Ces bibliophiles qui aiment les livres fermés

Le culte de la belle reliure est-il une façon d’éviter la littérature ?

Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Disons-le brutalement : bien des amateurs de reliures ne lisent pas.

Ou plus exactement : ils lisent de moins en moins à mesure qu’ils parlent mieux des dos, des mors, des dentelles, des doublures, des gardes, des palettes, des filets, des nerfs, des témoins, des chemises et des étuis. Tout ce qui leur permet d’approcher le livre sans avoir à se mesurer trop longtemps à ce qu’il contient.

Je sais : la formule est injuste. C’est pour cela qu’elle est utile.

Je ne vise évidemment ni les relieurs, qui ont leur art, leur métier, leur histoire, ni les amateurs intelligents pour qui la reliure est un prolongement du texte, une manière de l’interpréter, parfois même de le relire. Ceux-là existent. Ils sont rares, souvent discrets, et généralement plus intéressants que leurs bibliothèques.

Non, je vise une autre espèce, très répandue, très polie, très bibliophile : l’amateur dont l’émotion devient visiblement plus intense à mesure que le livre se ferme.

Le livre ouvert le met en danger.
Le livre fermé le rassure.

Ouvert, il faut parler du texte. Il faut dire si l’ouvrage est bon, faible, décisif, surestimé, vivant, encore lisible, ou simplement célèbre par habitude. Il faut donc risquer un jugement. Et un jugement sur la littérature est toujours un peu compromettant : on peut s’y tromper, s’y exposer, s’y contredire, y paraître moins savant qu’on ne le croyait.

Fermé, au contraire, le livre redevient un objet socialement très sûr. On peut admirer la peau, la fraîcheur, l’exécution, la signature, la doublure, les coins, le décor, l’harmonie d’ensemble. On entre alors sur un terrain infiniment plus confortable : celui de l’admiration matérielle.

La reliure est plus sociable que la littérature.

Elle se montre mieux. Elle circule mieux. Elle s’explique plus vite. Elle fournit, dès le premier regard, un motif d’enthousiasme immédiatement partageable. Même les gens qui n’ont rien lu peuvent parler cuir. Il suffit d’un peu de vocabulaire, d’un peu d’assurance, et de cette gravité légère que prennent les hommes dès qu’ils effleurent un maroquin ancien.

La littérature, elle, complique tout. Elle introduit du temps, de la nuance, des hiérarchies instables, du désaccord, parfois même du goût personnel. Quelle imprudence.

J’en suis donc venu à soupçonner ceci : chez certains bibliophiles, le culte de la belle reliure n’est pas le complément de la littérature ; c’est son évitement élégant.

La reliure permet de continuer à parler du livre sans avoir la grossièreté d’entrer dans le texte.

Et c’est évidemment très commode.

Car enfin, la littérature a quelque chose de presque démocratique. Un lecteur obscur, sans fortune, sans bibliothèque spectaculaire, sans maroquin, peut encore avoir raison contre un amateur mieux installé. Il peut aimer un grand texte en édition pauvre. Il peut préférer un livre fatigué mais vivant à un exemplaire superbe d’un ouvrage secondaire. Il peut même, scandale suprême, parler de l’auteur avant de parler du relieur.

La reliure remet un peu d’ordre dans ce désordre.

Elle rétablit la hiérarchie visible. Elle rend le mérite immédiatement perceptible. Elle donne au goût la forme rassurante de la dépense, du travail d’atelier, du bel état, de la continuité patrimoniale. Elle permet de faire rentrer la littérature dans un système d’apparences où tout le monde retrouve ses repères.

Le texte est souverain en principe.
Le maroquin règne en pratique.

Il suffit d’écouter certaines conversations. On vous parlera d’un volume pendant dix minutes avec des trémolos très experts : reliure de telle époque, dentelle remarquable, doublure charmante, exemplaire très frais, admirable marge, provenance séduisante, étui discret, chemise parfaitement ajustée. Puis, à la fin, comme un détail presque accessoire, on ajoutera que le livre est “de” tel auteur.

On sent alors très bien l’ordre réel des passions.

Le texte est là pour justifier la reliure.
La reliure n’est plus là pour servir le texte.

Et qu’on ne dise pas que j’exagère. Toute la sociabilité bibliophile pousse dans ce sens. Une reliure se voit sur un rayon. Elle se compare. Elle se photographie. Elle se cote. Elle se montre à un ami sans qu’il soit nécessaire de lui imposer la lecture de trois cents pages. La littérature, elle, a la mauvaise habitude de ne pas tenir debout toute seule dans une vitrine.

On entre par la littérature.
On finit parfois dans l’ameublement.

Je ne connais pas de formule plus juste.

Il suffit de regarder certaines bibliothèques privées. Tout y est impeccable. Les dos sont superbes. Les harmonies de tons sont savantes. Les séries sont tenues avec un soin presque militaire. L’ensemble inspire l’admiration, et même une forme de respect silencieux. Puis une question, légèrement inconvenante, vous vient à l’esprit : qu’a-t-on lu ici, au juste ?

La bibliothèque ne répond pas. Elle présente très bien.

Et c’est toute l’affaire. Beaucoup de bibliophiles aiment les livres comme d’autres aiment les fauteuils : pourvu qu’ils soient beaux, rares, bien couverts, et qu’on n’y touche pas trop. Le livre cesse alors d’être un compagnon de lecture pour devenir un élément de décor savant, un signe de stabilité culturelle, un morceau d’intérieur réussi. Il ne sert plus à troubler l’esprit ; il sert à tenir le mur avec distinction.

Je sais que cela paraît cruel. Mais c’est souvent vrai.

La belle reliure a sur la littérature un avantage décisif : elle offre un plaisir visible. Or les milieux cultivés aiment beaucoup les plaisirs visibles, pourvu qu’ils restent assez raffinés pour ne pas paraître vulgaires. Un beau livre relié permet exactement cela. On peut jouir de la matière, du prix, de la rareté, de la distinction, de la conservation, tout en continuant à prononcer avec gravité le mot “littérature”, qui donne à l’ensemble une sorte d’onction morale.

C’est une opération admirable.

Elle permet de déplacer la passion du texte vers l’objet sans perdre le prestige attaché au texte. On cesse peu à peu de lire des œuvres ; on entretient des exemplaires. On admire la forme matérielle de l’esprit avec un zèle croissant, à mesure qu’on fréquente moins l’esprit lui-même.

À la longue, un phénomène assez drôle apparaît. Les bibliophiles les plus passionnés de reliure deviennent souvent incapables de parler simplement d’un livre. Ils n’en parlent qu’habillé. Le texte ne leur apparaît plus nu. Il leur faut le maroquin, la provenance, le bel état, le chiffre doré, la signature d’atelier. Sans cela, le livre semble presque incomplet, comme s’il lui manquait non un écrin, mais sa véritable raison d’être.

Et pourtant, une reliure somptueuse ne transforme pas un texte faible en chef-d’œuvre.

Il faut redire cette banalité, tant le milieu travaille à l’oublier. Il suffit qu’un amateur fortuné du XIXe siècle ait jugé bon de faire habiller de maroquin un ouvrage de troisième rang, d’y pousser ses armes ou son ex-libris, et le voilà bientôt regardé comme un volume considérable. Le cuir lui donne de la gravité, la provenance de l’autorité, le temps de la patine. Mais enfin le pauvre texte, lui, n’a pas bougé.

Beaucoup de tromblons deviennent ainsi des trophées.

Il faut voir comme la reliure sait produire du respect autour de choses qui, sans elle, susciteraient à peine la curiosité. Des livres médiocres deviennent “intéressants”. Des ouvrages secondaires deviennent “désirables”. Des textes inertes prennent soudain l’air d’appartenir à une civilisation supérieure, simplement parce qu’ils ont été merveilleusement cousus, couverts et doublés.

Le maroquin donne parfois du génie à des livres qui n’avaient demandé qu’un peu d’indulgence.

On me répondra que la reliure est un art, et que cet art mérite qu’on l’aime pour lui-même. Évidemment. Mais précisément : qu’on l’aime pour lui-même, alors. Qu’on cesse de faire comme si cette passion restait automatiquement une passion littéraire. Il y aurait même quelque chose de plus honnête, et presque de plus sympathique, à dire franchement : j’aime les beaux objets du livre plus que les livres eux-mêmes.

Ce serait clair. Ce serait net. Ce serait beaucoup moins hypocrite.

Car le malentendu commence lorsque l’amateur de reliures veut bénéficier du prestige de la lecture sans en subir les fatigues. Il lui faut le titre d’ami des lettres, mais il préfère très visiblement les charmes de l’enveloppe. Il aime le livre, oui, mais surtout lorsqu’il ne l’oblige pas à se confronter trop longtemps à la prose qu’il protège.

Lire est une activité assez brutale pour une belle reliure. On l’ouvre. On la manipule. On la fatigue. On use ses charnières, on marque le papier, on rompt l’immobilité parfaite où elle se tient si bien. Le lecteur véritable a donc avec le bel exemplaire une relation forcément ambiguë : plus il lit, moins il conserve intact. Le bibliophile amoureux de la perfection matérielle finit logiquement par développer une forme de pudeur qui ressemble beaucoup à de l’abstinence.

Certains volumes sont tant admirés fermés qu’on finirait presque par trouver indécent de les ouvrir.

Le paradoxe est ravissant. Plus un livre devient bibliophiliquement parfait, moins il redevient simplement un livre. Il prend une autre nature. Il devient pièce, objet, témoin, fleuron, sommet d’un rayon, occasion de notice, sujet de conversation, parfois même argument d’existence sociale. On ne lui demande plus d’être lu ; on lui demande d’être là.

Et il est là, en effet. Magnifiquement.

J’ajouterai une cruauté de plus : la reliure plaît aussi parce qu’elle réduit le risque du jugement personnel. Devant un auteur, il faut penser. Devant un grand relieur, il suffit souvent d’acquiescer avec compétence. La littérature vous oblige à un rapport intime, conflictuel, variable. La reliure vous autorise une admiration plus stable, plus codée, plus collective. C’est une manière très élégante de remplacer l’expérience par le consensus.

La reliure protège du doute littéraire.

Et beaucoup de gens aiment profondément être protégés du doute, surtout dans les milieux qui parlent sans cesse de goût.

Il ne faut donc pas se raconter d’histoires. Une partie du culte bibliophile de la belle reliure relève d’un déplacement pur et simple. On dit aimer les livres ; on aime en réalité ce qui les fixe, les clôt, les hiérarchise et les rend socialement plus lisibles. On dit aimer la littérature ; on aime surtout le moment où elle devient meuble, patrimoine, signe et surface.

Ce n’est pas honteux. C’est même très distingué. Mais il faudrait au moins l’admettre.

Je reconnais bien volontiers que cette dérive a son charme. Le cuir sent bon. Les harmonies de tons flattent l’œil. Les ateliers racontent une histoire. Les signatures de relieurs, les grandes provenances, les doublures admirables, tout cela compose un monde extrêmement séduisant. Je comprends parfaitement qu’on puisse s’y perdre. Beaucoup s’y perdent avec grâce.

Mais qu’ils ne viennent pas ensuite donner des leçons de littérature à ceux qui lisent des volumes mal reliés.

Il y a parfois plus de vie dans un broché fatigué que dans toute une travée de maroquins impeccables. Il y a plus de présence dans un livre annoté, habité, relu, discuté, que dans un exemplaire sublime dont on admire depuis trente ans le dos sans avoir jamais dépassé la page de titre. La grande bibliothèque décorative impressionne ; elle ne convainc pas toujours.

Au fond, ce qui me gêne n’est pas qu’on aime la reliure. C’est qu’on la laisse, si souvent, prendre la place de ce qu’elle prétend servir. Une reliure devrait accompagner, souligner, protéger, prolonger un texte. Elle devient trop souvent un écran, une revanche de la surface, un moyen très chic d’éviter le corps à corps avec la littérature.

C’est peut-être pour cela que tant d’amateurs de reliures parlent si bien des livres et si peu de ce qu’ils ont lu.

Ils ne mentent pas tout à fait. Ils déplacent simplement l’objet de leur ferveur.

Et puis, il faut leur rendre cette justice : grâce à eux, quantité de textes médiocres nous sont parvenus dans des conditions splendides.

C’est déjà une manière de sauver la littérature, même par erreur.

Cote de bibliothèque de la Guilde des Bibliopolicés :
GdB — SOC/REL-07

La lettre du bibliophile

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Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il circule sur les sites de vente, et notamment sur eBay, un nombre fort honorable d’ouvrages attribués à Michel Houellebecq, revêtus de cette grâce suprême qui suffit aujourd’hui à faire frémir le petit monde des amateurs : une signature.

Le spectacle est délicieux.

À voir certaines de ces griffes pâles, penchées, désossées, filantes, on songe moins à la main majestueuse d’un auteur consacrant l’exemplaire qu’au labeur appliqué d’un enfant de huit ans prié d’écrire son nom de la main gauche sur le coin d’une table branlante, dans une cuisine mal éclairée, un soir de punition. Le trait hésite, bifurque, se contredit, puis finit par renoncer à la dignité graphique pour entrer franchement dans la catégorie du petit accident médical. On dirait moins une signature qu’une crise de fatigue (ou alors comme le disent souvent certains parents « si le petit écrit mal et qu’il est malpoli, c’est juste parce qu’il est surdoué »)… Bref, ça gribouille.

Qu’on me comprenne bien. Il ne s’agit pas ici de décréter faux ce que l’on trouve laid, ni suspect ce qui semble griffonné dans un autobus. L’authenticité n’a jamais été tenue d’être élégante. Un auteur peut fort bien signer comme un blessé. Mais enfin, il est permis de sourire en voyant avec quelle ferveur le marché accueille n’importe quelle chenille d’encre pourvu qu’elle soit accompagnée d’un nom coté, surtout si l’on a – donc – un enfant de huit ans et un stylo Bic sous la main.

Car le miracle, lui, se produit toujours. Le texte n’a pas changé. Le papier n’a pas gagné une fibre. L’idée n’a pas mûri. Le livre n’est pas devenu plus rare, plus beau, ni mieux imprimé. Pourtant le prix, soudain, se dresse sur ses pattes arrière et prend des airs de grand seigneur. Une griffe. Une ligne. Un paraphe vaguement tuberculeux. Et voici l’exemplaire promu, relevé, exalté, presque canonisé.

Il y a là une des naïvetés les plus touchantes de la bibliophilie moderne. Elle voit un nom manuscrit, et s’incline. Peu importe que le paraphe ressemble à un électrocardiogramme contrarié, à une ordonnance rédigée dans l’obscurité, ou au devoir surveillé d’un collégien fiévreux. Il y a de l’encre. Donc il y a du prestige. Il y a du prestige. Donc il y a de la prime. Le raisonnement est court, mais il marche fort bien.

Le plus admirable, c’est qu’il profite à tout le monde. Le bibliophile croit toucher l’écrivain du doigt. Le libraire croit toucher la marge du bout de la calculatrice. Et chacun se persuade qu’il s’agit là d’une opération presque sacrée, une sorte de communion laïque où le commerce du livre se mêlerait à la théologie des reliques.

Or il n’en est rien. Ou plutôt : il n’en est ainsi que très rarement.

Car un livre signé n’est pas un exemplaire d’envoi. Un exemplaire d’envoi n’est pas un exemplaire d’association. Et un exemplaire d’association n’est pas automatiquement un grand exemplaire. Le vocabulaire professionnel distingue nettement ces catégories : un presentation copy est un exemplaire portant une inscription ou accompagné d’une lettre établissant qu’il s’agit d’un cadeau, généralement de l’auteur, tandis que les professionnels rappellent aussi qu’une simple signature, isolée, raconte souvent moins qu’une inscription adressée à quelqu’un… qu’une séance de dédicace dans une librairie ou lors d’une rencontre fortuite… On a vu des lecteurs courir acheter un livre d’un auteur parce que celui-ci prenait un café sur une terrasse au coin de la rue… et hop « Pour Marcel, amitiés ».

Autrement dit : la bibliophilie adore payer ce qu’elle s’abstient le plus souvent de définir.

Voilà qui est d’une grande commodité pour le commerce. Car rien n’est plus rentable qu’un fétiche flou.

La signature nue : le hochet du collectionneur pressé

Pourquoi le livre signé plaît-il tant ? Parce qu’il donne au collectionneur l’illusion de la proximité sans lui imposer le travail du contexte.

L’auteur a tenu le volume. L’auteur a posé la plume. L’auteur a laissé son nom.

L’affaire est simple, visible, photographiable, revendable. Elle se raconte en une seconde au dîner. “J’ai un Proust signé.” “J’ai un Gide signé.” “J’ai un Houellebecq signé.” L’objet se résume en trois syllabes de vanité portative.

Or c’est précisément là le problème.

La signature seule est la forme la plus pauvre du livre autographe, mais aussi l’une des plus efficaces commercialement. Elle donne très peu d’informations et produit beaucoup d’effet. Les professionnels notent d’ailleurs que beaucoup de collectionneurs préfèrent la signature “plate”, sans dédicace, parce qu’elle serait plus neutre et plus facile à revendre, tandis que d’autres rappellent qu’une inscription, même adressée à un nom obscur, apporte souvent bien plus d’histoire et de provenance qu’une simple signature.

Le bibliophile paresseux, ou snob au choix, lui, préfère souvent l’inverse. Il veut la neutralité parce qu’elle est socialement plus pratique. Une signature seule ne l’oblige à rien. Elle n’impose aucune enquête, aucune biographie du destinataire, aucun embarras de contexte. Elle permet le prestige sans la peine.

Un exemplaire adressé à un médecin de province, à un voisin, à une cousine, à un collaborateur oublié ? Voilà qui demanderait de comprendre, donc de travailler. Une signature nue, en revanche, suffit au bonheur de l’amateur pressé. Elle est le trophée idéal de qui veut posséder un nom plutôt qu’un exemplaire.

Je sais bien ce que l’on objectera. On me dira qu’il est déjà beau qu’un auteur ait touché le livre. Certes. Mais enfin, de là à majorer la valeur de l’objet comme si l’écrivain y avait déposé un fragment de sa rate ou une miette de génie, il y a un pas que beaucoup franchissent avec l’élan d’un pénitent en pèlerinage.

Le bibliophile moderne demande moins une preuve qu’un frisson. Une griffe lui suffit, pourvu qu’elle soit du bon nom. Le reste — date, circonstance, destinataire, portée réelle — viendra après, c’est-à-dire jamais.

Les signatures tardives : cette banalité que tant d’amateurs préfèrent oublier

Ajoutons une vérité de peu de poésie, mais de grande utilité : un livre ancien signé n’a pas nécessairement été signé au moment de sa publication.

Il faut même partir de cette hypothèse avec une bonne humeur méthodique.

Au XIXe siècle, les écrivains célèbres sont sollicités. On leur présente des volumes. On leur demande une ligne, un nom, un mot. La chasse à l’autographe n’est pas une invention de nos contemporains fatigués ; elle appartient de longue date aux manies du public lettré. Les guides du commerce antiquaire distinguent ainsi soigneusement le livre signé, le livre avec envoi et le « presentation copy » comme disent nos amis anglophones, précisément parce qu’un exemplaire peut avoir été signé bien après sa mise en circulation.

Cela signifie une chose très simple, mais que le marché n’aime pas trop formuler en caractères gras : un livre publié en 1845 peut très bien avoir été signé en 1868.

Le texte, dans cette affaire, n’y a rien gagné.

L’histoire de l’édition, pas davantage.

Mais la fiche du libraire, elle, s’en trouve souvent embellie.

Le libraire sérieux l’explique.

Le libraire habile le suggère à demi.

Le libraire lyrique laisse flotter autour de l’exemplaire un parfum de rencontre originelle dont il sait fort bien qu’il ajoutera quelques zéros.

Là réside une bonne part du malentendu. Beaucoup de bibliophiles paient non une information, mais une ambiance. Ils n’achètent pas seulement une signature ; ils achètent la rêverie de la signature. Et c’est un produit fort lucratif.

Il faut voir comme certains catalogues savent tirer parti de cette pauvreté même. “Bel exemplaire signé.” “Précieux exemplaire enrichi d’un envoi.” “Très rare volume avec autographes.” On dirait parfois la prose d’un parfumeur décrivant une eau de Cologne. Le texte est net, l’effet psychologique certain, et la démonstration souvent mince.

Quand l’envoi devient un fait

Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit. Il existe des exemplaires d’envoi admirables. Il existe même des cas où l’inscription autographe transforme réellement le livre en document.

C’est précisément pour cela qu’il convient de distinguer les vrais cas des autres.

Prenons Victor Hugo. Christie’s a présenté un exemplaire des Misérables de 1862 portant un envoi à Adèle Hugo, son épouse. La notice décrit un envoi signé “V”, suivi de la mention “H[auteville] H[ouse] 1862” : ici, “H.H.” n’est pas une signature, mais la référence à Hauteville House, résidence de l’écrivain à Guernesey. Voilà un cas exemplaire. Non pas parce qu’il y a de l’encre, mais parce qu’il y a une situation : un livre majeur, adressé à l’épouse, daté, localisé, rattaché à la sphère intime de l’auteur. On y sent l’attachement, l’exil, l’intimité, l’Histoire.

Le bibliophile devrait comprendre, devant un tel exemplaire, ce que signifie réellement une prime légitime. Il ne s’agit pas de “plus de Hugo” à cause de quelques mots manuscrits. Il s’agit d’un exemplaire qui documente une relation domestique, une scène familiale, une destination précise. Là, oui, l’autographe ajoute quelque chose de substantiel.

Le même raisonnement vaut pour Flaubert. Sotheby’s a présenté un Madame Bovary de 1857 avec envoi à Adolphe Gaïffe. La maison rappelait que Gaïffe collaborait à L’Artiste et à La Presse et fréquentait des milieux littéraires où gravitaient aussi les fils de Victor Hugo, Baudelaire et Théophile Gautier. Là encore, l’intérêt de l’exemplaire ne réside pas seulement dans la présence manuscrite de Flaubert. Il réside dans le réseau que l’envoi fait apparaître : presse, sociabilité littéraire, amitiés, circulation du livre.

Un bibliophile superficiel dira : “Flaubert a signé.”

Un bibliophile sérieux dira : “Flaubert a remis cet exemplaire à Gaïffe, dans un milieu précis, à un moment donné, et cet exemplaire nous en apprend plus sur la circulation de Madame Bovary qu’un paraphe nu sur un faux-titre.”

Le premier collectionne une aura.

Le second travaille sur un document.

Le cas de Proust est encore plus instructif, parce qu’il montre que l’envoi n’est pas toujours sentimental : il peut être diplomatique. Sotheby’s a décrit l’exemplaire sur japon de Du côté de chez Swann offert à Louis Brun, secrétaire général de Grasset ainsi: la notice rappelle la trajectoire éditoriale de Proust, de Grasset vers la NRF, et l’envoi même évoque cette transition. Ce n’est pas une petite fleur manuscrite. C’est un geste situé dans une histoire éditoriale compliquée, presque une note de politique littéraire.

Voilà ce que l’autographe peut avoir de passionnant quand il mérite son prix : il cesse d’être un supplément d’âme et devient un morceau d’histoire.

Autre Proust, autre leçon. Sotheby’s a également présenté un exemplaire de À l’ombre des jeunes filles en fleurs avec envoi à J.-H. Rosny aîné, l’un des fondateurs du prix Goncourt. Là encore, le destinataire change tout. Le livre ne dit pas seulement “Proust a écrit quelque chose de sa main”. Il dit : “Proust a remis cet exemplaire à un acteur central d’une institution littéraire décisive.” Cela, bibliographiquement, n’est pas la même denrée.

On voit aussitôt comment le snobisme entre dans la danse. Le collectionneur ne veut pas seulement l’auteur ; il veut l’auteur reconnu par d’autres noms reconnus. Il ne veut pas seulement un Proust autographe ; il veut un Proust à Rosny aîné, un Hugo à Adèle, un Flaubert à Gaïffe. Le livre devient alors un petit dîner de célébrités fixé sur papier.

Et l’on me dira que cela n’a rien de mondain. Sapristi.

Baudelaire, ou l’envoi oi la dédicace comme distribution choisie

Le cas de Baudelaire permet d’aller plus loin encore. Il rappelle que l’envoi n’est pas toujours un débordement du cœur ; il peut être aussi une stratégie de placement symbolique.

Les sources consacrées à Baudelaire montrent qu’en janvier 1857 il transmet à Poulet-Malassis la dédicace des Fleurs du mal destinée à Théophile Gautier ; Gautier n’est évidemment pas ici un destinataire indifférent, mais une autorité, un nom tutélaire, une figure de consécration. La BnF rappelle de son côté la dédicace fameuse de l’édition de 1857, “Au poète impeccable…”, adressée à Gautier.

Qu’est-ce que cela signifie ? Ceci : un envoi – comme ceux que Baudelaire a multipliés dans son entourage privé, au sens large du terme – ou une dédicace ne relèvent pas seulement de l’affection privée ; ils inscrivent aussi le livre dans une hiérarchie, une filiation, un système de reconnaissance.

On donne un exemplaire à sa mère.

On en donne un à un maître.

On en donne un à un critique.

On en donne un à un allié.

Le livre circule comme un ambassadeur.

Voilà qui devrait calmer quelque peu la sentimentalité bibliophile. L’envoi n’est pas toujours plus “sincère” qu’une signature seule. Il est souvent plus instructif, ce qui est infiniment mieux.

Les libraires, ces prêtres du supplément manuscrit

Il faut maintenant dire un mot des libraires. Je n’entends pas ici accabler indistinctement la profession ; il existe des libraires excellents, précis, savants, scrupuleux, dont les catalogues apprennent quelque chose. Ceux-là honorent leur métier.

Je parle des autres. Ou plutôt d’une tentation très répandue chez les autres.

La signature est une bénédiction commerciale. Elle a cette propriété admirable d’être immédiatement visible et immédiatement monnayable. Elle permet de dire “exemplaire enrichi”, “envoi autographe”, “bel exemplaire signé”, “précieux volume”, sans toujours préciser ce que l’écriture ajoute réellement à la valeur historique du livre. Entre le catalogue rigoureux et la prose d’ambiance, il y a un monde. C’est souvent dans cet écart que se loge la prime.

Le libraire peu scrupuleux exploitera l’ambiguïté.

Le libraire moyen l’entretiendra.

Le bon libraire la dissipera.

Or le marché récompense souvent les deux premiers, parce que le client veut rêver. Il veut croire que la moindre trace manuscrite introduit l’exemplaire dans un ordre supérieur. Il aime qu’on lui vende non une qualification exacte, mais un frisson.

Une signature tardive, sans destinataire, sans contexte ? “Très bel exemplaire signé.”

Un envoi banal à un inconnu ? “Exemplaire de choix.”

Une note de propriétaire un peu prestigieuse ? “Provenance intéressante.”

Le commerce du livre ancien a parfois quelque chose de la parfumerie sacrée. Il transforme la moindre ligne d’encre en plus-value métaphysique.

Et le plus drôle est que beaucoup de bibliophiles, qui affectent par ailleurs un scepticisme féroce dès qu’on leur parle de littérature contemporaine, se montrent d’une crédulité exquise dès qu’il s’agit d’un paraphe. Il n’y a plus alors ni critique, ni prudence, ni méthode. Il y a l’encre. Et l’encre absout tout.

Ce que l’amateur devrait enfin apprendre à demander

La première question n’est pas : “Est-ce signé ?”

La première question est : “Que prouve exactement cette écriture ?”

La deuxième : “Quand a-t-elle été « écrite » ?”

La troisième : “À qui ?”

La quatrième : “Que sait-on de la provenance de l’exemplaire ?”

La cinquième : “L’intérêt est-il biographique, bibliographique, historique, ou simplement décoratif ?”

C’est moins charmant que de soupirer devant un paraphe, j’en conviens. Mais c’est ainsi que l’on distingue un document d’un bibelot.

L’amateur qui se contente d’un nom manuscrit collectionne des signes extérieurs d’exemplaire. L’amateur qui s’intéresse au destinataire, au contexte, à la circulation du volume, commence à faire de la bibliophilie.

Il faut choisir là encore.

La bibliophilie n’est pas condamnée au fétichisme. Elle peut être une discipline de l’attention. Encore faut-il renoncer à cette paresse mondaine qui préfère un prestige portable à un passé réel.

De ce que l’on achète vraiment

Le bibliophile croit acheter une proximité avec l’auteur.

Parfois il achète seulement une signature.

Parfois il achète une relation.

Parfois il achète une scène du monde littéraire.

Parfois il achète une illusion fort habilement tarifée.

Les vrais exemplaires d’envoi — Hugo à Adèle, Flaubert à Gaïffe, Proust à Louis Brun, Proust à Rosny aîné — montrent ce qu’un livre autographe peut avoir de nécessaire, de documenté, de presque irremplaçable.

En somme, la signature ne vaut pas par superstition. Elle vaut par contexte.

Mais le contexte oblige à penser, et penser fatigue parfois davantage que payer.

C’est pourquoi tant de bibliophiles continuent de confondre l’histoire avec son accessoire, et tant de libraires de transformer la moindre ligne d’encre en supplément d’âme facturable.

Le livre ancien est un domaine où l’intelligence devrait gouverner le désir.

Il arrive encore, trop souvent, que le désir gouverne la facture.

Au moment de conclure je m’aperçois que je n’ai pas parlé des fausses signatures, j’y viendrais, le temps que mon fils de 8 ans termine de signer la pile d’exemplaires de Cocteau, de Houellebecq et de Sagan qu’il a sur son pupître.

GdB – BP – AR – Sign 27

5 Commentaires

  1. J’ai lu avec plaisir votre article. Je collectionne les livres anciens depuis une quarantaine d’années. C’est d’abord le contenu du livre que je recherche. Sauf la 9e, actuelle, je possède toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1878, 1935). C’est leur contenu qui m’a toujours attiré (les définitions, l’évolution de l’orthographe, les préjugés…). J’aime tourner les pages et laisser mon oeil courir sur le beau papier, mais la reliure est secondaire. Je lui demande d’abord la solidité, laquelle permet une consultation aisée et, si possible, la beauté, fruit du travail du relieur. Le livre demeure un objet, mais c’est surtout un contenu. Un habile mariage des deux me séduit toujours, mais je n’ai jamais déifié la reliure, si belle soit-elle. La reliure de mon Dictionnaire de l’Académie de 1694 est solide, mais elle a beaucoup souffert (coiffe arrachée, dos craqué…). Je ne veux même pas la faire restaurer. Témoin de trois cents trente ans d’usage, cette reliure perdrait sa vérité…

  2. Existe-t-il, comme dans d’autres milieux de collectionneurs, des « bibliophiles vitrine » et des « bibliophiles placard », ceux qui montrent et ceux qui cachent ?
    Et un bon objectif ne serait-il pas de n’acheter de livres bien reliés, qu’après avoir acheté et lu les versions ordinaires ?

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