Le prix des Livres…

La question du prix du livre est souvent au coeur de la passion bibliophilique…Non parce qu’il faut considérer une bibliothèque comme un placement ou un investissement, mais parce que sauf exception, il faut bien acheter les livres qui viennent ensuite s’alanguir dans nos rayonnages. Et même si vous êtes amateur de romans de série noire des années 50, un jour ou l’autre, la question du prix d’un livre se pose.

Rapidement, on en arrive alors à la notion de cote, de prix du marché, tout en sachant que la passion n’a au fond pas de prix. Pour moi, le prix d’un livre est simplement celui que j’ai envie de mettre, dans le sens où il peut m’arriver de « surpayer » un ouvrage. La loi du marché à ma propre échelle enfin de compte…

Etablir une cote fiable, voire un »argus du bibliophile ou du livre ancien », est une tache difficile. En effet, la bibliophilie subit fortement l’influence des modes et des époques et si les Cazin dont je parlais récemment furent très à la mode au 19ème, on connaît aujourd’hui des libraires qui les négligent (si, si, je vous assure). Quelques grandes tendances existent malgré tout : l’âge dans une certaine mesure, la rareté d’une édition quand le texte ou l’auteur est de qualité, un travail important sur la forme (reliure, suite, etc.), une provenance rare.

En général on cite trois critères qui influencent le prix du livre ancien:

1. La qualité au sens large, que je viens d’évoquer plus haut (âge, état, texte, tirage, provenance, reliure, etc).
2. La loi de l’offre et de la demande qui vient modérer le premier critère (et donc les « modes »).
3. Le facteur personnel ou la passion de l’acheteur (et son pouvoir d’achat) qui reste le critère suprême et qui peut venir contredire les deux premiers facteur.

Ainsi, si vous collectionnez les petits volumes de la bibliothèque Elzevirienne par exemple, vous savez que chaque volume peut se trouver autour de 50-100 euros maximum… Maintenant, s’il ne vous en manque qu’un seul pour avoir la collection complète… nul doute que vous serez prêt à dépenser bien plus!

Ce qui est intéressant, c’est que depuis que les livres existent, ils ont fait l’objet d’un commerce, et la notion de prix marchand est quasi indissociable de celle de livre ancien.

Ainsi, on sait que Platon acquit les trois livres du pythagoricien Philoaus pour 10000 deniers, qu’en 1400, une copie du Roman de la Rose fût vendue 833 francs devant les portes du Palais, à Paris….
Tous les libraires avec lesquels j’en ai discuté considèrent que le Livre Ancien est un mauvais placement, en tout cas à court terme… mais peut-être est-ce pour dissuader les éventuels investisseurs. En effet, une thèse sur le livre soutenue à la faculté de Mons en 1990 propose des perspectives intéressantes : si une famille disposant d’un patrimoine de 2,6 millions d’euros en 1900 l’avait investi dans de l’or, elle posséderait aujourd’hui de 2,7 millions d’euros, si elle l’avait investi dans de la terre de Beauce, elle posséderait aujourd’hui 6,1 millions d’euros, et si elle l’avait investi dans une collection de grandes éditions originales, elle posséderait aujourd’hui 35 millions d’euros.

Reste à savoir comment le marché à évolué depuis 1990, alors qu’internet n’existait pas au sens où on l’entend aujourd’hui.

J’ai l’impression que le principal changement qu’il a apporté est en effet une évolution, d’un marché de l’offre, sur lequel marchands organisaient les prix, géraient la rareté et souffraient peu de la concurrence, à un marché de la demande, sur lequel l’acheteur peut à tout moment comparer le prix d’un livre chez les libraires du monde entier.

Finalement, il est probable que cela a renforcé l’influence du facteur prix sur le marché du Livre Ancien… en jouant à la baisse… et que la nouvelle génération y est plus sensible. Néanmoins, et nous avons déjà abordé ce sujet dans le blog, il est probable que cette évolution du marché, et le nivellement des prix à la baisse qu’elle induit, est bénéfique pour le bibliophile, permettant notamment à de jeunes passionnés de venir grossir nos rangs! Mais peu importe au fond, si nous écrivons ou lisons ce blog, c’est que nous sommes tous des passionnés… et nous savons bien que le prix, s’il importe, n’est pas capital, c’est le plaisir qui compte… Ainsi, pour moi, mes livres favoris dans ma bibliothèque ne sont pas forcément ceux qui ont le plus de valeur.

H

Images : des images de reliures, glânées ça et là… Je suis en vacances!

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Petit voyage au cœur de la bibliothèque de H.-F. Robert de Lamennais.

Petit voyage au cœur de la bibliothèque de H.-F. Robert de Lamennais.

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Bertrand étant j’en ai peur complètement insensible au talent de Van Nistelroy, il me rend un fier service ce soir en vous proposant un voyage au cœur de la bibliothèque de H.-F. Robert de Lamennais.

La Mennais à son bureau de travail en habit.

Il dut y avoir foule au 17 de la rue Vivienne à Paris ce lundi 2 janvier 1837 à 6 heures du soir.

Ce jour-là, c’était la bibliothèque d’un grand homme (1) qui allait partir à l’encan.

Pas moins de 2.208 ouvrages pour le catalogue principal et 143 pour le supplément.

Serait-ce à la bibliothèque d’un bibliophile, d’un homme de lettres, d’un homme politique, d’un religieux, ou plus encore à celle d’un polémiste, que le public aurait à faire ?

C’est ce que nous allons essayer de voir ensemble en flânant au gré des pages de ce catalogue qui vient de nous tomber entre les mains (2).

Mais commençons plutôt ce voyage initiatique …

Tout d’abord empruntons quelques lignes à l’avis du libraire placé en tête de ce catalogue :

« (…) à la lecture tant soit peu réfléchie de ce catalogue, on reconnaîtra tout d’abord la bibliothèque de l’illustre auteur de l’Essai sur l’indifférence en matière de religion, et la nombreuse réunion d’ouvrages de polémique religieuse qui s’y trouve, ne laisse aucun doute à cet égard. (…)
La théologie qui en fait la principale spécialité est complète dans toutes ses parties, et ferait honneur à une bibliothèque publique. Il s’y trouve une très-belle réunion de Bibles en langues, Hébraïque, Grecque, Latine et Française, et la plus riche collection qui existe peut-être des SS. Pères grecs et latins, la plupart éditions des Bénédictins. Sur la même ligne et comme seconde spécialité on remarque les auteurs classiques anciens, tel que : Hérodote, Thucydide, Xénophon, etc. pour l’histoire, et Aristophane, Euripide, Sophocle, etc. pour la littérature. Les exemplaires de ces divers auteurs sont des meilleures éditions et de la plus belle conservation. (…) Tous les ouvrages portent la signature autographe de M. de La Mennais, et quelques-uns, spécialement ceux de polémique religieuse, sont revêtus de notes manuscrites plus ou moins nombreuses. (…) »
Fragment de lettre autographe de La Mennais.

On aura compris qu’il s’agit ici avant tout d’une bibliothèque de travail, dont chaque ouvrage a été vraisemblablement lu et relu, avec comme objectif principal, l’accumulation de sources pour les nombreux écrits de l’auteur.

C’est ainsi que la très grande majorité des livres sont simplement reliés en veau ou en parchemin.

Par ailleurs très ouvert à d’autres courants de pensées que le sien, on note quelques ouvrages improbables dans la bibliothèque d’un philosophe catholique. En voici quelques-uns :

– Le Chou-King, un des livres sacrés des Chinois, recueilli par Confucius, 1770. 1 vol. in-4 dem. Bas.
– Zend-Avesta, ouvrage de Zoroastre, 1771, 2 vol. dem. Bas.
– La vie de Mahomet par Boulainvilliers, 1731, veau marbré.
– Apologie pour tous les grands hommes qui ont été accusés de magie, par Naudé, 1669, in-12, veau marbré.
– Recueil précieux de Maçonnerie Adonhiramite, 1786. 1 vol. petit in-12 en veau.
– Discours sur la liberté de penser par Collins, 1717, in-12, veau marbré.
– Examen et discussion critique de l’histoire des diables de Loudun et de la condamnation d’Urbain Grandier, 1747, in-12, veau racine.
– Système de la nature par Mirabeau (Holbach), 1770, 2 vol. in-8, basane.
On sait maintenant que La Mennais ne rechignait pas à lire le matérialisme exposé par ses fondateurs. Est-ce cette influence qui l’amena à publier en 1848 une feuille « socialiste » (le Peuple Constituant) ? On pouvait d’ailleurs lire dans la Revue Suisse de l’époque : « Béranger, Lamennais, Sand et Sue : les quatre puissances socialistes et philanthropiques de notre âge ».

Passons sur les sections « législation et jurisprudence », au contenu classique. On arrive aux « sciences et arts », section bien fournie, avec Pluche et son Histoire du ciel et son spectacle de la nature, une encyclopédie Diderot et d’Alembert incomplète (sans les planches et les tables) ; outre les philosophes anciens bien représentés (Cicéron, Plutarque, Platon, Epictète, etc.), on trouve les modernes (Bacon, La Bruyère, Descartes, Helvétius, La Mettrie, Newton, Leibniz, Montaigne, Vauvenargues, Charron, etc.)

Un Buffon (petite édition in-18) pour l’histoire naturelle, une Histoire générale des mathématiques par Charles Bossut (1810), etc.

L’étude des langues anciennes et étrangères est largement représentée, la philologie y tient une place de choix.

Rabelais est bien là, dans son édition de 1725 en 5 vol. in-12, relié en veau. Même Madame de Sévigné a eu les honneurs du polémiste (Lettres, 1786, 9 vol. basane époque).
Quelques livres de voyages, dont la Découverte des Indes occidentales par les espagnols, par Las Casas, 1697, relié en veau.

L’histoire ancienne et moderne est bien fournie. Les classiques y sont tous ou preque.

Pour toute bibliographie La Mennais possédait quelques titres seulement dont le Dictionnaire des ouvrages anonymes par Barbier dans son EO de 1806.

L’examen approfondi de ce catalogue ne nous a pas permis de trouver de livres luxueusement reliés en maroquin ou sortis d’ateliers de reliure de l’époque (Simier, Thouvenin, Bozerian, etc.). Visiblement M. de La Mennais n’était pas amateur de reliures d’art. Il semble avoir toujours privilégié le contenu au contenant.

« On peut généralement, à l’examen des livres d’une bibliothèque, prononcer sur les goûts et surtout sur la direction des études et des travaux de son fondateur » (extrait de l’avis du libraire). C’est bien le cas ici. On sent l’homme derrière ses livres. Tout transpire de manière assez limpide.

M. de La Mennais, né à St-Malo en 1782, a 55 ans lorsqu’il décide de vendre, de son vivant, la bibliothèque qui est dans son château de La Chesnaie en Bretagne. C’est sans aucun doute un besoin pressant d’argent qui l’y oblige. Il meurt à Paris en 1854 à 72 ans. On imagine que pendant les presque vingt dernières années de sa vie il réussit à reconstituer le fond de sa bibliothèque.
Le Château de La Chesnaie (commune de St-Pierre-de-Plesguen, I.-et. V.) ancien manoir des Lamennais. Les livres vendus étaient ici.

Je terminerai ce petit exposé par une belle page de Charles Nodier, prince des bibliophiles de son époque et qui s’exprimait ainsi dans le Bulletin du Bibliophile de 1836-1837 :

« M. de La Mennais vend ses livres, et il ne les vend probablement que parce qu’il a besoin de les vendre. Cette particularité restera dans la mémoire des hommes comme un des traits caractéristiques du siècle d’or que la révolution libérale et humanitaire nous a fait. (…) Je recommande la bibliothèque de M. de La Mennais aux amateurs de livres ; je la recommande aux hommes de cœur. Quiconque a une âme et un écu doit placer parmi ses livres un des livres qui ont appartenu à M. de La Mennais. » (Charles Nodier, Bulletin du Bibliophile, 1836).

Exemplaire en reliure pleine de l’époque de l’Essai sur l’indifférence en matière de religion, 4 volume in-8, 1817-1823.

Je ne sais rien des résultats d’adjudication pour cette vente de janvier 1837. Mon catalogue est vierge de toute annotation. Certaines pages étaient même encore non coupées lors de ma première lecture …

Je ne sais pas plus s’il y eut une nouvelle vente des livres de La Mennais après sont décès ?? Sans doute.

En espérant vous avoir fait découvrir un sentier méconnu,

Amitiés bibliophiliques, Bertrand Merci Bertrand,H

Notes :
(1) Hugues-Félicité Robert de Lamennais, né à Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) en 1782 et décédé à Paris en 1854, était un écrivain et philosophe français. Son nom de famille est Robert et c’est en s’inspirant du lieu-dit « la Mennais » où son grand’père possédait une métairie qu’il se nomma ainsi. Issu d’une famille pieuse de petite noblesse récente, il fut ordonné prêtre en 1816. Philosophe chrétien, connu pour être un personnage ultramontain, Lamennais peut être considéré comme le précurseur du catholicisme libéral, du catholicisme social, ainsi que de la démocratie chrétienne. (source Wiki).

(1) Catalogue de la bibliothèque de M. F. de Lamennais. (faux-titre). Catalogue de livres rares et précieux provenant de la bibliothèque de M. F. de Lamennais, dont la vente se fera le lundi, 2 janvier 1837, et jours suivants, à 6 heures du soir. Rue Vivienne, n°17. Par le ministère de MM. Bonnefond de La Vialle et Barbier, commissaires-priseurs. L’exposition aura lieu tous les jours, de midi à 4 heures, à partir du 15 décembre. Paris, Paul Daubrée et Cailleux, éditeur des œuvres complètes de M. F. de La Mennais. Rue Vivienne, n°17, 1836. 1 volume in-8 (21,5 x 13,5 cm) de (2)-iij-(3)-160-(4) pages, broché, non rogné, imprimé sur beau papier vergé fin. Localisation : Fonds ancien de la BM de Rennes. Cote 349014. BNF, Paris, cote FRBNF36558851. Peut-être en existe-t-il d’autres dans d’autre fonds mais ce sont les deux seuls exemplaires que nous avons répertorié. Ce catalogue semble fort rare. Sans doute n’a-t-il été tiré qu’à un très petit nombre d’exemplaires.

8 Commentaires

  1. Tiens c'est drôle, après ma demande concernant un ex libris il y a quelques jours, identifié derechef par un passionné travaillant quasiment dessus au même moment ; j'ai vendu hier un exemplaire d'une plaquette bibliographique avec un envoi "A mon ami Georges Vicaire".
    Je suis de plus en plus connecté au blog !
    B.

    Ps : inutile d'ajouter, si ce n'est point trop indiscret, que les amateurs aimeraient savoir si la petite fille de Vicaire, est bibliophile d'une manière ou d'une autre ?

  2. Et que direz-vous d'un livre anonyme minuscule (53 pages) tiré à six exemplaires et dont un exemplaire est référencé à la Bibliothèque de l'Institut de France et un second exemplaire entres mes mains !
    Oui mais quel exemplaire ! ? celui dédicacé par Eugène Gilbert, vous connaissez ? non ? si je vous dis qu'il fut l'exécuteur testamentaire du Vicomte Charles de Spoelberch de Lovenjoul ? vous y êtes ?
    d'autant plus si j'ajoute qu'il est dédicacé à mon grand père ?…je m'appelle Isabelle Vicaire, petite fille de Georges Vicaire ?
    Ce recueil poétique fut publié en 1870.

  3. A.A.A.,
    Vous avez très bien résumé le problème. Malheureusement, on ne peut acheter une Bible de Gutenberg, comme on achète Les Contes Rémois de la douzième édition brochée, texte pourtant tout aussi intéressant. Conclusion : ne jamais acheter de livres abimés sous quelque forme que ce soit, n’est-ce pas Bertrand !?

    Jean-Paul

  4. Je crois qu’il ya une sorte d’économie de la rareté. Que ce soit pour l’art ou la bibliophilie et en générale tout ce qui fait objet de collection, les prix des objets rares ne font qu’augmenter à moyen terme. Bref, à mon avis, il est toujours avantageux d’investir dans un livre exceptionnel. Le prix de la Bible de Gutenberg, pour prendre un cas extreme, ne peut que monter, tout comme celui d’un Van Gogh ou d’un Vermeer.

    Or, il me semble, que c’est très différent pour les livres moins rares dont les prix, soumis aux modes, fluctuent plus à moyen terme.

  5. Merci Philippe pour ce commentaire… Il a l’air sympa ce libraire!
    C’est vrai que le principal changement apporté par ebay c’est bien la mise en place d’une vraie concurrence!

    H

  6. Effectivement, quand on aime, on ne compte pas! Qui n’a jamais flashé sur un bouquin, et n’a même pas essayé de négocier le prix? Heureusement, de ce côté là, j’ai un libraire très accommodant! Il accepte assez souvent de réduire ses prix, sauf sur ses plus beaux ouvrages.
    Et ebay permet bien souvent d’avoir de bons bouquins à des prix défiant toutes concurrence.
    Le gros problème de certains libraires et autres bouquinistes, c’est l’inflation des prix lorsqu’ils sont seuls à exercer dans leur coin. Certains prix s’envolent pour des livres qui n’ont pas toujours énormément de valeur, comme pour certains livres religieux, de droit ou autre. Par exemple, 900€ pour deux volumes de Pothier, ou encore 25€ pour des pièces de théâtre sans couverture et dans un très mauvais état.

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