Et si votre libraire adoptait les usages des commissaires-priseurs ?

Sur l’étiquette d’une reliure, deux cents euros ; à la caisse, on en réclame deux cent soixante-huit. Trente pour cent de frais de librairie, puis un pour cent pour la carte. Le reste est écrit en corps six, dans quatre pages affichées près de la porte.

Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

On se plaint beaucoup des libraires.

Ils sont trop chers. Ils gardent leurs livres trop longtemps. Ils prennent des marges qu’on juge indécentes. Ils font la moue quand on négocie. Ils vous vendent en trois minutes un exemplaire qu’ils ont mis trois ans à trouver, et ils osent y gagner quelque chose.

C’est la conversation ordinaire des salons et des groupes de discussion. Le libraire est le personnage qu’on aime accabler, parce qu’il est le seul du marché à avoir un visage.

Je propose donc une expérience.

Imaginons un libraire qui, fatigué d’être mal aimé, décide de changer de méthode. Il ne va pas baisser ses prix. Il ne va pas devenir plus aimable. Il va simplement adopter, point par point, les usages d’une profession voisine que personne ne songe à critiquer : celle qui vend les livres au marteau.

La visite entière est sur le site : les deux cent soixante-huit euros que coûte à la caisse un livre étiqueté deux cents, la réserve ouverte du mardi au jeudi de dix heures à midi, et les deux euros par jour et par volume que rapporte votre hésitation.

Voici sa boutique.

Vous entrez. Une reliure vous arrête. L’étiquette indique deux cents euros.

Vous allez à la caisse. On vous demande deux cent soixante euros.

Vous vous étonnez. On vous explique, avec une patience infinie, que deux cents euros était le prix du livre, et que le reste correspond aux frais de librairie. Trente pour cent. C’est écrit dans les conditions générales de vente, affichées près de la porte, en corps six, sous un cadre.

Vous n’aviez pas lu les conditions générales de vente. C’est votre faute.

Elles font quatre pages. Personne ne les lit jamais. C’est bien le principe.

Vous payez par carte : ajoutez un pour cent de frais techniques. Vous aviez repéré le livre sur le site avant de venir : ajoutez trois pour cent de frais de consultation en ligne, puisque vous avez utilisé un outil mis à votre disposition.

Le livre à deux cents euros vous en coûte deux cent soixante-huit.

Vous trouvez cela absurde. Vous avez raison. Mais notez bien : vous ne trouvez pas cela absurde quand c’est un marteau qui tombe.

Vous payez. Vous tendez la main. Impossible.

Le livre n’est pas ici. Il est en réserve. La réserve se trouve dans un autre arrondissement, ouverte du mardi au jeudi, de dix heures à midi, sur rendez-vous pris quarante-huit heures à l’avance. Vous devrez présenter votre bordereau, une pièce d’identité et une patience considérable.

Si vous ne venez pas dans les quatorze jours, des frais de garde commencent à courir. Deux euros par jour et par volume. Ce n’est rien, deux euros. Multipliez par soixante jours d’hésitation et par les cinq volumes de votre édition, et vous découvrirez que votre livre a produit une rente.

Le calcul n’est pas fait pour vous nuire. Il est fait pour que l’attente rapporte.

Vous protestez qu’un libraire vous aurait mis le paquet sous le bras en trente secondes.

C’est exact. C’est même précisément ce qu’un libraire fait tous les jours, sans le facturer, sans le nommer, sans en tirer gloire.

Gravure d’Abraham Bosse montrant les boutiques de la Galerie du Palais à Paris, dont une librairie aux rayons garnis, vers 1637.
Abraham Bosse, La Galerie du Palais, vers 1637-1638, eau-forte. La librairie occupe la boutique de gauche. Source : BnF / Gallica, ark:/12148/btv1b84035726 — domaine public.

Vous habitez loin. Vous demandez un envoi.

Le libraire vous répond qu’il ne pratique pas l’expédition. Il vous remet une feuille avec deux noms : The Packengers, Mail Boxes Etc. Débrouillez-vous avec eux.

Vous écrivez. On répond quatre jours plus tard. Un devis arrive : soixante-cinq euros pour un in-octavo de six cents grammes, hors assurance, hors emballage renforcé, hors passage en boutique relais.

Trois semaines plus tard, le livre arrive dans un carton trop grand, calé avec du papier bulle, avec un mors fendu que personne n’assumera.

Le libraire aurait emballé le volume lui-même. Dans du carton découpé aux dimensions. Avec ce geste que les libraires ont, et qu’ils tiennent d’un autre siècle, de glisser une feuille de papier de soie entre le plat et le carton.

Il ne vous l’aurait pas facturé non plus.

Vous ouvrez le paquet. Le livre n’est pas tout à fait celui que vous croyiez.

La description disait « bel exemplaire, quelques rousseurs éparses ». Vous découvrez un exemplaire lavé, deux feuillets restaurés, une signature manquante en fin de volume et une reliure du début du siècle dernier là où vous attendiez l’époque.

Vous téléphonez. On vous rappelle que le livre était visible avant la vente, pendant l’exposition, qui durait deux après-midi. Vous n’êtes pas venu. Vous avez acheté à distance. Vendu en l’état, sans garantie, sans retour.

Vous n’avez pas de recours. Vous avez un remords.

Comparez. Le libraire qui vous vend un exemplaire collationné vous le reprend s’il s’est trompé. Non par bonté : parce qu’il vous reverra. Parce qu’il tient boutique, et qu’une boutique est un pari sur la durée.

Le marteau, lui, tombe une fois. Il ne parie sur rien.

Jusqu’ici vous n’étiez qu’acheteur. Retournez la scène. Apportez-lui des livres.

Car notre libraire n’achète plus rien. Il prend en dépôt.

Vous lui apportez la bibliothèque de votre oncle. Il ne vous fait pas d’offre. Il vous fait signer un mandat. Il retiendra vingt-cinq pour cent sur le produit de la vente, plus des frais de photographie, plus une participation au catalogue, plus une assurance obligatoire calculée sur une estimation qu’il a fixée seul. L’assurance court dès le dépôt.

Il fixera aussi les prix. Bas, pour que cela parte. Vous n’aurez pas voix au chapitre.

Ce qui ne se vendra pas, vous viendrez le rechercher. À vos frais. Sous quinzaine, faute de quoi les frais de garde reprennent leur office.

Ce qui se vendra vous sera réglé. Dans quarante-cinq jours. Si l’acheteur a payé. S’il n’a pas payé, vous attendrez sans savoir combien de temps, et l’on vous expliquera que l’établissement n’est qu’un intermédiaire.

Faites le compte. Sur un ensemble adjugé mille euros, l’acheteur en aura déboursé mille trois cents. Vous en toucherez sept cents, dans deux mois. Trois cents euros se sont volatilisés en route, et personne n’a pris le moindre risque sur le stock.

Un libraire, lui, vous aurait fait une offre. Un chiffre, tout de suite, plus bas que vos espérances. Il aurait sorti son chéquier et emporté les cartons le jour même.

Cette offre vous aurait vexé. Elle était pourtant la seule où quelqu’un misait son argent.

Cette librairie n’existe pas. Aucun libraire n’y survivrait un trimestre.

Il serait dénoncé partout. On dirait qu’il méprise ses clients, qu’il facture l’air, qu’il a inventé une taxe sur l’envie d’acheter. On aurait raison.

Un usage devient invisible quand il est ancien, collectif et enveloppé d’un peu de cérémonie. Prenez le même usage, retirez la salle, retirez le marteau, retirez le catalogue, posez-le sur le comptoir d’une boutique de quartier tenue par un homme en cardigan : il redevient scandaleux.

Ce n’est donc pas la pratique qui nous choque. C’est le décor qui manque.

Il suffit d’une salle, d’une estrade et d’un catalogue pour rendre respectable ce qui serait, ailleurs, une brutalité de comptoir.

Reste la vraie question. Pourquoi acceptons-nous ailleurs ce que nous ne tolérerions pas ici ?

Parce que l’enchère nous flatte.

Elle nous raconte que le prix n’a pas été décidé par un marchand mais découvert par le marché. Que nous avons emporté quelque chose sur un rival. Que nous avons fait une affaire, même en payant trente pour cent de plus qu’en boutique.

Le libraire ne nous offre rien de tout cela. Il affiche un prix. Ce prix est le sien, assumé, discutable, discuté. Il n’y a ni suspense, ni victoire, ni vaincu. Il n’y a qu’un homme qui a choisi ce livre, l’a payé de sa poche, l’a gardé sur ses rayons pendant deux ans, et vous le propose.

Nous lui reprochons exactement ce que nous pardonnons à l’autre : de gagner sa vie.

Un mot encore, avant qu’on me range du côté des dévots.

Il existe des libraires qui rêvent leurs prix, qui recopient des adjudications sans les comprendre, qui décrivent trois lignes là où il en faudrait dix, qui répondent en quinze jours ou jamais. J’en ai croisé qui tenaient boutique comme on tient un grief.

Un libraire n’est pas vertueux par état. Il est simplement exposé. Il vous regarde. Il porte son nom sur sa devanture. Il ne peut pas se réfugier derrière un règlement affiché en corps six.

C’est cette exposition qui le tient. Elle vaut tous les codes de déontologie.

Venons-en au fond.

Nous vivons un moment étrange du marché du livre ancien. Les libraires se raréfient. Les boutiques ferment. Les catalogues s’espacent. Et pendant ce temps, nous continuons de dire, entre nous, qu’ils sont trop chers.

Trop chers par rapport à quoi ?

Par rapport à un système où le prix annoncé est faux de trente pour cent, où l’attente se facture à la journée, où l’emballage vous est renvoyé comme un problème personnel, et où une erreur de description est un aléa dont vous êtes seul comptable.

La prochaine fois que vous achèterez dans une librairie, faites l’exercice.

Ajoutez trente pour cent. Ajoutez les frais de garde. Ajoutez le transporteur. Retirez le collationnement, le conseil, la reprise, le paquet bien fait et la conversation.

Vous verrez ce qui reste.

Le libraire n’est pas notre problème. C’est notre dernier interlocuteur.

GUILDE · ML/MARTEAU

La lettre du bibliophile

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Des lecteurs et autres amoureux du livre qui se pensent bibliophiles

Lecteurs et amateurs de livre ancien

Christian Galantaris refuse les définitions molles : dire qu’un bibliophile est quelqu’un qui aime les livres ne suffit pas. Le lecteur veut Les Fleurs du mal, peu lui importe l’exemplaire. Le mot circule aujourd’hui sous des piles de romans et des couvertures toilées, où il ne désigne plus rien.

Mathieu Lenoir, membre de la Guilde des Bibliopolicés par auto-cooptation, pourfendeur d’idées reçues et moraliste des vanités bibliophiliques.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il y a des mots que notre époque élargit jusqu’à les rendre inutiles. Bibliophile est en train de devenir l’un d’eux.

On le voit partout. Sous des photographies de piles de romans. Dans des biographies de réseaux sociaux. Dans des intérieurs beige clair où trois livres de poche, une tasse et une bougie suffisent à produire une identité culturelle complète. Il suffit désormais d’aimer lire, d’acheter quelques livres, de publier sa pile du mois, de respirer avec émotion devant une couverture toilée, pour se dire bibliophile. Le mot ne désigne presque plus rien. Il flatte. Il décore. Il caresse.

C’est précisément pour cela qu’il faut le reprendre.

Non pour humilier les lecteurs. Non pour poser un poste de douane à l’entrée des bibliothèques privées. Non pour distribuer des brevets de légitimité à une petite aristocratie de carton et de maroquin. La question n’est pas morale. Elle est lexicale, intellectuelle, presque hygiénique. Un mot ancien n’a pas à être aimable. Il a à être exact.

Or appeler bibliophilie tout attachement au livre revient à dissoudre un terme précis dans une sentimentalité générale. Il y a déjà une dignité entière à être lecteur. Il y en a une autre à être amateur de livres. Vouloir baptiser bibliophilie toute forme d’affection pour l’imprimé n’honore pas davantage la lecture ; cela brouille simplement les distinctions utiles.

La suite du partage est sur le site : le lecteur qui veut Baudelaire et se moque du volume, l’amateur qui aime le climat d’une bibliothèque, et le bibliophile qui exige une édition, un état, une provenance.

Sur ce point, Christian Galantaris reste plus solide que bien des improvisateurs contemporains. Son mérite est simple : il refuse les définitions molles. Dire qu’un bibliophile est “quelqu’un qui aime les livres” ne suffit pas. C’est une formule de dictionnaire pour gens pressés. Elle ne tranche rien. Elle met sous la même étiquette le lecteur passionné, le décorateur lettré, l’acheteur compulsif, le collectionneur méthodique, et le véritable amateur d’exemplaires.

Or ces figures ne se confondent pas.

La distinction de base est simple, et il faut la poser franchement.

Le lecteur veut lire un texte.
L’amateur de livres aime la présence des livres.
Le bibliophile cherche un exemplaire.

Tout est là.

Le lecteur veut lire Les Fleurs du mal. Il veut Baudelaire. Peu lui importe souvent que le volume soit de poche, de club, de réimpression, d’occasion, fatigué, ou annoté par un inconnu qui soulignait lourdement les adjectifs tristes. Il cherche l’œuvre. Il cherche le texte. Son rapport au livre passe par la lecture. C’est une relation parfaitement honorable, parfois plus noble que bien des collections vantardes.

L’amateur de livres, lui, aime autre chose. Il aime les rayonnages, le papier, les couvertures, l’odeur, le voisinage des volumes, la bibliothèque comme climat mental. Il vit bien parmi les livres. Il aime les offrir, les ranger, les regarder, parfois les sauver. Son attachement peut être délicat, profond, sincère. Mais il reste général. Il aime les livres au pluriel. Il aime une atmosphère.

Le bibliophile commence quand cette relation cesse d’être générale.

Il ne dit plus : j’aime les livres.
Il dit : je cherche cette édition, dans cet état, sur ce papier, avec cette provenance, si possible sans cette mutilation, et certainement pas sous cette reliure absurde.

Voilà la frontière.

Le bibliophile ne se contente pas d’une œuvre ; il veut savoir sous quelle forme elle a paru, dans quel état elle survit, quels exemplaires se distinguent, quelles provenances éclairent son parcours, quelles singularités font passer un volume du rang d’objet imprimé à celui d’exemplaire véritablement désirable.

Autrement dit, la bibliophilie ne commence pas dans la chaleur du sentiment. Elle commence dans la précision du désir.

C’est ici que Galantaris redevient utile. Quand il rappelle que le bibliophile n’est pas seulement celui qui aime les livres, mais celui qui aime et recherche les livres rares et précieux, il redonne au mot son ossature. Le terme décisif n’est même pas “aime”. C’est “recherche”. La bibliophilie est moins une émotion qu’une poursuite. Moins une humeur qu’une pratique.

Et une pratique exigeante.

Car le bibliophile distingue, choisit, écarte, hiérarchise. Il sait qu’un livre très célèbre peut être bibliographiquement banal. Il sait qu’un volume d’apparence modeste peut être remarquable par sa provenance. Il sait qu’une édition originale n’est pas une formule magique. Il sait qu’un grand papier ne rachète pas tout. Il sait qu’une reliure brillante peut magnifier un exemplaire ou le défigurer. Il sait surtout qu’un livre ancien n’est pas bibliophilique par simple ancienneté. L’âge n’a jamais suffi à produire la rareté, ni le goût.

Le bibliophile n’aime donc jamais les livres tout à fait “en général”. Il les aime au cas par cas.

C’est une nuance capitale, parce qu’elle sépare la culture d’ambiance du goût formé.

Notre époque, au contraire, confond tout avec une générosité ravageuse. Les réseaux sociaux ont beaucoup fait pour cela. Ils ont transformé le livre en signe visible de sensibilité. Le livre y sert à construire une personne autant qu’à nourrir un esprit. On se photographie avec ses lectures, on expose sa pile mensuelle, on met en scène son coin de lecture comme autrefois on composait un portrait moral. Tout cela n’a rien de scandaleux. Mais cela produit un effet précis : le mot bibliophile est devenu une récompense symbolique accordée à quiconque témoigne d’un attachement public au livre.

C’est trop large.

Sur les réseaux sociaux, on rencontre beaucoup de lecteurs qui se disent bibliophiles, comme on rencontre beaucoup de gourmets qui photographient leur assiette. L’enthousiasme est réel. La qualification, elle, demande un examen plus sévère.

Qu’on comprenne bien ce point : refuser le mot impropre n’est pas diminuer la personne. Le lecteur fervent n’est pas amoindri parce qu’on ne l’appelle pas bibliophile. Le grand lecteur n’a pas besoin de ce costume. L’amateur de livres non plus. Il y a déjà beaucoup de mérite à lire beaucoup, à lire bien, à transmettre, à conseiller, à aimer les œuvres, à vivre parmi elles. Pourquoi faudrait-il gonfler ce titre simple pour le rendre présentable sur internet ?

Le lecteur n’a pas besoin d’un mot trop grand pour lui.

Le bibliophile n’est pas supérieur au lecteur. Il est autre.

Sa passion porte non seulement sur l’œuvre, mais sur la matérialité singulière de l’œuvre imprimée. Il ne cherche pas seulement Baudelaire. Il cherche tel Baudelaire. Il ne veut pas seulement Montaigne. Il veut cet exemplaire de Montaigne, ou du moins un exemplaire répondant à certaines conditions qu’il est capable d’énoncer.

Cette capacité à énoncer des raisons précises est d’ailleurs un excellent test. Celui qui aime les livres en général parle souvent d’émotion, de beauté, d’odeur, d’atmosphère, de plaisir de lecture. Le bibliophile parle aussi de tout cela, parfois. Mais tôt ou tard il en vient à autre chose : édition, état, papier, tirage, provenance, reliure, marges, enrichissements, défauts, restauration, collation. Son vocabulaire n’est pas décoratif ; il est discriminant. Il ne sert pas à produire une image de soi. Il sert à choisir.

Galantaris insiste d’ailleurs sur un point souvent négligé : la bibliophilie suppose une part de science du livre. Le mot de science fera sourire ceux qui confondent goût et spontanéité. Il est pourtant juste. Il faut ici de la mémoire, de la comparaison, de l’information, une habitude des nuances, une capacité à repérer les différences utiles. Sans cela, il n’y a pas bibliophilie, mais sympathie culturelle.

On peut aimer le vin sans savoir distinguer un cépage d’une étiquette. On peut même en parler avec chaleur. Mais l’amateur sérieux finit par devoir nommer ce qu’il boit. Il en va de même des livres. Le bibliophile ne flotte pas dans un vague attachement à l’objet imprimé. Il sait au moins un peu pourquoi tel volume importe plus qu’un autre.

Il faut aussi préciser une autre confusion commode : celle qui oppose le lecteur pur au collectionneur matérialiste. Cette vieille opposition rassure les vertueux. Elle leur permet de croire que l’intérêt pour le papier, la reliure, le format, l’état, la provenance, relèverait d’une faiblesse mondaine, tandis que l’amour du texte garderait à lui seul toute la noblesse. La distinction est plus paresseuse qu’intelligente.

Un homme qui lirait de grands textes dans n’importe quels exemplaires avachis, incomplets ou défigurés n’en deviendrait pas bibliophile pour autant. Il serait lecteur. Très bien. Mais lecteur.

Inversement, un amateur attentif au papier, au format, à la reliure, aux marges, aux gravures, aux provenances, n’est pas pour cela condamné à la bibliomanie. Tout dépend de ce qu’il comprend et de ce qu’il cherche. Le bibliophile véritable ne sépare pas brutalement le texte de l’objet. Il aime leur rencontre. Il sait qu’une œuvre imprimée existe aussi dans une forme, dans une date, dans un état, parfois dans une aventure éditoriale entière.

Une édition originale de Baudelaire n’est pas seulement un contenant plus chic pour Les Fleurs du mal. C’est une date, un état du texte, parfois une histoire de censure, parfois une dédicace, parfois une provenance, parfois une reliure ancienne ou moderne qui infléchit le regard que l’on porte sur elle. Le bibliophile comprend que l’œuvre imprimée ne se réduit pas à son contenu verbal. Elle a une histoire matérielle. Et cette histoire compte.

Ainsi comprise, la bibliophilie n’est pas un luxe stérile. C’est une forme plus attentive de lecture, prolongée par l’objet. Elle n’est pas ennemie du texte ; elle est lecture épaissie par la matière, par la trace, par l’exemplaire.

Encore faut-il rappeler qu’elle demande autre chose qu’un enthousiasme verbal.

Le bibliophile attend. Il compare. Il enquête. Il renonce souvent. Il revient. Il lit un catalogue comme d’autres lisent un rapport de police. Il sait reconnaître, dans une notice paresseuse, le détail décisif qu’un autre laissera passer. Il n’achète pas seulement parce qu’il aime ; il achète parce qu’il a identifié. C’est là une discipline de l’attention autant qu’un plaisir de possession.

Sur ce point encore, Galantaris est juste lorsqu’il résume la disposition de l’amateur par trois qualités : la passion, la patience et la rapidité de décision. La formule vaut qu’on s’y arrête. Sans passion, on ne cherche rien. Sans patience, on ne trouve rien. Sans décision, on laisse le livre partir chez un autre. Toute chasse bibliophilique tient dans cet équilibre.

Il faut d’ailleurs dire un mot de la possession, sujet un peu embarrassant pour une époque qui aime les sentiments sans trop aimer les aveux. Oui, le bibliophile veut posséder. Non par simple grossièreté fétichiste, mais parce que la fréquentation d’un exemplaire, sa présence durable, sa comparaison avec d’autres, produisent une connaissance qu’un simple emprunt ne donne pas. On n’habite pas de la même manière un livre consulté et un livre possédé. L’exemplaire que l’on garde, que l’on reprend, que l’on replace dans un ensemble, finit par livrer autre chose que son texte : sa personnalité matérielle, sa manière d’être là, son histoire silencieuse.

C’est pourquoi le bibliophile ne se définit pas seulement par ce qu’il lit, mais par ce qu’il sait chercher, reconnaître, choisir et conserver.

À ce stade, il faut enfoncer le clou. Sans méchanceté, mais sans mollesse.

Aimer lire ne suffit pas.
Acheter beaucoup ne suffit pas.
Aimer l’odeur des vieux livres ne suffit pas.
Posséder une belle bibliothèque visible ne suffit pas.
Publier des photos de couvertures avec une tasse à côté ne suffit évidemment pas davantage.

La bibliophilie commence avec la rareté reconnue, la recherche délibérée, la préférence formée, la conscience de l’édition et de l’exemplaire. Elle commence quand le goût cesse d’être une ambiance pour devenir un choix. Elle commence quand on ne veut plus seulement des livres, mais certains livres, pour des raisons assez précises pour être formulées.

Cette précision ne suppose pas nécessairement la richesse. Voilà encore une confusion qu’il faut balayer. On peut posséder cinq mille volumes et n’être qu’un entrepôt. On peut n’en avoir que cinquante et former déjà une bibliothèque. La bibliophilie n’est pas une question de métrage linéaire. Elle est une question de discernement. Un petit ensemble cohérent, bâti avec patience et intelligence, vaut mieux qu’une accumulation de livres achetés à la tonne parce que l’effet d’étagère était séduisant.

Galantaris distingue avec justesse le curieux, l’amateur et le collectionneur. Le curieux papillonne, cherche l’insolite, goûte les singularités. L’amateur approfondit un goût, apprend à choisir, construit une cohérence. Le collectionneur donne à cette passion une architecture. Le bibliophile peut emprunter quelque chose aux trois. Mais il ne se confond exactement avec aucun. Il peut être curieux, amateur ou collectionneur ; ce qui le définit surtout, c’est la qualité précise de son rapport au livre rare, beau ou significatif.

On peut être collectionneur sans être bibliophile, si l’on accumule sans comprendre. On peut être bibliophile avec une bibliothèque modeste, si chaque choix répond à une ligne ferme. Là encore, la clarté vaut mieux que les flatteries.

Le problème de notre temps est moins l’amour des livres que l’inflation du vocabulaire. Nous voulons des mots plus nobles que nos pratiques. Nous appelons passion ce qui est souvent préférence. Nous appelons expertise ce qui est parfois familiarité. Nous appelons bibliophilie ce qui relève souvent de la lecture, de l’achat, de la décoration, du goût culturel, ou d’un attachement sincère mais général au livre. C’est humain. C’est même assez sympathique. Mais ce n’est pas exact.

Or les vieux mots méritent mieux que la sympathie.

Je proposerais donc, après Galantaris et sans lyrisme inutile, une définition simple :

Le bibliophile est un amateur savant et actif qui recherche, choisit, comprend et conserve des livres rares, précieux ou singuliers, non seulement pour leur texte, mais pour leur édition, leur exemplaire, leur provenance, leur histoire et leur beauté matérielle.

Cette définition a un avantage : elle clarifie sans mépriser.

Elle laisse au lecteur sa noblesse.
Elle laisse à l’amateur de livres son charme.
Elle réserve au bibliophile sa précision.

Et s’il fallait finir par une formule plus sèche encore, ce serait celle-ci :

Le lecteur veut lire.
L’amateur veut vivre parmi les livres.
Le bibliophile veut le bon livre, sous la bonne forme, dans le bon état, et pour de bonnes raisons.

Le reste relève de la sympathie imprimée.

Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · ML/IDEES RECUES · BIBLIOPHILIE · 03

1 Commentaire

  1. Merci pour le récit, c’est très précis. La prochaine fois que j’irai dans les salles de ventes je reviendrai sur l’article. De toute façon, il paraît que les mots Christie’s ou Sotheby’s ont de la magie.

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