Deux bibliophiles, chez un marchand discret, aperçoivent ensemble le même volume relié de maroquin. Chacun le déprécie à voix haute, l’un le tourne et le plie, l’autre s’en approche sans y toucher. La fable est en vers, et le marchand les laisse faire.
Par Philibert Cramoisi, spécialiste autoproclamé des moralités en vers et des fabulistes mineurs du XVIIIe siècle, membre associé de la Société des Fabulistes négligés, correspondant intermittent de la Guilde.
Amis Bibliophiles bonjour,
Deux Bibliophiles un jour, chez un Marchand discret, Aperçurent ensemble un volume secret. Le maroquin en était noble, et la reliure Promettait à l’œil fin quelque bonne aventure.
L’un dit : « Le livre est beau ; mais, sans trop l’estimer, J’en ai vu chez les grands qui faisaient plus aimer. » L’autre reprit : « La chose est sans doute honnête ; Mais enfin ce n’est pas de celles qu’on regrette. »
Le reste de la fable est sur le site : le manège de celui qui tourne et plie le volume, les louanges déguisées en reproches, et la moralité, qui désigne lequel des deux sort sans le livre.
Le premier, cependant, le prit d’un air distrait, Le tourna, le plia, l’ouvrit avec regret ; L’autre, sans y toucher, s’en approchait sans cesse, Et louait par degrés avec beaucoup d’adresse.
« Le titre est spécieux. — Le papier n’est pas mal. — La marge a quelque prix. — Le cuir n’est pas brutal. — L’exemplaire est fort net. — L’ouvrage est passable. » Ainsi chacun blâmait d’un ton fort raisonnable.
Honore Daumier, Un bouquiniste dans l’ivresse, planche 28 des Beaux jours de la vie, Le Charivari, 1844. National Gallery of Art, domaine public.
Mais plus ils en parlaient, moins ils en parlaient froid ; Leur œil disait bien plus que leur bouche ne croit. Chacun, pour le blâmer, l’examinait de près ; Chacun le dépréciait pour l’aimer en secret.
Enfin l’un dit : « Pour moi, je le laisse sans peine. » L’autre répondit : « Monsieur, je fais de même. » Le Marchand les laissa soutenir ce grand air, Sachant ce que le cœur désavoue à l’envers.
Mais l’un à peine eut-il détourné son visage Que l’autre vers le livre allongea son courage. Le premier se retourna : « Quoi ! vous le prenez donc ? — Monsieur, dit le rival, je changeais de façon. »
À ce mot, l’autre alors, n’écoutant plus sa feinte, S’avança tout de bon, la main déjà non feinte ; Et tous deux, oubliant leur dédain si bien dit, Montrèrent à l’instant ce qu’avait leur esprit.
Le Marchand, souriant à leur mine confuse, Dit : « Messieurs, un seul livre à deux gens qui l’abusent, C’est beaucoup pour le livre, et trop peu pour vos soins : Qui l’aime avec mépris le désire le moins. »
L’un paya promptement ; l’autre sortit sévère, Disant que cet achat était peu nécessaire ; Mais rentré dans son logis, il avoua tout bas Qu’il prisait plus ce livre que jamais il ne l’avouera.
Morale
Qui rabaisse un beau livre en marque le désir ; Le dédain des jaloux n’est souvent qu’un soupir.
Extrait du Recueil des Fables négligées — SFN · PC/I-3
La lettre du bibliophile
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Un soir de novembre 1354, un vieillard en manteau usé se présente à la porte de l’abbaye de Melk. Il demande frère Adso par son nom et refuse de parler à quiconque d’autre. Il dit venir de la part de Guillaume de Baskerville, mort de la peste six ans plus tôt.
Un homme venu de loin, Anno Domini 1354
Par Adso de Melk, ancien novice de Guillaume de Baskerville, copiste et bibliothécaire à l’abbaye de Melk
Amis Bibliophiles bonjour,
Il arriva un soir de novembre, par la route qui monte du Danube.
Frère Heinrich, qui gardait la porte ce soir-là, vint me chercher au scriptorium. Il faisait déjà nuit. Le vent soufflait du nord et charriait cette odeur de neige qui annonce l’hiver dans la vallée. Heinrich était troublé — un voyageur demandait à me voir, par mon nom, et refusait de parler à quiconque d’autre.
Je descendis dans le parloir. Un homme était assis sur le banc, près du feu. Ou plutôt effondré. Il portait un manteau de voyage si usé qu’on ne pouvait en deviner la couleur d’origine. Ses bottes étaient fendues. Ses mains, posées sur ses genoux, tremblaient — non pas de froid, mais de cette fatigue profonde qui vient quand le corps a dépassé depuis longtemps ce qu’il pouvait donner. Il avait les cheveux blancs, le visage creusé de rides profondes, les yeux d’un bleu très pâle, presque délavé. Un vieil homme. Soixante-cinq ans peut-être, ou davantage — il était difficile de dire, tant la route l’avait défait.
Il leva les yeux quand j’entrai. Et il dit, en un français lent, prononcé avec un accent que je ne reconnus pas immédiatement :
« Vous êtes Frère Adso ? Adso de Melk ? »
« Je le suis. Qui êtes-vous ? »
« Guillaume m’a envoyé. »
Mon cœur se serra. Guillaume était mort six ans plus tôt, emporté par la peste. Personne ne prononçait plus son nom à Melk. Personne, du reste, ne l’avait jamais connu ici, sinon par ce que j’en avais dit.
« Guillaume de Baskerville ? »
« Il m’a dit : si un jour tu ne sais plus où aller, si tu ne sais plus à qui confier ce que tu portes, cherche un moine nommé Adso, à l’abbaye de Melk, dans la vallée du Danube. Il saura. »
« Quand vous a-t-il dit cela ? »
« Il y a longtemps. Avant la peste. À Avignon, en l’an 1340. »
Avignon. Guillaume avait séjourné à Avignon dans les années 1330-1340, mêlé aux querelles entre le pape et les Spirituels franciscains. Il y avait croisé des hommes de toutes sortes — théologiens, diplomates, espions, fugitifs. Un Templier en fuite n’aurait rien eu d’invraisemblable dans les ruelles d’Avignon.
« Vous êtes Templier, dis-je. »
Ce n’était pas une question. L’homme ferma les yeux un instant, comme si le mot lui faisait mal.
« Je l’ai été. Je m’appelle Arnaud de Bure. J’avais dix-neuf ans quand ils sont venus nous arrêter. C’était un vendredi, le treize octobre de l’an 1307. Je servais à la commanderie de Bure, en Bourgogne. On nous a enchaînés à l’aube. J’ai passé quatre ans dans les prisons du roi de France. On m’a relâché après la dissolution. Depuis, je marche. »
« Vous marchez depuis quarante-deux ans ? »
« Depuis quarante-deux ans. »
Il ouvrit son manteau. Dessous, contre sa poitrine, il portait un sac de cuir, fermé par une courroie. Le cuir était si vieux qu’il avait pris la couleur de la peau. Il le détacha et le posa sur la table, entre nous, avec une lenteur cérémoniale.
« Voici ce que je porte. »
Il ouvrit le sac. À l’intérieur, enveloppé dans un linge de lin jauni, reposait un manuscrit.
Un petit volume, plus haut que large, relié en peau brune sans ornement. Les plats étaient nus — pas de titre, pas d’inscription, pas de fermoir. Rien qui signalât la nature du contenu. Un livre fait pour ne pas être remarqué.
Je l’ouvris.
Le parchemin était de bonne qualité, souple encore malgré les années, d’un blanc légèrement ambré. Le texte étaitd’une écriture serrée mais lisible avec peu de concession à la beauté. Cent trente feuillets environ. Le texte était en ancien français — non pas en latin, ce qui me surprit.
La Règle du Temple. Copie du dernier quart du XIIIᵉ siècle, région d’Arras-Douai. Walters Art Museum, Ms. W.132, fol. 7r (CC BY-SA 3.0).
Je lus les premières lignes.
Ci commence la Regle des Frères du Temple. A chascun frère qui est profès de la sainte maison et chevalier du Temple de Salomon…
Je levai les yeux vers Arnaud de Bure.
« C’est la Règle du Temple. »
« L’un des derniers exemplaires. Peut-être le dernier. »
Je connaissais l’existence de ce texte. Tout le monde en avait entendu parler — la Règle secrète des Templiers, celle que les simples frères n’avaient jamais le droit de lire, celle que le grand maître gardait sous clef et dont la lecture était réservée aux seuls dignitaires. Pendant le procès, les inquisiteurs avaient cherché cette Règle avec acharnement, convaincus qu’elle contenait la preuve des hérésies dont on accusait l’Ordre — l’adoration du Baphomet, le reniement du Christ, les baisers obscènes. Ils ne l’avaient pas trouvée. Ou plutôt, ce qu’ils avaient trouvé ne leur avait pas donné ce qu’ils cherchaient.
Car la Règle du Temple, je le découvris ce soir-là en la feuilletant page après page à la lumière d’une chandelle, ne contenait aucun secret ténébreux. C’était un texte d’une rigueur austère, presque monastique — ce qui n’avait rien d’étonnant, puisqu’elle avait été rédigée sous l’influence de saint Bernard de Clairvaux au concile de Troyes, en l’an 1129. Elle prescrivait la hiérarchie de l’Ordre, le costume des frères, le service religieux, la tenue des chapitres, le code pénal interne, l’élection du grand maître, la réception des nouveaux membres. Pas de magie noire. Pas d’idole. Pas de rite secret. Un règlement.
Et pourtant ce règlement était d’une rareté vertigineuse.
Je comptai les cahiers, examinai les coutures, évaluai l’âge du parchemin. La copie datait du milieu du XIIIe siècle — plus d’un siècle avant la nuit où je la tenais. L’écriture était d’une main habile, rapide mais sans fioritures, celle d’un scribe habitué à produire des documents utilitaires, pas des objets de contemplation. Les marges étaient étroites. Des annotations marginales, d’une encre plus pâle, avaient été ajoutées par une autre main — des gloses, des précisions, des renvois à d’autres articles. Le volume avait été utilisé, consulté, travaillé. Ce n’était pas un livre de bibliothèque. C’était un livre de commandement.
« Comment l’avez-vous sauvé ? »
Arnaud de Bure parla longtemps. Il raconta la nuit de l’arrestation — les soldats du roi entrant dans la commanderie avant l’aube, les frères tirés de leur lit, les coffres fouillés, les documents saisis. Mais le commandeur de Bure, un vieil homme nommé Gérard de Villiers, avait anticipé le danger. Trois jours avant l’arrestation, il avait confié la Règle au plus jeune des frères — Arnaud — avec un ordre simple : pars, cache-la, ne reviens pas.
« Je ne savais même pas lire, dit Arnaud. Je ne savais pas ce que je portais. On m’a dit : c’est la Règle. Garde-la. Ne la montre à personne. Si tu es pris, brûle-la. Mais ne la laisse pas tomber entre les mains du roi. »
« Pourquoi ? S’il n’y a rien de secret dans ce texte, pourquoi le cacher ? »
Arnaud me regarda avec une expression que je ne compris pas immédiatement — de la lassitude, mais aussi, sous la lassitude, une forme de fierté blessée.
« Parce que la Règle est la seule preuve que l’Ordre existait pour de bonnes raisons. Ils nous ont accusés de tout — d’hérésie, de sodomie, d’idolâtrie. Ils ont brûlé le grand maître. Ils ont confisqué nos biens. Ils ont effacé notre nom. Mais tant que la Règle existe, la vérité existe : nous étions des soldats du Christ, pas des hérétiques. Ce livre est notre honneur. Et l’honneur ne se brûle pas. »
Le silence qui suivit fut si dense que j’entendais le bois craquer dans le feu.
Guillaume m’avait raconté le procès des Templiers. Il l’avait suivi de près, à Avignon, et il en avait tiré une leçon que je n’avais pas comprise à l’époque mais qui me revint ce soir-là avec une clarté terrible : « Le plus grand crime qu’on puisse commettre contre un ordre, m’avait-il dit, ce n’est pas de le détruire. C’est de le calomnier, puis de détruire les preuves de la calomnie. Un ordre dont on a brûlé les archives est un ordre qui ne peut plus se défendre. Et un ordre qui ne peut plus se défendre est un ordre coupable pour l’éternité. »
La Règle du Temple, posée sur la table du parloir de Melk, était exactement cela : la preuve que l’Ordre n’était pas ce qu’on avait dit. Un texte ennuyeux, administratif, sans mystère — et c’est précisément parce qu’il était sans mystère qu’il était dangereux. Car si la Règle ne contenait rien de criminel, alors les crimes reprochés aux Templiers avaient été inventés. Et si les crimes avaient été inventés, alors le roi de France et le pape avaient menti. Et les rois et les papes n’aiment pas qu’on prouve qu’ils ont menti.
Je refermai le manuscrit.
« Que voulez-vous que j’en fasse ? »
« Que vous le gardiez. Que vous le cachiez dans votre bibliothèque, parmi vos manuscrits, là où personne ne le cherchera. Un livre sans titre, sans nom, sans ornement — qui irait le regarder ? Je suis vieux. Je n’ai plus la force de marcher. Je n’ai personne à qui le transmettre. Guillaume m’a dit que vous sauriez quoi faire. »
Je pensai à Jorge de Burgos. Jorge aurait brûlé ce manuscrit — non par haine des Templiers, mais par obéissance au pape qui avait condamné l’Ordre. Si le Saint-Père avait jugé les Templiers coupables, conserver la preuve de leur innocence était un acte de désobéissance. Jorge ne désobéissait jamais.
Je pensai à Guillaume. Guillaume aurait pris ce manuscrit sans hésiter. Il aurait dit que la vérité ne se cache pas, qu’elle se conserve, et que le rôle d’un bibliothécaire est de garder ce que les puissants veulent détruire.
Je pris le manuscrit.
Arnaud de Bure resta deux jours à Melk. Il dormit, mangea, se reposa. Puis il repartit, sans son sac de cuir, sans son fardeau de quarante-deux ans. Je le regardai descendre vers le Danube, voûté, lent, les mains vides pour la première fois depuis l’aube du treize octobre 1307. Je ne le revis jamais.
Le soir même, je descendis dans la bibliothèque. Je pris la Règle du Temple, la glissai entre un recueil de sermons et un traité de comput que personne n’avait ouvert depuis trente ans. Un livre sans titre, entre deux livres sans lecteurs. La meilleure cachette du monde.
Nota bene : Écrit de ma main, en l’an de grâce 1382. Ce sera la dernière chose que j’écrirai sur cette affaire. La Règle est toujours là où je l’ai mise. Je n’en ai parlé à personne — ni à l’abbé, ni aux frères, ni à Dieu lui-même dans mes prières. Guillaume m’avait appris que certains secrets ne se confient pas : on les garde, c’est tout. Je ne sais pas si les Templiers étaient innocents. Mais je sais que leur Règle ne contenait rien qui méritât le bûcher. Et je sais qu’un livre qui prouve l’innocence d’hommes que l’on a brûlés est un livre qu’il faut garder, quoi qu’il en coûte. Que celui qui trouvera ce manuscrit sache qu’il tient entre les mains la seule défense d’un ordre mort. Qu’il en fasse ce que sa conscience lui commande. La mienne m’a commandé de le cacher. Je lui ai obéi.
Adso de Melk, bibliothécaire de l’abbaye de Melk
Cote (ajoutée par la Guilde des Bibliopolicés, XXIe siècle) :
GUILDE · ADSO · 1354 · TEMP-01 Chroniques d’Adso de Melk — Le Dernier Templier
Post-scriptum d’Alcide Raturon, secrétaire perpétuellement provisoire de la Guilde : De la Règle du Temple, il ne subsiste aujourd’hui que quatre exemplaires connus. Le manuscrit de Paris (BnF, fonds français 1977) et celui de Rome (Accademia dei Lincei, Cod. 44 A 14) sont les plus complets. Celui de Bruges (Bibliothèque municipale, ms. 131), le plus ancien, contient le texte latin primitif rédigé au concile de Troyes en 1129. Le quatrième, dit « de Barcelone », est une traduction en un mélange de français et d’occitan qu’un archiviste catalan a décrit, avec une franchise qu’on ne peut qu’admirer, comme « une merde de français et d’occitan ». Aucun de ces quatre exemplaires ne provient de Melk. Mais Raturon note, pour les chercheurs qui auraient le loisir de vérifier, que la bibliothèque de l’abbaye de Melk possède un fonds ancien considérable, et que tous les manuscrits n’en ont pas été catalogués. Les modes ont leurs caprices, et les cachettes leurs durées. Elles tiennent, parfois, plus longtemps que les empires qui les ont rendues nécessaires.
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