Les livres anciens « moyens » sont-ils condamnés à la benne ?

Un livre de 1680 imposait encore le respect, un volume de 1750 gardait l’avantage d’être ancien. Aujourd’hui ils partent par cartons entiers, tassés entre un manuel de dévotion et un tome dépareillé de jurisprudence. Ils ont traversé trois siècles pour finir en lot sans gloire.

Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Les livres anciens moyens sont-ils condamnés à la benne ?

Les livres anciens moyens ne meurent pas dans la dignité. Ils meurent en carton.

On les y retrouve par dizaines, parfois par centaines, tassés entre un manuel de dévotion, un tome dépareillé de jurisprudence, un sermon qui n’a plus converti personne depuis Louis XV, une compilation historique fatiguée, un in-octavo honnête que nul ne songe plus à décrire autrement que par sa poussière. Ils ont traversé trois siècles, parfois davantage. Ils ont été tenus, lus, légués, oubliés, déplacés, remisés, sauvés de justesse de plusieurs déménagements et de deux successions. Ils ont survécu à des guerres, à l’humidité, à des héritiers ignorants, à des bibliothèques municipales mal chauffées, à des relieurs brutaux, à des vendeurs pressés. Et les voici finalement rendus à leur destin contemporain : le carton de salle des ventes, le lot sans gloire, l’annonce sans regard, le prix qu’on n’ose même plus discuter tant il a déjà l’air d’une excuse.

Ils ont survécu à l’Histoire pour être battus par l’absence de désir.
Ils ont résisté aux siècles, mais pas au tri contemporain.

Le XVIIe et le XVIIIe ne sauvent plus personne.

C’est peut-être cela, au fond, qui trouble encore certains amateurs. Pendant longtemps, l’ancienneté conservait un reste d’autorité. Un livre de 1680, même médiocre, imposait encore une forme de respect. Un volume de 1750, même commun, gardait l’avantage d’être “ancien”. Il suffisait parfois de son âge pour qu’on le sorte du commun. Il n’était pas nécessairement désiré, mais il n’était pas encore ordinaire. Or ce temps est passé. Aujourd’hui, un vieux livre sans qualité particulière n’impressionne plus : il encombre.

L’âge ne fait plus prestige ; il fait volume.

Je sais bien ce qu’on objectera. On dira qu’il est toujours délicat de comparer deux exemplaires. Et on aura raison. Deux livres du même titre ne sont presque jamais vraiment comparables. L’un aura sa reliure d’époque, l’autre non. L’un sera complet, l’autre rogné. L’un sera frais, l’autre lavé. L’un portera des armes, l’autre des mouillures. L’un sortira d’une belle bibliothèque, l’autre d’un grenier qui n’a jamais produit que de la résignation. Très bien. C’est la vérité du métier, et il serait naïf de l’oublier.

Mais cette vérité ne doit pas servir de refuge à l’aveuglement.

Car s’il est difficile de comparer parfaitement deux exemplaires, il devient difficile de nier la perte de valeur des livres anciens moyens. Pas de tous, bien entendu. Pas des rares, des beaux, des singuliers, des provenancés, des illustrés, des impeccables, des miraculeusement désirables. Ceux-là vivent très bien. Ils vivent même de mieux en mieux. Ils prospèrent dans la religion contemporaine de l’exception. Ce qui s’effondre, ce n’est pas le livre ancien. C’est le livre ancien ordinaire. Celui qui n’est ni assez rare, ni assez beau, ni assez frais, ni assez racontable pour justifier qu’on le préfère à l’un de ses mille semblables.

Le marché n’a pas tourné le dos au passé ; il a simplement cessé d’être poli avec ce qui, dans le passé, n’a rien d’unique.

Le problème du livre ancien moyen n’est pas qu’il soit devenu mauvais. C’est qu’il est devenu remplaçable.

Voilà le mot. Remplaçable. On peut l’aimer, on peut le défendre, on peut lui trouver du charme, de la tenue, de l’histoire, parfois même de la noblesse. Mais au moment de l’achat, cette noblesse se dissout. Pourquoi ce Fénelon-là, si dix autres traînent encore dans le marché ? Pourquoi ce tome de sermons, si cent autres prêchent la même fatigue ? Pourquoi cette histoire romaine en veau blond un peu frotté, si le monde entier semble avoir produit la même ? Le marché ne répond pas par une théorie. Il répond par un haussement d’épaules.

La suite est sur le site : le moment où l’ancienneté a cessé de faire prestige, ce que deux exemplaires du même titre ne permettent plus de comparer, et le seul mot qui décrive aujourd’hui le livre ancien ordinaire, remplaçable.

Le livre ancien moyen est victime d’un crime très moderne : il existe en trop d’exemplaires pour continuer à exister comme événement.

Les bibliophiles disent aimer les livres anciens ; ils veulent surtout les livres anciens que les autres n’ont pas.

C’est là toute la cruauté du système. On continue de parler avec respect du XVIIe et du XVIIIe siècle. On s’émeut de l’odeur du papier vergé, de la typographie ancienne, du petit grincement des coutures, de la dignité d’un plein veau, de la mélancolie d’un titre imprimé à Paris ou à Amsterdam il y a deux cent cinquante ans. Très bien. Mais au moment décisif, ce respect abstrait ne suffit plus. Le bibliophile contemporain ne cherche plus un vieux livre ; il cherche un prétexte de désir. Une particularité, une histoire, une singularité, un accident heureux, une belle provenance, une fraîcheur insolente, une reliure qui transforme l’exemplaire en individu.

Les bibliophiles cherchent désormais l’exception.

Le reste glisse.

Le reste n’est pas haï : il est pire, il est laissé tranquille.
En bibliophilie comme ailleurs, on ne tue pas toujours ce qu’on déteste ; on abandonne ce qui ne provoque rien.

Je l’ai vu cent fois. De grands textes, respectables, centraux même, se négocient aujourd’hui à des niveaux presque humiliants dès qu’ils n’apportent pas ce petit supplément de tension qui transforme un objet en enjeu. Un classique immense devient un classique courant. Un livre ancien devient un vieux livre. Une reliure honnête devient une reliure “de travail”. Une édition autrefois parfaitement recevable devient “une édition parmi d’autres”. Le marché n’insulte jamais. Il dévalue. C’est plus froid et, à la longue, plus violent.

Il n’y a pas de cruauté plus propre qu’une décote silencieuse.

Prenez un titre comme Télémaque. Voilà un ouvrage immense dans l’histoire de la culture française, un livre qui fut lu, relu, commenté, appris, diffusé, imposé, admiré. Il ne manque ni de grandeur, ni de postérité, ni d’importance. Et pourtant, dans ses éditions ordinaires, simplement correctes, il ne fait plus peur à personne. Il n’est pas contesté, il est dépassé. Le marché ne nie pas sa dignité ; il constate seulement qu’il en circule trop, qu’il n’est plus un événement, qu’il ne suffit plus d’être un grand livre pour être un livre désiré.

C’est peut-être cela, la vraie humiliation moderne : non pas être jugé mauvais, mais être devenu trop disponible pour rester désirable.

Le drame du livre ancien moyen n’est pas d’avoir vieilli ; c’est d’avoir vieilli sans devenir exceptionnel.

C’est pourquoi tant de cartons de vente sont aujourd’hui si tristes. Ils ne sont pas remplis de déchets au sens noble. Ils sont remplis de respectabilités mortes. D’ouvrages sérieux, correctement imprimés, souvent bien reliés, parfois même fort honorables, mais que le marché regarde désormais avec cette pitié distraite qu’on réserve aux gens de mérite devenus inutiles. Le lot est le cimetière des dignités bibliographiques sans avenir commercial.

Le lot, c’est la fosse commune du mérite sans éclat.

Il faut dire aussi que le goût a changé. Le bibliophile ancien pouvait encore collectionner par continuité, par auteur, par siècle, par sujet, par fidélité lente. Il pouvait construire une bibliothèque dans le temps, sans exiger de chaque volume qu’il fût spectaculaire. Il pouvait aimer des ensembles, des voisinages, des accumulations patientes. Le bibliophile contemporain, lui, vit dans un marché saturé d’images, de comparaisons, de catalogues numériques, de bases de prix, d’exemplaires visibles en permanence. Il n’achète plus dans la pénombre des possibilités, mais dans la lumière crue de la concurrence. Cela change tout.

Autrefois, on pouvait encore acheter un livre pour l’ajouter. Aujourd’hui, on l’achète surtout pour qu’il ressorte.

Autrefois, l’ancienneté faisait encore un peu de prestige. Aujourd’hui, elle ne fait plus qu’un âge.

Ce déplacement a des conséquences presque morales. Il fabrique une nouvelle brutalité, très moderne, très propre, très rationnelle : l’indifférence à l’ordinaire. Un livre ancien moyen n’est plus sauvé par son ancienneté, ni par sa seule honnêteté matérielle, ni même toujours par la qualité du texte qu’il transmet. Il lui faut davantage. Il lui faut une chance. Une aspérité. Un mérite visible. Quelque chose qui le tire du bruit de fond.

Sinon, il descend.

Et ce qui descend longtemps finit toujours par ressembler à ce qui ne compte plus.

On pourra dire qu’il y a là une saine sélection. Après tout, pourquoi faudrait-il sauver commercialement tous les vieux volumes produits en abondance ? Pourquoi feindre l’enthousiasme devant une théologie commune, une histoire usuelle, une jurisprudence périmée, une compilation dévote, un auteur jadis célébré dont plus personne n’attend une illumination ? Très bien. On peut tenir ce discours. Il n’est pas absurde. Mais il faut alors accepter jusqu’au bout ce qu’il signifie : la bibliophilie contemporaine n’est plus une religion de la survivance. C’est une économie de la sélection.

Le marché ne tue pas les mauvais livres. Il abandonne les livres ordinaires.

Et c’est précisément ce qui rend le phénomène intéressant. Car beaucoup de ces livres ne sont pas “mauvais” au sens où on l’entendrait pour un ouvrage moderne médiocre. Ils peuvent être historiquement instructifs, textuellement utiles, matériellement intéressants, culturellement éloquents. Ils disent quelque chose d’un siècle, d’une circulation, d’un usage, d’un lectorat, d’un état de la langue, d’un ordre des savoirs. Mais cette valeur-là n’est pas toujours une valeur de désir. Elle ne se photographie pas bien. Elle ne monte pas naturellement en enchères. Elle ne se résume pas en deux lignes séduisantes sur un réseau social.

Autrement dit : ils ont encore une valeur de civilisation, mais plus assez de valeur de vitrine.

Voilà le fond de l’affaire : le livre ancien moyen souffre d’un déficit narratif.

On ne sait plus comment le vouloir. On ne sait plus comment le défendre sans embarras. On ne sait plus comment faire sentir qu’il mérite autre chose que le lot, sans invoquer des raisons que peu d’acheteurs trouvent encore excitantes. On dira : “c’est du XVIIe”. Soit. Le XVIIe ne sauve plus personne. On dira : “c’est un texte important autrefois”. Très bien. Le marché vit dans le présent du désir, pas dans la justice de l’histoire. On dira : “il est en reliure d’époque”. D’accord, mais honnête ne veut plus dire désirable. On dira enfin : “c’est un bel exemplaire moyen”. Et tout est là, dans cet adjectif fatal.

Moyen.

Le mot est terrible, parce qu’il ne condamne pas absolument ; il suffit à rendre l’objet vulnérable. Le moyen n’est ni scandaleusement mauvais, ni glorieusement beau. Il n’est pas rebutant, mais il n’appelle pas. Il n’éveille ni horreur ni enthousiasme. Et le marché actuel, plus que jamais, vit d’enthousiasme ciblé. Il ne récompense plus la simple décence bibliographique.

Le moyen ne choque personne ; il lasse tout le monde.

Le marché pardonne encore l’ancien ; il ne pardonne plus l’ordinaire.

On pourrait même soutenir que la grande transformation du goût bibliophile tient là. Le bibliophile d’aujourd’hui ne veut pas seulement un livre. Il veut un récit de singularité. Il veut pouvoir dire pourquoi cet exemplaire-là compte. Pas seulement le texte, pas seulement le titre, pas seulement la date : cet exemplaire. Son parcours, son état, son papier, son relieur, son accident favorable, sa beauté propre, sa qualité de survivant d’élite. Le livre ancien moyen, lui, ne peut offrir qu’une ancienneté honnête. C’est trop peu.

Il a de l’âge, mais pas de destin.

Et l’on en revient aux cartons.

Ils sont partout. Pas toujours littéralement, bien sûr, mais symboliquement. Le carton, c’est le purgatoire du livre ancien ordinaire. Il n’est pas encore la benne, mais il en est la répétition générale. On y range ce qu’on ne sait plus individualiser. Ce qu’on ne décrira pas volume par volume. Ce qui n’a plus assez de force pour mériter le singulier. Le carton est le pluriel de la défaite.

Le carton commence là où l’exemplaire cesse d’être une personne.

Faut-il s’en scandaliser ? Un peu, oui. Non parce qu’il faudrait traiter tous les livres anciens comme des reliques. Ce serait ridicule. Mais parce qu’un monde qui ne sait plus regarder que l’exception finit par perdre le sens de l’épaisseur culturelle ordinaire. Or l’histoire d’une civilisation ne se lit pas seulement dans ses sommets. Elle se lit aussi dans ses répétitions, ses usages, ses productions de milieu, ses livres ni grands ni honteux, ses volumes de travail, ses reliures de service, ses bibliothèques sans gloire.

La benne n’est pas seulement un lieu matériel. C’est une défaite du regard.

Je n’idéalise rien. Beaucoup de livres anciens moyens resteront moyens jusqu’à la fin de leurs jours. Certains méritent parfaitement leur oubli commercial. D’autres survivront chez quelques amateurs patients, plus curieux que brillants, plus lecteurs que chasseurs. C’est très bien. Mais il faut regarder en face la structure du moment : le milieu ne veut plus sauver l’ordinaire. Il veut distinguer l’exception.

Il ne veut plus conserver largement ; il veut élire sévèrement.

Et c’est pourquoi tant de vieux volumes respectables descendront encore.

Non parce qu’ils sont devenus mauvais. Non parce que leur siècle a perdu sa dignité. Non parce qu’ils n’ont plus rien à dire. Mais parce qu’en bibliophilie, aujourd’hui, ce qui ne sort pas du rang sort du désir.

Les livres anciens moyens ne sont pas toujours condamnés à la benne. Mais ils sont de plus en plus souvent condamnés à devoir justifier leur survie dans un monde qui n’aime plus les livres anciens : il aime les livres anciens exceptionnels.

C’est plus étroit. C’est plus cruel. C’est sans doute plus moderne.

Et pour beaucoup de vieux volumes honnêtes, cela revient à peu près au même.

Cote de bibliothèque de la Guilde des Bibliopolicés :
GdB — ECO/MOY-18

La lettre du bibliophile

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Les livres signés… Un nom, trois gribouillis, 2000 euros de plus…

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Sur eBay circulent des exemplaires de Michel Houellebecq revêtus d’une signature, et le prix se dresse aussitôt. Le texte n’a pas changé et le papier n’a pas gagné une fibre. Un envoi de Flaubert à Adolphe Gaïffe sur Madame Bovary, lui, désigne un destinataire et une date.

Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il circule sur les sites de vente, et notamment sur eBay, un nombre fort honorable d’ouvrages attribués à Michel Houellebecq, revêtus de cette grâce suprême qui suffit aujourd’hui à faire frémir le petit monde des amateurs : une signature.

Le spectacle est délicieux.

À voir certaines de ces griffes pâles, penchées, désossées, filantes, on songe moins à la main majestueuse d’un auteur consacrant l’exemplaire qu’au labeur appliqué d’un enfant de huit ans prié d’écrire son nom de la main gauche sur le coin d’une table branlante, dans une cuisine mal éclairée, un soir de punition. Le trait hésite, bifurque, se contredit, puis finit par renoncer à la dignité graphique pour entrer franchement dans la catégorie du petit accident médical. On dirait moins une signature qu’une crise de fatigue (ou alors comme le disent souvent certains parents « si le petit écrit mal et qu’il est malpoli, c’est juste parce qu’il est surdoué »)… Bref, ça gribouille.

Qu’on me comprenne bien. Il ne s’agit pas ici de décréter faux ce que l’on trouve laid, ni suspect ce qui semble griffonné dans un autobus. L’authenticité n’a jamais été tenue d’être élégante. Un auteur peut fort bien signer comme un blessé. Mais enfin, il est permis de sourire en voyant avec quelle ferveur le marché accueille n’importe quelle chenille d’encre pourvu qu’elle soit accompagnée d’un nom coté, surtout si l’on a – donc – un enfant de huit ans et un stylo Bic sous la main.

Car le miracle, lui, se produit toujours. Le texte n’a pas changé. Le papier n’a pas gagné une fibre. L’idée n’a pas mûri. Le livre n’est pas devenu plus rare, plus beau, ni mieux imprimé. Pourtant le prix, soudain, se dresse sur ses pattes arrière et prend des airs de grand seigneur. Une griffe. Une ligne. Un paraphe vaguement tuberculeux. Et voici l’exemplaire promu, relevé, exalté, presque canonisé.

Il y a là une des naïvetés les plus touchantes de la bibliophilie moderne. Elle voit un nom manuscrit, et s’incline. Peu importe que le paraphe ressemble à un électrocardiogramme contrarié, à une ordonnance rédigée dans l’obscurité, ou au devoir surveillé d’un collégien fiévreux. Il y a de l’encre. Donc il y a du prestige. Il y a du prestige. Donc il y a de la prime. Le raisonnement est court, mais il marche fort bien.

Le plus admirable, c’est qu’il profite à tout le monde. Le bibliophile croit toucher l’écrivain du doigt. Le libraire croit toucher la marge du bout de la calculatrice. Et chacun se persuade qu’il s’agit là d’une opération presque sacrée, une sorte de communion laïque où le commerce du livre se mêlerait à la théologie des reliques.

La suite est sur le site : la différence entre une signature nue, un envoi et un exemplaire d’association, le sort des signatures obtenues en file d’attente, et l’envoi de Flaubert à Adolphe Gaïffe, qui porte un destinataire et une date.

Or il n’en est rien. Ou plutôt : il n’en est ainsi que très rarement.

Car un livre signé n’est pas un exemplaire d’envoi. Un exemplaire d’envoi n’est pas un exemplaire d’association. Et un exemplaire d’association n’est pas automatiquement un grand exemplaire. Le vocabulaire professionnel distingue nettement ces catégories : un presentation copy est un exemplaire portant une inscription ou accompagné d’une lettre établissant qu’il s’agit d’un cadeau, généralement de l’auteur, tandis que les professionnels rappellent aussi qu’une simple signature, isolée, raconte souvent moins qu’une inscription adressée à quelqu’un… qu’une séance de dédicace dans une librairie ou lors d’une rencontre fortuite… On a vu des lecteurs courir acheter un livre d’un auteur parce que celui-ci prenait un café sur une terrasse au coin de la rue… et hop « Pour Marcel, amitiés ».

Autrement dit : la bibliophilie adore payer ce qu’elle s’abstient le plus souvent de définir.

Voilà qui est d’une grande commodité pour le commerce. Car rien n’est plus rentable qu’un fétiche flou.

La signature nue : le hochet du collectionneur pressé

Pourquoi le livre signé plaît-il tant ? Parce qu’il donne au collectionneur l’illusion de la proximité sans lui imposer le travail du contexte.

L’auteur a tenu le volume. L’auteur a posé la plume. L’auteur a laissé son nom.

L’affaire est simple, visible, photographiable, revendable. Elle se raconte en une seconde au dîner. “J’ai un Proust signé.” “J’ai un Gide signé.” “J’ai un Houellebecq signé.” L’objet se résume en trois syllabes de vanité portative.

Or c’est précisément là le problème.

La signature seule est la forme la plus pauvre du livre autographe, mais aussi l’une des plus efficaces commercialement. Elle donne très peu d’informations et produit beaucoup d’effet. Les professionnels notent d’ailleurs que beaucoup de collectionneurs préfèrent la signature “plate”, sans dédicace, parce qu’elle serait plus neutre et plus facile à revendre, tandis que d’autres rappellent qu’une inscription, même adressée à un nom obscur, apporte souvent bien plus d’histoire et de provenance qu’une simple signature.

Le bibliophile paresseux, ou snob au choix, lui, préfère souvent l’inverse. Il veut la neutralité parce qu’elle est socialement plus pratique. Une signature seule ne l’oblige à rien. Elle n’impose aucune enquête, aucune biographie du destinataire, aucun embarras de contexte. Elle permet le prestige sans la peine.

Un exemplaire adressé à un médecin de province, à un voisin, à une cousine, à un collaborateur oublié ? Voilà qui demanderait de comprendre, donc de travailler. Une signature nue, en revanche, suffit au bonheur de l’amateur pressé. Elle est le trophée idéal de qui veut posséder un nom plutôt qu’un exemplaire.

Je sais bien ce que l’on objectera. On me dira qu’il est déjà beau qu’un auteur ait touché le livre. Certes. Mais enfin, de là à majorer la valeur de l’objet comme si l’écrivain y avait déposé un fragment de sa rate ou une miette de génie, il y a un pas que beaucoup franchissent avec l’élan d’un pénitent en pèlerinage.

Le bibliophile moderne demande moins une preuve qu’un frisson. Une griffe lui suffit, pourvu qu’elle soit du bon nom. Le reste — date, circonstance, destinataire, portée réelle — viendra après, c’est-à-dire jamais.

Les signatures tardives : cette banalité que tant d’amateurs préfèrent oublier

Ajoutons une vérité de peu de poésie, mais de grande utilité : un livre ancien signé n’a pas nécessairement été signé au moment de sa publication.

Il faut même partir de cette hypothèse avec une bonne humeur méthodique.

Au XIXe siècle, les écrivains célèbres sont sollicités. On leur présente des volumes. On leur demande une ligne, un nom, un mot. La chasse à l’autographe n’est pas une invention de nos contemporains fatigués ; elle appartient de longue date aux manies du public lettré. Les guides du commerce antiquaire distinguent ainsi soigneusement le livre signé, le livre avec envoi et le « presentation copy » comme disent nos amis anglophones, précisément parce qu’un exemplaire peut avoir été signé bien après sa mise en circulation.

Cela signifie une chose très simple, mais que le marché n’aime pas trop formuler en caractères gras : un livre publié en 1845 peut très bien avoir été signé en 1868.

Le texte, dans cette affaire, n’y a rien gagné.

L’histoire de l’édition, pas davantage.

Mais la fiche du libraire, elle, s’en trouve souvent embellie.

Le libraire sérieux l’explique.

Le libraire habile le suggère à demi.

Le libraire lyrique laisse flotter autour de l’exemplaire un parfum de rencontre originelle dont il sait fort bien qu’il ajoutera quelques zéros.

Là réside une bonne part du malentendu. Beaucoup de bibliophiles paient non une information, mais une ambiance. Ils n’achètent pas seulement une signature ; ils achètent la rêverie de la signature. Et c’est un produit fort lucratif.

Il faut voir comme certains catalogues savent tirer parti de cette pauvreté même. “Bel exemplaire signé.” “Précieux exemplaire enrichi d’un envoi.” “Très rare volume avec autographes.” On dirait parfois la prose d’un parfumeur décrivant une eau de Cologne. Le texte est net, l’effet psychologique certain, et la démonstration souvent mince.

Quand l’envoi devient un fait

Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit. Il existe des exemplaires d’envoi admirables. Il existe même des cas où l’inscription autographe transforme réellement le livre en document.

C’est précisément pour cela qu’il convient de distinguer les vrais cas des autres.

Prenons Victor Hugo. Christie’s a présenté un exemplaire des Misérables de 1862 portant un envoi à Adèle Hugo, son épouse. La notice décrit un envoi signé “V”, suivi de la mention “H[auteville] H[ouse] 1862” : ici, “H.H.” n’est pas une signature, mais la référence à Hauteville House, résidence de l’écrivain à Guernesey. Voilà un cas exemplaire. Non pas parce qu’il y a de l’encre, mais parce qu’il y a une situation : un livre majeur, adressé à l’épouse, daté, localisé, rattaché à la sphère intime de l’auteur. On y sent l’attachement, l’exil, l’intimité, l’Histoire.

Le bibliophile devrait comprendre, devant un tel exemplaire, ce que signifie réellement une prime légitime. Il ne s’agit pas de “plus de Hugo” à cause de quelques mots manuscrits. Il s’agit d’un exemplaire qui documente une relation domestique, une scène familiale, une destination précise. Là, oui, l’autographe ajoute quelque chose de substantiel.

Le même raisonnement vaut pour Flaubert. Sotheby’s a présenté un Madame Bovary de 1857 avec envoi à Adolphe Gaïffe. La maison rappelait que Gaïffe collaborait à L’Artiste et à La Presse et fréquentait des milieux littéraires où gravitaient aussi les fils de Victor Hugo, Baudelaire et Théophile Gautier. Là encore, l’intérêt de l’exemplaire ne réside pas seulement dans la présence manuscrite de Flaubert. Il réside dans le réseau que l’envoi fait apparaître : presse, sociabilité littéraire, amitiés, circulation du livre.

Un bibliophile superficiel dira : “Flaubert a signé.”

Un bibliophile sérieux dira : “Flaubert a remis cet exemplaire à Gaïffe, dans un milieu précis, à un moment donné, et cet exemplaire nous en apprend plus sur la circulation de Madame Bovary qu’un paraphe nu sur un faux-titre.”

Le premier collectionne une aura.

Le second travaille sur un document.

Le cas de Proust est encore plus instructif, parce qu’il montre que l’envoi n’est pas toujours sentimental : il peut être diplomatique. Sotheby’s a décrit l’exemplaire sur japon de Du côté de chez Swann offert à Louis Brun, secrétaire général de Grasset ainsi: la notice rappelle la trajectoire éditoriale de Proust, de Grasset vers la NRF, et l’envoi même évoque cette transition. Ce n’est pas une petite fleur manuscrite. C’est un geste situé dans une histoire éditoriale compliquée, presque une note de politique littéraire.

Voilà ce que l’autographe peut avoir de passionnant quand il mérite son prix : il cesse d’être un supplément d’âme et devient un morceau d’histoire.

Autre Proust, autre leçon. Sotheby’s a également présenté un exemplaire de À l’ombre des jeunes filles en fleurs avec envoi à J.-H. Rosny aîné, l’un des fondateurs du prix Goncourt. Là encore, le destinataire change tout. Le livre ne dit pas seulement “Proust a écrit quelque chose de sa main”. Il dit : “Proust a remis cet exemplaire à un acteur central d’une institution littéraire décisive.” Cela, bibliographiquement, n’est pas la même denrée.

On voit aussitôt comment le snobisme entre dans la danse. Le collectionneur ne veut pas seulement l’auteur ; il veut l’auteur reconnu par d’autres noms reconnus. Il ne veut pas seulement un Proust autographe ; il veut un Proust à Rosny aîné, un Hugo à Adèle, un Flaubert à Gaïffe. Le livre devient alors un petit dîner de célébrités fixé sur papier.

Et l’on me dira que cela n’a rien de mondain. Sapristi.

Baudelaire, ou l’envoi oi la dédicace comme distribution choisie

Le cas de Baudelaire permet d’aller plus loin encore. Il rappelle que l’envoi n’est pas toujours un débordement du cœur ; il peut être aussi une stratégie de placement symbolique.

Les sources consacrées à Baudelaire montrent qu’en janvier 1857 il transmet à Poulet-Malassis la dédicace des Fleurs du mal destinée à Théophile Gautier ; Gautier n’est évidemment pas ici un destinataire indifférent, mais une autorité, un nom tutélaire, une figure de consécration. La BnF rappelle de son côté la dédicace fameuse de l’édition de 1857, “Au poète impeccable…”, adressée à Gautier.

Qu’est-ce que cela signifie ? Ceci : un envoi – comme ceux que Baudelaire a multipliés dans son entourage privé, au sens large du terme – ou une dédicace ne relèvent pas seulement de l’affection privée ; ils inscrivent aussi le livre dans une hiérarchie, une filiation, un système de reconnaissance.

On donne un exemplaire à sa mère.

On en donne un à un maître.

On en donne un à un critique.

On en donne un à un allié.

Le livre circule comme un ambassadeur.

Voilà qui devrait calmer quelque peu la sentimentalité bibliophile. L’envoi n’est pas toujours plus “sincère” qu’une signature seule. Il est souvent plus instructif, ce qui est infiniment mieux.

Les libraires, ces prêtres du supplément manuscrit

Il faut maintenant dire un mot des libraires. Je n’entends pas ici accabler indistinctement la profession ; il existe des libraires excellents, précis, savants, scrupuleux, dont les catalogues apprennent quelque chose. Ceux-là honorent leur métier.

Je parle des autres. Ou plutôt d’une tentation très répandue chez les autres.

La signature est une bénédiction commerciale. Elle a cette propriété admirable d’être immédiatement visible et immédiatement monnayable. Elle permet de dire “exemplaire enrichi”, “envoi autographe”, “bel exemplaire signé”, “précieux volume”, sans toujours préciser ce que l’écriture ajoute réellement à la valeur historique du livre. Entre le catalogue rigoureux et la prose d’ambiance, il y a un monde. C’est souvent dans cet écart que se loge la prime.

Le libraire peu scrupuleux exploitera l’ambiguïté.

Le libraire moyen l’entretiendra.

Le bon libraire la dissipera.

Or le marché récompense souvent les deux premiers, parce que le client veut rêver. Il veut croire que la moindre trace manuscrite introduit l’exemplaire dans un ordre supérieur. Il aime qu’on lui vende non une qualification exacte, mais un frisson.

Une signature tardive, sans destinataire, sans contexte ? “Très bel exemplaire signé.”

Un envoi banal à un inconnu ? “Exemplaire de choix.”

Une note de propriétaire un peu prestigieuse ? “Provenance intéressante.”

Le commerce du livre ancien a parfois quelque chose de la parfumerie sacrée. Il transforme la moindre ligne d’encre en plus-value métaphysique.

Et le plus drôle est que beaucoup de bibliophiles, qui affectent par ailleurs un scepticisme féroce dès qu’on leur parle de littérature contemporaine, se montrent d’une crédulité exquise dès qu’il s’agit d’un paraphe. Il n’y a plus alors ni critique, ni prudence, ni méthode. Il y a l’encre. Et l’encre absout tout.

Ce que l’amateur devrait enfin apprendre à demander

La première question n’est pas : “Est-ce signé ?”

La première question est : “Que prouve exactement cette écriture ?”

La deuxième : “Quand a-t-elle été « écrite » ?”

La troisième : “À qui ?”

La quatrième : “Que sait-on de la provenance de l’exemplaire ?”

La cinquième : “L’intérêt est-il biographique, bibliographique, historique, ou simplement décoratif ?”

C’est moins charmant que de soupirer devant un paraphe, j’en conviens. Mais c’est ainsi que l’on distingue un document d’un bibelot.

L’amateur qui se contente d’un nom manuscrit collectionne des signes extérieurs d’exemplaire. L’amateur qui s’intéresse au destinataire, au contexte, à la circulation du volume, commence à faire de la bibliophilie.

Il faut choisir là encore.

La bibliophilie n’est pas condamnée au fétichisme. Elle peut être une discipline de l’attention. Encore faut-il renoncer à cette paresse mondaine qui préfère un prestige portable à un passé réel.

De ce que l’on achète vraiment

Le bibliophile croit acheter une proximité avec l’auteur.

Parfois il achète seulement une signature.

Parfois il achète une relation.

Parfois il achète une scène du monde littéraire.

Parfois il achète une illusion fort habilement tarifée.

Les vrais exemplaires d’envoi — Hugo à Adèle, Flaubert à Gaïffe, Proust à Louis Brun, Proust à Rosny aîné — montrent ce qu’un livre autographe peut avoir de nécessaire, de documenté, de presque irremplaçable.

En somme, la signature ne vaut pas par superstition. Elle vaut par contexte.

Mais le contexte oblige à penser, et penser fatigue parfois davantage que payer.

C’est pourquoi tant de bibliophiles continuent de confondre l’histoire avec son accessoire, et tant de libraires de transformer la moindre ligne d’encre en supplément d’âme facturable.

Le livre ancien est un domaine où l’intelligence devrait gouverner le désir.

Il arrive encore, trop souvent, que le désir gouverne la facture.

Au moment de conclure je m’aperçois que je n’ai pas parlé des fausses signatures, j’y viendrais, le temps que mon fils de 8 ans termine de signer la pile d’exemplaires de Cocteau, de Houellebecq et de Sagan qu’il a sur son pupître.

GdB – BP – AR – Sign 27

5 Commentaires

  1. Un livre reste un livre ancien ou pas , le temps passe , les gouts et les couleurs aussi et c est très bien ainsi .Un livre trouve son public ou pas , les plus belles reliures ne sont parfois qu un cache misere qui ne sauvent pas toujours de l oubli merité, Le fetichisme ( mercantile ou pas) de  » l ancien  » evolue ,il en va des siecles comme de la mode …

  2. Bibliophile : étymologiquement, qui aime les livres. Personnellement, même en mauvais état, même dépareillés, même avec des sujets dits « sans intérêt » (religion ou autre), j’aime ces livres. Je me fais un devoir de sauver ces ouvrages des fonds cartons sales des vides greniers et autres brocantes. Je n’achète pas des livres parce qu’ils ont de la valeur ou qu’ils en auront, encore moins pour constituer un capital. Ces ouvrages sont des petits morceaux d’histoire qu’il convient de conserver, pour l’amour du livre, parfois d’une belle reliure, des fois de gravures même piquées, et cela me ferait souffrir de les voir détruits au pilon.

    • Parfaitement d’accord ! Moi aussi j’ai un tas de livres qui n’ont d’autre intérêt que de représenter leur époque et d’avoir survécus jusqu’ici.

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