Dossiers cliniques de l’IGLI: l’atlas cannibale

Un grand in-folio en veau brun, dos à nerfs, occupe le troisième rayon d’une armoire grillagée chez le vicomte d’Aubeterre-Lesdiguières. À la troisième nuit de surveillance, sa table porte une rubrique absente de l’inventaire de 1894 : Insula Utopiae. L’IGLI a dépêché un vétérinaire assermenté.

Service spécial de surveillance zoobibliologique
Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI)

Par le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de mission pour les troubles expansifs du document relié.

Amis bibliophiles, bonjour.

On se figure volontiers qu’un atlas est un livre comme un autre, à cette différence près qu’il contient davantage de cartes, de noms de lieux, de golfes, de caps, de provinces, de fleuves, et, par conséquent, davantage de poussière entre les pages lorsqu’il a trop longtemps sommeillé sur son rayon. C’est là une erreur commune, excusable chez le lecteur ordinaire, beaucoup moins chez l’homme de cabinet. Un atlas n’est pas seulement un livre qui montre le monde. Il est un livre qui supporte difficilement qu’une portion du monde lui manque.

L’IGLI a eu plusieurs fois l’occasion de rappeler ce principe, souvent négligé par les possesseurs de grandes cosmographies et de lourds recueils chorographiques. Les atlas de vaste ambition, surtout lorsqu’ils ont longtemps régné sans partage sur une tablette honorable, développent avec l’âge une susceptibilité territoriale que l’on aurait tort de réduire à un simple orgueil de reliure. Ils tolèrent médiocrement l’étroitesse des meubles, plus médiocrement encore la proximité des compilations de second ordre ; mais ils tolèrent moins que tout l’existence, dans leur voisinage immédiat, d’une terre, d’une île, d’un rivage, d’un peuple, même douteux, même satirique, même mensonger, qui échappe encore à leur autorité descriptive.

Je l’écris ici sans goût pour la formule, mais parce que les faits m’y contraignent : un atlas n’aime pas qu’il existe, dans son voisinage immédiat, une portion du monde — fût-elle fausse — qui échappe encore à son autorité.

Le cas qui suit, traité par l’Inspection sous la référence E.C.A.V. 3 — expansion cartographique assimilatrice de voisinage, troisième espèce documentée — demeure à ce jour l’un des plus nets et des plus utiles de cette catégorie.

L’affaire fut signalée à l’IGLI au commencement de l’automne dernier par le vicomte d’Aubeterre-Lesdiguières, possesseur d’une bibliothèque de province dont les défauts étaient ceux de toutes les bonnes bibliothèques privées : belle ordonnance générale, classement ancien, notices lacunaires, certitudes héréditaires, et cette légère fatigue du meuble savant qui trahit moins le négligé que la confiance.

Le message, rédigé d’une main ferme mais manifestement agacée, ne faisait d’abord état que d’un “désordre réitéré autour d’un atlas de Blaeu”, lequel “débordait de son logement à un degré ne pouvant plus être imputé à la seule épaisseur des ais”.

Cette formulation, en d’autres mains, eût pu n’être qu’une plainte de collectionneur embarrassé par l’envergure naturelle d’un grand volume. Mais deux détails, heureusement consignés, retinrent l’attention du Bureau des manifestations anormales du Livre. Le premier était que l’atlas semblait gagner chaque semaine un peu de place sur la tablette, non qu’il se déplaçât à proprement parler, mais parce que son corps paraissait s’épaissir de l’intérieur, refoulant peu à peu les ouvrages voisins. Le second, plus sérieux, était que plusieurs rubriques nouvelles avaient été relevées dans la table, et que le propriétaire croyait reconnaître, entre deux sections anciennes, un développement insulaire qu’aucun récolement familial ne mentionnait.

Le vicomte, homme exact en ce qui touchait ses serrures et ses indignations, ajoutait qu’un exemplaire de Gulliver, rangé depuis des années au voisinage immédiat du Blaeu, paraissait “avoir perdu de sa substance”, tandis qu’un petit More latin, contenant l’île d’Utopie, semblait désormais “plus mince de portée qu’il n’est convenable à un ouvrage si célèbre”. Cette dernière remarque, où la perplexité le disputait à l’orgueil blessé, justifia qu’on ouvrît sans délai un dossier.

Le dossier se poursuit sur le site : le Gulliver rangé contre le Blaeu, le petit More latin qui contenait l’Utopie, et la rubrique Insula Utopiae relevée dans la table à la troisième nuit de surveillance.

Le dossier me fut confié en raison d’antécédents comparables, notamment une observation ancienne sur un portulan méditerranéen atteint d’hypertrophie marginale, et une intervention, plus discrète, sur un recueil de plans militaires qui tendait, les nuits de brouillard, à annexer par interpolation plusieurs positions qu’il n’avait jamais officiellement relevées. J’acceptai la mission et me rendis sur place accompagné de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine, et du sous-inspecteur Achille Peutre, dont le sang-froid en matière de déplacement spontané des ouvrages n’est plus à démontrer, quoiqu’il s’en prévale souvent lui-même avec une insistance que les faits n’exigent pas toujours.

L’atlas incriminé occupait le troisième rayon d’une grande armoire grillagée, entre une cosmographie latine du XVIIe siècle et, fait plus significatif qu’il n’y paraissait d’abord, une rangée mêlée de voyages, d’îles imaginaires et de relations fabuleuses que le propriétaire avait rapprochées là, disait-il, “par amusement comparatif”. Il s’agissait d’un grand in-folio en veau brun, dos à nerfs, pièce de titre rouge brunie par le temps, coiffes un peu frottées, ais puissants, gardes renouvelées au siècle dernier avec une correction sans éclat. Rien, au premier coup d’œil, qui dût éveiller l’effroi. L’ouvrage avait même cette dignité lourde et satisfaite des volumes qui savent valoir plus par leur masse que par leur grâce. Je remarquai seulement que son insertion dans le rayon était anormalement tendue : la tablette semblait le contenir moins qu’elle ne cédait sous lui.

Le vicomte, qui observait mes premières constatations avec cet air à la fois supérieur et anxieux qui caractérise les propriétaires bien nés lorsqu’ils sentent que leur bibliothèque commence à leur échapper, me demanda si je croyais à un simple gonflement dû à l’humidité. Je lui répondis qu’en matière de livres anciens, l’humidité explique beaucoup, mais qu’elle n’a jamais encore rédigé de nouvelles rubriques de table. Il se tut avec cette docilité momentanée qu’on obtient parfois d’un aristocrate lorsqu’on a parlé comme un vétérinaire.

L’examen préliminaire fut conduit selon le protocole Cart. 6, applicable aux spécimens d’autorité territoriale soupçonnés de comportement annexionniste. Je relevai d’abord les dimensions extérieures du volume, puis son épaisseur utile au mors, la pression exercée sur les ouvrages voisins, le bombement du dos, enfin la souplesse des cahiers centraux. Les chiffres, comparés à ceux d’un récolement ancien conservé dans les papiers de famille, confirmaient un phénomène d’augmentation. L’atlas n’était pas déformé. Il était devenu plus abondant.

Cette nuance, négligée par les amateurs, est capitale. Un livre se déforme lorsqu’il souffre. Il augmente lorsqu’il réussit.

Nous procédâmes ensuite à la comparaison de la composition actuelle du volume avec les descriptions plus anciennes. La bibliothèque possédait, par bonheur, deux états de référence : un inventaire manuscrit de 1894, sec, précis, manifestement rédigé par un homme qui savait compter les cartes sans chercher à les admirer ; et un récolement du début du XXe siècle, établi sans style mais non sans conscience, lors d’un déplacement partiel des armoires après réfection des boiseries. Tous deux concordaient sur un point : évidemment, aucune mention n’y figurait d’une carte de Lilliput, ni d’une notice relative à l’organisation, aux dimensions, aux usages politiques et aux particularités topographiques de cette île. Aucune mention non plus d’une rubrique propre à Utopia Insula.

Or, dans l’état présent du volume, la carte de Lilliput existait bel et bien.

La carte de Lilliputia telle qu’elle figure désormais dans le Blaeu. On notera la rectitude du tracé côtier et la sobriété du cartouche — rien, dans la facture, ne trahit une incorporation récente.

Je ne dis pas qu’elle avait été glissée là comme une recommandation dans un dossier mal ficelé. Je ne dis pas non plus qu’un faussaire entreprenant s’était amusé à compléter un Blaeu avec les rêveries d’un satiriste anglais. Je dis qu’elle se trouvait là comme chez elle. Elle n’offrait ni couture suspecte, ni collage de fortune, ni rupture visible dans l’économie de l’ensemble. Elle s’insérait avec cette autorité tranquille qui fait les plus grands désordres bibliographiques. Le papier ne jurait pas ; l’encre non plus. Le style du cartouche, l’ordonnance du titre, jusqu’à une certaine manière de border les côtes, tout conspirait à lui donner l’air non d’une intruse, mais d’une possession ancienne.

C’était une très mauvaise nouvelle.

Car le faux, si raffiné soit-il, trahit presque toujours quelque ambition. L’assimilation parfaite, elle, ne flatte personne. Elle indique qu’un volume a cessé de juxtaposer pour commencer d’incorporer.

Quant à l’île d’Utopie, elle ne figurait pas encore formellement dans la table ; mais certains développements du volume, par leur ton, leur densité descriptive et une sorte d’impatience classificatoire, laissaient déjà soupçonner qu’elle travaillait le spécimen de l’intérieur. L’atlas n’avait pas encore déclaré sa conquête ; il en préparait l’administration.

J’ouvris ensuite le Gulliver voisin. Le livre avait mauvaise mine. L’expression n’est pas figurée ; elle est clinique. Le volume, naguère d’une tenue convenable, paraissait aminci dans sa substance intérieure. Certains développements relatifs à Lilliput, sans avoir entièrement disparu, semblaient comme dénutris, raccourcis de l’intérieur, privés de ce suc descriptif qui fait qu’un monde imaginaire tient debout. Le texte n’était pas mutilé selon le mode ordinaire du manque ; il était appauvri, comme si l’on en eût soutiré la part la plus assimilable.

Peutre, qui parcourait le chapitre avec l’air soupçonneux d’un gendarme chargé de contrôler la moralité d’un songe, leva les yeux et dit :
— On dirait qu’on lui a pris le terrain, mais en laissant les habitants.

Je ne corrigeai pas. L’image valait le rapport.

Le petit More latin présentait un état plus délicat encore. Là non plus, nul feuillet retranché, nul accroc, nulle amputation franche. Mais une lassitude de la conception. Plusieurs passages jadis vifs, où l’île d’Utopie se tenait encore par la netteté de ses institutions, semblaient désormais parler sous surveillance. Le livre n’avait pas perdu sa matière ; il avait perdu une part de son aplomb. Il exposait encore son île, mais avec la résignation d’un auteur auquel une administration supérieure aurait déjà emprunté l’essentiel pour le ranger ailleurs.

Mlle Lépine, qui sait écouter les livres comme d’autres tâtent les chevaux sous le poil, observa que le More “se défendait encore par l’idée, mais plus tout à fait par la forme”. C’était bien vu. L’ouvrage n’était pas vidé ; il était domestiqué.

Je demandai alors au vicomte si ces volumes avaient été, récemment, rapprochés, comparés, feuilletés ensemble, exhibés à des tiers. Il prit cet air légèrement confus qu’affectent les bibliophiles lorsqu’ils se découvrent eux-mêmes la cause élégante de leur malheur. Oui, me dit-il, il avait eu la fantaisie de composer, à l’occasion d’un dîner, un petit rayon du “monde vrai et du monde possible”, plaçant son Blaeu entre Gulliver, More, et plusieurs brochures de voyages fabuleux “afin de faire converser les géographies”. Cette formule suffirait à condamner bien des hommes.

On sait pourtant, dans les services un peu instruits, qu’il ne faut jamais soumettre durablement un atlas de haute ambition à la promiscuité des fictions insulaires. Un simple livre de voyage peut rêver sur ses voisins ; un atlas, lui, ne rêve pas : il annexe.

Le vicomte, piqué, fit valoir qu’un rapprochement d’esprit n’avait jamais nui à personne. Je lui répondis que c’était une opinion de salon, non de quarantaine. Les livres, surtout les meilleurs, supportent mal qu’on les fasse converser pour l’amusement des convives. Ils finissent toujours par prendre la comparaison au sérieux.

La surveillance fut organisée selon le protocole A-17, applicable aux troubles d’absorption silencieuse. On remit l’atlas à sa place, à proximité raisonnée des ouvrages soupçonnés d’avoir servi de pâture, après avoir établi un constat complet de la table, de la pagination apparente, de l’épaisseur des cahiers et de plusieurs passages caractéristiques des volumes voisins. Des signets de repérage furent introduits à des endroits choisis. Mlle Lépine releva chaque soir l’état des rubriques ; Peutre surveilla le rayon ; le propriétaire fut prié de ne toucher à rien et, surtout, de s’abstenir de commentaires flatteurs sur la complétude supposée de son Blaeu.

Cette dernière consigne lui coûta davantage que les autres.

Les deux premières nuits ne produisirent qu’un très léger resserrement du mors et une tension sensible des cahiers médians. Mais à la troisième, Peutre, qui veillait de loin avec cette vigilance soupçonneuse qu’il prend volontiers pour de la méthode, entendit ce qu’il décrivit plus tard comme “un froissement interne de nature industrieusement conquérante”. Je ne lui ferai pas l’injustice de corriger une formule aussi juste.

Le matin venu, nous constatâmes l’apparition, dans la table du volume, d’une rubrique nouvelle : Insula Utopiae.

Elle n’y figurait pas la veille.

Je le note ici sous ma responsabilité pleine et entière.

Le vicomte pâlit d’un pâlissement de propriétaire, lequel diffère sensiblement du pâlissement ordinaire : il y entre moins de peur pour soi que d’inquiétude pour la valeur future du lot. Il demanda si l’on pouvait encore parler d’exemplaire “strictement conforme”. Je lui répondis que l’heure n’était plus à la conformité, mais à la contention.

Le phénomène atteignait alors une netteté doctrinale presque scolaire. Non seulement l’atlas avait absorbé l’idée d’une île voisine ; non seulement il en avait tiré matière à description ; mais il l’avait immédiatement latinisée, ordonnée, disciplinée, rendue recevable dans la république grave des cartes anciennes. La fiction politique d’un humaniste devenait, par passage dans le Blaeu, un territoire répertorié. Le désordre de l’imagination s’était converti en géographie.

Il fallait voir, en effet, de quelle manière l’assimilation procédait. Le livre voisin proposait ; l’atlas disposait. Le récit suggérait ; le grand recueil fixait. L’imaginaire flottant, une fois absorbé, perdait cette mobilité déplaisante qui fait son charme pour entrer dans l’état plus stable, plus dur, plus froid, de la possession cartographique. Rien n’était plus instructif. Ce n’était pas l’imagination qui corrompait l’atlas ; c’était l’atlas qui administrait l’imagination jusqu’à la réduire en province.

Mlle Lépine, examinant la nouvelle rubrique d’un œil sévère, murmura qu’Utopie “avait pris le ton d’un archevêché”. Peutre trouva la remarque excessive. Pour ma part, je la jugeai exacte.

Le diagnostic put dès lors être formulé sans témérité : expansion endo-cartographique par absorption de voisinage, avec assimilation sélective des unités insulaires, micro-politiques et territoriales à forte densité descriptive.

Je le traduis pour les services encore encombrés d’esprits simples : l’atlas grossissait de l’intérieur en digérant ce que ses voisins disaient du monde, pour autant que cela pût, même de loin, se convertir en géographie.

Cette pathologie diffère sensiblement de la bibliophagie ordinaire. Le livre bibliophage déchire, mâche, incorpore, laisse derrière lui des déchets reconnaissables et une scène de crime à peu près lisible. L’atlas assimilateur, lui, ne détruit pas matériellement ; il transmute. Il ne mange pas son voisin : il l’annexe en le résumant par le dedans. Ce n’est pas moins redoutable. Un ouvrage dévoré se constate encore. Un ouvrage discrètement administré par un autre commence déjà à disparaître sans scandale.

Restait à déterminer pourquoi ce spécimen avait développé un appétit de cette espèce. Trois causes paraissaient ici se conjuguer.

La première tenait à la nature même du sujet. Certains grands atlas, surtout lorsqu’ils ont longtemps passé pour complets dans l’esprit de leurs possesseurs, supportent très mal l’idée d’une extériorité. Leur désir d’embrasser le monde finit, avec l’âge, par ressembler à une jalousie de souverain.

La deuxième cause était le voisinage prolongé de terres imaginaires. Le contact répété avec des îles fictives, des peuples miniatures, des géographies satiriques ou des voyages invérifiables provoque chez les atlas dominants un état d’excitation annexionniste bien connu des observateurs sérieux. Le livre se met alors à considérer que tout territoire décrit est, par définition, territoire répertoriable, donc intégrable.

La troisième cause, enfin, relevait de l’imprudence humaine. Le vicomte, flatté de ses rapprochements ingénieux, avait stimulé le trouble par le commentaire. Dire d’un atlas qu’il “contient déjà tout” est une maladresse. Lui montrer ensuite, sur le même rayon, une île qu’il ne contient pas encore, relève presque de la provocation expérimentale. On n’agace pas un Blaeu avec une lacune.

Le traitement fut celui qu’imposait la prudence. Nous séparâmes immédiatement le Blaeu de tout voisinage insulaire, utopique, satirique ou seulement fabuleux. Il fut placé en quarantaine sur une tablette nue, entre un cartulaire bourguignon sans horizon et un recueil de formulaires notariés parfaitement dépourvu d’appétence géographique. On lui interdit pendant six semaines toute fréquentation d’îles, de voyages extraordinaires, de cosmographies faibles et de récits maritimes à prétention merveilleuse. Mlle Lépine recommanda, à titre apaisant, la proximité intermittente d’un sobre volume de tables astronomiques, dont la sécheresse numérique eut sur le spécimen un effet sensiblement calmant.

Le vicomte protesta contre cette relégation entre des livres “sans panache”. Je lui fis observer que le panache, en pathologie expansive, est un excitant. Il me répondit qu’on ne traite pas un Blaeu comme un registre de tabellion. Je lui répondis qu’on traite un Blaeu malade comme il convient de traiter un Blaeu malade, et qu’en matière de convalescence la noblesse du voisinage est un luxe de propriétaire, non une exigence clinique. Il s’inclina, ce qui est une manière aristocratique de céder sans reconnaître qu’on obéit.

Le Gulliver et le More furent traités séparément selon le protocole de reconstitution descriptive. Le premier retrouva peu à peu, non toute sa chair, mais une part sensible de son relief initial. Quelques détails relatifs à Lilliput reparurent avec une vigueur modérée, preuve que l’absorption n’avait pas été complète. Le second demeura plus atteint. Les livres politiques résistent mal à l’administration du réel. Une fois partiellement convertis en notice, ils récupèrent rarement toute leur insolence.

Quant au Blaeu, son état se stabilisa sans pourtant guérir tout à fait. L’épaisseur des cahiers cessa d’augmenter ; aucune nouvelle île ne vint se loger dans la table ; les rubriques interpolées cessèrent de proliférer. Mais l’ouvrage manifeste encore, lorsqu’on l’approche d’une fiction topographique, un léger gonflement de suffisance, accompagné d’une tension perceptible des gardes. Pour cette raison, il demeure classé en surveillance spéciale.

Le vicomte d’Aubeterre-Lesdiguières reçut, pour sa part, une recommandation écrite dont la lecture lui déplut sans doute davantage que l’incident lui-même : il lui est formellement déconseillé de composer désormais, pour l’agrément de ses visiteurs, des “rayons à thème” où le vrai et le faux se frôleraient avec esprit. Les bibliophiles mondains s’imaginent souvent que les livres aiment leurs rapprochements. Ils oublient que certains volumes prennent les comparaisons pour des défis.

Le cas présente, pour la doctrine de l’IGLI, plusieurs enseignements qu’il n’est pas inutile de rappeler. Le premier est qu’un atlas n’est jamais innocent de sa complétude. Le second est que la proximité prolongée entre géographie souveraine et imagination insulaire expose les collections à des transferts internes d’une extrême élégance, donc d’un repérage difficile. Le troisième, enfin, est que les livres les plus dangereux ne sont pas toujours ceux qui bougent. Il en est qui restent parfaitement en place tout en augmentant leur empire.

Les bibliophiles aiment les exemplaires complets. Ils feraient bien d’apprendre à se méfier de ceux qui le deviennent trop.

Rapport établi et visé par le docteur Fulbert de Cuirac
avec le concours de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine
et du sous-inspecteur Achille Peutre, chargé des phénomènes de voisinage conflictuel

Document classé : diffusion restreinte – Guilde & IGLI
Reproduction interdite à proximité des atlas souverains

Cote de classement : IGLI/SSSZ/ECAV/3 – Atlas assimilateurs, série des annexions internes
Ex. de service : GdB-Cart./Ω.12

La lettre du bibliophile

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Dossiers cliniques de l’IGLI: Le livre qui ne voulait pas être acheté

Dossiers cliniques de l'IGLI : le livre qui ne voulait pas être acheté

L’IGLI classe le cas sous la cote IGLI/SSSZ/EAIS/9, série des incomplétudes simulées. Le protocole n°2 prescrit l’éloignement progressif du libraire, puis des consultations par sujets non convoiteurs. Un livre y est soupçonné de se prétendre incomplet devant qui le convoite.

Service spécial de surveillance zoobibliologique
Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI)

Par le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de mission pour les troubles de dissimulation codicologique et les comportements d’évitement acquisitif.

Amis bibliophiles, bonjour.

On parle beaucoup, dans les arrière-boutiques et les catalogues de vente, des livres incomplets. On les plaint, on les discute, on les décote, on les excuse parfois avec cette indulgence intéressée qui consiste à appeler “petit manque sans gravité” ce qui ferait s’évanouir un collectionneur s’il avait payé le prix fort. Le bibliophile, de son côté, affecte le discernement. Il dit qu’un défaut ne lui fait pas peur, qu’il sait préférer une belle provenance à un feuillet de table, un grand envoi à un faux parfait état. Il ment un peu, comme tout le monde. Le bibliophile pardonne volontiers les manques des livres qu’il possède déjà ; il pardonne beaucoup moins ceux des livres qu’il convoite encore.

Il est donc naturel qu’une part considérable de l’activité de l’IGLI se soit longtemps concentrée sur les amputations réelles, les mutilations anciennes, les retraits de gravures, les pages remplacées, les cartes soustraites avec une adresse plus ou moins criminelle, et toutes ces infirmités matérielles dont le marché fait tantôt un drame, tantôt une note de bas de notice. On a beaucoup étudié le livre auquel il manque quelque chose. On a moins songé au cas, plus rare mais doctrinalement précieux, du livre auquel il ne manque rien et qui fait tout pour le laisser croire.

Je veux parler ici non de la lacune véritable, mais de la simulation de mutilation. Le phénomène, encore contesté dans certains bureaux où l’esprit matériel règne avec une sécheresse qui tient lieu de méthode, consiste pour un volume à dissimuler une partie de sa substance afin de décourager l’acquisition, l’expertise ou l’enthousiasme. Autrement dit, le livre feint d’être incomplet pour qu’on le laisse en paix.

Ce comportement, que l’Inspection range désormais sous la rubrique évitement acquisitif par incomplétude simulée, a été observé plusieurs fois chez des exemplaires de caractère, mais jamais avec autant de netteté que dans le cas que je m’apprête à relater. Il touche à un point délicat, que les bibliophiles aiment peu considérer : tous les livres ne brûlent pas du désir d’être possédés. Quelques-uns préfèrent, et de très loin, la compagnie d’un libraire convenable à celle d’un amateur passionné.

L’affaire nous fut signalée par M. Philémon Arbelot, libraire d’ancien dans une petite ville de l’Ouest, homme prudent, maigre, impeccablement poli, de ces marchands dont la boutique semble tenir à la fois de la chapelle, du cellier et du piège. Il écrivait peu, mais juste. Sa lettre, adressée au Bureau des manifestations anormales du Livre, ne contenait que deux pages, ce qui la distinguait favorablement de la prose ordinaire des propriétaires atteints d’inquiétude bibliographique. “Je crois, écrivait-il, avoir dans ma boutique un volume qui se rend invendable avec une opiniâtreté peu commune. Il manque toujours quelque chose à l’examen, et jamais la même chose.”

Le dossier suit sur le site : l’exemplaire du Roman comique de Scarron en maroquin d’époque, les quatre acheteurs qui lui ont trouvé quatre manques différents, et le protocole de désaccoutumance conduit chez le libraire en présence de Mlle Berthe Lépine.

Cette dernière phrase décida l’ouverture immédiate d’un dossier.

Les livres réellement incomplets présentent en général la stabilité mélancolique des malheurs accomplis. Il manque une carte ; elle manque. Il manque un frontispice ; nul n’espère sérieusement le voir reparaître au prochain dépoussiérage. Les ouvrages mutilés peuvent être malheureux, irritables, agressifs même ; mais ils ne varient pas au gré du client. Lorsqu’un manque change de nature selon la main qui vérifie, on quitte la bibliographie pour entrer dans la clinique.

M. Arbelot exposait les faits avec une sobriété qui me plut. Depuis plusieurs mois, un exemplaire du Roman comique de Scarron, en édition ancienne, fort bien relié en maroquin d’époque, attirait régulièrement l’attention des visiteurs sans jamais se vendre. La cause en était toujours la même et pourtant jamais identique. Un premier acheteur avait cru constater l’absence du dernier feuillet. Un second, quelques semaines plus tard, jura que l’exemplaire était privé du titre. Un troisième affirma qu’il manquait la table. Un quatrième, homme précis et fâcheux, soutint qu’un cahier central avait été “discrètement rogné à l’existence”, formule prétentieuse mais non dénuée de force. Or, après chacun de ces incidents, le libraire reprenait l’ouvrage, le collationnait de nouveau, et le retrouvait entier.

Il ajoutait ceci, qui devait nous alerter davantage encore : les acheteurs les plus déterminés paraissaient toujours rencontrer un manque plus grave que les simples curieux. Ceux qui demandaient le prix sans insister voyaient un livre convenable. Ceux qui sortaient un carnet, une loupe, une liste de références ou cet air affamé que prennent certains amateurs lorsqu’ils s’approchent d’une bonne affaire, repartaient convaincus d’avoir évité un désastre.

Le dossier me fut confié en raison d’observations antérieures sur les troubles de dissimulation, notamment un cas ancien de sermon janséniste qui cachait systématiquement son approbation ecclésiastique aux prêtres et la montrait sans difficulté aux collectionneurs d’autographes, ainsi qu’une affaire plus discrète concernant un almanach administratif qui simulait l’absence de son calendrier dès qu’on le menaçait d’encadrement décoratif. Je me rendis chez Arbelot accompagné de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine, et du sous-inspecteur Achille Peutre, dont la défiance envers les bibliophiles militants est si constante qu’elle en devient presque une forme de courtoisie.

La boutique d’Arbelot occupait le rez-de-chaussée d’une maison basse, à deux pas de la cathédrale, dans une rue où l’on sentait à la fois l’humidité, le cirage ancien et la mauvaise conscience des héritiers. On n’y voyait ni ordinateur, ni écran, ni caisse moderne, ni rien de ces petits appareils lumineux par lesquels tant de libraires prouvent surtout qu’ils ne savent plus attendre. Arbelot tenait son commerce à l’ancienne : catalogue mental, carnets de papier, facture manuscrite, et mémoire de tablette.

Les rayons montaient haut, sans coquetterie, avec cette intelligence modeste des libraires qui savent qu’un livre respire mieux debout que mis en scène. Rien n’y brillait, sinon par intermittence. Une chatte rousse dormait sur un carton de brochures ; un poêle éteint gardait l’air de n’avoir jamais vraiment servi ; l’ensemble inspirait cette confiance particulière que donne un lieu où les livres ne sont pas convoqués à plaire.

Le spécimen litigieux reposait sur une tablette moyenne, entre un recueil de harangues parlementaires et deux traités d’érudition locale d’une honnêteté sans éclat. Arbelot me le présenta avec une réserve presque respectueuse. “Je ne dis pas qu’il est méchant, dit-il. Je crois seulement qu’il ne veut pas partir.” C’était, en somme, la bonne manière de poser le problème.

L’ouvrage, au premier examen, ne présentait rien d’extraordinaire sinon cette qualité rare des livres qui savent très bien ce qu’ils valent. Roman comique en édition ancienne, très propre exemplaire en maroquin d’époque, dos richement orné sans excès, charnières saines, papier bien conservé, typographie nette, titre parfaitement présent. Je l’ouvris ; tout y paraissait en ordre. La pagination suivait, les signatures également, la table se trouvait à sa place, l’achevé d’imprimer aussi. Peutre, qui se méfie toujours des volumes trop calmes, murmura qu’il “avait l’air de quelqu’un qui s’est déjà préparé une réponse”. Je ne tins pas la remarque pour absurde.

Nous procédâmes à une première collation complète selon le protocole Diss. 5, applicable aux ouvrages soupçonnés de simulation documentaire. Le livre était intact. Mlle Lépine, qui a le toucher plus fin que bien des conservateurs la science, nota néanmoins deux particularités. D’une part, les derniers feuillets semblaient d’une souplesse anormalement mobile, comme si leur position dans le corps de l’ouvrage n’était jamais tout à fait acquise. D’autre part, le titre lui-même présentait cette qualité singulière des choses prêtes à se dérober : il était là sans s’offrir franchement.

Je demandai alors à Arbelot de me décrire ses clients.

La liste était instructive. Il y avait eu un professeur retraité, très fort sur les provenances, qui s’était montré ravi jusqu’au moment où il constata l’absence supposée du titre. Un avocat collectionneur, plus sec, avait trouvé la table manquante. Un jeune amateur parisien, enthousiaste et bien chaussé, affirma qu’il manquait un cahier entier au centre du livre, alors même que l’exemplaire fut retrouvé complet le lendemain. En revanche, plusieurs flâneurs sans conséquence, un abbé, un notaire peu passionné et une dame venue acheter “un vieux livre qui fasse sérieux” n’avaient rien remarqué de fâcheux.

Peutre résuma la situation avec cette brutalité dont il se sert parfois pour économiser l’intelligence d’autrui :
— Il sent les acheteurs.

Je corrigeai :
— Il distingue surtout ceux qui veulent l’emporter.

Le phénomène prit toute sa netteté lorsque nous décidâmes d’organiser une série d’épreuves de consultation. Le protocole Acq. 3 prévoit qu’un même ouvrage soit présenté successivement à plusieurs sujets de convoitise inégale, en observant les variations de structure apparente, de disponibilité des feuillets et de cohérence du volume. Arbelot, excellent praticien sans le savoir, se prêta au jeu avec un sérieux remarquable. On fit venir, sous divers prétextes, trois habitués de la boutique : un érudit local à l’avidité modérée, un véritable bibliophile de chasse, et un marchand voisin d’humeur spéculative.

Le premier, homme doux, consulta le livre paisiblement. Il y trouva tout. Le second, à peine eut-il demandé le prix en se retenant mal de triompher, s’arrêta soudain et annonça qu’il manquait les deux derniers feuillets. Le troisième, marchand aux doigts nerveux, jura qu’il n’y avait jamais eu de titre dans cet exemplaire. Lorsque je repris l’ouvrage de leurs mains, le titre reparut ; les derniers feuillets aussi.

Je ne m’étonnai plus. J’avais devant moi non un livre incomplet, mais un livre réticent à l’acquisition.

La question était désormais de savoir par quel mécanisme il opérait. Ce point est capital. La clinique du livre vivant n’admet pas les explications vagues. “Il cache ses feuillets” ne signifie rien si l’on ne précise ni à qui, ni comment, ni pourquoi.

Nous mîmes donc l’ouvrage en observation rapprochée dans l’arrière-boutique, à bonne distance des clients, mais non hors de la présence rassurante d’Arbelot. C’est ici qu’apparut le trait le plus délicat de l’affaire. Le volume ne dissimulait pas matériellement ses parties comme le ferait un enfant avec un jouet. Il produisait plutôt, chez le lecteur convoiteur, une légère erreur de lecture matérielle. L’œil glissait, la main hésitait, la collation se troublait, et l’on concluait trop vite au manque. Ce n’était pas la chose qui disparaissait ; c’était la certitude qu’elle fût là.

Mlle Lépine formula la chose avec sa justesse habituelle :
— Il ne cache pas le feuillet. Il décourage la conviction.

La remarque devait être retenue.

Le soir même, nous surprîmes le livre dans une attitude qui confirma pleinement le diagnostic. Arbelot, le croyant seul, s’approcha de la tablette, tira légèrement le volume à lui, le feuilleta sans hâte, puis le remit en place avec cette espèce de gratitude distraite que seuls les vrais libraires savent accorder aux livres qu’ils n’ont pas encore vendus. À cet instant, les feuillets litigieux se laissèrent voir avec une complaisance parfaite. Je demandai alors au libraire depuis combien de temps il possédait l’ouvrage. “Huit ans”, dit-il. La durée expliquait beaucoup.

Certains livres, surtout ceux qui demeurent longtemps dans une boutique convenable, développent à l’égard du libraire une forme de fidélité d’étagère. Ils s’habituent au lieu, à la lumière, au rythme des mains, aux voix connues, à la protection paisible d’un homme qui ne les force jamais et qui les défend par sa seule lenteur contre les acheteurs trop pressés. L’idée de quitter cet état pour entrer chez un collectionneur exalté, un fétichiste de marge ou un maniaque de la collation leur devient insupportable. Ils choisissent alors, parmi les moyens de résistance disponibles, le plus habile et le moins compromettant : paraître défectueux.

Le diagnostic fut posé sous sa forme complète : simulation d’incomplétude à visée anti-acquisitive, avec dissuasion sélective des bibliophiles de prédation.

Je le traduis pour les amateurs encore persuadés qu’un livre attend impatiemment leur main : le volume se faisait passer pour incomplet afin de rester chez son libraire.

Peutre, qui n’aime ni les pathologies subtiles ni les collectionneurs ardents, déclara que “c’était la première fois qu’il voyait un livre avoir du goût”. Je lui fis observer que le mot goût est excessif, mais qu’il y a en effet des préférences de milieu qu’on ne saurait attribuer au hasard.

Restait à déterminer si l’ouvrage pouvait être traité. Arbelot, à ma surprise, n’en montrait aucun empressement. Il n’était pas fâché de garder son livre ; il souhaitait seulement savoir à quoi s’en tenir, et s’assurer qu’il n’était ni fou ni mauvais marchand. Je le rassurai sur les deux points. Il n’était ni l’un ni l’autre. Il avait simplement sous la main un volume attaché à lui au point de saboter sa propre circulation.

Le traitement, dans ces cas-là, est moins médical que moral. Il ne faut ni brusquer le livre, ni le jeter sur le marché, ni le soumettre à des acheteurs successifs jusqu’à épuisement, comme le recommandent parfois certains services trop commerciaux. On procède par désaccoutumance douce. Le protocole Sep. 2 prévoit un éloignement progressif du libraire, la mise au repos en rayon neutre, puis des consultations par sujets non convoiteurs, avant toute tentative d’acquisition véritable.

Nous déplaçâmes donc l’ouvrage, non sans précaution, vers une tablette secondaire, entre un traité de numismatique et des factums judiciaires que leur médiocrité rendait parfaitement apaisants. Arbelot reçut l’instruction de cesser, pendant trois semaines, de le feuilleter lui-même. Cette prescription lui coûta davantage qu’il ne voulut le laisser voir. Peutre nota avec malveillance qu’“ils étaient deux à ne pas vouloir se quitter”. Je ne relevai pas. Les pathologies d’attachement réclament moins de sarcasme qu’on ne croit.

Les premières tentatives furent décevantes. Le livre, privé de son marchand, accentua même un temps sa dissimulation. À un jeune bibliophile de Nantes, il cacha le titre ; à un inspecteur des finances à la retraite, il escamota la table ; à un médecin collectionneur, il fit croire à l’absence d’un feuillet de dédicace. Puis le phénomène se modéra. Un séminariste sans fortune le consulta sans incident. Une femme venue chercher un volume “pour un cadeau de mariage qui ne fasse pas trop nuptial” le trouva complet, ce qui ne l’empêcha pas, heureusement, de le reposer. Enfin, au bout de la quatrième semaine, un petit conservateur municipal, homme timide, peu possessif, ayant demandé simplement s’il était permis de le regarder “sans aucune idée d’achat immédiat”, fut admis par le volume sans qu’aucune lacune apparût.

Je tiens beaucoup à ce détail. Les livres qui simulent l’incomplétude ne fuient pas toujours la possession en soi. Ils fuient surtout certaines manières de posséder.

Le dénouement survint deux mois plus tard, d’une façon presque trop élégante pour un dossier administratif. Le conservateur municipal revint, non seul cette fois, mais accompagné du maire de sa petite ville, lequel cherchait à enrichir la bibliothèque locale d’un ou deux ouvrages anciens en mémoire d’un legs ancien. L’homme n’avait rien du bibliophile prédateur ; il voulait simplement un livre honorable, bien tenu, et “heureux quelque part”. Arbelot me rapporta qu’au moment où il prit le Scarron pour le lui montrer, le volume se laissa ouvrir avec une docilité qu’il ne lui connaissait plus. Le titre était là, la table aussi, les derniers feuillets sans réserve, et jusqu’au cahier central d’une franchise presque émouvante.

L’ouvrage fut acquis au prix convenable et déposé, quelques semaines plus tard, dans la petite bibliothèque municipale. Arbelot alla le voir. Je tiens encore ce détail de lui. Le livre y reposait sans agitation, sans dissimulation, dans une vitrine simple, à côté de deux chroniques locales et d’un dictionnaire latin très calme. “Il avait l’air d’avoir trouvé un compromis”, me dit le libraire. La formule, pour une fois, n’avait rien d’excessif.

Le cas présente plusieurs enseignements que l’IGLI prie les amateurs de méditer. Le premier est qu’un manque constaté par un bibliophile n’est pas toujours un manque réel ; il peut être une défense. Le second est que la collation, toute nécessaire qu’elle soit, n’épuise pas la vie secrète des volumes. Le troisième, enfin, est qu’il existe entre un libraire et certains de ses livres des relations d’habitude, de patience et même de fidélité que le marché comprend mal, parce qu’il les juge improductives.

Je n’ignore pas que plusieurs lecteurs hausseront les épaules. Ils auront tort, mais poliment. Qu’ils songent seulement à la violence singulière qui consiste, pour certains collectionneurs, à vouloir arracher un livre à l’endroit où il est bien pour le faire entrer dans une bibliothèque où il sera admiré davantage, mais compris moins. Quelques ouvrages, plus clairvoyants qu’on ne pense, ont appris à se défendre.

Conclusion: les bibliophiles aiment croire que tout beau livre attend son maître. L’IGLI, sur ce point, demeure plus prudente. Il arrive qu’un volume préfère son libraire.

Rapport établi et visé par le docteur Fulbert de Cuirac
avec le concours de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine
et du sous-inspecteur Achille Peutre, chargé des troubles de dissimulation et des réticences d’acquisition

Document classé : diffusion restreinte – Guilde & IGLI
Reproduction déconseillée dans les catalogues de librairie trop séduisants

Cote de classement : IGLI/SSSZ/EAIS/9 – Incomplétudes simulées, première série
Ex. de service : GdB-Libr./Ξ.14

Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · IGLI · CUIRAC · SSSZ · SCARRON-9

1 Commentaire

  1. La découverte d’un tel ouvrage illustre à merveille la richesse et l’audace de la bibliophilie contemporaine. Entre la précision de la typographie, le travail sur les estampes et la force narrative singulière de cette œuvre, ce type d’édition d’art transforme le livre en un véritable objet d’exploration esthétique et intellectuelle.

    Cette passion pour les belles lettres, la création graphique et les œuvres qui bousculent l’imaginaire fait profondément écho aux chroniques artistiques et culturelles que je parcours sur le journal des muses.

    Sait-on à combien d’exemplaires numérotés a été tirée cette édition et si des épreuves d’artiste accompagnent certains volumes ?

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