Chroniques d’Adso de Melk : Le Procès du Livre Maudit

En mars 1342, un courrier pontifical porte à l’abbaye de Melk une convocation du Saint-Office d’Avignon. Le pape Benoît XII fait juger un livre accusé d’hérésie et de meurtre, son auteur étant mort depuis longtemps. Le manuscrit, lui, a disparu de l’abbaye italienne.

Témoignage à Avignon, Anno Domini 1342

Par Adso de Melk, ancien novice de Guillaume de Baskerville, copiste et bibliothécaire à l’abbaye de Melk

En l’an de grâce 1342, je fus convoqué à Avignon par le Saint-Office pour témoigner dans un procès d’un genre que je n’avais jamais vu : le procès d’un livre. Non pas de son auteur — celui-ci était mort depuis longtemps — mais du livre lui-même, accusé d’hérésie, de sorcellerie, et de meurtre.

Ce procès me ramena, malgré moi, aux événements terribles survenus vingt-sept ans plus tôt dans l’abbaye italienne, où j’avais accompagné Frère Guillaume de Baskerville. Ces événements avaient été scellés dans ma mémoire comme dans un tombeau. La convocation d’Avignon les fit ressurgir.

La controverse de Valladolid, 1992.

La convocation

La lettre arriva à Melk au mois de mars, portée par un courrier pontifical. L’abbé me la lut à voix haute, dans son bureau lambrissé, tandis que la pluie battait les fenêtres.

À Frère Adso de Melk,

Par ordre de Sa Sainteté le Pape Benoît XII et du Saint-Office de l’Inquisition, vous êtes requis de comparaître devant le tribunal ecclésiastique siégeant à Avignon, afin de témoigner dans l’affaire dite « du Livre Maudit ».

Votre témoignage porte sur les événements survenus en l’an 1327 dans une abbaye bénédictine d’Italie, où plusieurs moines trouvèrent la mort dans des circonstances suspectes, impliquant un manuscrit aujourd’hui disparu.

Vous êtes tenu de vous présenter avant les calendes de mai.

L’abbé me regarda gravement.

« Tu sais de quoi il s’agit ? »

Je hochai la tête. Oui, je savais. Mais je n’avais jamais parlé. Guillaume m’avait fait jurer le silence. Et j’avais tenu parole pendant vingt-sept ans.

« Dois-je y aller ? »

« Le Saint-Office ne convoque pas, il ordonne. Tu iras. »

Le voyage vers Avignon

Je partis seul, à cheval, par les routes défoncées du printemps. Le voyage dura près d’un mois. Je traversai la Bavière, la Souabe, la Bourgogne, la Provence. Chaque jour, je me demandais ce que j’allais dire. Comment expliquer ce qui s’était passé ? Comment parler de Guillaume sans le trahir ? Comment raconter l’histoire d’un livre qui avait tué sans passer pour fou ?

Avignon m’apparut enfin, immense, grouillante, dominée par le palais des Papes. La ville sentait l’encens, le vin, et la peur. On disait que l’Inquisition siégeait en permanence, que les hérétiques brûlaient chaque semaine, que même les cardinaux tremblaient.

Je me présentai au palais. Un clerc me conduisit à travers des couloirs interminables, des salles voûtées, des escaliers en colimaçon. Enfin, on me fit entrer dans une petite chambre austère, meublée d’un lit de bois, d’une table, d’un crucifix.

« Tu resteras ici jusqu’à ce qu’on t’appelle. Ne sors pas. »

La porte se referma. J’étais prisonnier.

L’interrogatoire préliminaire

Le lendemain, un inquisiteur vint me voir. Un homme maigre, d’une cinquantaine d’années, vêtu de noir, au regard perçant. Il s’assit en face de moi, posa un cahier sur la table, trempa sa plume dans l’encre.

« Je suis Frère Bernardo da Siena, inquisiteur délégué. Je vais te poser quelques questions préliminaires. Réponds avec sincérité. Le mensonge est un péché. »

« Je ne mentirai pas. »

« Bien. En l’an 1327, tu étais novice dans une abbaye bénédictine d’Italie du Nord. C’est exact ? »

« Oui. »

« Tu accompagnais un certain Guillaume de Baskerville, franciscain, enquêteur mandaté par l’Empereur. »

« Oui. »

« Plusieurs moines sont morts dans cette abbaye. Combien ? »

« Sept. »

« Sept. Et tous ces morts étaient liés à un livre. »

« Oui. »

« Quel livre ? »

Je pris une longue inspiration.

« Le second tome de la Poétique d’Aristote. Sur la comédie. »

Bernardo leva les yeux.

« Ce livre a-t-il vraiment existé ? »

« Oui. Je l’ai vu. »

« Où est-il maintenant ? »

« Détruit. Brûlé. »

« Par qui ? »

« Par le bibliothécaire de l’abbaye. Jorge de Burgos. Il a mangé les pages empoisonnées, puis il a mis le feu à la bibliothèque. Tout a brûlé. Le livre, Jorge, et des centaines d’autres manuscrits. »

Bernardo écrivit en silence. Puis il releva la tête.

« Ce livre… pourquoi était-il dangereux ? »

« Parce qu’Aristote y défendait le rire. Et Jorge pensait que le rire était une arme contre la foi. »

« Aristote défendait le rire ? »

« Oui. Il montrait que le rire libère les hommes de la peur. Et Jorge craignait qu’en riant, les hommes cessent de craindre Dieu. »

Bernardo me regarda longuement.

« Tu crois cela ? »

« Je… je ne sais pas. »

« Réponds. »

« Guillaume disait que le rire est innocent. Que Dieu lui-même rit. Mais Jorge disait que le rire détruit l’ordre. Je ne sais plus qui avait raison. »

Le procès public

Trois jours plus tard, on me conduisit dans la grande salle du tribunal. Une pièce immense, voûtée, éclairée par de hautes fenêtres. Au fond, une estrade où siégeaient trois cardinaux en rouge, entourés de clercs, de scribes, d’inquisiteurs.

La salle était pleine. Des moines, des théologiens, des curieux. Je reconnus même quelques visages célèbres : des maîtres de l’Université de Paris, des légats pontificaux.

On me fit asseoir sur un banc, face aux cardinaux. L’un d’eux, un vieillard au visage sévère, prit la parole.

« Frère Adso de Melk, tu as été témoin d’événements extraordinaires. Ce tribunal veut comprendre. Un livre peut-il être intrinsèquement mauvais ? Un manuscrit peut-il corrompre l’âme au point de tuer ? »

« Éminence… je ne sais pas. »

« Tu as pourtant vu ce livre. Tu l’as touché. »

« Non. Je ne l’ai jamais touché. Seul Jorge l’a touché. Et ceux qui l’ont touché sont morts. »

« Empoisonnés. »

« Oui. Jorge avait enduit les pages de poison. Celui qui tournait les pages, puis se léchait les doigts — comme font tous les lecteurs — mourait quelques heures plus tard. »

Un murmure parcourut la salle. Le cardinal leva la main pour rétablir le silence.

« Donc, ce n’est pas le livre qui tuait. C’est le poison. »

« Oui. »

« Alors pourquoi appelle-t-on ce livre « maudit » ? »

Je cherchai mes mots.

« Parce que… parce que sans ce livre, il n’y aurait pas eu de morts. Jorge n’aurait pas tué pour protéger un autre livre. C’est le contenu du livre qui a poussé Jorge à tuer. »

« Le contenu. Aristote sur le rire. »

« Oui. »

« Mais Aristote n’est pas hérétique. Nous l’étudions. Nous le commentons. Ses œuvres sont dans toutes les bibliothèques. »

« Celle-ci était différente. »

« Pourquoi ? »

« Parce qu’elle légitimait le rire. Et Jorge pensait que le rire détruit la foi. »

Le cardinal se pencha en avant.

« Et toi, qu’en penses-tu ? Le rire détruit-il la foi ? »

Je sentis tous les regards peser sur moi. Cette question était un piège. Si je disais oui, je condamnais Guillaume. Si je disais non, je risquais l’hérésie.

« Éminence, je pense que le rire est humain. Dieu a créé l’homme capable de rire. Pourquoi l’aurait-il fait, si le rire était un péché ? »

« Mais le rire peut être moquerie. »

« Oui. Mais il peut aussi être joie. »

« Et ce livre d’Aristote, défendait-il la moquerie ou la joie ? »

« Je ne l’ai jamais lu. »

« Mais Guillaume de Baskerville, lui, l’a lu ? »

« Je… je ne sais pas. »

« Ne mens pas. »

« Je ne mens pas. Guillaume ne m’a jamais dit s’il l’avait lu. Il m’a seulement dit que Jorge l’avait détruit pour une mauvaise raison. »

Le témoignage sur Jorge de Burgos

On me demanda ensuite de décrire Jorge. Je racontai ce que j’avais vu : un vieux moine aveugle, gardien de la bibliothèque, respecté de tous, craint par beaucoup. Un homme qui connaissait par cœur l’emplacement de chaque manuscrit, qui récitait les Écritures sans erreur, qui parlait de Dieu avec une ferveur terrifiante.

« Était-il saint ? » demanda un cardinal.

« Je ne sais pas. Il était… rigide. »

« Rigide ? »

« Oui. Pour lui, tout était blanc ou noir. Bien ou mal. Vrai ou faux. Il ne tolérait aucun doute. »

« Et Guillaume de Baskerville ? »

« Guillaume doutait de tout. »

« Même de Dieu ? »

Je me tus. Cette question était dangereuse.

« Réponds. »

« Guillaume doutait… non pas de Dieu, mais des hommes qui prétendent parler pour Lui. »

« C’est de l’hérésie. »

« Non. C’est de la prudence. »

Un murmure parcourut la salle. Le cardinal fronça les sourcils.

« Explique-toi. »

« Guillaume disait que les hommes mentent, se trompent, se corrompent. Même les plus pieux. Même les plus savants. Alors il refusait de croire aveuglément. Il vérifiait. Il questionnait. Il cherchait la vérité par lui-même. »

« Et Jorge ? »

« Jorge croyait posséder la vérité. Il n’avait pas besoin de chercher. »

« Lequel avait raison ? »

« Je ne sais pas. Mais l’un a cherché à comprendre. L’autre a tué pour empêcher de comprendre. »

La question centrale : le livre peut-il être coupable ?

Le deuxième jour du procès, on aborda enfin la question centrale. Un théologien de Paris, Maître Jean Buridan, prit la parole.

« Frère Adso, imagine que nous retrouvions ce manuscrit d’Aristote. Intact. Non empoisonné. Devrions-nous le détruire ? »

« Je… »

« Réponds. »

« Non. »

« Pourquoi ? »

« Parce que détruire un livre, c’est détruire une part de la connaissance. Et la connaissance ne peut pas être mauvaise. »

« Mais ce livre a causé sept morts. »

« Non. Les hommes ont causé sept morts. Le livre n’a tué personne. Jorge a tué. »

« Mais sans ce livre, Jorge n’aurait pas tué. »

« Sans l’or, il n’y aurait pas de vols. Faut-il détruire l’or ? »

Un silence tomba. Buridan sourit.

« Bien répondu. Mais voici une autre question. Si ce livre pouvait, par son seul contenu, détourner les hommes de la foi, ne serait-il pas légitime de le détruire ? »

« Quel livre ne peut pas détourner de la foi ? Même les Évangiles, mal lus, peuvent mener à l’hérésie. »

« Donc, selon toi, aucun livre ne devrait être interdit ? »

« Je ne dis pas cela. Mais… mais interdire un livre parce qu’on a peur de ce qu’il dit, c’est avouer que notre foi est faible. »

Buridan hocha la tête.

« Guillaume de Baskerville t’a bien formé. »

La défense de Jorge (posthume)

Le troisième jour, on me demanda si Jorge avait agi par conviction ou par folie.

« Par conviction. »

« En es-tu certain ? »

« Oui. Jorge croyait sincèrement sauver l’Église. Il pensait que le rire affaiblit la foi, que la moquerie détruit le sacré, que permettre aux hommes de rire de Dieu conduirait à la perdition. »

« Avait-il tort ? »

« Je… je pense que oui. Mais je comprends sa peur. »

« Sa peur ? »

« Oui. Jorge avait peur que le monde change. Que l’ordre ancien disparaisse. Que les certitudes s’effondrent. Le livre d’Aristote représentait ce changement. Alors il l’a détruit. »

« Mais en détruisant le livre, il a détruit la bibliothèque. »

« Oui. »

« C’était donc un fou. »

« Non. C’était un homme désespéré. Il a préféré tout détruire plutôt que de laisser le changement advenir. »

Un cardinal intervint.

« Et toi, aurais-tu brûlé ce livre ? »

« Non. »

« Même si tu pensais qu’il était dangereux ? »

« Même. Parce que brûler un livre, c’est admettre qu’on a peur de la vérité. »

« Et si cette vérité détruit la foi ? »

« Alors c’est que la foi était fragile. Et il faut la reconstruire. Pas détruire la vérité. »

Le verdict (non prononcé)

Le procès dura cinq jours. À la fin, les cardinaux se retirèrent pour délibérer. Je restai dans ma chambre, seul, priant, attendant.

Trois jours plus tard, on me fit revenir dans la salle. Les cardinaux étaient là, graves.

Le plus âgé prit la parole.

« Frère Adso, ce tribunal a examiné ton témoignage. Nous avons conclu que le livre d’Aristote sur le rire, s’il existait, ne serait pas intrinsèquement hérétique. Aristote est un philosophe païen, mais sa pensée peut être conciliée avec la foi. »

Je respirai, soulagé.

« Cependant, nous concluons aussi que certains livres sont dangereux. Non par leur contenu, mais par l’usage qu’on en fait. Un livre peut devenir une arme. Une idée peut devenir un poison. »

« Que décidez-vous ? »

« Nous ne décidons rien. Le livre a brûlé. L’affaire est close. Mais nous interdisons formellement la recherche d’autres copies de ce manuscrit. Si quelqu’un en trouve une, il devra la remettre au Saint-Office. »

« Et si quelqu’un refuse ? »

« Il sera jugé pour hérésie. »

La conversation avec Buridan

Après le procès, Maître Buridan me retrouva dans une taverne. Nous bûmes du vin, parlâmes longuement.

« Tu as bien défendu Guillaume. »

« Je n’ai dit que la vérité. »

« La vérité est dangereuse, Adso. Guillaume le savait. Jorge aussi. »

« Alors que faut-il faire ? Mentir ? »

« Non. Mais choisir ses batailles. Guillaume a cherché la vérité toute sa vie. Et qu’a-t-il trouvé ? Des cadavres. Une bibliothèque en cendres. Un vieux moine mort en riant. »

« Il a trouvé aussi la vérité. »

« Quelle vérité ? »

« Que les hommes tuent pour des livres. Que la peur est plus forte que la foi. Que l’ordre est une illusion. »

« Et cela valait-il sept morts ? »

Je me tus. Je ne savais pas.

Le retour à Melk

Je quittai Avignon quelques jours plus tard. Le voyage de retour fut long, silencieux. Je repensais sans cesse au procès, aux questions, aux réponses. Le livre était-il coupable ? Non. Les hommes étaient coupables.

Mais le livre avait-il déclenché les morts ? Oui. Alors que conclure ?

Frère Guillaume m’aurait dit : « Les livres ne sont ni bons ni mauvais. Ce sont des outils. Comme un couteau. On peut couper du pain, ou tuer. »

Jorge aurait dit : « Certains livres sont du poison. Il faut les détruire avant qu’ils ne corrompent. »

Moi, je ne savais plus.

Réflexion finale

Quarante ans ont passé depuis ce procès. Je suis vieux maintenant. Mes mains tremblent quand j’écris. Ma vue baisse. Mais je me souviens encore de chaque mot prononcé à Avignon. La question posée ce jour-là n’a jamais été résolue : un livre peut-il être intrinsèquement mauvais ?

Je pense aujourd’hui que la question était mal posée.

Un livre n’est jamais seul. Il existe parce qu’un homme l’a écrit, parce qu’un autre l’a copié, parce qu’un troisième l’a lu. Il vit dans une chaîne humaine. Si cette chaîne est brisée — si on brûle le livre, si on interdit sa lecture, si on efface son souvenir — alors oui, peut-être, on protège les hommes.

Mais on les appauvrit aussi.

Car chaque livre détruit, c’est une part de l’humanité qui disparaît. Et je crois que Guillaume, où qu’il soit, approuverait cette conclusion.


Nota bene :
Écrit de ma main, en l’an de grâce 1382, dans ma cellule de Melk. Le procès d’Avignon fut le dernier écho public des événements de 1327. Après cela, plus personne ne parla du livre maudit. Jorge avait gagné : le silence s’était refermé. Mais moi, je me souviens. Et tant que je me souviens, le livre n’est pas complètement mort.

Adso de Melk, bibliothécaire de l’abbaye de Melk

Cote (ajoutée par la Guilde des Bibliopolicés, XXIe siècle) :
GUILDE · ADSO · 1342 · AVI-01
Chroniques d’Adso de Melk – Témoignage au procès du Livre Maudit, Avignon

Note de la Guilde :
Ce témoignage d’Adso est l’un des rares documents contemporains relatant le procès de 1342. Les archives pontificales confirment l’existence de ce tribunal, mais les minutes ont disparu.

La lettre du bibliophile

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Un relieur méconnu: Le Comte de Caumont, un nom qui cache son jeu, un « ex-libris » trompeur.

Un relieur méconnu: Le Comte de Caumont, un nom qui cache son jeu, un « ex-libris » trompeur.

Amis Bibliophiles bonjour, Dans un catalogue de bibliothèque, la mention « ex-libris du Comte de Caumont » peut apparaître, comme par exemple ici : 

Rien que de classique, l’ouvrage a semble-t-il appartenu à une bibliothèque de château, peut-être bien d’un membre de la famille bien connue de Caumont-La Force, illustre maison s’il en est, peut-être un cousin d’un duc de la Force. Et pourtant cet ex-libris est assez étonnant :

 Etiquette de Caumont, sur Boileau, Oeuvres, 1789.

Il ressemble assez à l’étiquette d’un relieur, avec son adresse : Numéro 1 Frith Street, Soho Square. En fait, ce Comte de Caumont est un faux ami : ce n’est pas le propriétaire de l’ouvrage, mais bien son relieur.

Auguste-Marie de Caumont, né à Aumale le 29 octobre 1743, est issu de la petite noblesse de cette province, et n’a aucun rapport avec l’illustre famille homonyme (ni d’ailleurs avec la famille d’où sera issu Arcisse de Caumont). Son père est militaire ; il suivra cette voie, assez difficile pour qui n’est pas fortuné : une aide de Louis XV pour soutenir son rang de capitaine viendra la faciliter. Il suivra une carrière plus brillante que celle de son père, et la Révolution le trouve « Lieutenant de roi » pour le château et la ville de Dieppe. Assez peu favorable aux nouvelles idées, il émigre en 1791, et arrive en 1796 à Londres. Il faut trouver des ressources ; les métiers possibles sont larges, et Mr de Caumont choisit de s’établir relieur ; aidé en cela sans doute par une pratique amateur précédente ; et aussi par le parrainage du vicomte Fitzwilliam, qui lui commandera de nombreux travaux.

Il s’établit tout d’abord au 3 Poland Street (et non Portland Street comme on le lit parfois), de 1797 à 1800, puis au 39 Gerrard Street de 1800 à 1803, puis enfin au 1 Frith Street, jusqu’en 1814. Toutes ces adresses sont situées dans le quartier de Soho. Son atelier est assez important : il emploiera jusqu’à cinq ouvriers, certains très qualifiés, et notamment deux relieurs connus, L. Cordeval, et Christian Kalthoeber (de 1807 à 1814), sous-traitant à l’occasion à Herring. De ce fait, il est probable qu’il n’ait pas relié lui-même la plupart les ouvrages qu’on lui confiait… certains doutent même qu’il en ait relié un seul.

Quoi qu’il en soit, son atelier était réputé, et le Comte de Caumont (qui tenait à ce titre, comme on le voit à son étiquette) avait su se créer une clientèle parmi la noblesse britannique.  Les émigrés français lui confient également des livres, comme par exemple Cléry, qui lui fait relier 150 exemplaires de son Journal, destinés à être offerts aux souverains d’Europe. L’abbé Delille, émigré à Londres, lui fait relier les Jardins ; le Comte de Caumont réalise sans doute une reliure un peu trop riche par rapport à la commande, et lui réclame 24 francs, que Delille est bien en peine de payer.

Du coup il place ces vers dans son poème La Pitié,  qu’il lit à Caumont :  Que dis-je ? ce poème, où je peins vos misères,Doit le jour à des mains noblement mercenaires ;De son vêtement d’or un Caumont l’embellit,Et de son luxe heureux mon art s’enorgueillit. Caumont, alors, prend l’ouvrage, le relie somptueusement, et ne fait payer aucune des deux reliures. L’anecdote est révélatrice, même si elle n’est pas forcément exacte. Toujours est-il que Caumont a effectivement relié les Jardins à de nombreuses reprises.  Fig 3. recueil de poésies et de portraits, vers 1800, in4, maroquin – Vente Sothebys le 12 juin 2012 – Cummins  On retrouve ses reliures dans de nombreuses bibliothèques aristocratiques, et maintenant dans les grandes bibliothèques publiques, même si elles ne sont pas toujours identifiées.  Fig 4. Légende : Andreossi, Mémoires sur le lac Menzaleh et sur la vallée des lacs de Natron, Paris, exemplaire de George III, maroquin.  La plupart du temps sa marque se présente sous forme d’une étiquette de couleur (rose, rose foncé, jaune, vert, ou blanc), plus rarement d’une inscription au dos du volume. Mais de nombreuses reliures, notées dans son livre de compte et clairement identifiées, ne sont pas signées.  Fig 5. Virgile, Bucoliques, Didot, 1806, maroquin beige, doublures de maroquin noir, Bodleian Library, Oxford. Il n’a apparemment pas de style particulièrement reconnaissable ; travaillant le veau, le maroquin ou le vélin, produisant des reliures simples, jusqu’aux plus luxueuses.   Fig 6. Lady Sophia Burrelle, Poems, London 1793, vélin crème, British Library. Le plus souvent les plats sont décorés, d’encadrements de frises ou  de filets dorés. Les dos présentent des nerfs peu marqués, soulignés de filets ; les caissons sont très ornés. Sur certaines reliures on reconnaît une rosace, emblématique de Kalthoeber.  Fig 7. Boileau, Oeuvres, Didot l’Aîné, 1789, détail d’un caisson. Ses reliures se retrouvent dans de nombreuses collections publiques britanniques, à commencer par la Fitzwilliam Library, à Cambridge (plus de 150 références !), à la British Library bien sûr, à la Boddleian Library. Quelques-unes sont conservées en France, à la BNF notamment. Le 21 avril 1814 il accompagne le Comte de Provence qui rentre en France. Il sera récompensé de sa fidélité par de nombreux témoignages : promu lieutenant-général, et grand-croix de l’ordre de Saint-Louis. Il se retirera peu après dans son château du Bois Clieu à Derchigny où il mourra en 1839, à l’âge de 90 ans.   Fig 8. Château de Bois Clieu à Derchigny.  Calamar

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