Deux bibliophiles, chez un marchand discret, aperçoivent ensemble le même volume relié de maroquin. Chacun le déprécie à voix haute, l’un le tourne et le plie, l’autre s’en approche sans y toucher. La fable est en vers, et le marchand les laisse faire.
Par Philibert Cramoisi, spécialiste autoproclamé des moralités en vers et des fabulistes mineurs du XVIIIe siècle, membre associé de la Société des Fabulistes négligés, correspondant intermittent de la Guilde.
Amis Bibliophiles bonjour,
Deux Bibliophiles un jour, chez un Marchand discret,
Aperçurent ensemble un volume secret.
Le maroquin en était noble, et la reliure
Promettait à l’œil fin quelque bonne aventure.
L’un dit : « Le livre est beau ; mais, sans trop l’estimer,
J’en ai vu chez les grands qui faisaient plus aimer. »
L’autre reprit : « La chose est sans doute honnête ;
Mais enfin ce n’est pas de celles qu’on regrette. »
Le reste de la fable est sur le site : le manège de celui qui tourne et plie le volume, les louanges déguisées en reproches, et la moralité, qui désigne lequel des deux sort sans le livre.
Le premier, cependant, le prit d’un air distrait,
Le tourna, le plia, l’ouvrit avec regret ;
L’autre, sans y toucher, s’en approchait sans cesse,
Et louait par degrés avec beaucoup d’adresse.
« Le titre est spécieux. — Le papier n’est pas mal.
— La marge a quelque prix. — Le cuir n’est pas brutal.
— L’exemplaire est fort net. — L’ouvrage est passable. »
Ainsi chacun blâmait d’un ton fort raisonnable.

Mais plus ils en parlaient, moins ils en parlaient froid ;
Leur œil disait bien plus que leur bouche ne croit.
Chacun, pour le blâmer, l’examinait de près ;
Chacun le dépréciait pour l’aimer en secret.
Enfin l’un dit : « Pour moi, je le laisse sans peine. »
L’autre répondit : « Monsieur, je fais de même. »
Le Marchand les laissa soutenir ce grand air,
Sachant ce que le cœur désavoue à l’envers.
Mais l’un à peine eut-il détourné son visage
Que l’autre vers le livre allongea son courage.
Le premier se retourna : « Quoi ! vous le prenez donc ?
— Monsieur, dit le rival, je changeais de façon. »
À ce mot, l’autre alors, n’écoutant plus sa feinte,
S’avança tout de bon, la main déjà non feinte ;
Et tous deux, oubliant leur dédain si bien dit,
Montrèrent à l’instant ce qu’avait leur esprit.
Le Marchand, souriant à leur mine confuse,
Dit : « Messieurs, un seul livre à deux gens qui l’abusent,
C’est beaucoup pour le livre, et trop peu pour vos soins :
Qui l’aime avec mépris le désire le moins. »
L’un paya promptement ; l’autre sortit sévère,
Disant que cet achat était peu nécessaire ;
Mais rentré dans son logis, il avoua tout bas
Qu’il prisait plus ce livre que jamais il ne l’avouera.
Morale
Qui rabaisse un beau livre en marque le désir ;
Le dédain des jaloux n’est souvent qu’un soupir.
Extrait du Recueil des Fables négligées — SFN · PC/I-3
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