Ces bibliophiles qui aiment les livres fermés

Un amateur peut parler des mors et des doublures pendant une heure sans jamais ouvrir le volume qu’il tient. Le maroquin ancien se commente vite et n’engage aucun jugement littéraire, ce qui le rend très sociable. Le texte oblige à dire si le livre est bon ou surestimé, et devant témoins.

Le culte de la belle reliure est-il une façon d’éviter la littérature ?

Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Disons-le brutalement : bien des amateurs de reliures ne lisent pas.

Ou plus exactement : ils lisent de moins en moins à mesure qu’ils parlent mieux des dos, des mors, des dentelles, des doublures, des gardes, des palettes, des filets, des nerfs, des témoins, des chemises et des étuis. Tout ce qui leur permet d’approcher le livre sans avoir à se mesurer trop longtemps à ce qu’il contient.

Je sais : la formule est injuste. C’est pour cela qu’elle est utile.

Je ne vise évidemment ni les relieurs, qui ont leur art, leur métier, leur histoire, ni les amateurs intelligents pour qui la reliure est un prolongement du texte, une manière de l’interpréter, parfois même de le relire. Ceux-là existent. Ils sont rares, souvent discrets, et généralement plus intéressants que leurs bibliothèques.

Non, je vise une autre espèce, très répandue, très polie, très bibliophile : l’amateur dont l’émotion devient visiblement plus intense à mesure que le livre se ferme.

Le livre ouvert le met en danger.
Le livre fermé le rassure.

Ouvert, il faut parler du texte. Il faut dire si l’ouvrage est bon, faible, décisif, surestimé, vivant, encore lisible, ou simplement célèbre par habitude. Il faut donc risquer un jugement. Et un jugement sur la littérature est toujours un peu compromettant : on peut s’y tromper, s’y exposer, s’y contredire, y paraître moins savant qu’on ne le croyait.

Fermé, au contraire, le livre redevient un objet socialement très sûr. On peut admirer la peau, la fraîcheur, l’exécution, la signature, la doublure, les coins, le décor, l’harmonie d’ensemble. On entre alors sur un terrain infiniment plus confortable : celui de l’admiration matérielle.

Le reste est sur le site : pourquoi la littérature reste démocratique quand la reliure ne l’est pas, ce qu’un lecteur sans fortune peut encore gagner contre un amateur mieux installé, et le moment où une bibliothèque cesse d’être lue pour devenir un décor.

La reliure est plus sociable que la littérature.

Elle se montre mieux. Elle circule mieux. Elle s’explique plus vite. Elle fournit, dès le premier regard, un motif d’enthousiasme immédiatement partageable. Même les gens qui n’ont rien lu peuvent parler cuir. Il suffit d’un peu de vocabulaire, d’un peu d’assurance, et de cette gravité légère que prennent les hommes dès qu’ils effleurent un maroquin ancien.

La littérature, elle, complique tout. Elle introduit du temps, de la nuance, des hiérarchies instables, du désaccord, parfois même du goût personnel. Quelle imprudence.

J’en suis donc venu à soupçonner ceci : chez certains bibliophiles, le culte de la belle reliure n’est pas le complément de la littérature ; c’est son évitement élégant.

La reliure permet de continuer à parler du livre sans avoir la grossièreté d’entrer dans le texte.

Et c’est évidemment très commode.

Car enfin, la littérature a quelque chose de presque démocratique. Un lecteur obscur, sans fortune, sans bibliothèque spectaculaire, sans maroquin, peut encore avoir raison contre un amateur mieux installé. Il peut aimer un grand texte en édition pauvre. Il peut préférer un livre fatigué mais vivant à un exemplaire superbe d’un ouvrage secondaire. Il peut même, scandale suprême, parler de l’auteur avant de parler du relieur.

La reliure remet un peu d’ordre dans ce désordre.

Elle rétablit la hiérarchie visible. Elle rend le mérite immédiatement perceptible. Elle donne au goût la forme rassurante de la dépense, du travail d’atelier, du bel état, de la continuité patrimoniale. Elle permet de faire rentrer la littérature dans un système d’apparences où tout le monde retrouve ses repères.

Le texte est souverain en principe.
Le maroquin règne en pratique.

Il suffit d’écouter certaines conversations. On vous parlera d’un volume pendant dix minutes avec des trémolos très experts : reliure de telle époque, dentelle remarquable, doublure charmante, exemplaire très frais, admirable marge, provenance séduisante, étui discret, chemise parfaitement ajustée. Puis, à la fin, comme un détail presque accessoire, on ajoutera que le livre est “de” tel auteur.

On sent alors très bien l’ordre réel des passions.

Le texte est là pour justifier la reliure.
La reliure n’est plus là pour servir le texte.

Et qu’on ne dise pas que j’exagère. Toute la sociabilité bibliophile pousse dans ce sens. Une reliure se voit sur un rayon. Elle se compare. Elle se photographie. Elle se cote. Elle se montre à un ami sans qu’il soit nécessaire de lui imposer la lecture de trois cents pages. La littérature, elle, a la mauvaise habitude de ne pas tenir debout toute seule dans une vitrine.

On entre par la littérature.
On finit parfois dans l’ameublement.

Je ne connais pas de formule plus juste.

Il suffit de regarder certaines bibliothèques privées. Tout y est impeccable. Les dos sont superbes. Les harmonies de tons sont savantes. Les séries sont tenues avec un soin presque militaire. L’ensemble inspire l’admiration, et même une forme de respect silencieux. Puis une question, légèrement inconvenante, vous vient à l’esprit : qu’a-t-on lu ici, au juste ?

La bibliothèque ne répond pas. Elle présente très bien.

Et c’est toute l’affaire. Beaucoup de bibliophiles aiment les livres comme d’autres aiment les fauteuils : pourvu qu’ils soient beaux, rares, bien couverts, et qu’on n’y touche pas trop. Le livre cesse alors d’être un compagnon de lecture pour devenir un élément de décor savant, un signe de stabilité culturelle, un morceau d’intérieur réussi. Il ne sert plus à troubler l’esprit ; il sert à tenir le mur avec distinction.

Je sais que cela paraît cruel. Mais c’est souvent vrai.

La belle reliure a sur la littérature un avantage décisif : elle offre un plaisir visible. Or les milieux cultivés aiment beaucoup les plaisirs visibles, pourvu qu’ils restent assez raffinés pour ne pas paraître vulgaires. Un beau livre relié permet exactement cela. On peut jouir de la matière, du prix, de la rareté, de la distinction, de la conservation, tout en continuant à prononcer avec gravité le mot “littérature”, qui donne à l’ensemble une sorte d’onction morale.

C’est une opération admirable.

Elle permet de déplacer la passion du texte vers l’objet sans perdre le prestige attaché au texte. On cesse peu à peu de lire des œuvres ; on entretient des exemplaires. On admire la forme matérielle de l’esprit avec un zèle croissant, à mesure qu’on fréquente moins l’esprit lui-même.

À la longue, un phénomène assez drôle apparaît. Les bibliophiles les plus passionnés de reliure deviennent souvent incapables de parler simplement d’un livre. Ils n’en parlent qu’habillé. Le texte ne leur apparaît plus nu. Il leur faut le maroquin, la provenance, le bel état, le chiffre doré, la signature d’atelier. Sans cela, le livre semble presque incomplet, comme s’il lui manquait non un écrin, mais sa véritable raison d’être.

Et pourtant, une reliure somptueuse ne transforme pas un texte faible en chef-d’œuvre.

Il faut redire cette banalité, tant le milieu travaille à l’oublier. Il suffit qu’un amateur fortuné du XIXe siècle ait jugé bon de faire habiller de maroquin un ouvrage de troisième rang, d’y pousser ses armes ou son ex-libris, et le voilà bientôt regardé comme un volume considérable. Le cuir lui donne de la gravité, la provenance de l’autorité, le temps de la patine. Mais enfin le pauvre texte, lui, n’a pas bougé.

Beaucoup de tromblons deviennent ainsi des trophées.

Il faut voir comme la reliure sait produire du respect autour de choses qui, sans elle, susciteraient à peine la curiosité. Des livres médiocres deviennent “intéressants”. Des ouvrages secondaires deviennent “désirables”. Des textes inertes prennent soudain l’air d’appartenir à une civilisation supérieure, simplement parce qu’ils ont été merveilleusement cousus, couverts et doublés.

Le maroquin donne parfois du génie à des livres qui n’avaient demandé qu’un peu d’indulgence.

On me répondra que la reliure est un art, et que cet art mérite qu’on l’aime pour lui-même. Évidemment. Mais précisément : qu’on l’aime pour lui-même, alors. Qu’on cesse de faire comme si cette passion restait automatiquement une passion littéraire. Il y aurait même quelque chose de plus honnête, et presque de plus sympathique, à dire franchement : j’aime les beaux objets du livre plus que les livres eux-mêmes.

Ce serait clair. Ce serait net. Ce serait beaucoup moins hypocrite.

Car le malentendu commence lorsque l’amateur de reliures veut bénéficier du prestige de la lecture sans en subir les fatigues. Il lui faut le titre d’ami des lettres, mais il préfère très visiblement les charmes de l’enveloppe. Il aime le livre, oui, mais surtout lorsqu’il ne l’oblige pas à se confronter trop longtemps à la prose qu’il protège.

Lire est une activité assez brutale pour une belle reliure. On l’ouvre. On la manipule. On la fatigue. On use ses charnières, on marque le papier, on rompt l’immobilité parfaite où elle se tient si bien. Le lecteur véritable a donc avec le bel exemplaire une relation forcément ambiguë : plus il lit, moins il conserve intact. Le bibliophile amoureux de la perfection matérielle finit logiquement par développer une forme de pudeur qui ressemble beaucoup à de l’abstinence.

Certains volumes sont tant admirés fermés qu’on finirait presque par trouver indécent de les ouvrir.

Le paradoxe est ravissant. Plus un livre devient bibliophiliquement parfait, moins il redevient simplement un livre. Il prend une autre nature. Il devient pièce, objet, témoin, fleuron, sommet d’un rayon, occasion de notice, sujet de conversation, parfois même argument d’existence sociale. On ne lui demande plus d’être lu ; on lui demande d’être là.

Et il est là, en effet. Magnifiquement.

J’ajouterai une cruauté de plus : la reliure plaît aussi parce qu’elle réduit le risque du jugement personnel. Devant un auteur, il faut penser. Devant un grand relieur, il suffit souvent d’acquiescer avec compétence. La littérature vous oblige à un rapport intime, conflictuel, variable. La reliure vous autorise une admiration plus stable, plus codée, plus collective. C’est une manière très élégante de remplacer l’expérience par le consensus.

La reliure protège du doute littéraire.

Et beaucoup de gens aiment profondément être protégés du doute, surtout dans les milieux qui parlent sans cesse de goût.

Il ne faut donc pas se raconter d’histoires. Une partie du culte bibliophile de la belle reliure relève d’un déplacement pur et simple. On dit aimer les livres ; on aime en réalité ce qui les fixe, les clôt, les hiérarchise et les rend socialement plus lisibles. On dit aimer la littérature ; on aime surtout le moment où elle devient meuble, patrimoine, signe et surface.

Ce n’est pas honteux. C’est même très distingué. Mais il faudrait au moins l’admettre.

Je reconnais bien volontiers que cette dérive a son charme. Le cuir sent bon. Les harmonies de tons flattent l’œil. Les ateliers racontent une histoire. Les signatures de relieurs, les grandes provenances, les doublures admirables, tout cela compose un monde extrêmement séduisant. Je comprends parfaitement qu’on puisse s’y perdre. Beaucoup s’y perdent avec grâce.

Mais qu’ils ne viennent pas ensuite donner des leçons de littérature à ceux qui lisent des volumes mal reliés.

Il y a parfois plus de vie dans un broché fatigué que dans toute une travée de maroquins impeccables. Il y a plus de présence dans un livre annoté, habité, relu, discuté, que dans un exemplaire sublime dont on admire depuis trente ans le dos sans avoir jamais dépassé la page de titre. La grande bibliothèque décorative impressionne ; elle ne convainc pas toujours.

Au fond, ce qui me gêne n’est pas qu’on aime la reliure. C’est qu’on la laisse, si souvent, prendre la place de ce qu’elle prétend servir. Une reliure devrait accompagner, souligner, protéger, prolonger un texte. Elle devient trop souvent un écran, une revanche de la surface, un moyen très chic d’éviter le corps à corps avec la littérature.

C’est peut-être pour cela que tant d’amateurs de reliures parlent si bien des livres et si peu de ce qu’ils ont lu.

Ils ne mentent pas tout à fait. Ils déplacent simplement l’objet de leur ferveur.

Et puis, il faut leur rendre cette justice : grâce à eux, quantité de textes médiocres nous sont parvenus dans des conditions splendides.

C’est déjà une manière de sauver la littérature, même par erreur.

Cote de bibliothèque de la Guilde des Bibliopolicés :
GdB — SOC/REL-07

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Les livres anciens « moyens » sont-ils condamnés à la benne ?

Livres anciens moyens dans la benne

Un livre de 1680 imposait encore le respect, un volume de 1750 gardait l’avantage d’être ancien. Aujourd’hui ils partent par cartons entiers, tassés entre un manuel de dévotion et un tome dépareillé de jurisprudence. Ils ont traversé trois siècles pour finir en lot sans gloire.

Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Les livres anciens moyens sont-ils condamnés à la benne ?

Les livres anciens moyens ne meurent pas dans la dignité. Ils meurent en carton.

On les y retrouve par dizaines, parfois par centaines, tassés entre un manuel de dévotion, un tome dépareillé de jurisprudence, un sermon qui n’a plus converti personne depuis Louis XV, une compilation historique fatiguée, un in-octavo honnête que nul ne songe plus à décrire autrement que par sa poussière. Ils ont traversé trois siècles, parfois davantage. Ils ont été tenus, lus, légués, oubliés, déplacés, remisés, sauvés de justesse de plusieurs déménagements et de deux successions. Ils ont survécu à des guerres, à l’humidité, à des héritiers ignorants, à des bibliothèques municipales mal chauffées, à des relieurs brutaux, à des vendeurs pressés. Et les voici finalement rendus à leur destin contemporain : le carton de salle des ventes, le lot sans gloire, l’annonce sans regard, le prix qu’on n’ose même plus discuter tant il a déjà l’air d’une excuse.

Ils ont survécu à l’Histoire pour être battus par l’absence de désir.
Ils ont résisté aux siècles, mais pas au tri contemporain.

Le XVIIe et le XVIIIe ne sauvent plus personne.

C’est peut-être cela, au fond, qui trouble encore certains amateurs. Pendant longtemps, l’ancienneté conservait un reste d’autorité. Un livre de 1680, même médiocre, imposait encore une forme de respect. Un volume de 1750, même commun, gardait l’avantage d’être “ancien”. Il suffisait parfois de son âge pour qu’on le sorte du commun. Il n’était pas nécessairement désiré, mais il n’était pas encore ordinaire. Or ce temps est passé. Aujourd’hui, un vieux livre sans qualité particulière n’impressionne plus : il encombre.

L’âge ne fait plus prestige ; il fait volume.

Je sais bien ce qu’on objectera. On dira qu’il est toujours délicat de comparer deux exemplaires. Et on aura raison. Deux livres du même titre ne sont presque jamais vraiment comparables. L’un aura sa reliure d’époque, l’autre non. L’un sera complet, l’autre rogné. L’un sera frais, l’autre lavé. L’un portera des armes, l’autre des mouillures. L’un sortira d’une belle bibliothèque, l’autre d’un grenier qui n’a jamais produit que de la résignation. Très bien. C’est la vérité du métier, et il serait naïf de l’oublier.

Mais cette vérité ne doit pas servir de refuge à l’aveuglement.

Car s’il est difficile de comparer parfaitement deux exemplaires, il devient difficile de nier la perte de valeur des livres anciens moyens. Pas de tous, bien entendu. Pas des rares, des beaux, des singuliers, des provenancés, des illustrés, des impeccables, des miraculeusement désirables. Ceux-là vivent très bien. Ils vivent même de mieux en mieux. Ils prospèrent dans la religion contemporaine de l’exception. Ce qui s’effondre, ce n’est pas le livre ancien. C’est le livre ancien ordinaire. Celui qui n’est ni assez rare, ni assez beau, ni assez frais, ni assez racontable pour justifier qu’on le préfère à l’un de ses mille semblables.

Le marché n’a pas tourné le dos au passé ; il a simplement cessé d’être poli avec ce qui, dans le passé, n’a rien d’unique.

Le problème du livre ancien moyen n’est pas qu’il soit devenu mauvais. C’est qu’il est devenu remplaçable.

Voilà le mot. Remplaçable. On peut l’aimer, on peut le défendre, on peut lui trouver du charme, de la tenue, de l’histoire, parfois même de la noblesse. Mais au moment de l’achat, cette noblesse se dissout. Pourquoi ce Fénelon-là, si dix autres traînent encore dans le marché ? Pourquoi ce tome de sermons, si cent autres prêchent la même fatigue ? Pourquoi cette histoire romaine en veau blond un peu frotté, si le monde entier semble avoir produit la même ? Le marché ne répond pas par une théorie. Il répond par un haussement d’épaules.

La suite est sur le site : le moment où l’ancienneté a cessé de faire prestige, ce que deux exemplaires du même titre ne permettent plus de comparer, et le seul mot qui décrive aujourd’hui le livre ancien ordinaire, remplaçable.

Le livre ancien moyen est victime d’un crime très moderne : il existe en trop d’exemplaires pour continuer à exister comme événement.

Les bibliophiles disent aimer les livres anciens ; ils veulent surtout les livres anciens que les autres n’ont pas.

C’est là toute la cruauté du système. On continue de parler avec respect du XVIIe et du XVIIIe siècle. On s’émeut de l’odeur du papier vergé, de la typographie ancienne, du petit grincement des coutures, de la dignité d’un plein veau, de la mélancolie d’un titre imprimé à Paris ou à Amsterdam il y a deux cent cinquante ans. Très bien. Mais au moment décisif, ce respect abstrait ne suffit plus. Le bibliophile contemporain ne cherche plus un vieux livre ; il cherche un prétexte de désir. Une particularité, une histoire, une singularité, un accident heureux, une belle provenance, une fraîcheur insolente, une reliure qui transforme l’exemplaire en individu.

Les bibliophiles cherchent désormais l’exception.

Le reste glisse.

Le reste n’est pas haï : il est pire, il est laissé tranquille.
En bibliophilie comme ailleurs, on ne tue pas toujours ce qu’on déteste ; on abandonne ce qui ne provoque rien.

Je l’ai vu cent fois. De grands textes, respectables, centraux même, se négocient aujourd’hui à des niveaux presque humiliants dès qu’ils n’apportent pas ce petit supplément de tension qui transforme un objet en enjeu. Un classique immense devient un classique courant. Un livre ancien devient un vieux livre. Une reliure honnête devient une reliure “de travail”. Une édition autrefois parfaitement recevable devient “une édition parmi d’autres”. Le marché n’insulte jamais. Il dévalue. C’est plus froid et, à la longue, plus violent.

Il n’y a pas de cruauté plus propre qu’une décote silencieuse.

Prenez un titre comme Télémaque. Voilà un ouvrage immense dans l’histoire de la culture française, un livre qui fut lu, relu, commenté, appris, diffusé, imposé, admiré. Il ne manque ni de grandeur, ni de postérité, ni d’importance. Et pourtant, dans ses éditions ordinaires, simplement correctes, il ne fait plus peur à personne. Il n’est pas contesté, il est dépassé. Le marché ne nie pas sa dignité ; il constate seulement qu’il en circule trop, qu’il n’est plus un événement, qu’il ne suffit plus d’être un grand livre pour être un livre désiré.

C’est peut-être cela, la vraie humiliation moderne : non pas être jugé mauvais, mais être devenu trop disponible pour rester désirable.

Le drame du livre ancien moyen n’est pas d’avoir vieilli ; c’est d’avoir vieilli sans devenir exceptionnel.

C’est pourquoi tant de cartons de vente sont aujourd’hui si tristes. Ils ne sont pas remplis de déchets au sens noble. Ils sont remplis de respectabilités mortes. D’ouvrages sérieux, correctement imprimés, souvent bien reliés, parfois même fort honorables, mais que le marché regarde désormais avec cette pitié distraite qu’on réserve aux gens de mérite devenus inutiles. Le lot est le cimetière des dignités bibliographiques sans avenir commercial.

Le lot, c’est la fosse commune du mérite sans éclat.

Il faut dire aussi que le goût a changé. Le bibliophile ancien pouvait encore collectionner par continuité, par auteur, par siècle, par sujet, par fidélité lente. Il pouvait construire une bibliothèque dans le temps, sans exiger de chaque volume qu’il fût spectaculaire. Il pouvait aimer des ensembles, des voisinages, des accumulations patientes. Le bibliophile contemporain, lui, vit dans un marché saturé d’images, de comparaisons, de catalogues numériques, de bases de prix, d’exemplaires visibles en permanence. Il n’achète plus dans la pénombre des possibilités, mais dans la lumière crue de la concurrence. Cela change tout.

Autrefois, on pouvait encore acheter un livre pour l’ajouter. Aujourd’hui, on l’achète surtout pour qu’il ressorte.

Autrefois, l’ancienneté faisait encore un peu de prestige. Aujourd’hui, elle ne fait plus qu’un âge.

Ce déplacement a des conséquences presque morales. Il fabrique une nouvelle brutalité, très moderne, très propre, très rationnelle : l’indifférence à l’ordinaire. Un livre ancien moyen n’est plus sauvé par son ancienneté, ni par sa seule honnêteté matérielle, ni même toujours par la qualité du texte qu’il transmet. Il lui faut davantage. Il lui faut une chance. Une aspérité. Un mérite visible. Quelque chose qui le tire du bruit de fond.

Sinon, il descend.

Et ce qui descend longtemps finit toujours par ressembler à ce qui ne compte plus.

On pourra dire qu’il y a là une saine sélection. Après tout, pourquoi faudrait-il sauver commercialement tous les vieux volumes produits en abondance ? Pourquoi feindre l’enthousiasme devant une théologie commune, une histoire usuelle, une jurisprudence périmée, une compilation dévote, un auteur jadis célébré dont plus personne n’attend une illumination ? Très bien. On peut tenir ce discours. Il n’est pas absurde. Mais il faut alors accepter jusqu’au bout ce qu’il signifie : la bibliophilie contemporaine n’est plus une religion de la survivance. C’est une économie de la sélection.

Le marché ne tue pas les mauvais livres. Il abandonne les livres ordinaires.

Et c’est précisément ce qui rend le phénomène intéressant. Car beaucoup de ces livres ne sont pas “mauvais” au sens où on l’entendrait pour un ouvrage moderne médiocre. Ils peuvent être historiquement instructifs, textuellement utiles, matériellement intéressants, culturellement éloquents. Ils disent quelque chose d’un siècle, d’une circulation, d’un usage, d’un lectorat, d’un état de la langue, d’un ordre des savoirs. Mais cette valeur-là n’est pas toujours une valeur de désir. Elle ne se photographie pas bien. Elle ne monte pas naturellement en enchères. Elle ne se résume pas en deux lignes séduisantes sur un réseau social.

Autrement dit : ils ont encore une valeur de civilisation, mais plus assez de valeur de vitrine.

Voilà le fond de l’affaire : le livre ancien moyen souffre d’un déficit narratif.

On ne sait plus comment le vouloir. On ne sait plus comment le défendre sans embarras. On ne sait plus comment faire sentir qu’il mérite autre chose que le lot, sans invoquer des raisons que peu d’acheteurs trouvent encore excitantes. On dira : “c’est du XVIIe”. Soit. Le XVIIe ne sauve plus personne. On dira : “c’est un texte important autrefois”. Très bien. Le marché vit dans le présent du désir, pas dans la justice de l’histoire. On dira : “il est en reliure d’époque”. D’accord, mais honnête ne veut plus dire désirable. On dira enfin : “c’est un bel exemplaire moyen”. Et tout est là, dans cet adjectif fatal.

Moyen.

Le mot est terrible, parce qu’il ne condamne pas absolument ; il suffit à rendre l’objet vulnérable. Le moyen n’est ni scandaleusement mauvais, ni glorieusement beau. Il n’est pas rebutant, mais il n’appelle pas. Il n’éveille ni horreur ni enthousiasme. Et le marché actuel, plus que jamais, vit d’enthousiasme ciblé. Il ne récompense plus la simple décence bibliographique.

Le moyen ne choque personne ; il lasse tout le monde.

Le marché pardonne encore l’ancien ; il ne pardonne plus l’ordinaire.

On pourrait même soutenir que la grande transformation du goût bibliophile tient là. Le bibliophile d’aujourd’hui ne veut pas seulement un livre. Il veut un récit de singularité. Il veut pouvoir dire pourquoi cet exemplaire-là compte. Pas seulement le texte, pas seulement le titre, pas seulement la date : cet exemplaire. Son parcours, son état, son papier, son relieur, son accident favorable, sa beauté propre, sa qualité de survivant d’élite. Le livre ancien moyen, lui, ne peut offrir qu’une ancienneté honnête. C’est trop peu.

Il a de l’âge, mais pas de destin.

Et l’on en revient aux cartons.

Ils sont partout. Pas toujours littéralement, bien sûr, mais symboliquement. Le carton, c’est le purgatoire du livre ancien ordinaire. Il n’est pas encore la benne, mais il en est la répétition générale. On y range ce qu’on ne sait plus individualiser. Ce qu’on ne décrira pas volume par volume. Ce qui n’a plus assez de force pour mériter le singulier. Le carton est le pluriel de la défaite.

Le carton commence là où l’exemplaire cesse d’être une personne.

Faut-il s’en scandaliser ? Un peu, oui. Non parce qu’il faudrait traiter tous les livres anciens comme des reliques. Ce serait ridicule. Mais parce qu’un monde qui ne sait plus regarder que l’exception finit par perdre le sens de l’épaisseur culturelle ordinaire. Or l’histoire d’une civilisation ne se lit pas seulement dans ses sommets. Elle se lit aussi dans ses répétitions, ses usages, ses productions de milieu, ses livres ni grands ni honteux, ses volumes de travail, ses reliures de service, ses bibliothèques sans gloire.

La benne n’est pas seulement un lieu matériel. C’est une défaite du regard.

Je n’idéalise rien. Beaucoup de livres anciens moyens resteront moyens jusqu’à la fin de leurs jours. Certains méritent parfaitement leur oubli commercial. D’autres survivront chez quelques amateurs patients, plus curieux que brillants, plus lecteurs que chasseurs. C’est très bien. Mais il faut regarder en face la structure du moment : le milieu ne veut plus sauver l’ordinaire. Il veut distinguer l’exception.

Il ne veut plus conserver largement ; il veut élire sévèrement.

Et c’est pourquoi tant de vieux volumes respectables descendront encore.

Non parce qu’ils sont devenus mauvais. Non parce que leur siècle a perdu sa dignité. Non parce qu’ils n’ont plus rien à dire. Mais parce qu’en bibliophilie, aujourd’hui, ce qui ne sort pas du rang sort du désir.

Les livres anciens moyens ne sont pas toujours condamnés à la benne. Mais ils sont de plus en plus souvent condamnés à devoir justifier leur survie dans un monde qui n’aime plus les livres anciens : il aime les livres anciens exceptionnels.

C’est plus étroit. C’est plus cruel. C’est sans doute plus moderne.

Et pour beaucoup de vieux volumes honnêtes, cela revient à peu près au même.

Cote de bibliothèque de la Guilde des Bibliopolicés :
GdB — ECO/MOY-18

5 Commentaires

  1. J’ai lu avec plaisir votre article. Je collectionne les livres anciens depuis une quarantaine d’années. C’est d’abord le contenu du livre que je recherche. Sauf la 9e, actuelle, je possède toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1878, 1935). C’est leur contenu qui m’a toujours attiré (les définitions, l’évolution de l’orthographe, les préjugés…). J’aime tourner les pages et laisser mon oeil courir sur le beau papier, mais la reliure est secondaire. Je lui demande d’abord la solidité, laquelle permet une consultation aisée et, si possible, la beauté, fruit du travail du relieur. Le livre demeure un objet, mais c’est surtout un contenu. Un habile mariage des deux me séduit toujours, mais je n’ai jamais déifié la reliure, si belle soit-elle. La reliure de mon Dictionnaire de l’Académie de 1694 est solide, mais elle a beaucoup souffert (coiffe arrachée, dos craqué…). Je ne veux même pas la faire restaurer. Témoin de trois cents trente ans d’usage, cette reliure perdrait sa vérité…

  2. Existe-t-il, comme dans d’autres milieux de collectionneurs, des « bibliophiles vitrine » et des « bibliophiles placard », ceux qui montrent et ceux qui cachent ?
    Et un bon objectif ne serait-il pas de n’acheter de livres bien reliés, qu’après avoir acheté et lu les versions ordinaires ?

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