Les bibliophiles aiment-ils trop les riches morts ?

Des armes poussées au centre, des doublures de soie : la reliure du XIXe siècle donne à des acquisitions très prosaïques l’apparence d’un destin. Le collectionneur contemporain qui achète beaucoup s’entend dire qu’il va trop vite. Le même homme, mort depuis assez longtemps, passe pour un grand amateur.

Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Les bibliophiles aiment-ils trop les riches morts ?

La question peut paraître injuste. Elle l’est un peu. Comme toutes les bonnes questions de milieu.

Je ne parle pas ici des morts en général, que la bibliophilie traite avec une courtoisie constante, pourvu qu’ils aient laissé quelques beaux volumes, un ex-libris élégant, et si possible une reliure en maroquin bien poussée. Je parle des riches morts : ceux dont on évoque les bibliothèques avec cette chaleur un peu particulière qui mêle l’admiration, la nostalgie, et un plaisir difficile à avouer devant les anciennes fortunes quand elles ont été suffisamment bien converties en culture.

Car enfin, il faut bien le reconnaître : la bibliophilie aime les grandes collections du passé avec un respect dont elle n’honore pas toujours les amateurs du présent. Un collectionneur contemporain qui achète beaucoup, fait relier largement, se constitue vite un ensemble spectaculaire, suscitera volontiers quelques réserves. On le trouvera peut-être démonstratif. On s’interrogera sur son goût. On dira qu’il va trop vite, qu’il achète plus qu’il ne choisit, qu’il collectionne avec son compte en banque plutôt qu’avec son jugement.

Mais qu’un homme du XIXe siècle ait fait exactement la même chose, pour peu qu’il soit mort depuis assez longtemps et que ses livres aient été décrits dans un beau catalogue, et le voici transfiguré en grand amateur.

Le reste de l’enquête est sur le site : ce que la reliure fait à la mémoire d’une fortune, l’avantage qu’un riche mort garde sur un riche vivant, et le traitement que la bibliophilie réserve aux collectionneurs encore en vie.

Il y a là un petit mystère.

Ce mystère n’est d’ailleurs pas propre à la bibliophilie. Beaucoup de milieux préfèrent l’argent ancien à l’argent neuf, la fortune refroidie à la fortune active, la richesse devenue patrimoine à la richesse encore en mouvement. Mais le monde des livres pousse ce penchant très loin, parce qu’il dispose pour cela d’un instrument admirable : la reliure.

La reliure fait beaucoup pour la mémoire.

Elle aplanit, elle ennoblit, elle harmonise. Elle donne à des achats parfois très prosaïques l’apparence d’un destin. Elle transforme une série d’acquisitions en programme esthétique. Elle confère à la dépense une tenue intellectuelle. Il est toujours plus facile d’aimer une fortune lorsqu’elle s’est changée en dos à nerfs, en armes poussées au centre, en doublures de soie, en gardes choisies avec discrétion.

Le riche mort a sur le riche vivant un avantage considérable : il ne paie plus.

Il a déjà payé. Une fois pour toutes. Il ne fait plus monter les enchères, n’agace plus les confrères, ne rafle plus un lot que l’on convoitait. Sa fortune a cessé d’être une force active dans le présent ; elle est devenue un fait accompli, et même un fait décoratif. On ne voit plus le moment de l’achat, qui est parfois brutal ; on voit le résultat, qui est souvent séduisant. Entre les deux, le temps a fait son office. Il a retiré le bruit de caisse pour ne laisser que le murmure des catalogues.

Le riche vivant concurrence.
Le riche mort orne.

Voilà pourquoi il est si commode de l’aimer.

Je force un peu, bien sûr. Les grandes collections du passé ne sont pas admirées uniquement parce qu’elles furent riches. Elles le sont souvent pour de très bonnes raisons : leur cohérence, leur intelligence, leur sens des provenances, la qualité des choix, la patience de la construction, parfois même la singularité d’un goût qui n’a rien à voir avec la simple accumulation. Il existe de vraies bibliothèques d’amateurs, comme il existe de vraies cuisines de gourmets et de vraies caves de connaisseurs. La fortune ne suffit pas à fabriquer l’œil.

Mais elle aide tout de même un peu.

Disons-le sans détour, mais sans hypocrisie non plus : il est plus facile de collectionner lentement, bien, et de manière suivie quand on dispose d’argent, de place, de temps, et d’une certaine continuité de vie. La belle bibliothèque ancienne doit une partie de sa beauté à cela : elle a souvent été construite dans des conditions favorables. Ce n’est ni un crime, ni même un reproche. C’est un fait. Or la bibliophilie, qui aime beaucoup les faits matériels lorsqu’il s’agit de collation ou d’état, se montre parfois curieusement rêveuse lorsqu’il s’agit des conditions très matérielles de formation d’une collection.

Elle décrit admirablement les livres.
Elle décrit beaucoup moins les facilités.

Il y a aussi, dans cette tendresse pour les riches morts, un goût très bibliophile pour les ensembles achevés. Une bibliothèque ancienne a sur une bibliothèque vivante un privilège redoutable : elle est finie. Elle ne se contredit plus. Elle ne fait plus d’erreurs. Elle n’achète plus un volume faible par enthousiasme, ni un auteur médiocre par toquade, ni une reliure un peu voyante sous l’effet d’un emballement mal contenu. Elle est arrêtée, classée, décrite, rétrospectivement cohérente. En somme, elle bénéficie de cette qualité suprême que le vivant obtient rarement : elle a déjà été triée par le temps.

Or le temps est un excellent bibliothécaire.

Il retire les doublons, il gomme les hésitations, il transforme l’accident en intention, il fait passer pour un programme ce qui fut parfois une suite de caprices plus ou moins heureux. Un amateur contemporain a encore le tort d’être en train de se faire. Un riche mort a l’élégance de ne plus évoluer du tout. C’est reposant pour tout le monde.

On oublie trop souvent qu’un livre de troisième rang, qu’un bibliophile fortuné fit habiller de maroquin au XIXe siècle et marquer de son ex-libris, reste obstinément un livre de troisième rang. Le temps lui donne du ton, la reliure de la prestance, la provenance de l’autorité ; mais le pauvre texte demeure ce qu’il était. On l’oublie trop souvent, et ces tromblons finissent par passer pour des trophées.

Je soupçonne donc la bibliophilie d’aimer les riches morts non seulement parce qu’ils furent riches, mais parce qu’ils sont morts dans un état de parfaite fixité. Leur bibliothèque ne menace plus de mal tourner. On peut la contempler avec cette sécurité délicieuse que donnent les choses terminées.

Ce goût de l’achevé explique aussi la faveur des grandes provenances. Il suffit parfois qu’un livre ait appartenu à un collectionneur ancien, correctement identifié, pour qu’il prenne un air plus sérieux. Une provenance n’est jamais indifférente, bien entendu. Elle documente un parcours, un usage, une histoire du goût. Mais elle agit aussi comme une sorte de certificat de distinction rétrospective. Le livre n’est plus seulement rare, beau ou bien conservé ; il a été désiré avant nous par quelqu’un dont le nom ajoute déjà un demi-ton de respectabilité.

C’est très humain.

Nous aimons tous un peu l’idée qu’un autre regard, ancien et sûr de lui, ait validé avant nous la valeur d’un objet. Cela rassure. Cela flatte. Cela donne au choix individuel le confort d’une filiation. En bibliophilie, cette petite faiblesse prend parfois des proportions charmantes. Certains amateurs semblent moins heureux d’avoir acquis un bon livre que d’avoir acquis un livre déjà approuvé par un mort convenable.

Le mort, en ce domaine, joue un rôle analogue à celui du critique dans les autres arts : il confirme silencieusement qu’on ne s’est pas trompé.

Il faut pourtant se méfier de cette révérence automatique. D’abord parce qu’un collectionneur ancien n’avait pas toujours meilleur goût qu’un collectionneur actuel. Il avait parfois plus de moyens, plus de constance, plus d’assurance, plus d’espace ; ce n’est pas exactement la même chose. Ensuite parce qu’à force d’admirer les bibliothèques du passé comme des blocs harmonieux, on oublie qu’elles furent aussi des constructions sociales très situées : elles ont leurs modes, leurs conformismes, leurs manies, leurs angles morts, leurs démonstrations de rang, leurs prudences, leurs snobismes même.

Les riches morts n’étaient pas tous des sages en maroquin.

En vérité, je suis assez convaincu que le « bibliophile moyen » de 2026 est plus connaisseur que le bibliophile fortuné du XIXème qui alignait les maroquins comme des trophées, sans avoir le temps matériel de tous les connaître, voire de les aimer.

Ils ont parfois suivi les engouements de leur temps avec autant de docilité que nous suivons les nôtres. Ils ont acheté ce qu’il fallait avoir, fait relier ce qu’il convenait de faire relier, recherché ce qui circulait déjà dans les bons catalogues et les bonnes conversations. Leur mérite est réel, mais il ne faut pas lui donner une perfection de vitrail.

À dire vrai, les bibliothèques anciennes deviennent même beaucoup plus intéressantes dès qu’on cesse de les admirer à genoux. Une collection n’est pas seulement un trésor ; c’est un portrait. Et comme tous les portraits, elle embellit un peu. Elle montre ce qu’un amateur a voulu garder, mais aussi ce qu’il a voulu paraître aimer. Elle trahit des ambitions, des fidélités, des prudences, des vanités parfois très élégantes. Elle raconte une personne, mais aussi un monde.

C’est précisément pour cela qu’il faut les regarder avec sympathie et non avec dévotion.

La sympathie laisse voir les défauts. La dévotion les vernit.

Je dirais même qu’il y a, dans l’admiration trop univoque des riches morts, une légère injustice faite aux bibliophiles vivants, surtout aux plus modestes. Une bibliothèque en train de se constituer est toujours plus brouillonne qu’une bibliothèque ancienne passée par le tamis de la succession, des ventes, des sélections et des notices. Elle hésite davantage. Elle manque de place. Elle manque parfois d’argent. Elle avance de travers. Elle a des enthousiasmes inégaux, des périodes, des accidents. En un mot, elle ressemble à la vie.

La bibliothèque du riche mort, elle, a déjà été arrangée par la postérité. Même lorsqu’elle est authentique, elle paraît toujours un peu plus composée qu’elle ne le fut sans doute au quotidien. Elle bénéficie du recul. Elle a acquis cette tenue posthume dont le vivant est naturellement privé.

Il ne faudrait donc pas comparer trop vite les unes et les autres. Ce serait comme reprocher à un atelier en activité d’être moins ordonné qu’une salle de musée.

Je reconnais d’ailleurs très volontiers le charme particulier des riches morts. Ils ont laissé de beaux ex-libris, des chiffres aimables, des provenances qui font rêver, des reliures superbes, des ensembles patiemment formés, et parfois cette impression exquise d’une familiarité ancienne avec les livres que peu de milieux savent encore produire. Ils ont aussi, il faut bien le dire, des manières parfaites : ils ne parlent plus, n’argumentent plus, n’achètent plus contre vous, et ne postent rien sur les réseaux sociaux. À tout prendre, ce sont des concurrents idéaux.

Mais ce n’est pas une raison pour les croire automatiquement supérieurs.

Le danger n’est pas de les aimer. Le danger est de les aimer trop facilement, c’est-à-dire de prendre pour du pur goût ce qui relève aussi de la position, de la durée, de la transmission, et de cette chose très simple qu’on appelle une vie matériellement bien installée. Une belle bibliothèque n’est pas moins belle pour avoir été faite dans de bonnes conditions. Elle est seulement un peu moins miraculeuse.

Et cela me paraît déjà une correction utile.

Car la bibliophilie a parfois la mémoire décorative. Elle aime les anciennes grandeurs surtout lorsqu’elles sont devenues assez silencieuses pour n’embarrasser personne. Elle préfère les fortunes classées aux fortunes actives, les hiérarchies refroidies aux hiérarchies en train de fonctionner. En somme, elle pardonne plus volontiers l’argent quand il est relié, catalogué, et déjà un peu poussiéreux.

C’est une faiblesse. Mais une faiblesse presque touchante.

On pourrait même soutenir qu’elle fait partie du charme du milieu. Après tout, les bibliophiles ont un faible structurel pour tout ce qui porte les marques du temps, de la continuité, de la transmission. Pourquoi seraient-ils parfaitement lucides dès lors que la richesse ancienne se présente sous la forme si flatteuse d’un ensemble harmonieux, bien conservé, orné d’armes ou de chiffres, et entouré d’un léger parfum de salon disparu ? Ils restent humains. Ils succombent à la patine.

Je ne leur jette pas la pierre. J’avoue même comprendre assez bien le mécanisme. Il m’est arrivé, comme à d’autres, d’éprouver devant certaines grandes provenances un mélange très peu révolutionnaire d’intérêt sincère et de rêverie décorative. Il y a des bibliothèques anciennes qui vous donnent presque envie de devenir raisonnable, bien peigné, et héritier par intermittence.

Puis on se ressaisit.

Et l’on se rappelle qu’une provenance n’est ni un brevet de génie, ni une absolution sociale, ni une preuve définitive de goût. C’est une histoire de plus. Parfois une très belle histoire. Mais une histoire tout de même, qu’il faut lire avec un peu d’esprit.

C’est ainsi, me semble-t-il, qu’il faut traiter les riches morts en bibliophilie : avec gratitude, curiosité, un soupçon d’envie peut-être, mais sans tomber dans cette admiration automatique qui confond trop vite le bel objet et la belle personne, la bibliothèque et la vertu, le patrimoine et la profondeur.

Les riches morts ont produit de très jolies choses.
Ils n’ont pas nécessairement toujours eu raison.

Et les vivants, même moins fortunés, même moins bien reliés, même plus hésitants, ont encore le droit de former des bibliothèques moins imposantes mais plus aventureuses, moins parfaites mais plus libres, moins admirables peut-être — et parfois, qui sait, un peu plus vivantes.

Au fond, la vraie supériorité des riches morts est assez simple : ils ont eu la délicatesse de laisser leurs livres derrière eux.

Pour le reste, il convient de garder son calme, de feuilleter les catalogues avec plaisir, d’admirer les beaux maroquins quand ils se présentent, et de ne pas oublier qu’un mort très bien relié reste, malgré tout, un mort.

Ce qui rend la conversation avec lui remarquablement paisible, mais un peu limitée.

Cote de bibliothèque de la Guilde des Bibliopolicés :
GdB — SOC/NEC-19

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

L’ex-libris « oublié », qui fît passer un ouvrage de 8 900 euros à 150 000 euros… ou les magouilles du libraire (de la LILA)

Le 8 juin 2011, l’étude Chausson, à Toulouse, adjuge 8 900 euros une Divina Proportione de 1509 incomplète, à l’ex-libris manuscrit « Barget ». Dix mois plus tard, la Libreria Antiquaria Mediolanum, à Milan, propose pour 150 000 euros un exemplaire complet, au même ex-libris. Sa notice n’en dit rien.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.

On dit volontiers que le libraire est l’ami du bibliophile. La formule rassure l’acheteur, flatte le vendeur et ne coûte rien à personne. Elle tient jusqu’au jour où l’on pose deux notices l’une à côté de l’autre.

Voici les deux.

Le 8 juin 2011, l’étude Chausson mettait en vente à Toulouse, au lot 6, la Divina Proportione de Luca Paccioli de Borgo. Venise, 1509. Un in-folio de 198 × 273 mm, relié en demi-basane du XIXe siècle. Le livre est célèbre, il est beau, et une partie de ses illustrations est traditionnellement attribuée à Léonard de Vinci.

L’exemplaire, hélas, était incomplet, et le catalogue le disait d’ailleurs sans détour. Il compte 79 planches sur 87 et 15 planches de lettres de l’alphabet sur 23. Les défauts sont énumérés : deux feuillets manquants au début de la première partie, huit lettres absentes (B, C, D, E, K, L, M, N), des trous à deux planches de polyèdres, des traces de mouillure aux vingt premiers et aux dix derniers feuillets. Huit planches de polyèdres, de XIIII à XXI, sont en double. Dans les marges, des notes manuscrites d’époque en italien. Sur la page de titre, un ex-libris manuscrit qui rend le volume reconnaissable : « Barget régnant Louis XII Roi de France ». Retenez bien cela, Barget.

La notice du lot 6 de la vente Chausson, le 8 juin 2011, avec la mention de l'ex-libris.
La notice du lot 6 de la vente Chausson, le 8 juin 2011, avec la mention de l’ex-libris.

Voilà un livre qu’on identifie à la première page. Retenons-le.

Estimation : de 7 000 à 10 000 euros. Adjudication : 8 900 euros, à un acheteur étranger. Le marteau tombe, le livre quitte la salle, on passe au lot suivant. Grazie mille!

Fin de l’épisode toulousain. L’épisode suivant a lieu dix mois plus tard.

À la mi-avril 2012, la Libreria Antiquaria Mediolanum, basée à Milan, propose à un bibliophile, en avant-première de la Book Fair de New York, une Divina Proportione de 1509. Même édition. Exemplaire complet, avec ses 87 planches, dont les 23 lettres de l’alphabet. Plein parchemin du XVIIIe siècle, 190 × 263 mm. Prix : 150 000 euros.

La notice de Mediolanum avait aussi ses qualités. Elle déclare deux déchirures sans gravité restaurées dans la marge blanche du titre, de petites traces de vers restaurées en marge des feuillets des grandes lettres B, C, D et E, des consolidations aux marges hautes de quelques feuillets, et précise que les feuillets restaurés ont été lavés. Un lavage, on peut le soupçonner, que justifierait une différence de papier trop importante ; je pose la question, je n’ai pas la réponse. Pour le reste, la description ne mentionne rien d’autre.

Il fallait ouvrir le livre pour s’en apercevoir. Et oui, patatras, la Guilde avait un agent à New York : sur la page de titre, un ex-libris manuscrit. Un ex-libris français. « Barget régnant Louis XII roi de France ». Le texte de celui de Toulouse, que la notice de Milan ne mentionne pas.

La notice de la Libreria Antiquaria Mediolanum, avril 2012. L'ex-libris Barget n'y figure pas.
La notice de la Libreria Antiquaria Mediolanum, avril 2012. L’ex-libris Barget n’y figure pas.

Regardons la différence de traitement. L’étude toulousaine avait décrit cet ex-libris dans son catalogue. Une étude de province, une vente de juin, un lot parmi d’autres : elle a vu la marque et l’a écrite.

La librairie milanaise, avec son avant-première new-yorkaise et son prix à 150 000 euros, a décrit les déchirures du titre et le lavage des feuillets, et pas l’inscription qui s’y trouve. C’est certain, c’est un oubli, et moi je suis Octave Uzanne.Chacun jugera de quel côté se trouve le professionnalisme.

L’ex-libris n’est pas un détail de décor. C’est la carte d’identité d’un exemplaire. Il dit qu’un livre a un passé, qu’on peut le suivre, le comparer, le retrouver dans une vente antérieure, le tracer. Le taire revient à remettre au bibliophile un livre sans papiers, et à lui laisser l’ouvrage de les reconstituer. Mais ici, bien sûr, ne pas le mentionner permet d’en faire un fantôme et d’occulter le fait que le livre ait été complètement reconstruit, lavé.

Faisons un peu d’arithmétique D’un côté 8 900 euros, de l’autre 150 000. Près de dix-sept fois plus.

Deux hypothèses, donc.

La première : c’est l’exemplaire Barget de Toulouse. Incomplet en juin 2011, il aurait été complété, puis réemboîté dans une reliure en parchemin. Les huit lettres absentes, B, C, D, E, K, L, M, N, retrouvées en dix mois, entre une salle des ventes et une foire new-yorkaise. Les mesures des deux notices diffèrent d’un centimètre environ, 198 × 273 mm d’un côté, 190 × 263 mm de l’autre. Une rognure à la reliure l’expliquerait, ou deux livres différents ; mesurer n’est pas toujours mesurer de la même façon. Je ne dis pas que cela s’est fait ici.

La seconde : c’est un autre exemplaire incomplet, déjà relié en parchemin, auquel il aurait manqué au moins la page de titre. On lui aurait alors greffé celle de Barget. Un livre qui change de visage, mais qui garde l’ex-libris d’un autre. Là encore, je constate seulement que la coïncidence serait belle.

Dans les deux cas, même verdict. Il y a eu un travail sur le livre, dans un sens ou dans l’autre. Les restaurations de marges sont annoncées, et c’est tout à son crédit. Le reste ne l’est pas : ni le travail éventuel de complétion, ni l’ex-libris qui permettrait de savoir de quel livre on parle. Le bibliophile qui reçoit la proposition, en avant-première de New York, n’en sait rien. Il lit une notice, il voit un chiffre, il fait confiance. Il voit un livre, il achète un Frankenstein.

Ce n’est pas un cas isolé dans son principe, et c’est ce qui me gêne. Réemboîtés, remontés, recomposés : les livres anciens connaissent plusieurs façons de ne plus être tout à fait ce qu’ils étaient. Feuillets refaits. Pages de titre refaites. Colophons refaits. Les faux de toutes pièces sont assez rares dans le livre ancien, pour une raison toute bête, le coût : fabriquer un faux demande du temps et de l’habileté, et sur un livre à quelques centaines d’euros, cela ne rapporte pas.

Sur un livre à 150 000 euros, c’est une autre histoire. Un « travail de restauration » s’y paie largement et laisse une marge très convenable. La tentation grandit avec le prix. Elle ne grandit pas chez tout le monde : je ne parle ici que de certains libraires, une minorité. Ceux-là existent, et les autres en paient la réputation.

Reste la question de l’éthique, qui est simple. Une restauration lourde se signale. Les restaurateurs sérieux que je connais la font figurer sur leurs factures (mais ces factures n’arrivent jamais à l’acheteur final). Ils savent aussi, sans illusion, que cette mention a peu de chances de survivre jusqu’à la description destinée à la vente. La facture sait tout. La notice, une partie seulement. Entre les deux, quelqu’un a décidé de ce qui se dirait.

Je laisse une porte ouverte, parce qu’elle existe : l’étourderie. Il est arrivé à chaque bibliophile, et à chaque libraire, d’oublier en toute bonne foi quelque chose dans la description d’un livre. Un ex-libris manuscrit sur une page de titre, cependant, ne se confond pas avec une tache dans une marge. On le voit en ouvrant le livre. On le voit à la première page. Nan, je déconne.

Si c’est un oubli, il est cher. À 150 000 euros, une inscription qu’on n’a pas décrite sur une page de titre dont on décrit les déchirures devient un poste de dépense. Nan, je déconne encore.

Pour le reste, la leçon n’a rien de nouveau. Le libraire est un commerçant. Il peut être un excellent commerçant, savant, attentif, et même ami. Il reste un commerçant, et la notice qu’il rédige est un argument de vente avant d’être un témoignage. L’amitié commence là où la notice dit tout, y compris ce qui gêne.

Je garde une tendresse pour les libraires qui disent tout, y compris le lavage des feuillets et la page de titre réparée. Ils sont ceux dont je recommande les catalogues.

Sinon, je me permettrais de terminer par une boutade… « Amor librorum nos unit », la devise de la LILA, la Ligue Internationale de la Librairie Ancienne, à laquelle le libraire italien revendique fièrement son appartenance, poussant la plaisanterie à en faire figurer les logo sur la fiche de l’ouvrage.

On rappellera pour mémoires certains des articles de la Charte de la LILA:

Article 3 – Description: Les membres s’engagent à décrire avec précision les pièces qu’ils désirent vendre. Ils doivent indiquer clairement aux acheteurs éventuels tous les défauts ou les manques et les importantes restaurations effectuées. Par exemple, bien qu’il ne soit pas faux d’affirmer qu’un exemplaire possède 52 planches, en omettant de dire que celui-ci devrait en posséder 54, le vendeur se rendrait ainsi coupable de cacher certaines informations. Sauf accord contraire, l’acheteur de pièces incorrectement décrites doit pouvoir obtenir le remboursement intégral de la somme versée, y compris les frais de port de re-expédition. L’intention de retourner une pièce doit être manifestée le plus tôt possible, dans un délai préalablement établi et en accord avec les lois locales. Lorsque aucun accord préalable n’a été effectué, l’intention de retour devrait être faite dans un délai de 10 jours au plus après réception des marchandises.

Artcile 6 – Authenticité: Les membres doivent se porter garants de l’authenticité de tout ce qu’ils vendent. S’il a un doute sur l’authenticité, l’acheteur doit pouvoir retourner l’objet et obtenir un remboursement intégral, sauf autre accord préalable. Lorsqu’il est prouvé que certains articles ne sont pas authentiques, qu’ils sont de nature contestée ou douteuse, ils ne seront pas remis en vente tant qu’il subsistera un doute.

Article 22 – Préservation: Les membres s’engagent à préserver les pièces historiques et à ne pas casser des exemplaires intacts et complets de livres ou de manuscrits.

GUILDE · ML/LILA

1 Commentaire

  1. M’intéressant prioritairement aux textes, j’ai effectivement recueilli plutôt par accident que par goût des ex-libris. Un répertoire complet du théâtre français relié carton porte le nom du Duc d’ Uzes en l’un de ses châteaux, il pourrait aussi bien ne pas exister, c’est l’existence des trois Répertoires qui m’a intéressé ici. Et plus encore la table qui contient une liste des pièces jouées…

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