Et si votre libraire adoptait les usages des commissaires-priseurs ?

Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

On se plaint beaucoup des libraires.

Ils sont trop chers. Ils gardent leurs livres trop longtemps. Ils prennent des marges qu’on juge indécentes. Ils font la moue quand on négocie. Ils vous vendent en trois minutes un exemplaire qu’ils ont mis trois ans à trouver, et ils osent y gagner quelque chose.

C’est la conversation ordinaire des salons et des groupes de discussion. Le libraire est le personnage qu’on aime accabler, parce qu’il est le seul du marché à avoir un visage.

Je propose donc une expérience.

Imaginons un libraire qui, fatigué d’être mal aimé, décide de changer de méthode. Il ne va pas baisser ses prix. Il ne va pas devenir plus aimable. Il va simplement adopter, point par point, les usages d’une profession voisine que personne ne songe à critiquer : celle qui vend les livres au marteau.

Voici sa boutique.

Vous entrez. Une reliure vous arrête. L’étiquette indique deux cents euros.

Vous allez à la caisse. On vous demande deux cent soixante euros.

Vous vous étonnez. On vous explique, avec une patience infinie, que deux cents euros était le prix du livre, et que le reste correspond aux frais de librairie. Trente pour cent. C’est écrit dans les conditions générales de vente, affichées près de la porte, en corps six, sous un cadre.

Vous n’aviez pas lu les conditions générales de vente. C’est votre faute.

Elles font quatre pages. Personne ne les lit jamais. C’est bien le principe.

Vous payez par carte : ajoutez un pour cent de frais techniques. Vous aviez repéré le livre sur le site avant de venir : ajoutez trois pour cent de frais de consultation en ligne, puisque vous avez utilisé un outil mis à votre disposition.

Le livre à deux cents euros vous en coûte deux cent soixante-huit.

Vous trouvez cela absurde. Vous avez raison. Mais notez bien : vous ne trouvez pas cela absurde quand c’est un marteau qui tombe.

Vous payez. Vous tendez la main. Impossible.

Le livre n’est pas ici. Il est en réserve. La réserve se trouve dans un autre arrondissement, ouverte du mardi au jeudi, de dix heures à midi, sur rendez-vous pris quarante-huit heures à l’avance. Vous devrez présenter votre bordereau, une pièce d’identité et une patience considérable.

Si vous ne venez pas dans les quatorze jours, des frais de garde commencent à courir. Deux euros par jour et par volume. Ce n’est rien, deux euros. Multipliez par soixante jours d’hésitation et par les cinq volumes de votre édition, et vous découvrirez que votre livre a produit une rente.

Le calcul n’est pas fait pour vous nuire. Il est fait pour que l’attente rapporte.

Vous protestez qu’un libraire vous aurait mis le paquet sous le bras en trente secondes.

C’est exact. C’est même précisément ce qu’un libraire fait tous les jours, sans le facturer, sans le nommer, sans en tirer gloire.

Gravure d’Abraham Bosse montrant les boutiques de la Galerie du Palais à Paris, dont une librairie aux rayons garnis, vers 1637.
Abraham Bosse, La Galerie du Palais, vers 1637-1638, eau-forte. La librairie occupe la boutique de gauche. Source : BnF / Gallica, ark:/12148/btv1b84035726 — domaine public.

Vous habitez loin. Vous demandez un envoi.

Le libraire vous répond qu’il ne pratique pas l’expédition. Il vous remet une feuille avec deux noms : The Packengers, Mail Boxes Etc. Débrouillez-vous avec eux.

Vous écrivez. On répond quatre jours plus tard. Un devis arrive : soixante-cinq euros pour un in-octavo de six cents grammes, hors assurance, hors emballage renforcé, hors passage en boutique relais.

Trois semaines plus tard, le livre arrive dans un carton trop grand, calé avec du papier bulle, avec un mors fendu que personne n’assumera.

Le libraire aurait emballé le volume lui-même. Dans du carton découpé aux dimensions. Avec ce geste que les libraires ont, et qu’ils tiennent d’un autre siècle, de glisser une feuille de papier de soie entre le plat et le carton.

Il ne vous l’aurait pas facturé non plus.

Vous ouvrez le paquet. Le livre n’est pas tout à fait celui que vous croyiez.

La description disait « bel exemplaire, quelques rousseurs éparses ». Vous découvrez un exemplaire lavé, deux feuillets restaurés, une signature manquante en fin de volume et une reliure du début du siècle dernier là où vous attendiez l’époque.

Vous téléphonez. On vous rappelle que le livre était visible avant la vente, pendant l’exposition, qui durait deux après-midi. Vous n’êtes pas venu. Vous avez acheté à distance. Vendu en l’état, sans garantie, sans retour.

Vous n’avez pas de recours. Vous avez un remords.

Comparez. Le libraire qui vous vend un exemplaire collationné vous le reprend s’il s’est trompé. Non par bonté : parce qu’il vous reverra. Parce qu’il tient boutique, et qu’une boutique est un pari sur la durée.

Le marteau, lui, tombe une fois. Il ne parie sur rien.

Jusqu’ici vous n’étiez qu’acheteur. Retournez la scène. Apportez-lui des livres.

Car notre libraire n’achète plus rien. Il prend en dépôt.

Vous lui apportez la bibliothèque de votre oncle. Il ne vous fait pas d’offre. Il vous fait signer un mandat. Il retiendra vingt-cinq pour cent sur le produit de la vente, plus des frais de photographie, plus une participation au catalogue, plus une assurance obligatoire calculée sur une estimation qu’il a fixée seul. L’assurance court dès le dépôt.

Il fixera aussi les prix. Bas, pour que cela parte. Vous n’aurez pas voix au chapitre.

Ce qui ne se vendra pas, vous viendrez le rechercher. À vos frais. Sous quinzaine, faute de quoi les frais de garde reprennent leur office.

Ce qui se vendra vous sera réglé. Dans quarante-cinq jours. Si l’acheteur a payé. S’il n’a pas payé, vous attendrez sans savoir combien de temps, et l’on vous expliquera que l’établissement n’est qu’un intermédiaire.

Faites le compte. Sur un ensemble adjugé mille euros, l’acheteur en aura déboursé mille trois cents. Vous en toucherez sept cents, dans deux mois. Trois cents euros se sont volatilisés en route, et personne n’a pris le moindre risque sur le stock.

Un libraire, lui, vous aurait fait une offre. Un chiffre, tout de suite, plus bas que vos espérances. Il aurait sorti son chéquier et emporté les cartons le jour même.

Cette offre vous aurait vexé. Elle était pourtant la seule où quelqu’un misait son argent.

Cette librairie n’existe pas. Aucun libraire n’y survivrait un trimestre.

Il serait dénoncé partout. On dirait qu’il méprise ses clients, qu’il facture l’air, qu’il a inventé une taxe sur l’envie d’acheter. On aurait raison.

Un usage devient invisible quand il est ancien, collectif et enveloppé d’un peu de cérémonie. Prenez le même usage, retirez la salle, retirez le marteau, retirez le catalogue, posez-le sur le comptoir d’une boutique de quartier tenue par un homme en cardigan : il redevient scandaleux.

Ce n’est donc pas la pratique qui nous choque. C’est le décor qui manque.

Il suffit d’une salle, d’une estrade et d’un catalogue pour rendre respectable ce qui serait, ailleurs, une brutalité de comptoir.

Reste la vraie question. Pourquoi acceptons-nous ailleurs ce que nous ne tolérerions pas ici ?

Parce que l’enchère nous flatte.

Elle nous raconte que le prix n’a pas été décidé par un marchand mais découvert par le marché. Que nous avons emporté quelque chose sur un rival. Que nous avons fait une affaire, même en payant trente pour cent de plus qu’en boutique.

Le libraire ne nous offre rien de tout cela. Il affiche un prix. Ce prix est le sien, assumé, discutable, discuté. Il n’y a ni suspense, ni victoire, ni vaincu. Il n’y a qu’un homme qui a choisi ce livre, l’a payé de sa poche, l’a gardé sur ses rayons pendant deux ans, et vous le propose.

Nous lui reprochons exactement ce que nous pardonnons à l’autre : de gagner sa vie.

Un mot encore, avant qu’on me range du côté des dévots.

Il existe des libraires qui rêvent leurs prix, qui recopient des adjudications sans les comprendre, qui décrivent trois lignes là où il en faudrait dix, qui répondent en quinze jours ou jamais. J’en ai croisé qui tenaient boutique comme on tient un grief.

Un libraire n’est pas vertueux par état. Il est simplement exposé. Il vous regarde. Il porte son nom sur sa devanture. Il ne peut pas se réfugier derrière un règlement affiché en corps six.

C’est cette exposition qui le tient. Elle vaut tous les codes de déontologie.

Venons-en au fond.

Nous vivons un moment étrange du marché du livre ancien. Les libraires se raréfient. Les boutiques ferment. Les catalogues s’espacent. Et pendant ce temps, nous continuons de dire, entre nous, qu’ils sont trop chers.

Trop chers par rapport à quoi ?

Par rapport à un système où le prix annoncé est faux de trente pour cent, où l’attente se facture à la journée, où l’emballage vous est renvoyé comme un problème personnel, et où une erreur de description est un aléa dont vous êtes seul comptable.

La prochaine fois que vous achèterez dans une librairie, faites l’exercice.

Ajoutez trente pour cent. Ajoutez les frais de garde. Ajoutez le transporteur. Retirez le collationnement, le conseil, la reprise, le paquet bien fait et la conversation.

Vous verrez ce qui reste.

Le libraire n’est pas notre problème. C’est notre dernier interlocuteur.

GUILDE · ML/MARTEAU

La lettre du bibliophile

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Les livres anciens « moyens » sont-ils condamnés à la benne ?

Livres anciens moyens dans la benne

Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Les livres anciens moyens sont-ils condamnés à la benne ?

Les livres anciens moyens ne meurent pas dans la dignité. Ils meurent en carton.

On les y retrouve par dizaines, parfois par centaines, tassés entre un manuel de dévotion, un tome dépareillé de jurisprudence, un sermon qui n’a plus converti personne depuis Louis XV, une compilation historique fatiguée, un in-octavo honnête que nul ne songe plus à décrire autrement que par sa poussière. Ils ont traversé trois siècles, parfois davantage. Ils ont été tenus, lus, légués, oubliés, déplacés, remisés, sauvés de justesse de plusieurs déménagements et de deux successions. Ils ont survécu à des guerres, à l’humidité, à des héritiers ignorants, à des bibliothèques municipales mal chauffées, à des relieurs brutaux, à des vendeurs pressés. Et les voici finalement rendus à leur destin contemporain : le carton de salle des ventes, le lot sans gloire, l’annonce sans regard, le prix qu’on n’ose même plus discuter tant il a déjà l’air d’une excuse.

Ils ont survécu à l’Histoire pour être battus par l’absence de désir.
Ils ont résisté aux siècles, mais pas au tri contemporain.

Le XVIIe et le XVIIIe ne sauvent plus personne.

C’est peut-être cela, au fond, qui trouble encore certains amateurs. Pendant longtemps, l’ancienneté conservait un reste d’autorité. Un livre de 1680, même médiocre, imposait encore une forme de respect. Un volume de 1750, même commun, gardait l’avantage d’être “ancien”. Il suffisait parfois de son âge pour qu’on le sorte du commun. Il n’était pas nécessairement désiré, mais il n’était pas encore ordinaire. Or ce temps est passé. Aujourd’hui, un vieux livre sans qualité particulière n’impressionne plus : il encombre.

L’âge ne fait plus prestige ; il fait volume.

Je sais bien ce qu’on objectera. On dira qu’il est toujours délicat de comparer deux exemplaires. Et on aura raison. Deux livres du même titre ne sont presque jamais vraiment comparables. L’un aura sa reliure d’époque, l’autre non. L’un sera complet, l’autre rogné. L’un sera frais, l’autre lavé. L’un portera des armes, l’autre des mouillures. L’un sortira d’une belle bibliothèque, l’autre d’un grenier qui n’a jamais produit que de la résignation. Très bien. C’est la vérité du métier, et il serait naïf de l’oublier.

Mais cette vérité ne doit pas servir de refuge à l’aveuglement.

Car s’il est difficile de comparer parfaitement deux exemplaires, il devient difficile de nier la perte de valeur des livres anciens moyens. Pas de tous, bien entendu. Pas des rares, des beaux, des singuliers, des provenancés, des illustrés, des impeccables, des miraculeusement désirables. Ceux-là vivent très bien. Ils vivent même de mieux en mieux. Ils prospèrent dans la religion contemporaine de l’exception. Ce qui s’effondre, ce n’est pas le livre ancien. C’est le livre ancien ordinaire. Celui qui n’est ni assez rare, ni assez beau, ni assez frais, ni assez racontable pour justifier qu’on le préfère à l’un de ses mille semblables.

Le marché n’a pas tourné le dos au passé ; il a simplement cessé d’être poli avec ce qui, dans le passé, n’a rien d’unique.

Le problème du livre ancien moyen n’est pas qu’il soit devenu mauvais. C’est qu’il est devenu remplaçable.

Voilà le mot. Remplaçable. On peut l’aimer, on peut le défendre, on peut lui trouver du charme, de la tenue, de l’histoire, parfois même de la noblesse. Mais au moment de l’achat, cette noblesse se dissout. Pourquoi ce Fénelon-là, si dix autres traînent encore dans le marché ? Pourquoi ce tome de sermons, si cent autres prêchent la même fatigue ? Pourquoi cette histoire romaine en veau blond un peu frotté, si le monde entier semble avoir produit la même ? Le marché ne répond pas par une théorie. Il répond par un haussement d’épaules.

Le livre ancien moyen est victime d’un crime très moderne : il existe en trop d’exemplaires pour continuer à exister comme événement.

Les bibliophiles disent aimer les livres anciens ; ils veulent surtout les livres anciens que les autres n’ont pas.

C’est là toute la cruauté du système. On continue de parler avec respect du XVIIe et du XVIIIe siècle. On s’émeut de l’odeur du papier vergé, de la typographie ancienne, du petit grincement des coutures, de la dignité d’un plein veau, de la mélancolie d’un titre imprimé à Paris ou à Amsterdam il y a deux cent cinquante ans. Très bien. Mais au moment décisif, ce respect abstrait ne suffit plus. Le bibliophile contemporain ne cherche plus un vieux livre ; il cherche un prétexte de désir. Une particularité, une histoire, une singularité, un accident heureux, une belle provenance, une fraîcheur insolente, une reliure qui transforme l’exemplaire en individu.

Les bibliophiles cherchent désormais l’exception.

Le reste glisse.

Le reste n’est pas haï : il est pire, il est laissé tranquille.
En bibliophilie comme ailleurs, on ne tue pas toujours ce qu’on déteste ; on abandonne ce qui ne provoque rien.

Je l’ai vu cent fois. De grands textes, respectables, centraux même, se négocient aujourd’hui à des niveaux presque humiliants dès qu’ils n’apportent pas ce petit supplément de tension qui transforme un objet en enjeu. Un classique immense devient un classique courant. Un livre ancien devient un vieux livre. Une reliure honnête devient une reliure “de travail”. Une édition autrefois parfaitement recevable devient “une édition parmi d’autres”. Le marché n’insulte jamais. Il dévalue. C’est plus froid et, à la longue, plus violent.

Il n’y a pas de cruauté plus propre qu’une décote silencieuse.

Prenez un titre comme Télémaque. Voilà un ouvrage immense dans l’histoire de la culture française, un livre qui fut lu, relu, commenté, appris, diffusé, imposé, admiré. Il ne manque ni de grandeur, ni de postérité, ni d’importance. Et pourtant, dans ses éditions ordinaires, simplement correctes, il ne fait plus peur à personne. Il n’est pas contesté, il est dépassé. Le marché ne nie pas sa dignité ; il constate seulement qu’il en circule trop, qu’il n’est plus un événement, qu’il ne suffit plus d’être un grand livre pour être un livre désiré.

C’est peut-être cela, la vraie humiliation moderne : non pas être jugé mauvais, mais être devenu trop disponible pour rester désirable.

Le drame du livre ancien moyen n’est pas d’avoir vieilli ; c’est d’avoir vieilli sans devenir exceptionnel.

C’est pourquoi tant de cartons de vente sont aujourd’hui si tristes. Ils ne sont pas remplis de déchets au sens noble. Ils sont remplis de respectabilités mortes. D’ouvrages sérieux, correctement imprimés, souvent bien reliés, parfois même fort honorables, mais que le marché regarde désormais avec cette pitié distraite qu’on réserve aux gens de mérite devenus inutiles. Le lot est le cimetière des dignités bibliographiques sans avenir commercial.

Le lot, c’est la fosse commune du mérite sans éclat.

Il faut dire aussi que le goût a changé. Le bibliophile ancien pouvait encore collectionner par continuité, par auteur, par siècle, par sujet, par fidélité lente. Il pouvait construire une bibliothèque dans le temps, sans exiger de chaque volume qu’il fût spectaculaire. Il pouvait aimer des ensembles, des voisinages, des accumulations patientes. Le bibliophile contemporain, lui, vit dans un marché saturé d’images, de comparaisons, de catalogues numériques, de bases de prix, d’exemplaires visibles en permanence. Il n’achète plus dans la pénombre des possibilités, mais dans la lumière crue de la concurrence. Cela change tout.

Autrefois, on pouvait encore acheter un livre pour l’ajouter. Aujourd’hui, on l’achète surtout pour qu’il ressorte.

Autrefois, l’ancienneté faisait encore un peu de prestige. Aujourd’hui, elle ne fait plus qu’un âge.

Ce déplacement a des conséquences presque morales. Il fabrique une nouvelle brutalité, très moderne, très propre, très rationnelle : l’indifférence à l’ordinaire. Un livre ancien moyen n’est plus sauvé par son ancienneté, ni par sa seule honnêteté matérielle, ni même toujours par la qualité du texte qu’il transmet. Il lui faut davantage. Il lui faut une chance. Une aspérité. Un mérite visible. Quelque chose qui le tire du bruit de fond.

Sinon, il descend.

Et ce qui descend longtemps finit toujours par ressembler à ce qui ne compte plus.

On pourra dire qu’il y a là une saine sélection. Après tout, pourquoi faudrait-il sauver commercialement tous les vieux volumes produits en abondance ? Pourquoi feindre l’enthousiasme devant une théologie commune, une histoire usuelle, une jurisprudence périmée, une compilation dévote, un auteur jadis célébré dont plus personne n’attend une illumination ? Très bien. On peut tenir ce discours. Il n’est pas absurde. Mais il faut alors accepter jusqu’au bout ce qu’il signifie : la bibliophilie contemporaine n’est plus une religion de la survivance. C’est une économie de la sélection.

Le marché ne tue pas les mauvais livres. Il abandonne les livres ordinaires.

Et c’est précisément ce qui rend le phénomène intéressant. Car beaucoup de ces livres ne sont pas “mauvais” au sens où on l’entendrait pour un ouvrage moderne médiocre. Ils peuvent être historiquement instructifs, textuellement utiles, matériellement intéressants, culturellement éloquents. Ils disent quelque chose d’un siècle, d’une circulation, d’un usage, d’un lectorat, d’un état de la langue, d’un ordre des savoirs. Mais cette valeur-là n’est pas toujours une valeur de désir. Elle ne se photographie pas bien. Elle ne monte pas naturellement en enchères. Elle ne se résume pas en deux lignes séduisantes sur un réseau social.

Autrement dit : ils ont encore une valeur de civilisation, mais plus assez de valeur de vitrine.

Voilà le fond de l’affaire : le livre ancien moyen souffre d’un déficit narratif.

On ne sait plus comment le vouloir. On ne sait plus comment le défendre sans embarras. On ne sait plus comment faire sentir qu’il mérite autre chose que le lot, sans invoquer des raisons que peu d’acheteurs trouvent encore excitantes. On dira : “c’est du XVIIe”. Soit. Le XVIIe ne sauve plus personne. On dira : “c’est un texte important autrefois”. Très bien. Le marché vit dans le présent du désir, pas dans la justice de l’histoire. On dira : “il est en reliure d’époque”. D’accord, mais honnête ne veut plus dire désirable. On dira enfin : “c’est un bel exemplaire moyen”. Et tout est là, dans cet adjectif fatal.

Moyen.

Le mot est terrible, parce qu’il ne condamne pas absolument ; il suffit à rendre l’objet vulnérable. Le moyen n’est ni scandaleusement mauvais, ni glorieusement beau. Il n’est pas rebutant, mais il n’appelle pas. Il n’éveille ni horreur ni enthousiasme. Et le marché actuel, plus que jamais, vit d’enthousiasme ciblé. Il ne récompense plus la simple décence bibliographique.

Le moyen ne choque personne ; il lasse tout le monde.

Le marché pardonne encore l’ancien ; il ne pardonne plus l’ordinaire.

On pourrait même soutenir que la grande transformation du goût bibliophile tient là. Le bibliophile d’aujourd’hui ne veut pas seulement un livre. Il veut un récit de singularité. Il veut pouvoir dire pourquoi cet exemplaire-là compte. Pas seulement le texte, pas seulement le titre, pas seulement la date : cet exemplaire. Son parcours, son état, son papier, son relieur, son accident favorable, sa beauté propre, sa qualité de survivant d’élite. Le livre ancien moyen, lui, ne peut offrir qu’une ancienneté honnête. C’est trop peu.

Il a de l’âge, mais pas de destin.

Et l’on en revient aux cartons.

Ils sont partout. Pas toujours littéralement, bien sûr, mais symboliquement. Le carton, c’est le purgatoire du livre ancien ordinaire. Il n’est pas encore la benne, mais il en est la répétition générale. On y range ce qu’on ne sait plus individualiser. Ce qu’on ne décrira pas volume par volume. Ce qui n’a plus assez de force pour mériter le singulier. Le carton est le pluriel de la défaite.

Le carton commence là où l’exemplaire cesse d’être une personne.

Faut-il s’en scandaliser ? Un peu, oui. Non parce qu’il faudrait traiter tous les livres anciens comme des reliques. Ce serait ridicule. Mais parce qu’un monde qui ne sait plus regarder que l’exception finit par perdre le sens de l’épaisseur culturelle ordinaire. Or l’histoire d’une civilisation ne se lit pas seulement dans ses sommets. Elle se lit aussi dans ses répétitions, ses usages, ses productions de milieu, ses livres ni grands ni honteux, ses volumes de travail, ses reliures de service, ses bibliothèques sans gloire.

La benne n’est pas seulement un lieu matériel. C’est une défaite du regard.

Je n’idéalise rien. Beaucoup de livres anciens moyens resteront moyens jusqu’à la fin de leurs jours. Certains méritent parfaitement leur oubli commercial. D’autres survivront chez quelques amateurs patients, plus curieux que brillants, plus lecteurs que chasseurs. C’est très bien. Mais il faut regarder en face la structure du moment : le milieu ne veut plus sauver l’ordinaire. Il veut distinguer l’exception.

Il ne veut plus conserver largement ; il veut élire sévèrement.

Et c’est pourquoi tant de vieux volumes respectables descendront encore.

Non parce qu’ils sont devenus mauvais. Non parce que leur siècle a perdu sa dignité. Non parce qu’ils n’ont plus rien à dire. Mais parce qu’en bibliophilie, aujourd’hui, ce qui ne sort pas du rang sort du désir.

Les livres anciens moyens ne sont pas toujours condamnés à la benne. Mais ils sont de plus en plus souvent condamnés à devoir justifier leur survie dans un monde qui n’aime plus les livres anciens : il aime les livres anciens exceptionnels.

C’est plus étroit. C’est plus cruel. C’est sans doute plus moderne.

Et pour beaucoup de vieux volumes honnêtes, cela revient à peu près au même.

Cote de bibliothèque de la Guilde des Bibliopolicés :
GdB — ECO/MOY-18

1 Commentaire

  1. Merci pour le récit, c’est très précis. La prochaine fois que j’irai dans les salles de ventes je reviendrai sur l’article. De toute façon, il paraît que les mots Christie’s ou Sotheby’s ont de la magie.

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