Un Livre à l’honneur : Le Malleus Maleficarum, ou le manuel d’inquisition du 15ème siècle

Le Malleus Maleficarum, ou Marteau des Sorcières, est le plus connu des traités de sorcellerie et le plus utilisé des manuels de sorcellerie. Publié en 1486 (pour ceux qui suivent, c’est donc un… incunable), il fût écrit par Heinrich Kramer (aussi connu sous le nom de Henri Institoris) et Jacques Sprenger.

Si Institoris (1430-1505) est un inquisiteur implacable de l’ordre des Dominicains qui est même contesté dans les rangs de l’Eglise, Sprenger, dominicain lui aussi, est un homme très instruit et malgré son titre d’Inquisiteur de la Vallée du Rhin, il n’a pas joué un rôle actif dans la traque des hérétiques et des sorciers.

Hommes de progrès, les deux auteurs choisirent de lutter contre l’hérésie en utilisant la technique la plus moderne de l’époque, à savoir l’imprimerie, afin de favoriser la diffusion rapide de leurs idées.

Extraordinaire somme démonologique, le Malleus se compose de trois parties principales.

Dans la première, les auteurs démontrent la réalité des maléfices et la nature de la sorcellerie, ils y expliquent aussi notamment pourquoi les femmes, à cause de leur faiblesse et de leur intelligence inférieure (pas de commentaire), sont par nature plus disposées à céder aux tentations du Malin.

Dans la deuxième partie, Institoris et Sprenger donnent des exemples concrets, qui sont autant de récits assez extraordinaires et fantastiques : tranformations en animaux, en monstres, vols sur les balais durant le sabbat, capacité à déclencher des catastrophes naturelles, destruction des récoltes, rapports sexuels entre sorcières et démons, etc.
Enfin, la troisième partie est le code criminel qui doit permettre d’interroger et de punir suspects et coupables (les suspects finissant rarement innocents, il faut bien le reconnaître). L’argumentation logique utilisée pour énoncer des absurdités constitue l’un des grands charmes de l’ouvrage, par ailleurs sinistre. Ce vademecum pour inquisiteur détaille aussi très précisément comment procéder à la capture, instruire le procès (notamment le rasage intégral du corps des accusés au fer rouge , afin de trouver la fameuse « marque du Diable », preuve de culpabilité), organiser la détention et l’élimination des sorcières. Il explique également comment accorder ou non du crédit aux déclarations des témoins, dont les accusations sont souvent proférées par envie ou désir de vengeance. Naturellement les deux auteurs assurent également que les juges, en tant que représentants de Dieu, ne peuvent être soumis à l’inquisition et en proie à l’hérésie. Pratique, non?


L’idée qui domine l’ouvrage est que si l’Eglise arrive à exterminer les sorciers à l’aide de ce livre et via l’Inquisition, le diable perd la plupart de ses moyens d’action.

Son succès sera immense. Entre 1486 et 1520, on compte une quinzaine d’éditions, parues dans des villes rhénanes, mais aussi à Paris et à Lyon. A raison de 1 000 ou 1 500 exemplaires par tirage, 20 000 exemplaires ont pu circuler avant la Réforme. Le traité connaît une seconde vie à la fin du XVIe siècle. De 1574 à 1621, une quinzaine de nouvelles éditions sortent des presses européennes. Les dernières éditions datent des années 1660.

Les détracteurs de l’hystérie démonologique furent peu nombreux mais existèrent.. On peut citer Jean Wier, qui publie en 1564 un traité Des illusions des démons, des incantations et des poisons , ne niant pas l’existence de Satan et de certains sorciers, proposant plutôt de soigner ces gens, qui sont de simples malades.

Les plupart des éditions sont in-8, mais on trouve également des in-4.

H
Images : le Malleus.

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À lire ensuite

Pierre Moreau, calligraphe, graveur, imprimeur.

Pierre Moreau, calligraphe, graveur, imprimeur.

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Ah qu’il est doux de pouvoir se reposer sur un ami un soir de grande fatigue. Rémi vous propose ce soir un article sur Pierre Moreau,

Pierre Moreau paraît dans l’histoire typographique comme un météore : brillant, éclatant même, mais éphémère. Issu de la calligraphie, il ne viendra à la typographie qu’à la fin de sa carrière. Mais reprenons son parcours depuis le début :

Moreau est issu d’un milieu aisé. En 1626, il publie un traité de calligraphie gravé en taille-douce : Les vrais caracthères de l’écriture financière. Ce premier traité ne nous est connu que par des références, et aucun exemplaire semble avoir survécu.
À la suite de ce premier essai, Moreau publie deux autres traités calligraphiques :
– Les œuvres de Pierre Moreau, Parisien, 1627 ou 1628, un seul exemplaire (incomplet) connu.
– Original des pieces escrites et burinees par P. Moreau, 1633, deux exemplaires recensés.
Les manuels de calligraphie de Pierre Moreau ne comprennent que quelques planches, assez élégantes, d’écritures italiennes (bâtardes et rondes) ou de financière. Outre ces trois traités, Moreau publie aussi des livres de dévotion, entièrement gravés : Les Saintes prières de l’âme chrestienne (1631, 8°, 106 ff.), les Devotes prières (1634) et les Heures chrestiennes (réemploi du texte gravé des Saintes Prières).
Après ces débuts dans l’écriture manuscrite, Moreau se lance dans un projet encore plus ambitieux. Conscient que les pratiques manuscrites ont changé depuis le XVe siècle et que l’italique et le romain ne sont plus en phase avec l’écriture de l’époque, Moreau décide d’imiter les écritures cursives françaises de son temps. Il grave donc les poinçons de cinq fontes typographiques : deux rondes (moyen et petit modules) et trois bâtardes (gros, moyen et petit modules).
Ses caractères sont parmi les plus étonnants, les plus innovants et les plus beaux de l’époque. Les écritures sont superbes, bien équilibrées. Aux cinq corps de caractères sont associés un certain nombre d’ornements supplémentaires : arabesques flottantes, fleurons de traits « entortillés », grandes lettrines gravées sur cuivre.
Conscient de la valeur de sa création, Moreau se protège de la contrefaçon en obtenant un privilège du roi pour les « caractères de son invention ». Ce privilège sera respecté, et Moreau sera seul à utiliser ses nouvelles « lettres », ce qui limitera considérablement leur diffusion. Entre 1644 et 1648, date de la mort de l’imprimeur, Moreau n’aura le temps de produire que 33 impressions (dont plusieurs petites brochures). À sa mort, ses caractères tomberont dans l’oubli, et ne seront ressuscités qu’éphémèrement par Fournier dans son Manuel typographique (1764), comme représentants de la « Ronde ». Quelques uns des poinçons originaux sont conservés, aux côtés des « Grecs du Roi », dans le cabinet des poinçons de l’Imprimerie nationale.
Les photographies qui accompagnent cet article sont tirées de l’Énéide de Virgile (1648, in-4°), dernier livre imprimé par Pierre Moreau et avec ses caractères. L’édition bilingue est dédiée à Mazarin, avec une carte dépliante et un frontispice. Ce livre est un véritable bijou bibliophilique : trois artistes importants du XVIIe siècle s’y croisent. D’abord, Pierre Moreau, notre calligraphe/imprimeur de talent. Ensuite, Pierre Perrin, poète un peu oublié, mais assez talentueux, théoricien de l’opéra avant Lully et Quinault, qui donne ici la traduction du texte. Enfin, Abraham Bosse qui inaugure chaque chapitre avec une gravure en demi page. Pierre Moreau n’aura malheureusement pas le temps d’achever cette publication, et seul le premier tome, contenant les six premiers chants, paraîtra avant sa mort. Le deuxième tome ne sera publié que dix ans plus tard, en 1658, chez Loyson, avec la suite des gravures d’Abraham Bosse, mais dans une typographie en romain, Loyson n’étant pas parvenu à obtenir les caractères de Pierre Moreau.
Mon exemplaire, photographié ici, ne comporte que le tome 1 seul, auquel il manque le majestueux frontispice (il reste, maigre consolation, la page de titre et la carte dépliante). Je m’en contente, et j’espère que les photographies vous aideront à me comprendre !

PS/ Cet article est basé sur l’excellent livre d’Isabelle de Conihout, publié par la bibliothèque Mazarine : Poésie et Calligraphie imprimée à Parisau XVIIe siècle, Paris, Editions Comp’Act, 2004. L’ouvrage comprend un fac similé de la Chartreuse de Pierre Perrin, imprimée par Moreau, suivie de plusieurs études sur Pierre Moreau, ses caractères, Pierre Perrin et la calligraphie gravée. C’est un superbe ouvrage, à la fois passionnant par son contenu et élégant par sa mise en page, qui se vend pour la modique somme de 35 euros.

Merci Rémi,
H

5 Commentaires

  1. Bonjour,
    Je crois qu’il existe trois traductions, les deux dernières étant de 1997 et 2005.
    Je possède celle de 2005, qui est très bien mais plutot chère, vous pouvez trouver celle de 1997 pour beaucoup moins cher sur abebooks (15 euros), en tapant « malleus maleficarum » dans la fenêtre de rehcerche abebooks, dans la colonne de droite de mon blog..

    Je vous conseille cet ouvrage, même si certain passages sont un peu longs (galimatias religieux du 15ème), le reste est assez fascinant.
    H

  2. Bonsoir,
    je connais mal ce livre,
    si ce n’est par un bon documentaire d’Arte diffusé il y a quelques mois pour la nuit des sorcières…
    ma question est simple : Quid des traductions françaises de cet ouvrage ? A quelles dates ? Lesquelles ? Merci de la réponse.

    Amicalement, B.

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