Les livres signés… Un nom, trois gribouillis, 2000 euros de plus…

Sur eBay circulent des exemplaires de Michel Houellebecq revêtus d’une signature, et le prix se dresse aussitôt. Le texte n’a pas changé et le papier n’a pas gagné une fibre. Un envoi de Flaubert à Adolphe Gaïffe sur Madame Bovary, lui, désigne un destinataire et une date.

Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il circule sur les sites de vente, et notamment sur eBay, un nombre fort honorable d’ouvrages attribués à Michel Houellebecq, revêtus de cette grâce suprême qui suffit aujourd’hui à faire frémir le petit monde des amateurs : une signature.

Le spectacle est délicieux.

À voir certaines de ces griffes pâles, penchées, désossées, filantes, on songe moins à la main majestueuse d’un auteur consacrant l’exemplaire qu’au labeur appliqué d’un enfant de huit ans prié d’écrire son nom de la main gauche sur le coin d’une table branlante, dans une cuisine mal éclairée, un soir de punition. Le trait hésite, bifurque, se contredit, puis finit par renoncer à la dignité graphique pour entrer franchement dans la catégorie du petit accident médical. On dirait moins une signature qu’une crise de fatigue (ou alors comme le disent souvent certains parents « si le petit écrit mal et qu’il est malpoli, c’est juste parce qu’il est surdoué »)… Bref, ça gribouille.

Qu’on me comprenne bien. Il ne s’agit pas ici de décréter faux ce que l’on trouve laid, ni suspect ce qui semble griffonné dans un autobus. L’authenticité n’a jamais été tenue d’être élégante. Un auteur peut fort bien signer comme un blessé. Mais enfin, il est permis de sourire en voyant avec quelle ferveur le marché accueille n’importe quelle chenille d’encre pourvu qu’elle soit accompagnée d’un nom coté, surtout si l’on a – donc – un enfant de huit ans et un stylo Bic sous la main.

Car le miracle, lui, se produit toujours. Le texte n’a pas changé. Le papier n’a pas gagné une fibre. L’idée n’a pas mûri. Le livre n’est pas devenu plus rare, plus beau, ni mieux imprimé. Pourtant le prix, soudain, se dresse sur ses pattes arrière et prend des airs de grand seigneur. Une griffe. Une ligne. Un paraphe vaguement tuberculeux. Et voici l’exemplaire promu, relevé, exalté, presque canonisé.

Il y a là une des naïvetés les plus touchantes de la bibliophilie moderne. Elle voit un nom manuscrit, et s’incline. Peu importe que le paraphe ressemble à un électrocardiogramme contrarié, à une ordonnance rédigée dans l’obscurité, ou au devoir surveillé d’un collégien fiévreux. Il y a de l’encre. Donc il y a du prestige. Il y a du prestige. Donc il y a de la prime. Le raisonnement est court, mais il marche fort bien.

Le plus admirable, c’est qu’il profite à tout le monde. Le bibliophile croit toucher l’écrivain du doigt. Le libraire croit toucher la marge du bout de la calculatrice. Et chacun se persuade qu’il s’agit là d’une opération presque sacrée, une sorte de communion laïque où le commerce du livre se mêlerait à la théologie des reliques.

La suite est sur le site : la différence entre une signature nue, un envoi et un exemplaire d’association, le sort des signatures obtenues en file d’attente, et l’envoi de Flaubert à Adolphe Gaïffe, qui porte un destinataire et une date.

Or il n’en est rien. Ou plutôt : il n’en est ainsi que très rarement.

Car un livre signé n’est pas un exemplaire d’envoi. Un exemplaire d’envoi n’est pas un exemplaire d’association. Et un exemplaire d’association n’est pas automatiquement un grand exemplaire. Le vocabulaire professionnel distingue nettement ces catégories : un presentation copy est un exemplaire portant une inscription ou accompagné d’une lettre établissant qu’il s’agit d’un cadeau, généralement de l’auteur, tandis que les professionnels rappellent aussi qu’une simple signature, isolée, raconte souvent moins qu’une inscription adressée à quelqu’un… qu’une séance de dédicace dans une librairie ou lors d’une rencontre fortuite… On a vu des lecteurs courir acheter un livre d’un auteur parce que celui-ci prenait un café sur une terrasse au coin de la rue… et hop « Pour Marcel, amitiés ».

Autrement dit : la bibliophilie adore payer ce qu’elle s’abstient le plus souvent de définir.

Voilà qui est d’une grande commodité pour le commerce. Car rien n’est plus rentable qu’un fétiche flou.

La signature nue : le hochet du collectionneur pressé

Pourquoi le livre signé plaît-il tant ? Parce qu’il donne au collectionneur l’illusion de la proximité sans lui imposer le travail du contexte.

L’auteur a tenu le volume. L’auteur a posé la plume. L’auteur a laissé son nom.

L’affaire est simple, visible, photographiable, revendable. Elle se raconte en une seconde au dîner. “J’ai un Proust signé.” “J’ai un Gide signé.” “J’ai un Houellebecq signé.” L’objet se résume en trois syllabes de vanité portative.

Or c’est précisément là le problème.

La signature seule est la forme la plus pauvre du livre autographe, mais aussi l’une des plus efficaces commercialement. Elle donne très peu d’informations et produit beaucoup d’effet. Les professionnels notent d’ailleurs que beaucoup de collectionneurs préfèrent la signature “plate”, sans dédicace, parce qu’elle serait plus neutre et plus facile à revendre, tandis que d’autres rappellent qu’une inscription, même adressée à un nom obscur, apporte souvent bien plus d’histoire et de provenance qu’une simple signature.

Le bibliophile paresseux, ou snob au choix, lui, préfère souvent l’inverse. Il veut la neutralité parce qu’elle est socialement plus pratique. Une signature seule ne l’oblige à rien. Elle n’impose aucune enquête, aucune biographie du destinataire, aucun embarras de contexte. Elle permet le prestige sans la peine.

Un exemplaire adressé à un médecin de province, à un voisin, à une cousine, à un collaborateur oublié ? Voilà qui demanderait de comprendre, donc de travailler. Une signature nue, en revanche, suffit au bonheur de l’amateur pressé. Elle est le trophée idéal de qui veut posséder un nom plutôt qu’un exemplaire.

Je sais bien ce que l’on objectera. On me dira qu’il est déjà beau qu’un auteur ait touché le livre. Certes. Mais enfin, de là à majorer la valeur de l’objet comme si l’écrivain y avait déposé un fragment de sa rate ou une miette de génie, il y a un pas que beaucoup franchissent avec l’élan d’un pénitent en pèlerinage.

Le bibliophile moderne demande moins une preuve qu’un frisson. Une griffe lui suffit, pourvu qu’elle soit du bon nom. Le reste — date, circonstance, destinataire, portée réelle — viendra après, c’est-à-dire jamais.

Les signatures tardives : cette banalité que tant d’amateurs préfèrent oublier

Ajoutons une vérité de peu de poésie, mais de grande utilité : un livre ancien signé n’a pas nécessairement été signé au moment de sa publication.

Il faut même partir de cette hypothèse avec une bonne humeur méthodique.

Au XIXe siècle, les écrivains célèbres sont sollicités. On leur présente des volumes. On leur demande une ligne, un nom, un mot. La chasse à l’autographe n’est pas une invention de nos contemporains fatigués ; elle appartient de longue date aux manies du public lettré. Les guides du commerce antiquaire distinguent ainsi soigneusement le livre signé, le livre avec envoi et le « presentation copy » comme disent nos amis anglophones, précisément parce qu’un exemplaire peut avoir été signé bien après sa mise en circulation.

Cela signifie une chose très simple, mais que le marché n’aime pas trop formuler en caractères gras : un livre publié en 1845 peut très bien avoir été signé en 1868.

Le texte, dans cette affaire, n’y a rien gagné.

L’histoire de l’édition, pas davantage.

Mais la fiche du libraire, elle, s’en trouve souvent embellie.

Le libraire sérieux l’explique.

Le libraire habile le suggère à demi.

Le libraire lyrique laisse flotter autour de l’exemplaire un parfum de rencontre originelle dont il sait fort bien qu’il ajoutera quelques zéros.

Là réside une bonne part du malentendu. Beaucoup de bibliophiles paient non une information, mais une ambiance. Ils n’achètent pas seulement une signature ; ils achètent la rêverie de la signature. Et c’est un produit fort lucratif.

Il faut voir comme certains catalogues savent tirer parti de cette pauvreté même. “Bel exemplaire signé.” “Précieux exemplaire enrichi d’un envoi.” “Très rare volume avec autographes.” On dirait parfois la prose d’un parfumeur décrivant une eau de Cologne. Le texte est net, l’effet psychologique certain, et la démonstration souvent mince.

Quand l’envoi devient un fait

Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit. Il existe des exemplaires d’envoi admirables. Il existe même des cas où l’inscription autographe transforme réellement le livre en document.

C’est précisément pour cela qu’il convient de distinguer les vrais cas des autres.

Prenons Victor Hugo. Christie’s a présenté un exemplaire des Misérables de 1862 portant un envoi à Adèle Hugo, son épouse. La notice décrit un envoi signé “V”, suivi de la mention “H[auteville] H[ouse] 1862” : ici, “H.H.” n’est pas une signature, mais la référence à Hauteville House, résidence de l’écrivain à Guernesey. Voilà un cas exemplaire. Non pas parce qu’il y a de l’encre, mais parce qu’il y a une situation : un livre majeur, adressé à l’épouse, daté, localisé, rattaché à la sphère intime de l’auteur. On y sent l’attachement, l’exil, l’intimité, l’Histoire.

Le bibliophile devrait comprendre, devant un tel exemplaire, ce que signifie réellement une prime légitime. Il ne s’agit pas de “plus de Hugo” à cause de quelques mots manuscrits. Il s’agit d’un exemplaire qui documente une relation domestique, une scène familiale, une destination précise. Là, oui, l’autographe ajoute quelque chose de substantiel.

Le même raisonnement vaut pour Flaubert. Sotheby’s a présenté un Madame Bovary de 1857 avec envoi à Adolphe Gaïffe. La maison rappelait que Gaïffe collaborait à L’Artiste et à La Presse et fréquentait des milieux littéraires où gravitaient aussi les fils de Victor Hugo, Baudelaire et Théophile Gautier. Là encore, l’intérêt de l’exemplaire ne réside pas seulement dans la présence manuscrite de Flaubert. Il réside dans le réseau que l’envoi fait apparaître : presse, sociabilité littéraire, amitiés, circulation du livre.

Un bibliophile superficiel dira : “Flaubert a signé.”

Un bibliophile sérieux dira : “Flaubert a remis cet exemplaire à Gaïffe, dans un milieu précis, à un moment donné, et cet exemplaire nous en apprend plus sur la circulation de Madame Bovary qu’un paraphe nu sur un faux-titre.”

Le premier collectionne une aura.

Le second travaille sur un document.

Le cas de Proust est encore plus instructif, parce qu’il montre que l’envoi n’est pas toujours sentimental : il peut être diplomatique. Sotheby’s a décrit l’exemplaire sur japon de Du côté de chez Swann offert à Louis Brun, secrétaire général de Grasset ainsi: la notice rappelle la trajectoire éditoriale de Proust, de Grasset vers la NRF, et l’envoi même évoque cette transition. Ce n’est pas une petite fleur manuscrite. C’est un geste situé dans une histoire éditoriale compliquée, presque une note de politique littéraire.

Voilà ce que l’autographe peut avoir de passionnant quand il mérite son prix : il cesse d’être un supplément d’âme et devient un morceau d’histoire.

Autre Proust, autre leçon. Sotheby’s a également présenté un exemplaire de À l’ombre des jeunes filles en fleurs avec envoi à J.-H. Rosny aîné, l’un des fondateurs du prix Goncourt. Là encore, le destinataire change tout. Le livre ne dit pas seulement “Proust a écrit quelque chose de sa main”. Il dit : “Proust a remis cet exemplaire à un acteur central d’une institution littéraire décisive.” Cela, bibliographiquement, n’est pas la même denrée.

On voit aussitôt comment le snobisme entre dans la danse. Le collectionneur ne veut pas seulement l’auteur ; il veut l’auteur reconnu par d’autres noms reconnus. Il ne veut pas seulement un Proust autographe ; il veut un Proust à Rosny aîné, un Hugo à Adèle, un Flaubert à Gaïffe. Le livre devient alors un petit dîner de célébrités fixé sur papier.

Et l’on me dira que cela n’a rien de mondain. Sapristi.

Baudelaire, ou l’envoi oi la dédicace comme distribution choisie

Le cas de Baudelaire permet d’aller plus loin encore. Il rappelle que l’envoi n’est pas toujours un débordement du cœur ; il peut être aussi une stratégie de placement symbolique.

Les sources consacrées à Baudelaire montrent qu’en janvier 1857 il transmet à Poulet-Malassis la dédicace des Fleurs du mal destinée à Théophile Gautier ; Gautier n’est évidemment pas ici un destinataire indifférent, mais une autorité, un nom tutélaire, une figure de consécration. La BnF rappelle de son côté la dédicace fameuse de l’édition de 1857, “Au poète impeccable…”, adressée à Gautier.

Qu’est-ce que cela signifie ? Ceci : un envoi – comme ceux que Baudelaire a multipliés dans son entourage privé, au sens large du terme – ou une dédicace ne relèvent pas seulement de l’affection privée ; ils inscrivent aussi le livre dans une hiérarchie, une filiation, un système de reconnaissance.

On donne un exemplaire à sa mère.

On en donne un à un maître.

On en donne un à un critique.

On en donne un à un allié.

Le livre circule comme un ambassadeur.

Voilà qui devrait calmer quelque peu la sentimentalité bibliophile. L’envoi n’est pas toujours plus “sincère” qu’une signature seule. Il est souvent plus instructif, ce qui est infiniment mieux.

Les libraires, ces prêtres du supplément manuscrit

Il faut maintenant dire un mot des libraires. Je n’entends pas ici accabler indistinctement la profession ; il existe des libraires excellents, précis, savants, scrupuleux, dont les catalogues apprennent quelque chose. Ceux-là honorent leur métier.

Je parle des autres. Ou plutôt d’une tentation très répandue chez les autres.

La signature est une bénédiction commerciale. Elle a cette propriété admirable d’être immédiatement visible et immédiatement monnayable. Elle permet de dire “exemplaire enrichi”, “envoi autographe”, “bel exemplaire signé”, “précieux volume”, sans toujours préciser ce que l’écriture ajoute réellement à la valeur historique du livre. Entre le catalogue rigoureux et la prose d’ambiance, il y a un monde. C’est souvent dans cet écart que se loge la prime.

Le libraire peu scrupuleux exploitera l’ambiguïté.

Le libraire moyen l’entretiendra.

Le bon libraire la dissipera.

Or le marché récompense souvent les deux premiers, parce que le client veut rêver. Il veut croire que la moindre trace manuscrite introduit l’exemplaire dans un ordre supérieur. Il aime qu’on lui vende non une qualification exacte, mais un frisson.

Une signature tardive, sans destinataire, sans contexte ? “Très bel exemplaire signé.”

Un envoi banal à un inconnu ? “Exemplaire de choix.”

Une note de propriétaire un peu prestigieuse ? “Provenance intéressante.”

Le commerce du livre ancien a parfois quelque chose de la parfumerie sacrée. Il transforme la moindre ligne d’encre en plus-value métaphysique.

Et le plus drôle est que beaucoup de bibliophiles, qui affectent par ailleurs un scepticisme féroce dès qu’on leur parle de littérature contemporaine, se montrent d’une crédulité exquise dès qu’il s’agit d’un paraphe. Il n’y a plus alors ni critique, ni prudence, ni méthode. Il y a l’encre. Et l’encre absout tout.

Ce que l’amateur devrait enfin apprendre à demander

La première question n’est pas : “Est-ce signé ?”

La première question est : “Que prouve exactement cette écriture ?”

La deuxième : “Quand a-t-elle été « écrite » ?”

La troisième : “À qui ?”

La quatrième : “Que sait-on de la provenance de l’exemplaire ?”

La cinquième : “L’intérêt est-il biographique, bibliographique, historique, ou simplement décoratif ?”

C’est moins charmant que de soupirer devant un paraphe, j’en conviens. Mais c’est ainsi que l’on distingue un document d’un bibelot.

L’amateur qui se contente d’un nom manuscrit collectionne des signes extérieurs d’exemplaire. L’amateur qui s’intéresse au destinataire, au contexte, à la circulation du volume, commence à faire de la bibliophilie.

Il faut choisir là encore.

La bibliophilie n’est pas condamnée au fétichisme. Elle peut être une discipline de l’attention. Encore faut-il renoncer à cette paresse mondaine qui préfère un prestige portable à un passé réel.

De ce que l’on achète vraiment

Le bibliophile croit acheter une proximité avec l’auteur.

Parfois il achète seulement une signature.

Parfois il achète une relation.

Parfois il achète une scène du monde littéraire.

Parfois il achète une illusion fort habilement tarifée.

Les vrais exemplaires d’envoi — Hugo à Adèle, Flaubert à Gaïffe, Proust à Louis Brun, Proust à Rosny aîné — montrent ce qu’un livre autographe peut avoir de nécessaire, de documenté, de presque irremplaçable.

En somme, la signature ne vaut pas par superstition. Elle vaut par contexte.

Mais le contexte oblige à penser, et penser fatigue parfois davantage que payer.

C’est pourquoi tant de bibliophiles continuent de confondre l’histoire avec son accessoire, et tant de libraires de transformer la moindre ligne d’encre en supplément d’âme facturable.

Le livre ancien est un domaine où l’intelligence devrait gouverner le désir.

Il arrive encore, trop souvent, que le désir gouverne la facture.

Au moment de conclure je m’aperçois que je n’ai pas parlé des fausses signatures, j’y viendrais, le temps que mon fils de 8 ans termine de signer la pile d’exemplaires de Cocteau, de Houellebecq et de Sagan qu’il a sur son pupître.

GdB – BP – AR – Sign 27

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Collationner un livre : sept bonnes raisons d’arrêter de perdre votre temps

Définition ancienne de Collationner : examiner si un livre est entier et parfait

Six clichés bien cadrés sur une plateforme valent, nous dit-on, deux heures de collation, Brunet ouvert à la bonne page. La page prise au hasard tombe toujours sur un feuillet immaculé. Que le feuillet 137 manque ou qu’un fac-similé le remplace, le dos reste le même et la photographie aussi.

Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

On m’a enseigné autrefois — et l’on voudra bien pardonner cette confidence d’ancien régime — qu’un livre ne s’achetait pas, qu’il se vérifiait. Feuillet après feuillet, signature après signature, planche après planche, l’amateur consciencieux devait s’assurer que l’objet qu’on lui tendait contenait bien tout ce que le bibliographe avait promis. Cela s’appelait collationner, cela prenait du temps, cela supposait une table, une lampe, un Brunet ouvert à la bonne page, et cette forme particulière de patience qu’on ne trouve plus guère que chez les horlogers et les confesseurs. J’ai longtemps cru que c’était là le premier des devoirs. Je viens vous annoncer une bonne nouvelle : ce devoir est aboli. Non par décret, non par scandale, mais par quelque chose de bien plus efficace que les décrets et les scandales — l’usage. Personne ne collationne plus, donc il ne sert plus à rien de collationner. Le raisonnement est circulaire, j’en conviens ; c’est précisément ce qui le rend inattaquable.

Définition ancienne de Collationner : examiner si un livre est entier et parfait

Examinons, puisqu’il faut bien instruire le dossier, les raisons de cette heureuse dispense.

Premièrement : on n’ouvre plus les livres

La collation reposait sur une hypothèse aujourd’hui charmante de naïveté : celle qu’un livre serait un jour ouvert. Or le livre ancien a cessé d’être un texte pour devenir tour à tour une image, puis un trophée. On le photographie sous trois angles, on le pose sur une étagère où il compose agréablement avec ses voisins. Dans aucune de ces deux destinées le feuillet 137 ne joue le moindre rôle. Qu’il soit présent, absent ou remplacé par un fac-similé d’une propreté suspecte, le dos reste le même, et la photographie aussi. S’indigner d’un manque que personne ne verra jamais, c’est faire preuve d’une exigence déplacée, presque d’une insolence — celle du convive qui vérifierait l’argenterie chez son hôte.

Les six autres raisons sont sur le site : les quatre mots qui ont clos trois siècles de bibliographie, l’expert de Drouot mort au décompte des planches de l’Encyclopédie, et la politesse qui survit à l’abolition du devoir.

Deuxièmement : la photographie a réglé la question

Six clichés bien cadrés sur une plateforme en ligne valent, nous dit-on, deux heures de collation. On y voit la reliure, le titre, une page « prise au hasard » — un hasard qui tombe curieusement toujours sur un feuillet immaculé — et parfois la tranche, pour les amateurs de sensations fortes. Que voulez-vous vérifier de plus ? La complétude d’un livre de six cents pages se déduit aisément de six photographies, comme la santé d’un patient se déduit de son sourire. Et si d’aventure un doute subsistait, la formule magique « vendu tel que photographié » l’apaise définitivement : quatre mots qui ont résolu un problème que trois siècles de bibliographes n’avaient pas su clore. Il fallait y penser. Ils y ont pensé.

Troisièmement : « complet » a disparu des catalogues, et le problème avec lui

Lisez les catalogues de ventes aux enchères : le mot « complet » ne s’y risque plus. Les experts, instruits par quelques réclamations et beaucoup de prudence, l’ont retiré de leur vocabulaire comme on retire du commerce un produit dangereux. On écrit désormais « non collationné », « vendu en l’état », « tel que » — locutions admirables qui ne décrivent pas le livre mais le contrat, et qui transforment chaque notice en clause de non-responsabilité ornée d’une estimation. Or on ne peut être trompé que par une promesse : là où plus personne ne promet rien, plus personne ne ment, et là où personne ne ment, que voudriez-vous donc vérifier ? La collation servait à confronter l’exemplaire à sa description ; la description ayant été prudemment vidée de tout contenu vérifiable, la confrontation tombe d’elle-même. C’est un progrès considérable : on n’a pas rendu les livres plus complets, on a rendu l’incomplétude inattaquable.

Quatrièmement : c’est un art du passé, au sens propre

Car enfin, à qui s’adresse encore cette science ? Collationner avait un sens pour les livres d’avant le XVIIIe siècle, ces machines retorses pleines de feuillets liminaires, de cahiers signés par lettres, de titres-frontispices, d’errata et de feuillets blancs qu’il fallait savoir compter — tout un appareil où le manque se dissimule avec une aisance de prestidigitateur. Mais la bibliophilie a émigré. Elle vit désormais au XIXe et au XXe siècle, parmi des volumes paginés en continu dont la complétude se lit d’un coup de pouce, et son inquiétude s’est déplacée tout entière vers l’enveloppe : un « couvertures conservées » fait aujourd’hui le travail que faisaient hier trois lignes de collation dans Brunet. On ne compte plus les cahiers, on vérifie les plats. La science des signatures est devenue une langue morte, parlée par quelques érudits à l’intention d’autres érudits, et l’on sait ce que notre époque fait des langues mortes : elle les salue de loin, et elle vend sans elles.

Cinquièmement : le temps coûte plus cher que les manques

Faisons les comptes, puisque notre époque ne respecte que cela. Collationner sérieusement un in-folio du XVIIe siècle demande une heure, parfois deux. Une maison de ventes qui disperse quatre cents lots par vacation devrait donc, pour faire ce travail, immobiliser un expert pendant plusieurs semaines — un expert dont on sait par ailleurs, depuis certaine vente d’Almanachs dont j’ai eu l’occasion d’entretenir la Guilde, qu’il a mieux à faire, ou en tout cas autre chose. On raconte du reste à Drouot l’histoire de cet expert qui décéda au milieu du décompte des planches de l’Encyclopédie, par ennui ou de vieillesse, les avis divergent — il en était, dit-on, au volume des arts mécaniques, quelque part entre la fabrication des épingles et celle des bas au métier ; on le trouva le doigt posé sur la planche CXIV, et l’on acheva la vente, par respect, sans achever le décompte. Le lot fut adjugé « non collationné », ce qui, pour une fois, était rigoureusement exact. La profession en tira la seule leçon qui s’imposât : non pas qu’il fallût des experts plus jeunes, mais des vérifications plus courtes. La confiance, elle, est gratuite, instantanée, et se distribue sans limite de stock. Entre une vérification qui coûte et une confiance qui rapporte, le marché a choisi, et le marché, on nous l’assure, ne se trompe jamais longtemps. Il se trompe seulement à la longue, ce qui n’est pas pareil, puisque à la longue, comme chacun sait, l’acheteur est un autre.

Sixièmement : la responsabilité s’est admirablement diluée

Autrefois, le manque avait un coupable : celui qui avait vendu sans vérifier. Aujourd’hui, il n’a plus qu’une généalogie. Le libraire s’en remet à la vente où il a acheté, la maison de ventes à son expert, l’expert au catalogue d’une collection célèbre où le livre a jadis figuré, et ce catalogue lui-même à un bibliographe mort en 1865 qui, lui, avait collationné — mais un autre exemplaire. Chacun est de bonne foi, chacun a fait confiance à quelqu’un de très estimable, et le feuillet manquant circule ainsi de main en main comme un héritage dont personne n’est comptable. C’est une chaîne admirable : elle ne tient à rien, et c’est pourquoi rien ne peut la rompre. Collationner, dans ce système, serait presque un acte hostile — le geste de celui qui, dans une ronde, s’arrête de tourner et fait tomber tout le monde.

Septièmement : le manque découvert tard ne fait de mal qu’aux honnêtes gens

Voici enfin l’argument décisif. Un feuillet absent ne blesse que celui qui le cherche. L’amateur qui ne collationne pas vivra heureux avec son exemplaire incomplet, l’aimera, le montrera, le léguera dans une parfaite tranquillité d’âme. Celui qui collationne, au contraire, s’expose à savoir — et savoir, en bibliophilie comme ailleurs, est le commencement des ennuis. Il faudra réclamer, prouver, froisser un vendeur aimable, abîmer une relation cordiale pour un morceau de papier. La collation ne protège pas l’acheteur : elle le condamne à la lucidité, qui est de toutes les infirmités la plus mal remboursée. Épargnez-vous cela. L’ignorance a mauvaise réputation mais elle a ceci de supérieur à l’expertise qu’elle ne déçoit jamais son homme de son vivant.

Voilà donc l’affaire entendue, et je pourrais m’arrêter là si je ne me souvenais, par déformation, de distinguer les apparences de ce qui devrait être. Car enfin la collation n’a jamais été une technique, encore moins une formalité : c’était une politesse. Politesse envers le livre, qu’on prenait la peine de connaître avant de prétendre le posséder ; politesse envers l’acheteur suivant, à qui l’on transmettait une certitude et non une rumeur ; politesse envers soi-même, qui est la moins spectaculaire des trois et la seule qui ne se négocie pas. En cessant de compter les feuillets, nous n’avons pas gagné du temps : nous avons seulement déplacé la confiance, de l’objet qu’on peut vérifier vers les hommes qu’on préfère croire. Et un marché où plus personne ne compte les feuillets est un marché où, à la longue, les feuillets finissent par manquer — cela s’est toujours su, et cela s’est toujours vérifié, précisément parce que personne ne vérifiait.

Ne collationnez donc plus, amis bibliophiles : vous achèterez plus vite, vous revendrez plus aisément, et vous laisserez à vos héritiers la surprise de l’inventaire. La Guilde, pour sa part, continuera de compter. Par honnêteté, disent nos statuts. Par insolence, je le crains — c’est-à-dire par fidélité.

GUILDE · ML/COLLATION

Document classé : diffusion restreinte.

2 Commentaires

  1. Je dois dire que des envois autographes, on en trouve de nombreux en boîtes à livres, rarement des auteurs prestigieux, mais de temps en temps quelques beaux noms, comme Hervé Bazin, Jean-Pierre Giroudoux, etc…avec parfois un bel envoi pour un journaliste ou un critique, un dessin, une petite aquarelle, etc…J’aime beaucoup les envois complets, cela nous force la recherche pour en savoir plus sur l’histoire du livre.

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