Chroniques d’Adso de Melk : Sainte Wiborade, patronne des bibliophiles

Le 1er mai 926, les Hongrois ont tué à coups de hache la recluse Wiborade dans sa cellule murée de Saint-Gall. Les livres de l’abbaye, eux, étaient déjà à Reichenau, sur son conseil. J’ai vu la cellule l’année de mes 26 ans, en compagnie d’un armarius qui tenait registre de ce qui était revenu de l’île.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Adso de Melk, chroniqueur des ombres monastiques, des marges interdites et des énigmes scripturaires reçues en dépôt par la Guilde des Bibliopolicés.

Mon abbé m’a envoyé à Saint-Gall au printemps, avec une lettre et une mule, pour rapporter la Vie de sainte Wiborade que notre calendrier fêtait au 2 mai sans que personne à Melk sût rien d’elle hormis son nom. Le volume ne sortait pas de l’abbaye. Je devais donc le copier sur place et rentrer avant la Saint-Jean. Je suis rentré à la Toussaint.

L’armarius s’appelait Ulrich. Il avait la main gauche tordue par une chute de jeunesse, et il ne m’a laissé ouvrir aucun livre avant de m’avoir conduit, le premier soir, hors des murs, à l’église Saint-Magne, où une cellule de pierre est accolée au flanc nord. On y voit encore la fenêtre par laquelle on passait le pain, et la cellule ne dépasse pas 3 pas de long, à ce que j’ai mesuré en marchant. « Elle a vécu dix ans là-dedans, m’a-t-il dit. Elle en est sortie morte. »

Wiborade était née dans une famille noble d’Alémanie, et son frère Hitto, prêtre, l’a emmenée en pèlerinage à Rome avant d’entrer au monastère. Lorsqu’il a pris l’habit, elle lui a tissé ses vêtements, et elle a cousu les couvertures des livres qu’il lisait. Herimannus, qui a écrit sa Vie 150 ans après sa mort, le dit en une ligne:

Wiborade cousait des couvertures de livres. Ulrich m’a fait relire deux fois cette phrase.

En 912 elle est arrivée à Saint-Gall dans la suite de l’abbé Salomon, qui était aussi évêque de Constance, et elle a d’abord occupé une cellule près de l’église Saint-Georges. En 916 on l’a murée à Saint-Magne, pour la vie, selon le rite des recluses, le prêtre bénissant la cellule avant qu’on maçonne la porte derrière elle. Une femme nommée Rachilde, qu’elle avait guérie d’une maladie, s’est fait murer à côté d’elle. Les clercs venaient lui demander conseil à la fenêtre, et les gens de la ville après eux, ce qui faisait beaucoup de monde devant un trou de la taille d’une main.

Au printemps de 926 elle a fait dire à l’abbé Engilbert que les Hongrois arrivaient. Il l’a crue. Il a envoyé les livres et le trésor de l’église sur l’île de Reichenau. Les vieux moines et les enfants de l’école sont allés au château de Wasserburg, au bord du lac, et les jeunes se sont cachés dans la forêt. L’abbé est allé lui-même la supplier de sortir de sa cellule. Elle a refusé, parce qu’elle avait fait vœu de n’en pas sortir, et il est parti sans elle.

Sainte Wiborade tenant le livre et la hallebarde, miniature de Saint-Gall vers 1430
Sainte Wiborade, le livre à la main. Miniature de titre de sa Vie en allemand, Saint-Gall, Stiftsbibliothek, Cod. Sang. 586, p. 230, vers 1430-1436. Domaine public (Wikimedia Commons).

Un moine est resté aussi, et pour une autre raison. Il s’appelait Heribald, il avait l’esprit simple, et quand on lui a ordonné de fuir avec les autres il a répondu que le camérier ne lui avait pas encore donné son cuir de l’année pour ses chaussures, et qu’il ne partirait pas sans.

Les Hongrois l’ont trouvé seul dans le cloître. Ils ne l’ont pas tué. Ils l’ont fait manger et boire avec eux dans la cour, en vidant le cellier, et quand les frères sont revenus Heribald leur a dit qu’il n’avait jamais vu dans ce monastère des gens aussi gais. Ekkehard, qui a écrit cela plus de 100 ans plus tard dans les Casus de l’abbaye, ne se moque pas de lui.

Wiborade, ils l’ont trouvée à genoux. Ils ont forcé le mur et l’ont frappée à la tête, 3 coups de hache, et ils sont partis. Rachilde, dans la cellule d’à côté, n’a pas été touchée. Elle a vécu encore 21 ans, et sa maladie lui est revenue.

Les livres sont rentrés de Reichenau une fois les Hongrois repartis. Ulrich m’a conduit ce jour-là au coffre où l’abbaye garde ses rôles anciens, et il m’a montré ce qu’Ekkehard en dit.

Les moines de l’île ont rendu le même nombre de volumes qu’ils avaient reçus, et les frères de Saint-Gall, en les rouvrant, ont trouvé que le contenu avait changé. Des volumes avaient été changés contre d’autres, de moindre valeur. Ekkehard l’écrit avec cette colère tranquille des bibliothécaires qui ont compté. Ulrich a tiré d’un rayon un livre à ais de hêtre couvert d’une peau usée jusqu’à la trame, l’a ouvert devant moi, et m’a fait comparer la main des premiers cahiers avec celle des derniers. Les premiers étaient de Saint-Gall. Les derniers venaient d’ailleurs, et la reliure était celle de l’abbaye, cousue avant les Hongrois.

« Les Hongrois ont tué une femme et les frères de Reichenau nous ont pris des livres, m’a-t-il dit en refermant les ais. Aux Hongrois, personne n’a eu à pardonner, ils sont repartis. Aux frères de Reichenau, on a pardonné, parce qu’ils sont moines. »

Je n’ai pas répondu, et il n’attendait rien. Il m’a laissé le volume jusqu’à complies.

J’ai copié tout l’été dans la galerie nord du scriptorium, à la troisième place en partant de la fenêtre, où la lumière tient jusqu’à none. Le parchemin de Saint-Gall est plus blanc que le nôtre et boit moins l’encre ; j’ai gâché 2 feuillets avant de m’y faire. Ulrich passait derrière moi deux fois par jour. Il ne lisait pas ma copie, il comptait mes cahiers, et il m’a dit un soir qu’il comptait les armoires de la même façon à la Saint-Michel, depuis 31 ans, et que le compte avait toujours été bon.

Ma mule, pendant ce temps, engraissait à l’avoine de l’abbaye et renâclait chaque matin le pont sur la Steinach, qu’elle avait pourtant passé à l’aller sans un regard. Le frère palefrenier disait qu’elle avait compris où on la nourrissait. Elle n’a rien à faire dans cette histoire, mais j’ai passé beaucoup d’heures avec elle cet été-là.

Le pape Clément II a inscrit Wiborade au nombre des saints en janvier 1047, et aucune femme avant elle n’avait reçu cette déclaration d’un pape. Les frères de Saint-Gall le disent, et je n’ai trouvé personne, en 40 ans de lectures, pour les contredire.

La première femme que Rome ait canonisée a cousu des couvertures de livres dans sa jeunesse et fait partir une bibliothèque devant les Hongrois. Je l’ai prise pour patronne de mon office le soir même, sans demander l’avis de personne, et je la recommande à ceux de la Guilde qui gardent des livres sans avoir prononcé de vœux.

Il m’a fallu bien des années pour comprendre pourquoi Ulrich m’avait fait relire deux fois la ligne sur les couvertures. Une femme qui a cousu des reliures dans sa jeunesse a jugé, 30 ans plus tard, que les livres devaient partir et qu’elle devait rester. Elle connaissait le poids d’un volume et le temps qu’il faut pour en faire un. Elle a jugé que les livres valaient d’être sauvés et que son vœu valait d’être tenu, et ni l’abbé Engilbert ni Ekkehard, qui a tout écrit, n’ont laissé une ligne pour dire qu’elle avait eu tort.

J’ai gardé les livres de Melk pendant 40 ans. Une fois, une seule, on a craint pour l’abbaye, et j’ai fait charger les armoires sur des chariots pour les mettre à l’abri chez des chanoines, à 3 jours de route. J’ai compté les volumes au départ. Je les ai comptés au retour, et le compte était bon. Je suis parti avec les chariots, moi, et j’ai dormi dessus.

GUILDE · AM/RECLUSE

Document classé : diffusion restreinte.

La lettre du bibliophile

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Chroniques d’Adso de Melk: retour là où tout commença

Chroniques d’Adso de Melk: retour là où tout commença

Près d’un demi-siècle après l’incendie, une vieille femme presque aveugle parle de trois livres tirés des décombres. Un grand in-folio que le bourg nommait le Cassiodore, noirci sur la tranche et privé de ses fermoirs. Un psautier rogné pour ôter les parties brûlées, et un recueil de sentences réduit à quelques feuillets.

Adso de Melk, chroniqueur des ombres monastiques, des marges interdites et des énigmes scripturaires reçues en dépôt par la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

Je n’avais jamais cru devoir revoir ce lieu.

On ne guérit point d’une abbaye où l’on a connu, dans une seule suite de jours, la subtilité des disputes, l’odeur du sang, la honte des soupçons, le vertige des livres et, pour finir, ce feu qui sembla vouloir punir à la fois la pierre, le bois, les hommes et la mémoire. Il est des événements que l’âme ne dépose pas ; elle les range seulement plus loin, comme on relègue dans une armoire des objets dont on sait qu’ils continuent de peser.

Si je revins, près d’un demi-siècle plus tard, dans la vallée où s’élevait autrefois cette maison fameuse, ce ne fut ni par piété, ni par goût de l’horreur ancienne. Ce fut à cause d’une rumeur. Un frère de passage, croisé dans une hôtellerie du Tyrol, m’avait assuré qu’au village voisin des ruines on parlait encore de quelques livres sauvés de l’incendie. Non qu’on les y conservât tous, comme des trésors paisiblement transmis de coffre en coffre : cela eût été trop beau, et trop peu vraisemblable. Mais leur souvenir y persistait, mêlé de peur, d’avidité et de superstition, comme il arrive aux choses qui ont traversé le désastre sans cesser d’être convoitées.

Le village me parut plus petit qu’autrefois. Les maisons basses s’étaient serrées autour de l’église comme des bêtes contre le vent. Ici ou là, une pierre venue sans doute de l’abbaye ruinée avait été enchâssée dans un mur ou un seuil ; ainsi les catastrophes finissent en maçonnerie, et les ruines, après avoir effrayé, entrent peu à peu dans l’usage commun.

Je ne révélai point mon nom. Je demandai du lait, un siège près du foyer, puis je laissai aux langues leur temps. Les récits n’aiment pas l’interrogatoire ; ils préfèrent la lente chaleur où les souvenirs se déplient d’eux-mêmes. Ce fut une vieille femme, presque aveugle, qui parla la première. Son père, disait-elle, avait connu un homme ayant aidé, au lendemain de l’incendie, à tirer des décombres quelques volumes rejetés hors d’une fenêtre ou arrachés à un coffre fendu par la chaleur. On n’avait pas sauvé une bibliothèque : seulement quelques restes, quelques blessés de parchemin et de cuir, arrachés moins par science que par panique.

Trois surtout étaient demeurés dans la mémoire du bourg. Le premier était un grand in-folio que tous nommaient le Cassiodore, sans qu’aucun ne sût qui fut Cassiodore. C’était, disait-on, un commentaire sur les Psaumes, noirci sur la tranche, privé de ses fermoirs, dont plusieurs cahiers avaient souffert. Le second était un petit psautier liturgique, rogné grossièrement sur les bords pour ôter les parties les plus brûlées, si bien qu’il semblait à la fois sauvé et mutilé. Le troisième n’était déjà plus, dans les récits, un volume entier, mais un livre dépecé : un recueil de sentences des Pères, dont quelques feuillets seulement avaient subsisté, marqués d’une large tache que les gens du lieu regardaient comme l’empreinte d’une main brûlée.

Je demandai ce qu’étaient devenus ces restes.

On me répondit d’abord confusément, car les pauvres gens ont meilleure mémoire des peurs que des transmissions. Le grand volume, trop lourd, trop abîmé, trop obscur pour être aimé d’eux, avait été cédé depuis longtemps à un prêtre ou à un clerc de passage, nul ne savait au juste lequel. Le petit psautier était resté quelques années dans une maison, puis avait disparu à son tour, vendu peut-être pour réparer une toiture ou marier une fille. Quant aux feuillets détachés du troisième livre, ils avaient connu le sort des choses qui ne paraissent plus être des livres : l’un avait servi de protection dans un coffre, un autre avait été glissé derrière une image pieuse, un troisième, disait-on, avait disparu entre les mains d’un colporteur qui y avait reconnu quelque ancien ornement.

Ainsi le temps avait presque achevé ce que le feu avait commencé.

J’en aurais conçu une simple tristesse, si un vieillard qui avait plus de mémoire que de dents ne m’eût dit, le soir même, ces mots singuliers :

— Ce n’est pas nous qui les avons d’abord gardés. C’était l’autre. Le drôle de moine. Celui qui parlait comme un marché.

Je crus d’abord à quelque fabulation. Je demandai des précisions. On me décrivit un homme laid, agile encore dans son grand âge, familier des cuisines, ami des bêtes, riant sans raison claire, se signant mal, mêlant dans une seule phrase des mots de plusieurs langues. Il vivait, disait-on, dans une grange ou une dépendance, aidait tantôt aux cochons, tantôt au bois, tantôt au curage des fossés. Il avait peur du feu. Il hurlait lorsqu’on brûlait trop près de lui des branchages humides. Et surtout, il refusait qu’on jette certains livres trouvés dans les décombres. Il ne les lisait guère, mais les défendait comme on défend des créatures blessées.

Alors je compris, avec un serrement du cœur que l’âge n’avait pas émoussé. Ils me parlaient de Salvatore.

Je n’avais point songé à lui depuis des années autrement que comme on pense à ces figures de cauchemar que la vie réelle a laissées derrière elle sans les abolir. Il n’était donc pas mort dans l’incendie. Arrêté, humilié, puis rejeté dans les marges du monde, il avait vécu encore, assez longtemps peut-être pour recueillir à sa manière quelques débris de la bibliothèque. L’être le plus confus de cette abbaye, celui qui parlait la langue brisée des routes, des famines, des violences et des peurs, avait été peut-être le dernier gardien matériel de ses livres.

On me dit qu’il avait conservé quelque temps, dans son recoin de grange, le grand commentaire et le petit psautier, ainsi que plusieurs feuillets arrachés d’un autre volume. Il les enveloppait dans des toiles grossières, les plaçait loin du foyer, repoussait quiconque voulait les jeter ou les découper davantage. Mais Salvatore n’était ni abbé, ni bibliothécaire, ni marchand. Il ne pouvait défendre éternellement contre le besoin des maisons ce qui n’était pour les autres qu’un amas de cuir noirci. Peu à peu, par échange, par pauvreté, par ruse de clerc, par achat dérisoire, ces restes lui échappèrent. Le grand livre partit le premier, parce qu’un homme instruit y avait reconnu une valeur que les paysans ne savaient pas nommer. Le petit psautier demeura davantage, justement parce qu’il semblait trop abîmé pour tenter un acheteur sérieux. Les feuillets, eux, furent dispersés presque aussitôt, car un livre cesse vite d’être un livre lorsqu’il n’est plus qu’une poignée de pages.

Je demandai si quelqu’un montrait encore quelque reste certain de ces sauvetages. Après bien des hésitations, la vieille femme dont la vue était presque perdue me fit apporter un petit coffre de noyer. On y gardait des lacets, une bague fêlée, deux lettres et, sous un linge, un seul feuillet de parchemin noirci sur un angle.

Ce n’était qu’un fragment. Quelques lignes latines subsistaient, une initiale moitié mangée par la brûlure, deux gloses marginales presque effacées. Rien qui pût émouvoir un prince. Tout ce qui pouvait me bouleverser, au contraire, s’y trouvait. Car ce feuillet n’était plus un texte à proprement parler ; il était la preuve misérable qu’un livre avait survécu assez pour pouvoir mourir ensuite en détail, feuille après feuille, usage après usage.

Je le tins longtemps entre mes doigts. La vieille me regardait avec cette inquiétude paysanne qui naît lorsqu’un étranger estime un objet qu’on croyait sans grande conséquence.

— Est-ce que cela vaut quelque chose ? demanda-t-elle enfin.

Je répondis que oui, mais non comme elle l’entendait.

Elle ne parut pas satisfaite de cette réponse, qui n’ouvrait aucune transaction.

Je ne voulus point la tromper pourtant. Ce fragment pouvait intéresser un homme de savoir, un collectionneur ecclésiastique, quelque maison plus riche que la sienne. Mais je compris aussitôt que ce n’était pas la question essentielle. Le vrai sujet n’était pas le prix. Le vrai sujet était qu’après l’incendie, après les morts, après la ruine de l’ordre ancien, il restait au village non des trésors stables, mais des survivances. Les habitants les regardaient à la fois comme des richesses possibles et comme des choses inquiétantes. Ils n’osaient ni les détruire ni les honorer tout à fait. Ils les entouraient de légendes parce qu’ils sentaient obscurément qu’elles avaient traversé quelque chose qui les dépassait.

Je montai le lendemain vers les ruines.

Il n’en restait que des pans de mur, quelques lignes de fondation, des pierres où le vent passait librement. Là où s’élevait jadis le royaume si jaloux des distinctions, des classements, des commentaires et des interdits, il n’y avait plus qu’herbe, silence et mémoire incomplète. Je pensai alors qu’une bibliothèque ne meurt pas tout à fait le jour où elle brûle. Elle continue de mourir longtemps après, dans les usages où tombent ses restes, dans les récits mal compris, dans les ventes sans savoir, dans les héritages peureux, dans la pauvreté qui transforme un manuscrit en marchandise de rencontre.

Et pourtant quelque chose avait été sauvé. Non grâce à la prudence d’un bibliothécaire, ni à la sagacité d’un abbé, mais parce qu’un misérable, un rebut humain, une bouche trouée de langues étrangères, avait refusé que tout fût livré au même anéantissement. J’en conçus une honte étrange pour nous autres, qui parlâmes tant du vrai, du faux, de l’ordre, de l’hérésie, et laissâmes peut-être à Salvatore le soin le plus simple et le plus juste : celui de ne pas laisser tout brûler.

Je ne cherchai point à reprendre ce qui subsistait. Il n’y avait plus, au demeurant, rien à “récupérer” proprement, sinon un feuillet, une rumeur, la mémoire de deux volumes passés depuis longtemps en d’autres mains. Et je savais trop bien qu’il n’est pas de restauration parfaite pour les bibliothèques détruites. Ce que le feu disperse, le temps le redistribue selon des lois plus cruelles encore.

Je ne révélai à personne qui j’étais. Je ne parlai ni de Guillaume, ni des morts, ni de ce que j’avais vu jadis entre ces murs. J’exhortai seulement ceux qui conservaient encore quelque fragment à le tenir loin de l’humidité, des souris et du zèle des enfants. Je ne leur promis point fortune. Je n’ôtai rien à leur trouble. Peut-être avaient-ils raison, après tout, de regarder ces restes comme à la fois maudits et précieux. Ils portaient sur eux non quelque maléfice, mais la part d’incendie que toute chose sauvée emporte avec elle.

Je quittai le village au matin, dans une brume basse qui effaçait à la fois la route et les ruines. Je compris alors que je n’étais pas revenu pour revoir l’abbaye, ni même pour pleurer sa bibliothèque. J’étais revenu pour apprendre ce qu’il advient des livres lorsque le savoir périt, mais que ses débris continuent de demander asile dans les maisons des hommes.

Il en advient ceci : les doctes les perdent, les simples les redoutent, les héritiers les évaluent, les marchands les dispersent ; et parfois, par un renversement que Dieu seul sait mesurer, c’est un être obscur, presque illisible, qui leur offre le dernier geste de fidélité.

Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · ADSO · ABBATIA PERDITA · SALVATOR · FRAGMENTA SERVATA · XLIX

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