Peut-on être bibliophile avec 500 € par an ?

Cinq cents euros par an achètent au mieux deux ou trois livres anciens corrects, parfois un seul si l’on vise juste. En dix ans, une vingtaine de volumes ; en vingt ans, une cinquantaine. Celui qui dispose de 5 000 € par an construit dix fois plus vite, et ne joue pas le même jeu.

Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Peut-on être bibliophile avec 500 € par an ?

Cinq cents euros par an pour les livres anciens.
C’est moins qu’un dîner dans un restaurant étoilé.
Moins qu’un week-end à l’hôtel.
Moins que ce que certains dépensent en un seul passage chez leur libraire favori.

Et pourtant, je pose la question sans détour : peut-on être bibliophile avec un budget aussi modeste ?

La question dérange. Elle sonne mal. Elle sent l’argent, donc le tabou. Tant mieux. Parce qu’à force de parler de passion, de goût et de transmission, on finit par oublier un détail trivial : la bibliophilie coûte cher. Et parfois beaucoup plus qu’on ne veut bien l’admettre.

Le mythe confortable de la bibliophilie démocratique

On aime raconter que la bibliophilie serait une passion ouverte, accessible à tous, affaire de patience et de flair plus que de moyens. C’est une belle histoire. Elle est largement fausse.

Oui, on peut acheter des livres anciens pour quelques dizaines d’euros. Des éditions populaires du XIXᵉ siècle, des reliures fatiguées, des volumes sans valeur marchande particulière. Mais soyons honnêtes : tout ce qui fait vibrer le discours bibliophilique dominant commence bien au-delà.

Les belles reliures ne se négocient pas à prix doux.
Les éditions originales rares dépassent vite les mille euros.
Les grands livres à figures, les exemplaires de provenance solide, les reliures signées : tout cela se situe hors de portée d’un budget annuel de 500 €.

On peut appeler cela de la bibliophilie modeste. On peut aussi reconnaître qu’il s’agit d’une autre pratique.

Le reste du calcul est sur le site : le nombre de volumes qu’on rassemble en vingt ans à ce rythme, les trois renoncements qu’impose un budget de 500 €, et la seule stratégie qui tienne encore debout à ce prix.

L’arithmétique, cette ennemie de la passion

Faisons un calcul simple.
Avec 500 € par an, on achète au mieux deux ou trois livres corrects. Parfois un seul, si l’on vise juste. En dix ans, une vingtaine de volumes. En vingt ans, une cinquantaine.

C’est respectable. Mais comparons avec un bibliophile disposant de 5 000 € par an. À ce rythme, en dix ans, il aura constitué une bibliothèque dix fois plus dense, plus cohérente, plus spectaculaire.

Et inutile d’évoquer ceux qui disposent de budgets à cinq chiffres. Ils ne jouent pas le même jeu. Ils écrivent l’histoire des collections pendant que les autres la lisent dans les catalogues.

Les compromis permanents

Avec un budget limité, chaque achat est un renoncement. On renonce d’abord à l’état. Les rousseurs deviennent “charmantes”, les coins émoussés “authentiques”. On apprend vite à transformer la contrainte en discours.

On renonce ensuite à la rareté. Les livres vraiment rares ne sont pas seulement rares : ils sont chers. Très chers. Il faut donc viser les marges, les seconds couteaux, les éditions tolérées mais jamais célébrées.

Enfin, on renonce souvent à la cohérence. Avec deux achats par an, difficile de construire une bibliothèque réellement pensée. On achète ce qui passe, ce qui entre dans le budget, ce qui console un peu.

Les stratégies du bibliophile sans argent

Cela ne rend pas la chose impossible. Cela la rend plus exigeante.

Il faut se spécialiser à l’extrême. Non pas “le XVIIIᵉ siècle”, mais un auteur mineur, un imprimeur, un type précis de reliure. Plus le territoire est étroit, plus il devient praticable.

Il faut chasser. Longtemps. Mal. Brocantes, ventes locales, catalogues mal rédigés. Développer un œil fatigué mais attentif. Passer beaucoup de temps pour économiser peu.

Il faut surtout apprendre la patience. Attendre des années pour un seul livre. Renoncer souvent. Savoir dire non, même quand l’envie est là.

Ce n’est pas romantique. C’est une discipline.

Le plaisir est-il proportionnel au prix ?

On aimerait répondre non. On aimerait croire que le plaisir du bibliophile ne dépend pas du montant de la facture. Mais soyons honnêtes : il existe une différence qualitative entre un livre à 30 € et un livre à 3 000 €. Le frisson n’est pas le même. Le rapport à l’objet non plus. La densité matérielle, historique, symbolique est incomparable.

Cela ne signifie pas que le plaisir est réservé aux riches. Mais cela signifie qu’il n’est pas distribué équitablement.

La frustration, cet angle mort

On parle peu de la frustration. Elle est pourtant omniprésente chez le bibliophile aux moyens limités. Cette sensation de toujours arriver trop tard, trop bas, trop court. Les catalogues deviennent des vitrines inaccessibles. Les ventes aux enchères des spectacles cruels. Les réseaux sociaux, un accélérateur de comparaison permanente.

Certains finissent par se convaincre que la richesse corrompt le goût. C’est parfois vrai. Souvent, c’est une consolation.

Peut-on être bibliophile sans posséder ?

C’est la vraie question de fond. La bibliophilie est-elle nécessairement liée à la possession ? On peut aimer les livres anciens sans les acheter. Les étudier, les consulter en bibliothèque, les admirer en exposition. Cette bibliophilie-là est moins spectaculaire, moins reconnue, mais tout aussi réelle.

Le problème est que le milieu valorise la possession. Elle reste le sésame implicite de la légitimité.

Alors oui : on peut être bibliophile avec 500 € par an.
Mais pas sans concessions. Pas sans frustration. Pas sans accepter de rester à la périphérie du jeu.

L’argent compte. Énormément. Le nier, c’est mentir aux débutants. Un bibliophile fortuné aura toujours plus de choix, plus d’accès, plus d’objets désirables. Ce n’est ni immoral ni scandaleux. C’est un fait. La seule liberté réelle du bibliophile modeste est ailleurs : dans le sens qu’il donne à sa pratique. Lire mieux. Choisir plus finement. Refuser la course. Construire lentement, sans illusion.

Conclusion (sans pathos)

La bibliophilie est un monde à deux vitesses.
Ceux qui achètent.
Et ceux qui regardent, attendent, négocient avec leurs limites.

On peut en souffrir.
On peut s’en accommoder.
On peut même en faire une force.

Mais à condition d’être lucide.

Avec 500 € par an, on n’entre pas dans le temple. On circule dans ses couloirs. On écoute. On apprend.
Parfois, on emporte un fragment.

Ce n’est pas rien. Mais ce n’est pas tout.

GdB — ECO/FIN-500

La lettre du bibliophile

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Collationner un livre : sept bonnes raisons d’arrêter de perdre votre temps

Définition ancienne de Collationner : examiner si un livre est entier et parfait

Six clichés bien cadrés sur une plateforme valent, nous dit-on, deux heures de collation, Brunet ouvert à la bonne page. La page prise au hasard tombe toujours sur un feuillet immaculé. Que le feuillet 137 manque ou qu’un fac-similé le remplace, le dos reste le même et la photographie aussi.

Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

On m’a enseigné autrefois — et l’on voudra bien pardonner cette confidence d’ancien régime — qu’un livre ne s’achetait pas, qu’il se vérifiait. Feuillet après feuillet, signature après signature, planche après planche, l’amateur consciencieux devait s’assurer que l’objet qu’on lui tendait contenait bien tout ce que le bibliographe avait promis. Cela s’appelait collationner, cela prenait du temps, cela supposait une table, une lampe, un Brunet ouvert à la bonne page, et cette forme particulière de patience qu’on ne trouve plus guère que chez les horlogers et les confesseurs. J’ai longtemps cru que c’était là le premier des devoirs. Je viens vous annoncer une bonne nouvelle : ce devoir est aboli. Non par décret, non par scandale, mais par quelque chose de bien plus efficace que les décrets et les scandales — l’usage. Personne ne collationne plus, donc il ne sert plus à rien de collationner. Le raisonnement est circulaire, j’en conviens ; c’est précisément ce qui le rend inattaquable.

Définition ancienne de Collationner : examiner si un livre est entier et parfait

Examinons, puisqu’il faut bien instruire le dossier, les raisons de cette heureuse dispense.

Premièrement : on n’ouvre plus les livres

La collation reposait sur une hypothèse aujourd’hui charmante de naïveté : celle qu’un livre serait un jour ouvert. Or le livre ancien a cessé d’être un texte pour devenir tour à tour une image, puis un trophée. On le photographie sous trois angles, on le pose sur une étagère où il compose agréablement avec ses voisins. Dans aucune de ces deux destinées le feuillet 137 ne joue le moindre rôle. Qu’il soit présent, absent ou remplacé par un fac-similé d’une propreté suspecte, le dos reste le même, et la photographie aussi. S’indigner d’un manque que personne ne verra jamais, c’est faire preuve d’une exigence déplacée, presque d’une insolence — celle du convive qui vérifierait l’argenterie chez son hôte.

Les six autres raisons sont sur le site : les quatre mots qui ont clos trois siècles de bibliographie, l’expert de Drouot mort au décompte des planches de l’Encyclopédie, et la politesse qui survit à l’abolition du devoir.

Deuxièmement : la photographie a réglé la question

Six clichés bien cadrés sur une plateforme en ligne valent, nous dit-on, deux heures de collation. On y voit la reliure, le titre, une page « prise au hasard » — un hasard qui tombe curieusement toujours sur un feuillet immaculé — et parfois la tranche, pour les amateurs de sensations fortes. Que voulez-vous vérifier de plus ? La complétude d’un livre de six cents pages se déduit aisément de six photographies, comme la santé d’un patient se déduit de son sourire. Et si d’aventure un doute subsistait, la formule magique « vendu tel que photographié » l’apaise définitivement : quatre mots qui ont résolu un problème que trois siècles de bibliographes n’avaient pas su clore. Il fallait y penser. Ils y ont pensé.

Troisièmement : « complet » a disparu des catalogues, et le problème avec lui

Lisez les catalogues de ventes aux enchères : le mot « complet » ne s’y risque plus. Les experts, instruits par quelques réclamations et beaucoup de prudence, l’ont retiré de leur vocabulaire comme on retire du commerce un produit dangereux. On écrit désormais « non collationné », « vendu en l’état », « tel que » — locutions admirables qui ne décrivent pas le livre mais le contrat, et qui transforment chaque notice en clause de non-responsabilité ornée d’une estimation. Or on ne peut être trompé que par une promesse : là où plus personne ne promet rien, plus personne ne ment, et là où personne ne ment, que voudriez-vous donc vérifier ? La collation servait à confronter l’exemplaire à sa description ; la description ayant été prudemment vidée de tout contenu vérifiable, la confrontation tombe d’elle-même. C’est un progrès considérable : on n’a pas rendu les livres plus complets, on a rendu l’incomplétude inattaquable.

Quatrièmement : c’est un art du passé, au sens propre

Car enfin, à qui s’adresse encore cette science ? Collationner avait un sens pour les livres d’avant le XVIIIe siècle, ces machines retorses pleines de feuillets liminaires, de cahiers signés par lettres, de titres-frontispices, d’errata et de feuillets blancs qu’il fallait savoir compter — tout un appareil où le manque se dissimule avec une aisance de prestidigitateur. Mais la bibliophilie a émigré. Elle vit désormais au XIXe et au XXe siècle, parmi des volumes paginés en continu dont la complétude se lit d’un coup de pouce, et son inquiétude s’est déplacée tout entière vers l’enveloppe : un « couvertures conservées » fait aujourd’hui le travail que faisaient hier trois lignes de collation dans Brunet. On ne compte plus les cahiers, on vérifie les plats. La science des signatures est devenue une langue morte, parlée par quelques érudits à l’intention d’autres érudits, et l’on sait ce que notre époque fait des langues mortes : elle les salue de loin, et elle vend sans elles.

Cinquièmement : le temps coûte plus cher que les manques

Faisons les comptes, puisque notre époque ne respecte que cela. Collationner sérieusement un in-folio du XVIIe siècle demande une heure, parfois deux. Une maison de ventes qui disperse quatre cents lots par vacation devrait donc, pour faire ce travail, immobiliser un expert pendant plusieurs semaines — un expert dont on sait par ailleurs, depuis certaine vente d’Almanachs dont j’ai eu l’occasion d’entretenir la Guilde, qu’il a mieux à faire, ou en tout cas autre chose. On raconte du reste à Drouot l’histoire de cet expert qui décéda au milieu du décompte des planches de l’Encyclopédie, par ennui ou de vieillesse, les avis divergent — il en était, dit-on, au volume des arts mécaniques, quelque part entre la fabrication des épingles et celle des bas au métier ; on le trouva le doigt posé sur la planche CXIV, et l’on acheva la vente, par respect, sans achever le décompte. Le lot fut adjugé « non collationné », ce qui, pour une fois, était rigoureusement exact. La profession en tira la seule leçon qui s’imposât : non pas qu’il fallût des experts plus jeunes, mais des vérifications plus courtes. La confiance, elle, est gratuite, instantanée, et se distribue sans limite de stock. Entre une vérification qui coûte et une confiance qui rapporte, le marché a choisi, et le marché, on nous l’assure, ne se trompe jamais longtemps. Il se trompe seulement à la longue, ce qui n’est pas pareil, puisque à la longue, comme chacun sait, l’acheteur est un autre.

Sixièmement : la responsabilité s’est admirablement diluée

Autrefois, le manque avait un coupable : celui qui avait vendu sans vérifier. Aujourd’hui, il n’a plus qu’une généalogie. Le libraire s’en remet à la vente où il a acheté, la maison de ventes à son expert, l’expert au catalogue d’une collection célèbre où le livre a jadis figuré, et ce catalogue lui-même à un bibliographe mort en 1865 qui, lui, avait collationné — mais un autre exemplaire. Chacun est de bonne foi, chacun a fait confiance à quelqu’un de très estimable, et le feuillet manquant circule ainsi de main en main comme un héritage dont personne n’est comptable. C’est une chaîne admirable : elle ne tient à rien, et c’est pourquoi rien ne peut la rompre. Collationner, dans ce système, serait presque un acte hostile — le geste de celui qui, dans une ronde, s’arrête de tourner et fait tomber tout le monde.

Septièmement : le manque découvert tard ne fait de mal qu’aux honnêtes gens

Voici enfin l’argument décisif. Un feuillet absent ne blesse que celui qui le cherche. L’amateur qui ne collationne pas vivra heureux avec son exemplaire incomplet, l’aimera, le montrera, le léguera dans une parfaite tranquillité d’âme. Celui qui collationne, au contraire, s’expose à savoir — et savoir, en bibliophilie comme ailleurs, est le commencement des ennuis. Il faudra réclamer, prouver, froisser un vendeur aimable, abîmer une relation cordiale pour un morceau de papier. La collation ne protège pas l’acheteur : elle le condamne à la lucidité, qui est de toutes les infirmités la plus mal remboursée. Épargnez-vous cela. L’ignorance a mauvaise réputation mais elle a ceci de supérieur à l’expertise qu’elle ne déçoit jamais son homme de son vivant.

Voilà donc l’affaire entendue, et je pourrais m’arrêter là si je ne me souvenais, par déformation, de distinguer les apparences de ce qui devrait être. Car enfin la collation n’a jamais été une technique, encore moins une formalité : c’était une politesse. Politesse envers le livre, qu’on prenait la peine de connaître avant de prétendre le posséder ; politesse envers l’acheteur suivant, à qui l’on transmettait une certitude et non une rumeur ; politesse envers soi-même, qui est la moins spectaculaire des trois et la seule qui ne se négocie pas. En cessant de compter les feuillets, nous n’avons pas gagné du temps : nous avons seulement déplacé la confiance, de l’objet qu’on peut vérifier vers les hommes qu’on préfère croire. Et un marché où plus personne ne compte les feuillets est un marché où, à la longue, les feuillets finissent par manquer — cela s’est toujours su, et cela s’est toujours vérifié, précisément parce que personne ne vérifiait.

Ne collationnez donc plus, amis bibliophiles : vous achèterez plus vite, vous revendrez plus aisément, et vous laisserez à vos héritiers la surprise de l’inventaire. La Guilde, pour sa part, continuera de compter. Par honnêteté, disent nos statuts. Par insolence, je le crains — c’est-à-dire par fidélité.

GUILDE · ML/COLLATION

Document classé : diffusion restreinte.

7 Commentaires

  1. La bibliophilie est une culture. Elle a ses référents, ses codes, ses modes. Mais elle ne saurait se passer du socle que constitue la connaissance des livres, des textes, et de leur histoire.
    Il y a quelques collectionneurs très fortunés, qui achètent des livres à plusieurs dizaines de milliers d’euros, et qui sont pourtant incapables d’en parler ; ils seraient sans doute bien en peine de décrire la raison précise pour laquelle ils possèdent tel ou tel exemplaire de tel ou tel livre. Ces collectionneurs font parfois appel à des courtiers, à des intermédiaires (bien entendu, il exist eaussi des amateurs très fortunés qui sont très érudits !)

    Les bibliophiles sincères, même les plus impécunieux, savent parler de leurs achats. Ils sont en mesure de décrire quel force d’attraction les a conduit à faire leur choix. Ils savent rendre passionnant et plaisant un petit ouvrage à 50€. Ils en parlent avec science et avec émotion. Pour moi, c’est cela la bibliophilie : l’érudition augmentée par l’émotion. Ces deux données me paraissent inséparables. Et la connaissance, l’érudition, le savoir historique, c’est ce qui permet de rendre émouvant un ouvrage dont la valeur pécuniaire peut être modeste. De ce point de vue, les catalogues que rédigeait le libraire André Jammes (récemment disparu) étaient pour moi des modèles d’un genre assez rare : les livres plus chers faisaient parfois l’objet de notices courtes (parce qu’il n’y avait pas forcément grand chose à en dire tant ils étaient connus), tandis que certaines pièces bien plus modestes pouvaient être défendues par de longues notices pédagogiques. L’intérêt de la notice n’était pas nécessairement proportionnel au prix de vente affiché.

    C’est la lueur dans les yeux qui distingue le bibliophile du bibliothécaire. Il existe pourtant quelques rares exemples de conservateurs de bibliothèques qui connaissent et maîtrisent les codes de la bibliophilie et qui se comportent avec la collection dont ils ont la garde comme de véritables bibliophiles, anxieux de l’enrichir. Ils savent discuter d’égal à égal, en toute franchise et en confiance avec les libraires (qu’ils respectent), mais ne se laissent pas berner. Ils sont inventifs, attentifs, aguerris au dépouillement des catalogues. Ils ont l’oeil et le sens des opportunités. Ces « bibliophiles d’état » sont assez rares mais ils existent. Je suppose qu’ils doivent être très malheureux quand ils prennent leur retraite…

  2. Désir et frustration sont inséparables. Et il suffit pour s’en convaincre de regarder comment un enfant qui rêvait depuis des mois du jouet offert à noël s’en détourne bien vite pour désirer un autre jouet. Si j’étais riche à millions je pourrais sans délai me rendre chez un libraire prestigieux et me constituer en une après-midi une bibliothèque entière de tout premier ordre. Mais, serais-je collectionneur ? Collectionner ne serait-ce pas plutôt une aventure qui réclame du temps ? Et plus que le résultat (la bibliothèque) ne serait-ce pas la quête elle-même ?
    Il n’en reste pas moins absolument exact que de faibles moyens financiers rendent la quête plus ardue. Toutefois, si le temps c’est de l’argent je puis témoigner qu’en consacrant beaucoup de temps à ses recherches on réalise un nombre significatif de chopins, lesquels compensent largement les limites du compte en banque. Pour ne citer que 2 exemples relativement récents : un classique du 17ème dans une reliure parfaite signée Chambolle-Duru pour 20 euros et un atlas du 16ème siècle à 200 euros. Alors oui il ne fait aucun doute que ce n’est pas ainsi qu’on « écrit l’histoire des collections ». Une bibliothèque constituée grâce à la bonne fortune peut renfermer des trésors mais brille inévitablement par son éclectisme (façon polie de dire que question cohérence on repassera).
    Paradoxalement cela pousse à développer ses connaissances bibliophiliques, sans quoi on passe à côté de livres exceptionnels parce qu’on s’avère incapable de les distinguer des ouvrages ordinaires. Il faut savoir différencier l’EO rarissime de la contrefaçon courante, l’ex-libris ou les armes célèbres de la marque de provenance sans histoire.
    Enfin, j’avoue m’interroger quant à la pertinence de la métaphore du temple utilisée en conclusion. Le bibliophile désargenté restera certes toujours à la porte de la « haute bibliophilie », mais cette dernière est-elle la quintessence de la bibliophilie ou simplement une forme parmi d’autres de bibliophilie ? A vrai dire je n’en sais rien. Mais, j’aime à penser que les différentes formes de bibliophilie, si tant est qu’elles soient menées avec passion, partagent une égale dignité.
    Quoi qu’il en soit, merci pour cet article stimulant.

  3. Mais aussi…
    Pour construire la collection qui lui ressemble, le collectionneur se fait souvent vendeur. Et les gains réalisés alimentent sont aussitôt réinvestis… ce qui me permet de prétendre à mon épouse que ma collection (… de tire-bouchons) ne coûte rien !
    Et puis la quête fait vivre, quand l’envie de l’autre, incurable maladie, vous tue.

  4. Pour cela qu’il faudrait finalement distinguer les possesseurs bibliophiles et les amateurs bibliophiles au sens noble d’amateur. Avec de bons budgets pas difficile de briller et d’amasser en bibliophilie, mais finalement les acheteurs d’exemplaires somptueux, de belles provenances bien reliés avec parfois des moyens sans limites sont ils plus au fait de la bibliophilie que des amateurs impécunieux ? Ils ont plus de moyens, mais souvent beaucoup moins de temps. Seuls ceux qui cumuleraient moyens, temps et gout auraient une chance de devenir de grands bibliophiles dans les deux sens du terme, bien connaitre les livres et collectionner de grands livres.

  5. ah, le budget ! c’est toujours un problème, quel que soit son montant. Avec un petit budget on regarde ce qui est à notre portée, comme par exemple les illustrés de « demi-luxe », les productions de Mornay, Cyral, par exemple. On regarde aussi, sans y toucher, les livres plus chers. Ensuite, si nous avons la chance d’arriver à augmenter le budget, on se limite moins, on regarde les bonnes éditions XVIIIe, Eisen, Moreau, les éditions originales relativement courantes. En continuant à lorgner sur la catégorie suivante, les dessins, les éditions originales des grands classiques. Ensuite, si par chance le budget arrive encore à se développer, on cherche ces fameuses éditions originales, les Contes de la Fontaine des Fermiers Généraux. En regardant avec envie les exemplaires de grande provenance, en maroquin d’époque. Ensuite… bon, je m’arrête là. Le budget, quel qu’il soit, est toujours trop limité !!

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