Les bibliophiles aiment-ils trop les riches morts ?

Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Les bibliophiles aiment-ils trop les riches morts ?

La question peut paraître injuste. Elle l’est un peu. Comme toutes les bonnes questions de milieu.

Je ne parle pas ici des morts en général, que la bibliophilie traite avec une courtoisie constante, pourvu qu’ils aient laissé quelques beaux volumes, un ex-libris élégant, et si possible une reliure en maroquin bien poussée. Je parle des riches morts : ceux dont on évoque les bibliothèques avec cette chaleur un peu particulière qui mêle l’admiration, la nostalgie, et un plaisir difficile à avouer devant les anciennes fortunes quand elles ont été suffisamment bien converties en culture.

Car enfin, il faut bien le reconnaître : la bibliophilie aime les grandes collections du passé avec un respect dont elle n’honore pas toujours les amateurs du présent. Un collectionneur contemporain qui achète beaucoup, fait relier largement, se constitue vite un ensemble spectaculaire, suscitera volontiers quelques réserves. On le trouvera peut-être démonstratif. On s’interrogera sur son goût. On dira qu’il va trop vite, qu’il achète plus qu’il ne choisit, qu’il collectionne avec son compte en banque plutôt qu’avec son jugement.

Mais qu’un homme du XIXe siècle ait fait exactement la même chose, pour peu qu’il soit mort depuis assez longtemps et que ses livres aient été décrits dans un beau catalogue, et le voici transfiguré en grand amateur.

Il y a là un petit mystère.

Ce mystère n’est d’ailleurs pas propre à la bibliophilie. Beaucoup de milieux préfèrent l’argent ancien à l’argent neuf, la fortune refroidie à la fortune active, la richesse devenue patrimoine à la richesse encore en mouvement. Mais le monde des livres pousse ce penchant très loin, parce qu’il dispose pour cela d’un instrument admirable : la reliure.

La reliure fait beaucoup pour la mémoire.

Elle aplanit, elle ennoblit, elle harmonise. Elle donne à des achats parfois très prosaïques l’apparence d’un destin. Elle transforme une série d’acquisitions en programme esthétique. Elle confère à la dépense une tenue intellectuelle. Il est toujours plus facile d’aimer une fortune lorsqu’elle s’est changée en dos à nerfs, en armes poussées au centre, en doublures de soie, en gardes choisies avec discrétion.

Le riche mort a sur le riche vivant un avantage considérable : il ne paie plus.

Il a déjà payé. Une fois pour toutes. Il ne fait plus monter les enchères, n’agace plus les confrères, ne rafle plus un lot que l’on convoitait. Sa fortune a cessé d’être une force active dans le présent ; elle est devenue un fait accompli, et même un fait décoratif. On ne voit plus le moment de l’achat, qui est parfois brutal ; on voit le résultat, qui est souvent séduisant. Entre les deux, le temps a fait son office. Il a retiré le bruit de caisse pour ne laisser que le murmure des catalogues.

Le riche vivant concurrence.
Le riche mort orne.

Voilà pourquoi il est si commode de l’aimer.

Je force un peu, bien sûr. Les grandes collections du passé ne sont pas admirées uniquement parce qu’elles furent riches. Elles le sont souvent pour de très bonnes raisons : leur cohérence, leur intelligence, leur sens des provenances, la qualité des choix, la patience de la construction, parfois même la singularité d’un goût qui n’a rien à voir avec la simple accumulation. Il existe de vraies bibliothèques d’amateurs, comme il existe de vraies cuisines de gourmets et de vraies caves de connaisseurs. La fortune ne suffit pas à fabriquer l’œil.

Mais elle aide tout de même un peu.

Disons-le sans détour, mais sans hypocrisie non plus : il est plus facile de collectionner lentement, bien, et de manière suivie quand on dispose d’argent, de place, de temps, et d’une certaine continuité de vie. La belle bibliothèque ancienne doit une partie de sa beauté à cela : elle a souvent été construite dans des conditions favorables. Ce n’est ni un crime, ni même un reproche. C’est un fait. Or la bibliophilie, qui aime beaucoup les faits matériels lorsqu’il s’agit de collation ou d’état, se montre parfois curieusement rêveuse lorsqu’il s’agit des conditions très matérielles de formation d’une collection.

Elle décrit admirablement les livres.
Elle décrit beaucoup moins les facilités.

Il y a aussi, dans cette tendresse pour les riches morts, un goût très bibliophile pour les ensembles achevés. Une bibliothèque ancienne a sur une bibliothèque vivante un privilège redoutable : elle est finie. Elle ne se contredit plus. Elle ne fait plus d’erreurs. Elle n’achète plus un volume faible par enthousiasme, ni un auteur médiocre par toquade, ni une reliure un peu voyante sous l’effet d’un emballement mal contenu. Elle est arrêtée, classée, décrite, rétrospectivement cohérente. En somme, elle bénéficie de cette qualité suprême que le vivant obtient rarement : elle a déjà été triée par le temps.

Or le temps est un excellent bibliothécaire.

Il retire les doublons, il gomme les hésitations, il transforme l’accident en intention, il fait passer pour un programme ce qui fut parfois une suite de caprices plus ou moins heureux. Un amateur contemporain a encore le tort d’être en train de se faire. Un riche mort a l’élégance de ne plus évoluer du tout. C’est reposant pour tout le monde.

On oublie trop souvent qu’un livre de troisième rang, qu’un bibliophile fortuné fit habiller de maroquin au XIXe siècle et marquer de son ex-libris, reste obstinément un livre de troisième rang. Le temps lui donne du ton, la reliure de la prestance, la provenance de l’autorité ; mais le pauvre texte demeure ce qu’il était. On l’oublie trop souvent, et ces tromblons finissent par passer pour des trophées.

Je soupçonne donc la bibliophilie d’aimer les riches morts non seulement parce qu’ils furent riches, mais parce qu’ils sont morts dans un état de parfaite fixité. Leur bibliothèque ne menace plus de mal tourner. On peut la contempler avec cette sécurité délicieuse que donnent les choses terminées.

Ce goût de l’achevé explique aussi la faveur des grandes provenances. Il suffit parfois qu’un livre ait appartenu à un collectionneur ancien, correctement identifié, pour qu’il prenne un air plus sérieux. Une provenance n’est jamais indifférente, bien entendu. Elle documente un parcours, un usage, une histoire du goût. Mais elle agit aussi comme une sorte de certificat de distinction rétrospective. Le livre n’est plus seulement rare, beau ou bien conservé ; il a été désiré avant nous par quelqu’un dont le nom ajoute déjà un demi-ton de respectabilité.

C’est très humain.

Nous aimons tous un peu l’idée qu’un autre regard, ancien et sûr de lui, ait validé avant nous la valeur d’un objet. Cela rassure. Cela flatte. Cela donne au choix individuel le confort d’une filiation. En bibliophilie, cette petite faiblesse prend parfois des proportions charmantes. Certains amateurs semblent moins heureux d’avoir acquis un bon livre que d’avoir acquis un livre déjà approuvé par un mort convenable.

Le mort, en ce domaine, joue un rôle analogue à celui du critique dans les autres arts : il confirme silencieusement qu’on ne s’est pas trompé.

Il faut pourtant se méfier de cette révérence automatique. D’abord parce qu’un collectionneur ancien n’avait pas toujours meilleur goût qu’un collectionneur actuel. Il avait parfois plus de moyens, plus de constance, plus d’assurance, plus d’espace ; ce n’est pas exactement la même chose. Ensuite parce qu’à force d’admirer les bibliothèques du passé comme des blocs harmonieux, on oublie qu’elles furent aussi des constructions sociales très situées : elles ont leurs modes, leurs conformismes, leurs manies, leurs angles morts, leurs démonstrations de rang, leurs prudences, leurs snobismes même.

Les riches morts n’étaient pas tous des sages en maroquin.

En vérité, je suis assez convaincu que le « bibliophile moyen » de 2026 est plus connaisseur que le bibliophile fortuné du XIXème qui alignait les maroquins comme des trophées, sans avoir le temps matériel de tous les connaître, voire de les aimer.

Ils ont parfois suivi les engouements de leur temps avec autant de docilité que nous suivons les nôtres. Ils ont acheté ce qu’il fallait avoir, fait relier ce qu’il convenait de faire relier, recherché ce qui circulait déjà dans les bons catalogues et les bonnes conversations. Leur mérite est réel, mais il ne faut pas lui donner une perfection de vitrail.

À dire vrai, les bibliothèques anciennes deviennent même beaucoup plus intéressantes dès qu’on cesse de les admirer à genoux. Une collection n’est pas seulement un trésor ; c’est un portrait. Et comme tous les portraits, elle embellit un peu. Elle montre ce qu’un amateur a voulu garder, mais aussi ce qu’il a voulu paraître aimer. Elle trahit des ambitions, des fidélités, des prudences, des vanités parfois très élégantes. Elle raconte une personne, mais aussi un monde.

C’est précisément pour cela qu’il faut les regarder avec sympathie et non avec dévotion.

La sympathie laisse voir les défauts. La dévotion les vernit.

Je dirais même qu’il y a, dans l’admiration trop univoque des riches morts, une légère injustice faite aux bibliophiles vivants, surtout aux plus modestes. Une bibliothèque en train de se constituer est toujours plus brouillonne qu’une bibliothèque ancienne passée par le tamis de la succession, des ventes, des sélections et des notices. Elle hésite davantage. Elle manque de place. Elle manque parfois d’argent. Elle avance de travers. Elle a des enthousiasmes inégaux, des périodes, des accidents. En un mot, elle ressemble à la vie.

La bibliothèque du riche mort, elle, a déjà été arrangée par la postérité. Même lorsqu’elle est authentique, elle paraît toujours un peu plus composée qu’elle ne le fut sans doute au quotidien. Elle bénéficie du recul. Elle a acquis cette tenue posthume dont le vivant est naturellement privé.

Il ne faudrait donc pas comparer trop vite les unes et les autres. Ce serait comme reprocher à un atelier en activité d’être moins ordonné qu’une salle de musée.

Je reconnais d’ailleurs très volontiers le charme particulier des riches morts. Ils ont laissé de beaux ex-libris, des chiffres aimables, des provenances qui font rêver, des reliures superbes, des ensembles patiemment formés, et parfois cette impression exquise d’une familiarité ancienne avec les livres que peu de milieux savent encore produire. Ils ont aussi, il faut bien le dire, des manières parfaites : ils ne parlent plus, n’argumentent plus, n’achètent plus contre vous, et ne postent rien sur les réseaux sociaux. À tout prendre, ce sont des concurrents idéaux.

Mais ce n’est pas une raison pour les croire automatiquement supérieurs.

Le danger n’est pas de les aimer. Le danger est de les aimer trop facilement, c’est-à-dire de prendre pour du pur goût ce qui relève aussi de la position, de la durée, de la transmission, et de cette chose très simple qu’on appelle une vie matériellement bien installée. Une belle bibliothèque n’est pas moins belle pour avoir été faite dans de bonnes conditions. Elle est seulement un peu moins miraculeuse.

Et cela me paraît déjà une correction utile.

Car la bibliophilie a parfois la mémoire décorative. Elle aime les anciennes grandeurs surtout lorsqu’elles sont devenues assez silencieuses pour n’embarrasser personne. Elle préfère les fortunes classées aux fortunes actives, les hiérarchies refroidies aux hiérarchies en train de fonctionner. En somme, elle pardonne plus volontiers l’argent quand il est relié, catalogué, et déjà un peu poussiéreux.

C’est une faiblesse. Mais une faiblesse presque touchante.

On pourrait même soutenir qu’elle fait partie du charme du milieu. Après tout, les bibliophiles ont un faible structurel pour tout ce qui porte les marques du temps, de la continuité, de la transmission. Pourquoi seraient-ils parfaitement lucides dès lors que la richesse ancienne se présente sous la forme si flatteuse d’un ensemble harmonieux, bien conservé, orné d’armes ou de chiffres, et entouré d’un léger parfum de salon disparu ? Ils restent humains. Ils succombent à la patine.

Je ne leur jette pas la pierre. J’avoue même comprendre assez bien le mécanisme. Il m’est arrivé, comme à d’autres, d’éprouver devant certaines grandes provenances un mélange très peu révolutionnaire d’intérêt sincère et de rêverie décorative. Il y a des bibliothèques anciennes qui vous donnent presque envie de devenir raisonnable, bien peigné, et héritier par intermittence.

Puis on se ressaisit.

Et l’on se rappelle qu’une provenance n’est ni un brevet de génie, ni une absolution sociale, ni une preuve définitive de goût. C’est une histoire de plus. Parfois une très belle histoire. Mais une histoire tout de même, qu’il faut lire avec un peu d’esprit.

C’est ainsi, me semble-t-il, qu’il faut traiter les riches morts en bibliophilie : avec gratitude, curiosité, un soupçon d’envie peut-être, mais sans tomber dans cette admiration automatique qui confond trop vite le bel objet et la belle personne, la bibliothèque et la vertu, le patrimoine et la profondeur.

Les riches morts ont produit de très jolies choses.
Ils n’ont pas nécessairement toujours eu raison.

Et les vivants, même moins fortunés, même moins bien reliés, même plus hésitants, ont encore le droit de former des bibliothèques moins imposantes mais plus aventureuses, moins parfaites mais plus libres, moins admirables peut-être — et parfois, qui sait, un peu plus vivantes.

Au fond, la vraie supériorité des riches morts est assez simple : ils ont eu la délicatesse de laisser leurs livres derrière eux.

Pour le reste, il convient de garder son calme, de feuilleter les catalogues avec plaisir, d’admirer les beaux maroquins quand ils se présentent, et de ne pas oublier qu’un mort très bien relié reste, malgré tout, un mort.

Ce qui rend la conversation avec lui remarquablement paisible, mais un peu limitée.

Cote de bibliothèque de la Guilde des Bibliopolicés :
GdB — SOC/NEC-19

La lettre du bibliophile

Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.

Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.

À lire ensuite

Ces bibliophiles qui aiment les livres fermés

Ces bibliophiles qui aiment les livres fermés

Le culte de la belle reliure est-il une façon d’éviter la littérature ?

Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Disons-le brutalement : bien des amateurs de reliures ne lisent pas.

Ou plus exactement : ils lisent de moins en moins à mesure qu’ils parlent mieux des dos, des mors, des dentelles, des doublures, des gardes, des palettes, des filets, des nerfs, des témoins, des chemises et des étuis. Tout ce qui leur permet d’approcher le livre sans avoir à se mesurer trop longtemps à ce qu’il contient.

Je sais : la formule est injuste. C’est pour cela qu’elle est utile.

Je ne vise évidemment ni les relieurs, qui ont leur art, leur métier, leur histoire, ni les amateurs intelligents pour qui la reliure est un prolongement du texte, une manière de l’interpréter, parfois même de le relire. Ceux-là existent. Ils sont rares, souvent discrets, et généralement plus intéressants que leurs bibliothèques.

Non, je vise une autre espèce, très répandue, très polie, très bibliophile : l’amateur dont l’émotion devient visiblement plus intense à mesure que le livre se ferme.

Le livre ouvert le met en danger.
Le livre fermé le rassure.

Ouvert, il faut parler du texte. Il faut dire si l’ouvrage est bon, faible, décisif, surestimé, vivant, encore lisible, ou simplement célèbre par habitude. Il faut donc risquer un jugement. Et un jugement sur la littérature est toujours un peu compromettant : on peut s’y tromper, s’y exposer, s’y contredire, y paraître moins savant qu’on ne le croyait.

Fermé, au contraire, le livre redevient un objet socialement très sûr. On peut admirer la peau, la fraîcheur, l’exécution, la signature, la doublure, les coins, le décor, l’harmonie d’ensemble. On entre alors sur un terrain infiniment plus confortable : celui de l’admiration matérielle.

La reliure est plus sociable que la littérature.

Elle se montre mieux. Elle circule mieux. Elle s’explique plus vite. Elle fournit, dès le premier regard, un motif d’enthousiasme immédiatement partageable. Même les gens qui n’ont rien lu peuvent parler cuir. Il suffit d’un peu de vocabulaire, d’un peu d’assurance, et de cette gravité légère que prennent les hommes dès qu’ils effleurent un maroquin ancien.

La littérature, elle, complique tout. Elle introduit du temps, de la nuance, des hiérarchies instables, du désaccord, parfois même du goût personnel. Quelle imprudence.

J’en suis donc venu à soupçonner ceci : chez certains bibliophiles, le culte de la belle reliure n’est pas le complément de la littérature ; c’est son évitement élégant.

La reliure permet de continuer à parler du livre sans avoir la grossièreté d’entrer dans le texte.

Et c’est évidemment très commode.

Car enfin, la littérature a quelque chose de presque démocratique. Un lecteur obscur, sans fortune, sans bibliothèque spectaculaire, sans maroquin, peut encore avoir raison contre un amateur mieux installé. Il peut aimer un grand texte en édition pauvre. Il peut préférer un livre fatigué mais vivant à un exemplaire superbe d’un ouvrage secondaire. Il peut même, scandale suprême, parler de l’auteur avant de parler du relieur.

La reliure remet un peu d’ordre dans ce désordre.

Elle rétablit la hiérarchie visible. Elle rend le mérite immédiatement perceptible. Elle donne au goût la forme rassurante de la dépense, du travail d’atelier, du bel état, de la continuité patrimoniale. Elle permet de faire rentrer la littérature dans un système d’apparences où tout le monde retrouve ses repères.

Le texte est souverain en principe.
Le maroquin règne en pratique.

Il suffit d’écouter certaines conversations. On vous parlera d’un volume pendant dix minutes avec des trémolos très experts : reliure de telle époque, dentelle remarquable, doublure charmante, exemplaire très frais, admirable marge, provenance séduisante, étui discret, chemise parfaitement ajustée. Puis, à la fin, comme un détail presque accessoire, on ajoutera que le livre est “de” tel auteur.

On sent alors très bien l’ordre réel des passions.

Le texte est là pour justifier la reliure.
La reliure n’est plus là pour servir le texte.

Et qu’on ne dise pas que j’exagère. Toute la sociabilité bibliophile pousse dans ce sens. Une reliure se voit sur un rayon. Elle se compare. Elle se photographie. Elle se cote. Elle se montre à un ami sans qu’il soit nécessaire de lui imposer la lecture de trois cents pages. La littérature, elle, a la mauvaise habitude de ne pas tenir debout toute seule dans une vitrine.

On entre par la littérature.
On finit parfois dans l’ameublement.

Je ne connais pas de formule plus juste.

Il suffit de regarder certaines bibliothèques privées. Tout y est impeccable. Les dos sont superbes. Les harmonies de tons sont savantes. Les séries sont tenues avec un soin presque militaire. L’ensemble inspire l’admiration, et même une forme de respect silencieux. Puis une question, légèrement inconvenante, vous vient à l’esprit : qu’a-t-on lu ici, au juste ?

La bibliothèque ne répond pas. Elle présente très bien.

Et c’est toute l’affaire. Beaucoup de bibliophiles aiment les livres comme d’autres aiment les fauteuils : pourvu qu’ils soient beaux, rares, bien couverts, et qu’on n’y touche pas trop. Le livre cesse alors d’être un compagnon de lecture pour devenir un élément de décor savant, un signe de stabilité culturelle, un morceau d’intérieur réussi. Il ne sert plus à troubler l’esprit ; il sert à tenir le mur avec distinction.

Je sais que cela paraît cruel. Mais c’est souvent vrai.

La belle reliure a sur la littérature un avantage décisif : elle offre un plaisir visible. Or les milieux cultivés aiment beaucoup les plaisirs visibles, pourvu qu’ils restent assez raffinés pour ne pas paraître vulgaires. Un beau livre relié permet exactement cela. On peut jouir de la matière, du prix, de la rareté, de la distinction, de la conservation, tout en continuant à prononcer avec gravité le mot “littérature”, qui donne à l’ensemble une sorte d’onction morale.

C’est une opération admirable.

Elle permet de déplacer la passion du texte vers l’objet sans perdre le prestige attaché au texte. On cesse peu à peu de lire des œuvres ; on entretient des exemplaires. On admire la forme matérielle de l’esprit avec un zèle croissant, à mesure qu’on fréquente moins l’esprit lui-même.

À la longue, un phénomène assez drôle apparaît. Les bibliophiles les plus passionnés de reliure deviennent souvent incapables de parler simplement d’un livre. Ils n’en parlent qu’habillé. Le texte ne leur apparaît plus nu. Il leur faut le maroquin, la provenance, le bel état, le chiffre doré, la signature d’atelier. Sans cela, le livre semble presque incomplet, comme s’il lui manquait non un écrin, mais sa véritable raison d’être.

Et pourtant, une reliure somptueuse ne transforme pas un texte faible en chef-d’œuvre.

Il faut redire cette banalité, tant le milieu travaille à l’oublier. Il suffit qu’un amateur fortuné du XIXe siècle ait jugé bon de faire habiller de maroquin un ouvrage de troisième rang, d’y pousser ses armes ou son ex-libris, et le voilà bientôt regardé comme un volume considérable. Le cuir lui donne de la gravité, la provenance de l’autorité, le temps de la patine. Mais enfin le pauvre texte, lui, n’a pas bougé.

Beaucoup de tromblons deviennent ainsi des trophées.

Il faut voir comme la reliure sait produire du respect autour de choses qui, sans elle, susciteraient à peine la curiosité. Des livres médiocres deviennent “intéressants”. Des ouvrages secondaires deviennent “désirables”. Des textes inertes prennent soudain l’air d’appartenir à une civilisation supérieure, simplement parce qu’ils ont été merveilleusement cousus, couverts et doublés.

Le maroquin donne parfois du génie à des livres qui n’avaient demandé qu’un peu d’indulgence.

On me répondra que la reliure est un art, et que cet art mérite qu’on l’aime pour lui-même. Évidemment. Mais précisément : qu’on l’aime pour lui-même, alors. Qu’on cesse de faire comme si cette passion restait automatiquement une passion littéraire. Il y aurait même quelque chose de plus honnête, et presque de plus sympathique, à dire franchement : j’aime les beaux objets du livre plus que les livres eux-mêmes.

Ce serait clair. Ce serait net. Ce serait beaucoup moins hypocrite.

Car le malentendu commence lorsque l’amateur de reliures veut bénéficier du prestige de la lecture sans en subir les fatigues. Il lui faut le titre d’ami des lettres, mais il préfère très visiblement les charmes de l’enveloppe. Il aime le livre, oui, mais surtout lorsqu’il ne l’oblige pas à se confronter trop longtemps à la prose qu’il protège.

Lire est une activité assez brutale pour une belle reliure. On l’ouvre. On la manipule. On la fatigue. On use ses charnières, on marque le papier, on rompt l’immobilité parfaite où elle se tient si bien. Le lecteur véritable a donc avec le bel exemplaire une relation forcément ambiguë : plus il lit, moins il conserve intact. Le bibliophile amoureux de la perfection matérielle finit logiquement par développer une forme de pudeur qui ressemble beaucoup à de l’abstinence.

Certains volumes sont tant admirés fermés qu’on finirait presque par trouver indécent de les ouvrir.

Le paradoxe est ravissant. Plus un livre devient bibliophiliquement parfait, moins il redevient simplement un livre. Il prend une autre nature. Il devient pièce, objet, témoin, fleuron, sommet d’un rayon, occasion de notice, sujet de conversation, parfois même argument d’existence sociale. On ne lui demande plus d’être lu ; on lui demande d’être là.

Et il est là, en effet. Magnifiquement.

J’ajouterai une cruauté de plus : la reliure plaît aussi parce qu’elle réduit le risque du jugement personnel. Devant un auteur, il faut penser. Devant un grand relieur, il suffit souvent d’acquiescer avec compétence. La littérature vous oblige à un rapport intime, conflictuel, variable. La reliure vous autorise une admiration plus stable, plus codée, plus collective. C’est une manière très élégante de remplacer l’expérience par le consensus.

La reliure protège du doute littéraire.

Et beaucoup de gens aiment profondément être protégés du doute, surtout dans les milieux qui parlent sans cesse de goût.

Il ne faut donc pas se raconter d’histoires. Une partie du culte bibliophile de la belle reliure relève d’un déplacement pur et simple. On dit aimer les livres ; on aime en réalité ce qui les fixe, les clôt, les hiérarchise et les rend socialement plus lisibles. On dit aimer la littérature ; on aime surtout le moment où elle devient meuble, patrimoine, signe et surface.

Ce n’est pas honteux. C’est même très distingué. Mais il faudrait au moins l’admettre.

Je reconnais bien volontiers que cette dérive a son charme. Le cuir sent bon. Les harmonies de tons flattent l’œil. Les ateliers racontent une histoire. Les signatures de relieurs, les grandes provenances, les doublures admirables, tout cela compose un monde extrêmement séduisant. Je comprends parfaitement qu’on puisse s’y perdre. Beaucoup s’y perdent avec grâce.

Mais qu’ils ne viennent pas ensuite donner des leçons de littérature à ceux qui lisent des volumes mal reliés.

Il y a parfois plus de vie dans un broché fatigué que dans toute une travée de maroquins impeccables. Il y a plus de présence dans un livre annoté, habité, relu, discuté, que dans un exemplaire sublime dont on admire depuis trente ans le dos sans avoir jamais dépassé la page de titre. La grande bibliothèque décorative impressionne ; elle ne convainc pas toujours.

Au fond, ce qui me gêne n’est pas qu’on aime la reliure. C’est qu’on la laisse, si souvent, prendre la place de ce qu’elle prétend servir. Une reliure devrait accompagner, souligner, protéger, prolonger un texte. Elle devient trop souvent un écran, une revanche de la surface, un moyen très chic d’éviter le corps à corps avec la littérature.

C’est peut-être pour cela que tant d’amateurs de reliures parlent si bien des livres et si peu de ce qu’ils ont lu.

Ils ne mentent pas tout à fait. Ils déplacent simplement l’objet de leur ferveur.

Et puis, il faut leur rendre cette justice : grâce à eux, quantité de textes médiocres nous sont parvenus dans des conditions splendides.

C’est déjà une manière de sauver la littérature, même par erreur.

Cote de bibliothèque de la Guilde des Bibliopolicés :
GdB — SOC/REL-07

1 Commentaire

  1. M’intéressant prioritairement aux textes, j’ai effectivement recueilli plutôt par accident que par goût des ex-libris. Un répertoire complet du théâtre français relié carton porte le nom du Duc d’ Uzes en l’un de ses châteaux, il pourrait aussi bien ne pas exister, c’est l’existence des trois Répertoires qui m’a intéressé ici. Et plus encore la table qui contient une liste des pièces jouées…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.