Les livres anciens « moyens » sont-ils condamnés à la benne ?

Un livre de 1680 imposait encore le respect, un volume de 1750 gardait l’avantage d’être ancien. Aujourd’hui ils partent par cartons entiers, tassés entre un manuel de dévotion et un tome dépareillé de jurisprudence. Ils ont traversé trois siècles pour finir en lot sans gloire.

Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Les livres anciens moyens sont-ils condamnés à la benne ?

Les livres anciens moyens ne meurent pas dans la dignité. Ils meurent en carton.

On les y retrouve par dizaines, parfois par centaines, tassés entre un manuel de dévotion, un tome dépareillé de jurisprudence, un sermon qui n’a plus converti personne depuis Louis XV, une compilation historique fatiguée, un in-octavo honnête que nul ne songe plus à décrire autrement que par sa poussière. Ils ont traversé trois siècles, parfois davantage. Ils ont été tenus, lus, légués, oubliés, déplacés, remisés, sauvés de justesse de plusieurs déménagements et de deux successions. Ils ont survécu à des guerres, à l’humidité, à des héritiers ignorants, à des bibliothèques municipales mal chauffées, à des relieurs brutaux, à des vendeurs pressés. Et les voici finalement rendus à leur destin contemporain : le carton de salle des ventes, le lot sans gloire, l’annonce sans regard, le prix qu’on n’ose même plus discuter tant il a déjà l’air d’une excuse.

Ils ont survécu à l’Histoire pour être battus par l’absence de désir.
Ils ont résisté aux siècles, mais pas au tri contemporain.

Le XVIIe et le XVIIIe ne sauvent plus personne.

C’est peut-être cela, au fond, qui trouble encore certains amateurs. Pendant longtemps, l’ancienneté conservait un reste d’autorité. Un livre de 1680, même médiocre, imposait encore une forme de respect. Un volume de 1750, même commun, gardait l’avantage d’être “ancien”. Il suffisait parfois de son âge pour qu’on le sorte du commun. Il n’était pas nécessairement désiré, mais il n’était pas encore ordinaire. Or ce temps est passé. Aujourd’hui, un vieux livre sans qualité particulière n’impressionne plus : il encombre.

L’âge ne fait plus prestige ; il fait volume.

Je sais bien ce qu’on objectera. On dira qu’il est toujours délicat de comparer deux exemplaires. Et on aura raison. Deux livres du même titre ne sont presque jamais vraiment comparables. L’un aura sa reliure d’époque, l’autre non. L’un sera complet, l’autre rogné. L’un sera frais, l’autre lavé. L’un portera des armes, l’autre des mouillures. L’un sortira d’une belle bibliothèque, l’autre d’un grenier qui n’a jamais produit que de la résignation. Très bien. C’est la vérité du métier, et il serait naïf de l’oublier.

Mais cette vérité ne doit pas servir de refuge à l’aveuglement.

Car s’il est difficile de comparer parfaitement deux exemplaires, il devient difficile de nier la perte de valeur des livres anciens moyens. Pas de tous, bien entendu. Pas des rares, des beaux, des singuliers, des provenancés, des illustrés, des impeccables, des miraculeusement désirables. Ceux-là vivent très bien. Ils vivent même de mieux en mieux. Ils prospèrent dans la religion contemporaine de l’exception. Ce qui s’effondre, ce n’est pas le livre ancien. C’est le livre ancien ordinaire. Celui qui n’est ni assez rare, ni assez beau, ni assez frais, ni assez racontable pour justifier qu’on le préfère à l’un de ses mille semblables.

Le marché n’a pas tourné le dos au passé ; il a simplement cessé d’être poli avec ce qui, dans le passé, n’a rien d’unique.

Le problème du livre ancien moyen n’est pas qu’il soit devenu mauvais. C’est qu’il est devenu remplaçable.

Voilà le mot. Remplaçable. On peut l’aimer, on peut le défendre, on peut lui trouver du charme, de la tenue, de l’histoire, parfois même de la noblesse. Mais au moment de l’achat, cette noblesse se dissout. Pourquoi ce Fénelon-là, si dix autres traînent encore dans le marché ? Pourquoi ce tome de sermons, si cent autres prêchent la même fatigue ? Pourquoi cette histoire romaine en veau blond un peu frotté, si le monde entier semble avoir produit la même ? Le marché ne répond pas par une théorie. Il répond par un haussement d’épaules.

La suite est sur le site : le moment où l’ancienneté a cessé de faire prestige, ce que deux exemplaires du même titre ne permettent plus de comparer, et le seul mot qui décrive aujourd’hui le livre ancien ordinaire, remplaçable.

Le livre ancien moyen est victime d’un crime très moderne : il existe en trop d’exemplaires pour continuer à exister comme événement.

Les bibliophiles disent aimer les livres anciens ; ils veulent surtout les livres anciens que les autres n’ont pas.

C’est là toute la cruauté du système. On continue de parler avec respect du XVIIe et du XVIIIe siècle. On s’émeut de l’odeur du papier vergé, de la typographie ancienne, du petit grincement des coutures, de la dignité d’un plein veau, de la mélancolie d’un titre imprimé à Paris ou à Amsterdam il y a deux cent cinquante ans. Très bien. Mais au moment décisif, ce respect abstrait ne suffit plus. Le bibliophile contemporain ne cherche plus un vieux livre ; il cherche un prétexte de désir. Une particularité, une histoire, une singularité, un accident heureux, une belle provenance, une fraîcheur insolente, une reliure qui transforme l’exemplaire en individu.

Les bibliophiles cherchent désormais l’exception.

Le reste glisse.

Le reste n’est pas haï : il est pire, il est laissé tranquille.
En bibliophilie comme ailleurs, on ne tue pas toujours ce qu’on déteste ; on abandonne ce qui ne provoque rien.

Je l’ai vu cent fois. De grands textes, respectables, centraux même, se négocient aujourd’hui à des niveaux presque humiliants dès qu’ils n’apportent pas ce petit supplément de tension qui transforme un objet en enjeu. Un classique immense devient un classique courant. Un livre ancien devient un vieux livre. Une reliure honnête devient une reliure “de travail”. Une édition autrefois parfaitement recevable devient “une édition parmi d’autres”. Le marché n’insulte jamais. Il dévalue. C’est plus froid et, à la longue, plus violent.

Il n’y a pas de cruauté plus propre qu’une décote silencieuse.

Prenez un titre comme Télémaque. Voilà un ouvrage immense dans l’histoire de la culture française, un livre qui fut lu, relu, commenté, appris, diffusé, imposé, admiré. Il ne manque ni de grandeur, ni de postérité, ni d’importance. Et pourtant, dans ses éditions ordinaires, simplement correctes, il ne fait plus peur à personne. Il n’est pas contesté, il est dépassé. Le marché ne nie pas sa dignité ; il constate seulement qu’il en circule trop, qu’il n’est plus un événement, qu’il ne suffit plus d’être un grand livre pour être un livre désiré.

C’est peut-être cela, la vraie humiliation moderne : non pas être jugé mauvais, mais être devenu trop disponible pour rester désirable.

Le drame du livre ancien moyen n’est pas d’avoir vieilli ; c’est d’avoir vieilli sans devenir exceptionnel.

C’est pourquoi tant de cartons de vente sont aujourd’hui si tristes. Ils ne sont pas remplis de déchets au sens noble. Ils sont remplis de respectabilités mortes. D’ouvrages sérieux, correctement imprimés, souvent bien reliés, parfois même fort honorables, mais que le marché regarde désormais avec cette pitié distraite qu’on réserve aux gens de mérite devenus inutiles. Le lot est le cimetière des dignités bibliographiques sans avenir commercial.

Le lot, c’est la fosse commune du mérite sans éclat.

Il faut dire aussi que le goût a changé. Le bibliophile ancien pouvait encore collectionner par continuité, par auteur, par siècle, par sujet, par fidélité lente. Il pouvait construire une bibliothèque dans le temps, sans exiger de chaque volume qu’il fût spectaculaire. Il pouvait aimer des ensembles, des voisinages, des accumulations patientes. Le bibliophile contemporain, lui, vit dans un marché saturé d’images, de comparaisons, de catalogues numériques, de bases de prix, d’exemplaires visibles en permanence. Il n’achète plus dans la pénombre des possibilités, mais dans la lumière crue de la concurrence. Cela change tout.

Autrefois, on pouvait encore acheter un livre pour l’ajouter. Aujourd’hui, on l’achète surtout pour qu’il ressorte.

Autrefois, l’ancienneté faisait encore un peu de prestige. Aujourd’hui, elle ne fait plus qu’un âge.

Ce déplacement a des conséquences presque morales. Il fabrique une nouvelle brutalité, très moderne, très propre, très rationnelle : l’indifférence à l’ordinaire. Un livre ancien moyen n’est plus sauvé par son ancienneté, ni par sa seule honnêteté matérielle, ni même toujours par la qualité du texte qu’il transmet. Il lui faut davantage. Il lui faut une chance. Une aspérité. Un mérite visible. Quelque chose qui le tire du bruit de fond.

Sinon, il descend.

Et ce qui descend longtemps finit toujours par ressembler à ce qui ne compte plus.

On pourra dire qu’il y a là une saine sélection. Après tout, pourquoi faudrait-il sauver commercialement tous les vieux volumes produits en abondance ? Pourquoi feindre l’enthousiasme devant une théologie commune, une histoire usuelle, une jurisprudence périmée, une compilation dévote, un auteur jadis célébré dont plus personne n’attend une illumination ? Très bien. On peut tenir ce discours. Il n’est pas absurde. Mais il faut alors accepter jusqu’au bout ce qu’il signifie : la bibliophilie contemporaine n’est plus une religion de la survivance. C’est une économie de la sélection.

Le marché ne tue pas les mauvais livres. Il abandonne les livres ordinaires.

Et c’est précisément ce qui rend le phénomène intéressant. Car beaucoup de ces livres ne sont pas “mauvais” au sens où on l’entendrait pour un ouvrage moderne médiocre. Ils peuvent être historiquement instructifs, textuellement utiles, matériellement intéressants, culturellement éloquents. Ils disent quelque chose d’un siècle, d’une circulation, d’un usage, d’un lectorat, d’un état de la langue, d’un ordre des savoirs. Mais cette valeur-là n’est pas toujours une valeur de désir. Elle ne se photographie pas bien. Elle ne monte pas naturellement en enchères. Elle ne se résume pas en deux lignes séduisantes sur un réseau social.

Autrement dit : ils ont encore une valeur de civilisation, mais plus assez de valeur de vitrine.

Voilà le fond de l’affaire : le livre ancien moyen souffre d’un déficit narratif.

On ne sait plus comment le vouloir. On ne sait plus comment le défendre sans embarras. On ne sait plus comment faire sentir qu’il mérite autre chose que le lot, sans invoquer des raisons que peu d’acheteurs trouvent encore excitantes. On dira : “c’est du XVIIe”. Soit. Le XVIIe ne sauve plus personne. On dira : “c’est un texte important autrefois”. Très bien. Le marché vit dans le présent du désir, pas dans la justice de l’histoire. On dira : “il est en reliure d’époque”. D’accord, mais honnête ne veut plus dire désirable. On dira enfin : “c’est un bel exemplaire moyen”. Et tout est là, dans cet adjectif fatal.

Moyen.

Le mot est terrible, parce qu’il ne condamne pas absolument ; il suffit à rendre l’objet vulnérable. Le moyen n’est ni scandaleusement mauvais, ni glorieusement beau. Il n’est pas rebutant, mais il n’appelle pas. Il n’éveille ni horreur ni enthousiasme. Et le marché actuel, plus que jamais, vit d’enthousiasme ciblé. Il ne récompense plus la simple décence bibliographique.

Le moyen ne choque personne ; il lasse tout le monde.

Le marché pardonne encore l’ancien ; il ne pardonne plus l’ordinaire.

On pourrait même soutenir que la grande transformation du goût bibliophile tient là. Le bibliophile d’aujourd’hui ne veut pas seulement un livre. Il veut un récit de singularité. Il veut pouvoir dire pourquoi cet exemplaire-là compte. Pas seulement le texte, pas seulement le titre, pas seulement la date : cet exemplaire. Son parcours, son état, son papier, son relieur, son accident favorable, sa beauté propre, sa qualité de survivant d’élite. Le livre ancien moyen, lui, ne peut offrir qu’une ancienneté honnête. C’est trop peu.

Il a de l’âge, mais pas de destin.

Et l’on en revient aux cartons.

Ils sont partout. Pas toujours littéralement, bien sûr, mais symboliquement. Le carton, c’est le purgatoire du livre ancien ordinaire. Il n’est pas encore la benne, mais il en est la répétition générale. On y range ce qu’on ne sait plus individualiser. Ce qu’on ne décrira pas volume par volume. Ce qui n’a plus assez de force pour mériter le singulier. Le carton est le pluriel de la défaite.

Le carton commence là où l’exemplaire cesse d’être une personne.

Faut-il s’en scandaliser ? Un peu, oui. Non parce qu’il faudrait traiter tous les livres anciens comme des reliques. Ce serait ridicule. Mais parce qu’un monde qui ne sait plus regarder que l’exception finit par perdre le sens de l’épaisseur culturelle ordinaire. Or l’histoire d’une civilisation ne se lit pas seulement dans ses sommets. Elle se lit aussi dans ses répétitions, ses usages, ses productions de milieu, ses livres ni grands ni honteux, ses volumes de travail, ses reliures de service, ses bibliothèques sans gloire.

La benne n’est pas seulement un lieu matériel. C’est une défaite du regard.

Je n’idéalise rien. Beaucoup de livres anciens moyens resteront moyens jusqu’à la fin de leurs jours. Certains méritent parfaitement leur oubli commercial. D’autres survivront chez quelques amateurs patients, plus curieux que brillants, plus lecteurs que chasseurs. C’est très bien. Mais il faut regarder en face la structure du moment : le milieu ne veut plus sauver l’ordinaire. Il veut distinguer l’exception.

Il ne veut plus conserver largement ; il veut élire sévèrement.

Et c’est pourquoi tant de vieux volumes respectables descendront encore.

Non parce qu’ils sont devenus mauvais. Non parce que leur siècle a perdu sa dignité. Non parce qu’ils n’ont plus rien à dire. Mais parce qu’en bibliophilie, aujourd’hui, ce qui ne sort pas du rang sort du désir.

Les livres anciens moyens ne sont pas toujours condamnés à la benne. Mais ils sont de plus en plus souvent condamnés à devoir justifier leur survie dans un monde qui n’aime plus les livres anciens : il aime les livres anciens exceptionnels.

C’est plus étroit. C’est plus cruel. C’est sans doute plus moderne.

Et pour beaucoup de vieux volumes honnêtes, cela revient à peu près au même.

Cote de bibliothèque de la Guilde des Bibliopolicés :
GdB — ECO/MOY-18

La lettre du bibliophile

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Les bibliophiles sont snobs

Bibliophiles snobs en bibliothèque

Chez un libraire, un amateur récent tend un volume du XIXe siècle : bon papier et reliure honnête. Le bibliophile chevronné regarde le dos, examine deux feuillets, puis rend l’ouvrage comme on repose une tasse médiocre. Le mépris s’y exerce toujours avec une parfaite urbanité.

Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Les bibliophiles sont snobs.

Voilà. C’est dit. On peut maintenant replacer calmement son signet, prendre un air offensé, puis reconnaître, entre gens de bonne compagnie, qu’il serait inutile de nier l’évidence. Tous ne le sont pas avec la même intensité, bien sûr. Il y a le snob massif, le snob doux, le snob charitable, le snob technique, le snob par héritage, le snob par imitation, et ce cas très fréquent du snob qui se croit simplement exigeant. Mais enfin, dans l’ensemble, la bibliophilie demeure un des rares milieux où le raffinement du goût sert encore, avec une régularité admirable, de permis de mépriser.

Le plus beau, c’est que ce mépris s’exerce presque toujours avec une parfaite urbanité.

Le bibliophile ne dit pas : « C’est nul. »
Il dit : « C’est un peu faible. »
Il ne dit pas : « Votre livre ne vaut rien. »
Il dit : « Ce n’est pas tout à fait mon domaine. »
Il ne dit pas : « Votre bibliothèque est navrante. »
Il dit : « Il y a là des choses très diverses. »

En bibliophilie, l’insulte a reçu une bonne éducation.

Je me souviens d’un amateur assez récent, croisé chez un libraire, qui montrait avec une joie très simple un volume du XIXe siècle fraîchement acheté. Il n’était pas absurde : bon papier, reliure honnête, exemplaire sain, rien d’humiliant. Il le tendait avec cette fierté un peu touchante de celui qui entre dans le jeu et croit encore que le plaisir suffit à fonder une légitimité. Un bibliophile plus chevronné le prit en main, regarda le dos, ouvrit le volume, examina deux feuillets, puis dit d’une voix parfaitement calme : « Oui, c’est tout à fait le genre de livre avec lequel on commence. » Il rendit l’ouvrage comme on repose une tasse médiocre.

La suite est sur le site : la peur du déclassement qui fait tenir ce système, le moment précis où la compétence devient arrogance, et la manière de distinguer un livre sans rabaisser celui qui le tient.

Tout était dans le “avec lequel on commence”. La phrase ne contenait ni injure, ni erreur, ni éclat. Elle faisait mieux : elle remettait un homme à sa place avec une douceur de gouvernante. J’ai pensé ce jour-là que le snobisme bibliophile atteignait ses plus hauts degrés lorsqu’il parvenait à humilier sans fournir à la victime la moindre phrase à citer ensuite.

C’est même l’un des charmes du milieu. Ailleurs, le snobisme est souvent bruyant, bête, démonstratif. Ici, il a pris des leçons. Il sait se tenir. Il baisse légèrement la voix pour mieux vous écraser. Il incline la tête, prend un air soucieux, et vous congédie sous couvert de nuance.

Le snobisme ordinaire dit : « Je suis au-dessus. »
Le snobisme bibliophile dit : « J’établirais tout de même une nuance. »

Et c’est beaucoup plus meurtrier.

Le plus amusant est que les bibliophiles n’aiment guère qu’on le leur dise. Ils préfèrent se penser comme des amateurs éclairés, des gardiens de nuances, des amis exigeants du livre, parfois même des défenseurs de la civilisation contre la barbarie cartonnée. Le mot “snob” les blesse parce qu’il simplifie. Et pourtant il touche juste. Non parce que les bibliophiles seraient tous vaniteux — encore que certains y travaillent avec méthode — mais parce que le milieu repose sur une hiérarchie permanente des objets, des états, des provenances, des papiers, des reliures, des auteurs, des collections et, par conséquent, des personnes.

On ne peut pas passer sa vie à distinguer sans finir par prendre goût à l’exclusion.

C’est presque mécanique. Le bibliophile apprend très tôt qu’aimer les livres ne suffit pas. Il faut aimer les bons. Et pas seulement les bons textes : les bonnes éditions, les bons exemplaires, les bons états, les bons papiers, les bonnes provenances, les bonnes raisons de les aimer. L’erreur n’est pas seulement possible ; elle est socialement coûteuse. Un lecteur ordinaire peut se tromper sur un roman et dormir paisiblement. Un bibliophile qui admire de travers risque une correction sèche, une moue légère, ou, pire encore, ce silence poli par lequel les connaisseurs signifient qu’il reste du chemin.

Le snobisme bibliophile naît donc moins de la vanité pure que de la peur du déclassement.

On a peur d’aimer ce qu’il ne faut pas aimer. Peur de louer une édition commune, de s’extasier devant une provenance de peu, de parler trop haut d’un auteur mineur, de confondre rareté et importance, décoration et intérêt, fraîcheur et profondeur. Alors on apprend. On affine. On se corrige. On durcit aussi. Et à force de s’être surveillé soi-même, on devient volontiers le surveillant des autres.

C’est là qu’un amateur naît au goût.
C’est souvent là aussi qu’il naît au snobisme.

Je ne condamne pas entièrement ce processus. Il y a, dans toute passion sérieuse, un moment où l’on devient plus sévère. À mesure qu’on apprend, on renonce à certaines naïvetés. On cesse de prendre les dorures pour des arguments, les étiquettes pour des vérités, les ex-libris pour des brevets de génie. Très bien. Mais le bibliophile ajoute souvent à cette sévérité une composante moins avouable : le plaisir de n’être pas dupe avant les autres.

Et ce plaisir est un narcotique social très puissant.

Il permet de se sentir moins crédule, donc supérieur. Plus difficile, donc plus légitime. Le milieu récompense d’ailleurs ce comportement. Celui qui refroidit un emballement, corrige une admiration, ou tranche un peu sec gagne aussitôt en autorité. Le bibliophile indulgent passe pour flou. Le bibliophile cassant passe pour solide.

En bibliophilie, la dureté a très bonne presse.

Le plus comique est que ce snobisme s’exerce volontiers au nom de l’amour du livre. C’est là une des hypocrisies les plus charmantes du milieu. On méprise avec passion, mais pour la bonne cause. On humilie légèrement, mais au service de l’exactitude. On congédie, on hiérarchise, on refroidit, mais toujours avec l’air de défendre un ordre supérieur menacé par l’ignorance, le laxisme et l’enthousiasme mal calibré.

Le bibliophile ne se croit jamais snob.
Il se croit responsable.

Responsable de quoi, au juste ? Des bons papiers, des bons états, des bons relieurs, des bonnes provenances, des bonnes doctrines, des bonnes raisons d’aimer. En somme, responsable de maintenir autour du livre un système de distinctions assez subtil pour que tout le monde ne puisse pas s’y promener librement sans risquer quelque humiliation.

Car oui, le lecteur dérange un peu.

Il dérange parce qu’il rappelle que les livres sont aussi faits pour être lus, discutés, aimés, contredits. Il parle de style quand on voulait parler de marges. Il s’intéresse à l’auteur quand on examinait la doublure. Il introduit de l’usage là où beaucoup préfèrent la hiérarchie. Bref, il déplace la conversation vers une zone plus instable, moins codée, moins socialement confortable.

Le snobisme bibliophile préfère l’objet. L’objet permet de tenir la ligne, de montrer sa compétence, de distribuer les places. La littérature, elle, a la mauvaise habitude de laisser entrer trop de monde. Un lecteur sans fortune peut encore avoir raison. Un homme sans maroquin peut aimer juste. C’est très gênant.

D’où cette scène si fréquente : un amateur montre un volume, en parle admirablement, décrit l’état, la reliure, la provenance, le papier, les gardes, l’étui, le dos, les nerfs. Puis un importun demande : « Et le texte ? » Un léger froid tombe. On répond quelque chose comme : « Ah oui, bien sûr, c’est un ouvrage important. » Mais on sent bien que la vraie conversation était ailleurs.

Le snobisme commence souvent là : quand l’amour des hiérarchies visibles prend le pas sur le reste.

Il faut cependant reconnaître aux bibliophiles une circonstance atténuante. Les livres les y encouragent. Tout, dans l’objet ancien, appelle la distinction : la collation, l’état, le papier, la reliure, la provenance, la rareté, le parcours. On ne touche pas longtemps ce monde sans devenir plus attentif, donc plus sévère. Le problème n’est pas la sévérité. Le problème, encore une fois, c’est le petit supplément de jouissance sociale qu’on y ajoute.

Et ce supplément est ravageur.

Il transforme le goût en posture, le savoir en frontière, la précision en arme blanche. Il produit ce type d’amateur très reconnaissable qui semble moins heureux d’aimer ce qu’il aime que de constater que d’autres aiment mal.

On pourrait presque définir le snob bibliophile ainsi : un homme pour qui la faute de goût d’autrui est un confort personnel.

Il s’y réchauffe. Il y retrouve la preuve tranquille qu’il appartient au bon côté de la vitrine. Il n’a pas nécessairement plus lu, plus senti, plus compris ; mais il a mieux appris à congédier. Et cela suffit souvent à lui donner dans le milieu une autorité considérable.

Le plus grave, au fond, n’est pas que les bibliophiles soient snobs. Ce serait presque attendrissant. Le plus grave est qu’ils prennent souvent ce snobisme pour la forme la plus haute du goût. Comme si l’exigence devait naturellement produire de la froideur, et la compétence de la condescendance. Comme s’il fallait, pour bien aimer, commencer par mal supporter.

Je n’y crois pas.

On peut avoir des critères très fermes sans prendre plaisir à humilier. On peut savoir distinguer sans transformer chaque nuance en occasion d’écraser un novice. On peut préférer un exemplaire à un autre, une reliure à une autre, une édition à une autre, sans donner à cette préférence l’allure d’un brevet de supériorité personnelle. Bref, on peut être difficile sans devenir mondainement odieux.

C’est rare. Mais possible.

J’irais même plus loin : le vrai goût devrait peut-être produire l’effet inverse. Plus on sait, plus on voit combien les réputations sont instables, les hiérarchies relatives, les emballements révisables, les certitudes du moment provisoires. Le savoir devrait rendre modeste. En bibliophilie, il rend souvent glacial. Ce n’est pas tout à fait pareil.

Alors oui, les bibliophiles sont snobs. Beaucoup, en tout cas. Pas toujours méchamment. Souvent par imitation, parfois par défense, presque toujours avec style. Ce snobisme fait partie du décor, comme les dos bien alignés et les réticences sur les reliures refaites. Il a même son utilité : il rappelle que tout ne se vaut pas, qu’un exemplaire n’est pas un autre, qu’un jugement doit parfois trancher.

Très bien.

Mais il faudrait peut-être que les bibliophiles se souviennent d’une chose simple : avoir raison sur un papier de Hollande n’autorise pas automatiquement à prendre l’humanité de haut.

Un homme peut connaître parfaitement les reliures de Chambolle-Duru et rester un peu ridicule. Un autre peut se tromper sur une édition et avoir un rapport vivant, vrai, intense aux livres. Entre les deux, je sais très bien lequel sera le plus respecté dans certains salons. Je ne suis pas sûr que ce soit toujours le meilleur signe de santé.

Enfin, ne soyons pas trop sévères. Le snobisme bibliophile a aussi quelque chose de rassurant. Il est ancien, prévisible, souvent exquis dans ses formes. Il ne casse rien ; il refroidit. Il ne mord pas ; il pince. Il n’interdit pas ; il classe. Et après tout, dans un monde où tant de brutalités manquent de style, il serait injuste de ne pas reconnaître aux bibliophiles ce mérite éminent : ils savent parfaitement mépriser sans hausser la voix. Ce qui nous sauve… c’est que les libraires sont tout aussi snobs. 🙂

C’est déjà une civilisation.

Cote de bibliothèque de la Guilde des Bibliopolicés :
GdB — SOC/SNO-11

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5 Commentaires

  1. Un livre reste un livre ancien ou pas , le temps passe , les gouts et les couleurs aussi et c est très bien ainsi .Un livre trouve son public ou pas , les plus belles reliures ne sont parfois qu un cache misere qui ne sauvent pas toujours de l oubli merité, Le fetichisme ( mercantile ou pas) de  » l ancien  » evolue ,il en va des siecles comme de la mode …

  2. Bibliophile : étymologiquement, qui aime les livres. Personnellement, même en mauvais état, même dépareillés, même avec des sujets dits « sans intérêt » (religion ou autre), j’aime ces livres. Je me fais un devoir de sauver ces ouvrages des fonds cartons sales des vides greniers et autres brocantes. Je n’achète pas des livres parce qu’ils ont de la valeur ou qu’ils en auront, encore moins pour constituer un capital. Ces ouvrages sont des petits morceaux d’histoire qu’il convient de conserver, pour l’amour du livre, parfois d’une belle reliure, des fois de gravures même piquées, et cela me ferait souffrir de les voir détruits au pilon.

    • Parfaitement d’accord ! Moi aussi j’ai un tas de livres qui n’ont d’autre intérêt que de représenter leur époque et d’avoir survécus jusqu’ici.

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