

Vous êtes tenu de vous présenter avant les calendes de mai.

L’abbé me regarda gravement.

« Tu sais de quoi il s’agit ? »

Je hochai la tête. Oui, je savais. Mais je n’avais jamais parlé. Guillaume m’avait fait jurer le silence. Et j’avais tenu parole pendant vingt-sept ans.

« Dois-je y aller ? »

« Le Saint-Office ne convoque pas, il ordonne. Tu iras. »

Le voyage vers Avignon

Je partis seul, à cheval, par les routes défoncées du printemps. Le voyage dura près d’un mois. Je traversai la Bavière, la Souabe, la Bourgogne, la Provence. Chaque jour, je me demandais ce que j’allais dire. Comment expliquer ce qui s’était passé ? Comment parler de Guillaume sans le trahir ? Comment raconter l’histoire d’un livre qui avait tué sans passer pour fou ?

Avignon m’apparut enfin, immense, grouillante, dominée par le palais des Papes. La ville sentait l’encens, le vin, et la peur. On disait que l’Inquisition siégeait en permanence, que les hérétiques brûlaient chaque semaine, que même les cardinaux tremblaient.

Je me présentai au palais. Un clerc me conduisit à travers des couloirs interminables, des salles voûtées, des escaliers en colimaçon. Enfin, on me fit entrer dans une petite chambre austère, meublée d’un lit de bois, d’une table, d’un crucifix.

« Tu resteras ici jusqu’à ce qu’on t’appelle. Ne sors pas. »

La porte se referma. J’étais prisonnier.

L’interrogatoire préliminaire

Le lendemain, un inquisiteur vint me voir. Un homme maigre, d’une cinquantaine d’années, vêtu de noir, au regard perçant. Il s’assit en face de moi, posa un cahier sur la table, trempa sa plume dans l’encre.

« Je suis Frère Bernardo da Siena, inquisiteur délégué. Je vais te poser quelques questions préliminaires. Réponds avec sincérité. Le mensonge est un péché. »

« Je ne mentirai pas. »

« Bien. En l’an 1327, tu étais novice dans une abbaye bénédictine d’Italie du Nord. C’est exact ? »

« Oui. »

« Tu accompagnais un certain Guillaume de Baskerville, franciscain, enquêteur mandaté par l’Empereur. »

« Oui. »

« Plusieurs moines sont morts dans cette abbaye. Combien ? »

« Sept. »

« Sept. Et tous ces morts étaient liés à un livre. »

« Oui. »

« Quel livre ? »

Je pris une longue inspiration.

« Le second tome de la Poétique d’Aristote. Sur la comédie. »

Bernardo leva les yeux.

« Ce livre a-t-il vraiment existé ? »

« Oui. Je l’ai vu. »

« Où est-il maintenant ? »

« Détruit. Brûlé. »

« Par qui ? »

« Par le bibliothécaire de l’abbaye. Jorge de Burgos. Il a mangé les pages empoisonnées, puis il a mis le feu à la bibliothèque. Tout a brûlé. Le livre, Jorge, et des centaines d’autres manuscrits. »

Bernardo écrivit en silence. Puis il releva la tête.

« Ce livre… pourquoi était-il dangereux ? »

« Parce qu’Aristote y défendait le rire. Et Jorge pensait que le rire était une arme contre la foi. »

« Aristote défendait le rire ? »

« Oui. Il montrait que le rire libère les hommes de la peur. Et Jorge craignait qu’en riant, les hommes cessent de craindre Dieu. »

Bernardo me regarda longuement.

« Tu crois cela ? »

« Je… je ne sais pas. »

« Réponds. »

« Guillaume disait que le rire est innocent. Que Dieu lui-même rit. Mais Jorge disait que le rire détruit l’ordre. Je ne sais plus qui avait raison. »

Le procès public

Trois jours plus tard, on me conduisit dans la grande salle du tribunal. Une pièce immense, voûtée, éclairée par de hautes fenêtres. Au fond, une estrade où siégeaient trois cardinaux en rouge, entourés de clercs, de scribes, d’inquisiteurs.

La salle était pleine. Des moines, des théologiens, des curieux. Je reconnus même quelques visages célèbres : des maîtres de l’Université de Paris, des légats pontificaux.

On me fit asseoir sur un banc, face aux cardinaux. L’un d’eux, un vieillard au visage sévère, prit la parole.

« Frère Adso de Melk, tu as été témoin d’événements extraordinaires. Ce tribunal veut comprendre. Un livre peut-il être intrinsèquement mauvais ? Un manuscrit peut-il corrompre l’âme au point de tuer ? »

« Éminence… je ne sais pas. »

« Tu as pourtant vu ce livre. Tu l’as touché. »

« Non. Je ne l’ai jamais touché. Seul Jorge l’a touché. Et ceux qui l’ont touché sont morts. »

« Empoisonnés. »

« Oui. Jorge avait enduit les pages de poison. Celui qui tournait les pages, puis se léchait les doigts — comme font tous les lecteurs — mourait quelques heures plus tard. »

Un murmure parcourut la salle. Le cardinal leva la main pour rétablir le silence.

« Donc, ce n’est pas le livre qui tuait. C’est le poison. »

« Oui. »

« Alors pourquoi appelle-t-on ce livre « maudit » ? »

Je cherchai mes mots.

« Parce que… parce que sans ce livre, il n’y aurait pas eu de morts. Jorge n’aurait pas tué pour protéger un autre livre. C’est le contenu du livre qui a poussé Jorge à tuer. »

« Le contenu. Aristote sur le rire. »

« Oui. »

« Mais Aristote n’est pas hérétique. Nous l’étudions. Nous le commentons. Ses œuvres sont dans toutes les bibliothèques. »

« Celle-ci était différente. »

« Pourquoi ? »

« Parce qu’elle légitimait le rire. Et Jorge pensait que le rire détruit la foi. »

Le cardinal se pencha en avant.

« Et toi, qu’en penses-tu ? Le rire détruit-il la foi ? »

Je sentis tous les regards peser sur moi. Cette question était un piège. Si je disais oui, je condamnais Guillaume. Si je disais non, je risquais l’hérésie.

« Éminence, je pense que le rire est humain. Dieu a créé l’homme capable de rire. Pourquoi l’aurait-il fait, si le rire était un péché ? »

« Mais le rire peut être moquerie. »

« Oui. Mais il peut aussi être joie. »

« Et ce livre d’Aristote, défendait-il la moquerie ou la joie ? »

« Je ne l’ai jamais lu. »

« Mais Guillaume de Baskerville, lui, l’a lu ? »

« Je… je ne sais pas. »

« Ne mens pas. »

« Je ne mens pas. Guillaume ne m’a jamais dit s’il l’avait lu. Il m’a seulement dit que Jorge l’avait détruit pour une mauvaise raison. »

Le témoignage sur Jorge de Burgos

On me demanda ensuite de décrire Jorge. Je racontai ce que j’avais vu : un vieux moine aveugle, gardien de la bibliothèque, respecté de tous, craint par beaucoup. Un homme qui connaissait par cœur l’emplacement de chaque manuscrit, qui récitait les Écritures sans erreur, qui parlait de Dieu avec une ferveur terrifiante.

« Était-il saint ? » demanda un cardinal.

« Je ne sais pas. Il était… rigide. »

« Rigide ? »

« Oui. Pour lui, tout était blanc ou noir. Bien ou mal. Vrai ou faux. Il ne tolérait aucun doute. »

« Et Guillaume de Baskerville ? »

« Guillaume doutait de tout. »

« Même de Dieu ? »

Je me tus. Cette question était dangereuse.

« Réponds. »

« Guillaume doutait… non pas de Dieu, mais des hommes qui prétendent parler pour Lui. »

« C’est de l’hérésie. »

« Non. C’est de la prudence. »

Un murmure parcourut la salle. Le cardinal fronça les sourcils.

« Explique-toi. »

« Guillaume disait que les hommes mentent, se trompent, se corrompent. Même les plus pieux. Même les plus savants. Alors il refusait de croire aveuglément. Il vérifiait. Il questionnait. Il cherchait la vérité par lui-même. »

« Et Jorge ? »

« Jorge croyait posséder la vérité. Il n’avait pas besoin de chercher. »

« Lequel avait raison ? »

« Je ne sais pas. Mais l’un a cherché à comprendre. L’autre a tué pour empêcher de comprendre. »

La question centrale : le livre peut-il être coupable ?

Le deuxième jour du procès, on aborda enfin la question centrale. Un théologien de Paris, Maître Jean Buridan, prit la parole.

« Frère Adso, imagine que nous retrouvions ce manuscrit d’Aristote. Intact. Non empoisonné. Devrions-nous le détruire ? »

« Je… »

« Réponds. »

« Non. »

« Pourquoi ? »

« Parce que détruire un livre, c’est détruire une part de la connaissance. Et la connaissance ne peut pas être mauvaise. »

« Mais ce livre a causé sept morts. »

« Non. Les hommes ont causé sept morts. Le livre n’a tué personne. Jorge a tué. »

« Mais sans ce livre, Jorge n’aurait pas tué. »

« Sans l’or, il n’y aurait pas de vols. Faut-il détruire l’or ? »

Un silence tomba. Buridan sourit.

« Bien répondu. Mais voici une autre question. Si ce livre pouvait, par son seul contenu, détourner les hommes de la foi, ne serait-il pas légitime de le détruire ? »

« Quel livre ne peut pas détourner de la foi ? Même les Évangiles, mal lus, peuvent mener à l’hérésie. »

« Donc, selon toi, aucun livre ne devrait être interdit ? »

« Je ne dis pas cela. Mais… mais interdire un livre parce qu’on a peur de ce qu’il dit, c’est avouer que notre foi est faible. »

Buridan hocha la tête.

« Guillaume de Baskerville t’a bien formé. »

La défense de Jorge (posthume)

Le troisième jour, on me demanda si Jorge avait agi par conviction ou par folie.

« Par conviction. »

« En es-tu certain ? »

« Oui. Jorge croyait sincèrement sauver l’Église. Il pensait que le rire affaiblit la foi, que la moquerie détruit le sacré, que permettre aux hommes de rire de Dieu conduirait à la perdition. »

« Avait-il tort ? »

« Je… je pense que oui. Mais je comprends sa peur. »

« Sa peur ? »

« Oui. Jorge avait peur que le monde change. Que l’ordre ancien disparaisse. Que les certitudes s’effondrent. Le livre d’Aristote représentait ce changement. Alors il l’a détruit. »

« Mais en détruisant le livre, il a détruit la bibliothèque. »

« Oui. »

« C’était donc un fou. »

« Non. C’était un homme désespéré. Il a préféré tout détruire plutôt que de laisser le changement advenir. »

Un cardinal intervint.

« Et toi, aurais-tu brûlé ce livre ? »

« Non. »

« Même si tu pensais qu’il était dangereux ? »

« Même. Parce que brûler un livre, c’est admettre qu’on a peur de la vérité. »

« Et si cette vérité détruit la foi ? »

« Alors c’est que la foi était fragile. Et il faut la reconstruire. Pas détruire la vérité. »

Le verdict (non prononcé)

Le procès dura cinq jours. À la fin, les cardinaux se retirèrent pour délibérer. Je restai dans ma chambre, seul, priant, attendant.

Trois jours plus tard, on me fit revenir dans la salle. Les cardinaux étaient là, graves.

Le plus âgé prit la parole.

« Frère Adso, ce tribunal a examiné ton témoignage. Nous avons conclu que le livre d’Aristote sur le rire, s’il existait, ne serait pas intrinsèquement hérétique. Aristote est un philosophe païen, mais sa pensée peut être conciliée avec la foi. »

Je respirai, soulagé.

« Cependant, nous concluons aussi que certains livres sont dangereux. Non par leur contenu, mais par l’usage qu’on en fait. Un livre peut devenir une arme. Une idée peut devenir un poison. »

« Que décidez-vous ? »

« Nous ne décidons rien. Le livre a brûlé. L’affaire est close. Mais nous interdisons formellement la recherche d’autres copies de ce manuscrit. Si quelqu’un en trouve une, il devra la remettre au Saint-Office. »

« Et si quelqu’un refuse ? »

« Il sera jugé pour hérésie. »

La conversation avec Buridan

Après le procès, Maître Buridan me retrouva dans une taverne. Nous bûmes du vin, parlâmes longuement.

« Tu as bien défendu Guillaume. »

« Je n’ai dit que la vérité. »

« La vérité est dangereuse, Adso. Guillaume le savait. Jorge aussi. »

« Alors que faut-il faire ? Mentir ? »

« Non. Mais choisir ses batailles. Guillaume a cherché la vérité toute sa vie. Et qu’a-t-il trouvé ? Des cadavres. Une bibliothèque en cendres. Un vieux moine mort en riant. »

« Il a trouvé aussi la vérité. »

« Quelle vérité ? »

« Que les hommes tuent pour des livres. Que la peur est plus forte que la foi. Que l’ordre est une illusion. »

« Et cela valait-il sept morts ? »

Je me tus. Je ne savais pas.

Le retour à Melk

Je quittai Avignon quelques jours plus tard. Le voyage de retour fut long, silencieux. Je repensais sans cesse au procès, aux questions, aux réponses. Le livre était-il coupable ? Non. Les hommes étaient coupables.

Mais le livre avait-il déclenché les morts ? Oui. Alors que conclure ?

Frère Guillaume m’aurait dit : « Les livres ne sont ni bons ni mauvais. Ce sont des outils. Comme un couteau. On peut couper du pain, ou tuer. »

Jorge aurait dit : « Certains livres sont du poison. Il faut les détruire avant qu’ils ne corrompent. »

Moi, je ne savais plus.

Réflexion finale

Quarante ans ont passé depuis ce procès. Je suis vieux maintenant. Mes mains tremblent quand j’écris. Ma vue baisse. Mais je me souviens encore de chaque mot prononcé à Avignon. La question posée ce jour-là n’a jamais été résolue : un livre peut-il être intrinsèquement mauvais ?

Je pense aujourd’hui que la question était mal posée.

Un livre n’est jamais seul. Il existe parce qu’un homme l’a écrit, parce qu’un autre l’a copié, parce qu’un troisième l’a lu. Il vit dans une chaîne humaine. Si cette chaîne est brisée — si on brûle le livre, si on interdit sa lecture, si on efface son souvenir — alors oui, peut-être, on protège les hommes.

Mais on les appauvrit aussi.

Car chaque livre détruit, c’est une part de l’humanité qui disparaît. Et je crois que Guillaume, où qu’il soit, approuverait cette conclusion.


Nota bene :
Écrit de ma main, en l’an de grâce 1382, dans ma cellule de Melk. Le procès d’Avignon fut le dernier écho public des événements de 1327. Après cela, plus personne ne parla du livre maudit. Jorge avait gagné : le silence s’était refermé. Mais moi, je me souviens. Et tant que je me souviens, le livre n’est pas complètement mort.

Adso de Melk, bibliothécaire de l’abbaye de Melk

Cote (ajoutée par la Guilde des Bibliopolicés, XXIe siècle) :
GUILDE · ADSO · 1342 · AVI-01
Chroniques d’Adso de Melk – Témoignage au procès du Livre Maudit, Avignon

Note de la Guilde :
Ce témoignage d’Adso est l’un des rares documents contemporains relatant le procès de 1342. Les archives pontificales confirment l’existence de ce tribunal, mais les minutes ont disparu.

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