Les livres signés… Un nom, trois gribouillis, 2000 euros de plus…

Sur eBay circulent des exemplaires de Michel Houellebecq revêtus d’une signature, et le prix se dresse aussitôt. Le texte n’a pas changé et le papier n’a pas gagné une fibre. Un envoi de Flaubert à Adolphe Gaïffe sur Madame Bovary, lui, désigne un destinataire et une date.

Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il circule sur les sites de vente, et notamment sur eBay, un nombre fort honorable d’ouvrages attribués à Michel Houellebecq, revêtus de cette grâce suprême qui suffit aujourd’hui à faire frémir le petit monde des amateurs : une signature.

Le spectacle est délicieux.

À voir certaines de ces griffes pâles, penchées, désossées, filantes, on songe moins à la main majestueuse d’un auteur consacrant l’exemplaire qu’au labeur appliqué d’un enfant de huit ans prié d’écrire son nom de la main gauche sur le coin d’une table branlante, dans une cuisine mal éclairée, un soir de punition. Le trait hésite, bifurque, se contredit, puis finit par renoncer à la dignité graphique pour entrer franchement dans la catégorie du petit accident médical. On dirait moins une signature qu’une crise de fatigue (ou alors comme le disent souvent certains parents « si le petit écrit mal et qu’il est malpoli, c’est juste parce qu’il est surdoué »)… Bref, ça gribouille.

Qu’on me comprenne bien. Il ne s’agit pas ici de décréter faux ce que l’on trouve laid, ni suspect ce qui semble griffonné dans un autobus. L’authenticité n’a jamais été tenue d’être élégante. Un auteur peut fort bien signer comme un blessé. Mais enfin, il est permis de sourire en voyant avec quelle ferveur le marché accueille n’importe quelle chenille d’encre pourvu qu’elle soit accompagnée d’un nom coté, surtout si l’on a – donc – un enfant de huit ans et un stylo Bic sous la main.

Car le miracle, lui, se produit toujours. Le texte n’a pas changé. Le papier n’a pas gagné une fibre. L’idée n’a pas mûri. Le livre n’est pas devenu plus rare, plus beau, ni mieux imprimé. Pourtant le prix, soudain, se dresse sur ses pattes arrière et prend des airs de grand seigneur. Une griffe. Une ligne. Un paraphe vaguement tuberculeux. Et voici l’exemplaire promu, relevé, exalté, presque canonisé.

Il y a là une des naïvetés les plus touchantes de la bibliophilie moderne. Elle voit un nom manuscrit, et s’incline. Peu importe que le paraphe ressemble à un électrocardiogramme contrarié, à une ordonnance rédigée dans l’obscurité, ou au devoir surveillé d’un collégien fiévreux. Il y a de l’encre. Donc il y a du prestige. Il y a du prestige. Donc il y a de la prime. Le raisonnement est court, mais il marche fort bien.

Le plus admirable, c’est qu’il profite à tout le monde. Le bibliophile croit toucher l’écrivain du doigt. Le libraire croit toucher la marge du bout de la calculatrice. Et chacun se persuade qu’il s’agit là d’une opération presque sacrée, une sorte de communion laïque où le commerce du livre se mêlerait à la théologie des reliques.

La suite est sur le site : la différence entre une signature nue, un envoi et un exemplaire d’association, le sort des signatures obtenues en file d’attente, et l’envoi de Flaubert à Adolphe Gaïffe, qui porte un destinataire et une date.

Or il n’en est rien. Ou plutôt : il n’en est ainsi que très rarement.

Car un livre signé n’est pas un exemplaire d’envoi. Un exemplaire d’envoi n’est pas un exemplaire d’association. Et un exemplaire d’association n’est pas automatiquement un grand exemplaire. Le vocabulaire professionnel distingue nettement ces catégories : un presentation copy est un exemplaire portant une inscription ou accompagné d’une lettre établissant qu’il s’agit d’un cadeau, généralement de l’auteur, tandis que les professionnels rappellent aussi qu’une simple signature, isolée, raconte souvent moins qu’une inscription adressée à quelqu’un… qu’une séance de dédicace dans une librairie ou lors d’une rencontre fortuite… On a vu des lecteurs courir acheter un livre d’un auteur parce que celui-ci prenait un café sur une terrasse au coin de la rue… et hop « Pour Marcel, amitiés ».

Autrement dit : la bibliophilie adore payer ce qu’elle s’abstient le plus souvent de définir.

Voilà qui est d’une grande commodité pour le commerce. Car rien n’est plus rentable qu’un fétiche flou.

La signature nue : le hochet du collectionneur pressé

Pourquoi le livre signé plaît-il tant ? Parce qu’il donne au collectionneur l’illusion de la proximité sans lui imposer le travail du contexte.

L’auteur a tenu le volume. L’auteur a posé la plume. L’auteur a laissé son nom.

L’affaire est simple, visible, photographiable, revendable. Elle se raconte en une seconde au dîner. “J’ai un Proust signé.” “J’ai un Gide signé.” “J’ai un Houellebecq signé.” L’objet se résume en trois syllabes de vanité portative.

Or c’est précisément là le problème.

La signature seule est la forme la plus pauvre du livre autographe, mais aussi l’une des plus efficaces commercialement. Elle donne très peu d’informations et produit beaucoup d’effet. Les professionnels notent d’ailleurs que beaucoup de collectionneurs préfèrent la signature “plate”, sans dédicace, parce qu’elle serait plus neutre et plus facile à revendre, tandis que d’autres rappellent qu’une inscription, même adressée à un nom obscur, apporte souvent bien plus d’histoire et de provenance qu’une simple signature.

Le bibliophile paresseux, ou snob au choix, lui, préfère souvent l’inverse. Il veut la neutralité parce qu’elle est socialement plus pratique. Une signature seule ne l’oblige à rien. Elle n’impose aucune enquête, aucune biographie du destinataire, aucun embarras de contexte. Elle permet le prestige sans la peine.

Un exemplaire adressé à un médecin de province, à un voisin, à une cousine, à un collaborateur oublié ? Voilà qui demanderait de comprendre, donc de travailler. Une signature nue, en revanche, suffit au bonheur de l’amateur pressé. Elle est le trophée idéal de qui veut posséder un nom plutôt qu’un exemplaire.

Je sais bien ce que l’on objectera. On me dira qu’il est déjà beau qu’un auteur ait touché le livre. Certes. Mais enfin, de là à majorer la valeur de l’objet comme si l’écrivain y avait déposé un fragment de sa rate ou une miette de génie, il y a un pas que beaucoup franchissent avec l’élan d’un pénitent en pèlerinage.

Le bibliophile moderne demande moins une preuve qu’un frisson. Une griffe lui suffit, pourvu qu’elle soit du bon nom. Le reste — date, circonstance, destinataire, portée réelle — viendra après, c’est-à-dire jamais.

Les signatures tardives : cette banalité que tant d’amateurs préfèrent oublier

Ajoutons une vérité de peu de poésie, mais de grande utilité : un livre ancien signé n’a pas nécessairement été signé au moment de sa publication.

Il faut même partir de cette hypothèse avec une bonne humeur méthodique.

Au XIXe siècle, les écrivains célèbres sont sollicités. On leur présente des volumes. On leur demande une ligne, un nom, un mot. La chasse à l’autographe n’est pas une invention de nos contemporains fatigués ; elle appartient de longue date aux manies du public lettré. Les guides du commerce antiquaire distinguent ainsi soigneusement le livre signé, le livre avec envoi et le « presentation copy » comme disent nos amis anglophones, précisément parce qu’un exemplaire peut avoir été signé bien après sa mise en circulation.

Cela signifie une chose très simple, mais que le marché n’aime pas trop formuler en caractères gras : un livre publié en 1845 peut très bien avoir été signé en 1868.

Le texte, dans cette affaire, n’y a rien gagné.

L’histoire de l’édition, pas davantage.

Mais la fiche du libraire, elle, s’en trouve souvent embellie.

Le libraire sérieux l’explique.

Le libraire habile le suggère à demi.

Le libraire lyrique laisse flotter autour de l’exemplaire un parfum de rencontre originelle dont il sait fort bien qu’il ajoutera quelques zéros.

Là réside une bonne part du malentendu. Beaucoup de bibliophiles paient non une information, mais une ambiance. Ils n’achètent pas seulement une signature ; ils achètent la rêverie de la signature. Et c’est un produit fort lucratif.

Il faut voir comme certains catalogues savent tirer parti de cette pauvreté même. “Bel exemplaire signé.” “Précieux exemplaire enrichi d’un envoi.” “Très rare volume avec autographes.” On dirait parfois la prose d’un parfumeur décrivant une eau de Cologne. Le texte est net, l’effet psychologique certain, et la démonstration souvent mince.

Quand l’envoi devient un fait

Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit. Il existe des exemplaires d’envoi admirables. Il existe même des cas où l’inscription autographe transforme réellement le livre en document.

C’est précisément pour cela qu’il convient de distinguer les vrais cas des autres.

Prenons Victor Hugo. Christie’s a présenté un exemplaire des Misérables de 1862 portant un envoi à Adèle Hugo, son épouse. La notice décrit un envoi signé “V”, suivi de la mention “H[auteville] H[ouse] 1862” : ici, “H.H.” n’est pas une signature, mais la référence à Hauteville House, résidence de l’écrivain à Guernesey. Voilà un cas exemplaire. Non pas parce qu’il y a de l’encre, mais parce qu’il y a une situation : un livre majeur, adressé à l’épouse, daté, localisé, rattaché à la sphère intime de l’auteur. On y sent l’attachement, l’exil, l’intimité, l’Histoire.

Le bibliophile devrait comprendre, devant un tel exemplaire, ce que signifie réellement une prime légitime. Il ne s’agit pas de “plus de Hugo” à cause de quelques mots manuscrits. Il s’agit d’un exemplaire qui documente une relation domestique, une scène familiale, une destination précise. Là, oui, l’autographe ajoute quelque chose de substantiel.

Le même raisonnement vaut pour Flaubert. Sotheby’s a présenté un Madame Bovary de 1857 avec envoi à Adolphe Gaïffe. La maison rappelait que Gaïffe collaborait à L’Artiste et à La Presse et fréquentait des milieux littéraires où gravitaient aussi les fils de Victor Hugo, Baudelaire et Théophile Gautier. Là encore, l’intérêt de l’exemplaire ne réside pas seulement dans la présence manuscrite de Flaubert. Il réside dans le réseau que l’envoi fait apparaître : presse, sociabilité littéraire, amitiés, circulation du livre.

Un bibliophile superficiel dira : “Flaubert a signé.”

Un bibliophile sérieux dira : “Flaubert a remis cet exemplaire à Gaïffe, dans un milieu précis, à un moment donné, et cet exemplaire nous en apprend plus sur la circulation de Madame Bovary qu’un paraphe nu sur un faux-titre.”

Le premier collectionne une aura.

Le second travaille sur un document.

Le cas de Proust est encore plus instructif, parce qu’il montre que l’envoi n’est pas toujours sentimental : il peut être diplomatique. Sotheby’s a décrit l’exemplaire sur japon de Du côté de chez Swann offert à Louis Brun, secrétaire général de Grasset ainsi: la notice rappelle la trajectoire éditoriale de Proust, de Grasset vers la NRF, et l’envoi même évoque cette transition. Ce n’est pas une petite fleur manuscrite. C’est un geste situé dans une histoire éditoriale compliquée, presque une note de politique littéraire.

Voilà ce que l’autographe peut avoir de passionnant quand il mérite son prix : il cesse d’être un supplément d’âme et devient un morceau d’histoire.

Autre Proust, autre leçon. Sotheby’s a également présenté un exemplaire de À l’ombre des jeunes filles en fleurs avec envoi à J.-H. Rosny aîné, l’un des fondateurs du prix Goncourt. Là encore, le destinataire change tout. Le livre ne dit pas seulement “Proust a écrit quelque chose de sa main”. Il dit : “Proust a remis cet exemplaire à un acteur central d’une institution littéraire décisive.” Cela, bibliographiquement, n’est pas la même denrée.

On voit aussitôt comment le snobisme entre dans la danse. Le collectionneur ne veut pas seulement l’auteur ; il veut l’auteur reconnu par d’autres noms reconnus. Il ne veut pas seulement un Proust autographe ; il veut un Proust à Rosny aîné, un Hugo à Adèle, un Flaubert à Gaïffe. Le livre devient alors un petit dîner de célébrités fixé sur papier.

Et l’on me dira que cela n’a rien de mondain. Sapristi.

Baudelaire, ou l’envoi oi la dédicace comme distribution choisie

Le cas de Baudelaire permet d’aller plus loin encore. Il rappelle que l’envoi n’est pas toujours un débordement du cœur ; il peut être aussi une stratégie de placement symbolique.

Les sources consacrées à Baudelaire montrent qu’en janvier 1857 il transmet à Poulet-Malassis la dédicace des Fleurs du mal destinée à Théophile Gautier ; Gautier n’est évidemment pas ici un destinataire indifférent, mais une autorité, un nom tutélaire, une figure de consécration. La BnF rappelle de son côté la dédicace fameuse de l’édition de 1857, “Au poète impeccable…”, adressée à Gautier.

Qu’est-ce que cela signifie ? Ceci : un envoi – comme ceux que Baudelaire a multipliés dans son entourage privé, au sens large du terme – ou une dédicace ne relèvent pas seulement de l’affection privée ; ils inscrivent aussi le livre dans une hiérarchie, une filiation, un système de reconnaissance.

On donne un exemplaire à sa mère.

On en donne un à un maître.

On en donne un à un critique.

On en donne un à un allié.

Le livre circule comme un ambassadeur.

Voilà qui devrait calmer quelque peu la sentimentalité bibliophile. L’envoi n’est pas toujours plus “sincère” qu’une signature seule. Il est souvent plus instructif, ce qui est infiniment mieux.

Les libraires, ces prêtres du supplément manuscrit

Il faut maintenant dire un mot des libraires. Je n’entends pas ici accabler indistinctement la profession ; il existe des libraires excellents, précis, savants, scrupuleux, dont les catalogues apprennent quelque chose. Ceux-là honorent leur métier.

Je parle des autres. Ou plutôt d’une tentation très répandue chez les autres.

La signature est une bénédiction commerciale. Elle a cette propriété admirable d’être immédiatement visible et immédiatement monnayable. Elle permet de dire “exemplaire enrichi”, “envoi autographe”, “bel exemplaire signé”, “précieux volume”, sans toujours préciser ce que l’écriture ajoute réellement à la valeur historique du livre. Entre le catalogue rigoureux et la prose d’ambiance, il y a un monde. C’est souvent dans cet écart que se loge la prime.

Le libraire peu scrupuleux exploitera l’ambiguïté.

Le libraire moyen l’entretiendra.

Le bon libraire la dissipera.

Or le marché récompense souvent les deux premiers, parce que le client veut rêver. Il veut croire que la moindre trace manuscrite introduit l’exemplaire dans un ordre supérieur. Il aime qu’on lui vende non une qualification exacte, mais un frisson.

Une signature tardive, sans destinataire, sans contexte ? “Très bel exemplaire signé.”

Un envoi banal à un inconnu ? “Exemplaire de choix.”

Une note de propriétaire un peu prestigieuse ? “Provenance intéressante.”

Le commerce du livre ancien a parfois quelque chose de la parfumerie sacrée. Il transforme la moindre ligne d’encre en plus-value métaphysique.

Et le plus drôle est que beaucoup de bibliophiles, qui affectent par ailleurs un scepticisme féroce dès qu’on leur parle de littérature contemporaine, se montrent d’une crédulité exquise dès qu’il s’agit d’un paraphe. Il n’y a plus alors ni critique, ni prudence, ni méthode. Il y a l’encre. Et l’encre absout tout.

Ce que l’amateur devrait enfin apprendre à demander

La première question n’est pas : “Est-ce signé ?”

La première question est : “Que prouve exactement cette écriture ?”

La deuxième : “Quand a-t-elle été « écrite » ?”

La troisième : “À qui ?”

La quatrième : “Que sait-on de la provenance de l’exemplaire ?”

La cinquième : “L’intérêt est-il biographique, bibliographique, historique, ou simplement décoratif ?”

C’est moins charmant que de soupirer devant un paraphe, j’en conviens. Mais c’est ainsi que l’on distingue un document d’un bibelot.

L’amateur qui se contente d’un nom manuscrit collectionne des signes extérieurs d’exemplaire. L’amateur qui s’intéresse au destinataire, au contexte, à la circulation du volume, commence à faire de la bibliophilie.

Il faut choisir là encore.

La bibliophilie n’est pas condamnée au fétichisme. Elle peut être une discipline de l’attention. Encore faut-il renoncer à cette paresse mondaine qui préfère un prestige portable à un passé réel.

De ce que l’on achète vraiment

Le bibliophile croit acheter une proximité avec l’auteur.

Parfois il achète seulement une signature.

Parfois il achète une relation.

Parfois il achète une scène du monde littéraire.

Parfois il achète une illusion fort habilement tarifée.

Les vrais exemplaires d’envoi — Hugo à Adèle, Flaubert à Gaïffe, Proust à Louis Brun, Proust à Rosny aîné — montrent ce qu’un livre autographe peut avoir de nécessaire, de documenté, de presque irremplaçable.

En somme, la signature ne vaut pas par superstition. Elle vaut par contexte.

Mais le contexte oblige à penser, et penser fatigue parfois davantage que payer.

C’est pourquoi tant de bibliophiles continuent de confondre l’histoire avec son accessoire, et tant de libraires de transformer la moindre ligne d’encre en supplément d’âme facturable.

Le livre ancien est un domaine où l’intelligence devrait gouverner le désir.

Il arrive encore, trop souvent, que le désir gouverne la facture.

Au moment de conclure je m’aperçois que je n’ai pas parlé des fausses signatures, j’y viendrais, le temps que mon fils de 8 ans termine de signer la pile d’exemplaires de Cocteau, de Houellebecq et de Sagan qu’il a sur son pupître.

GdB – BP – AR – Sign 27

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Bibliophilie.com, ou la lente invention d’une petite république des livres et des voix

Bibliophilie.com, ou la lente invention d’une petite république des livres et des voix

Ce site est né le 3 mars 2007, d’abord comme blog, et n’est devenu bibliophilie.com qu’en mai 2017. Dix-neuf ans plus tard, la même conversation continue, mais plus avec une seule voix. Depuis septembre, plusieurs signatures s’y croisent, et l’IGLI a fiché son fondateur en B.

Par Hugues, artisan des marges de bibliophilie.com depuis 2007, fondateur involontaire de la Guilde des Bibliopolicés, fiché B par l’IGLI, bibliophile sans mandat clair, mais compromis de longue date dans les affaires de rayons, de catalogues, de reliures et de manies persistantes.

Amis bibliophiles, bonjour.

Depuis un peu plus de dix-neuf ans, ce site — d’abord blog, puis maison plus vaste — poursuit la même conversation avec les livres anciens. Né le 3 mars 2007 avant de devenir bibliophilie.com en mai 2017, il a surtout déplacé ses murs, mais finalement assez peu le reste… et pourtant….

Screenshot

Depuis septembre, bibliophilie.com a pris un tour un peu différent. Je n’irai pas jusqu’à dire que le site est devenu un (petite) univers, ni que j’ai sciemment bâti une architecture secrète dont chaque pièce répondrait à la précédente avec la majesté d’un plan d’ensemble. Ce serait me prêter trop de méthode. Disons plutôt que j’essaie depuis quelques mois de faire autre chose qu’un simple site de textes sur les livres anciens. J’essaie de lui donner plus de relief, plus de voix, plus de circulation intérieure. Si la bibliophilie est cosa mentale, elle est aussi, en tout cas j’aime le croire, vivante.

Le mot moderne pour désigner cet ensemble serait peut-être « lore » — au sens où l’on parle du lore de Tolkien, de Game of Thrones, de Star Wars ou de certains univers romanesques et fictionnels. Il est un peu bizarre dans le monde du livre ancien, mais il n’est pas absurde. Par lore, je n’entends pas une mythologie grandiloquente ni une machine romanesque achevée, et encore moins me placer au niveau du talent des auteurs qui ont produit les œuvres citées ci-dessus. J’entends quelque chose de plus artisanal, de plus progressif, de plus mouvant : un ensemble de voix, de figures, de manies, de références, de tonalités, de personnages, de signatures, qui reviennent, se croisent, s’éclairent les uns les autres, et finissent par donner au site autre chose qu’une simple juxtaposition d’articles. Non pas un système. Plutôt un climat. Ou peut être est-ce un voyage auquel je vous invite.

Au fond, j’essaie de faire en sorte que bibliophilie.com ne parle pas toujours des livres anciens avec la même voix. Le sujet s’y prête mal. Le livre ancien n’est jamais seulement un objet d’érudition ; c’est aussi un objet de désir, de commerce, de croyance, de vanité, de mémoire, d’illusion, de théâtre social, de manie classificatoire, de quête, parfois même d’hallucination douce. Une seule voix finit vite par tout aplatir. Alors j’en ai laissé entrer plusieurs.

La suite est sur le site : Alcide Raturon, Barthélemy d’Arcole et Fulbert de Cuirac, autour de qui tout s’est organisé, puis Lucas Corso, Adso de Melk et Mathieu Lenoir, arrivés après eux.

C’est peut-être là la forme la plus acceptable de ma schizophrénie bibliophilique.

Il y a d’abord ceux qui ont pris une place centrale dans cette évolution, presque sans le vouloir. Alcide Raturon, Barthélémy d’Arcole et Fulbert de Cuirac sont probablement les trois figures autour desquelles ce déplacement s’est le plus nettement organisé.

Alcide Raturon m’a permis d’écrire la bibliophilie comme elle est souvent dans la vie réelle : savante, drôle, un peu vaniteuse, parfois touchante, parfois crédule, souvent plus romanesque qu’elle ne le croit. Avec lui, l’exemplaire n’est jamais tout à fait immobile. Il traîne une histoire, une illusion, une petite comédie de prestige, un désir de croire… parfois même un voyage dans le temps… Raturon apporte cette ironie de l’amateur qui aime assez son monde pour ne pas l’épargner.

Barthélémy d’Arcole, lui, regarde davantage du côté des notices, des annonces, des raretés proclamées, des mirages marchands, des promesses d’exemplaires singuliers. Il a quelque chose de l’inspecteur des apparences bibliophiliques. Grâce à lui, j’essaie de traiter le marché du livre ancien non comme une simple donnée commerciale, mais comme une scène où se fabriquent de l’aura, de la croyance et parfois de la confusion.

Fulbert de Cuirac, enfin, m’a offert une autre liberté : celle de traiter le monde du livre avec le sérieux absurde d’une administration imaginaire, l’IGLI. Avec lui, on peut rêver, classer l’inclassable, rédiger des notices pour des anomalies, instruire des dossiers sur des cas impossibles, et singer avec affection cette pente très bibliophile à l’inventaire, au catalogue, à la catégorie, à la procédure. Fulbert n’est pas seulement un personnage ; il est presque un petit ministère du dérèglement bibliographique.

Autour de ce premier noyau, d’autres voix se sont imposées.

Il faut citer Lucas Corso et Adso de Melk, mais avec une nuance essentielle : ni l’un ni l’autre ne m’appartiennent. Ils arrivent chargés d’une mémoire littéraire qui les précède. Corso est déjà connu ; Adso aussi. Le site ne les invente pas. Il essaie plutôt de les accueillir, de les déplacer, de les faire travailler dans un voisinage bibliophilique qui leur convient assez bien. Corso apporte la traque, l’ombre, le livre comme indice ou comme menace, la poussière des enquêtes et la fatigue des chasseurs d’exemplaires.

Adso apporte au contraire le silence, le manuscrit, la bibliothèque comme labyrinthe spirituel, la mémoire monastique, la gravité ancienne du texte. L’un vient avec la nuit, l’autre avec la pénombre des cloîtres. Ils étaient déjà connus ; j’essaie simplement de les faire résonner ici autrement.

Il faut citer enfin Mathieu Lenoir, qui joue un rôle très utile : celui de la contradiction. Dans un univers bibliophile, on peut vite devenir trop indulgent avec ses propres rites, ses mots, ses postures, ses illusions. Lenoir sert à rompre cette douceur. Il taille, il conteste, il démonte, il rappelle qu’un vieux livre médiocre ne devient pas admirable parce qu’il a survécu, qu’un lecteur n’est pas nécessairement un bibliophile, et que le petit monde du livre ancien mérite parfois moins de révérence que de netteté.

Il y a et il y aura d’autres voix, plus discrètes, moins installées, moins immédiatement identifiables, mais qui comptent justement parce qu’elles élargissent le champ sans prétendre au premier rôle.

Elles apportent une autre température, un autre grain, d’autres manières d’habiter le texte. Elles ne sont pas forcément des figures cardinales du dispositif, mais elles participent à cette impression que le site n’est plus écrit depuis un seul bureau. C’est important. Un « lore », s’il existe ici, ne repose pas seulement sur quelques têtes d’affiche ; il tient aussi à ces présences secondaires, à ces voix latérales, à ces autres vérités, à ces auteurs moins connus qui densifient l’ensemble.

Je crois que c’est là le point : bibliophilie.com n’est pas en train de devenir un grand système parfaitement refermé sur lui-même. J’essaie plutôt de lui donner une forme de pluralité cohérente. J’essaie de faire cohabiter plusieurs manières de parler des livres anciens sans les dissoudre dans une soupe uniforme. J’essaie de faire en sorte qu’un article puisse être sérieux sans être sec, ironique sans être léger, romanesque sans perdre le contact avec la réalité bibliographique, érudit sans tourner à la démonstration.

Au fond, ce que j’appelle ici lore bibliophilique n’est peut-être rien d’autre que cela : la tentative de faire sentir que le monde du livre ancien n’est pas plat. Qu’il appelle plusieurs voix parce qu’il contient plusieurs régimes de vérité. Une reliure peut relever du goût, du fétichisme, de l’histoire de l’art, de l’erreur ou du crime esthétique. Une provenance peut être un fait, un prestige, une fiction ou un malentendu. Une vente publique peut être un événement commercial, une scène de théâtre ou un roman en accéléré. Une bibliothèque peut être une autobiographie en rayonnages. Il fallait donc plusieurs regards.

Cette petite schizophrénie bibliophilique n’est pas forcément un défaut. C’est peut-être même, pour l’instant, la meilleure méthode que j’aie trouvée pour approcher honnêtement mon sujet.

Depuis septembre, bibliophilie.com reste un site sur les livres anciens, la bibliophilie, les faux, les reliures, les catalogues, les collectionneurs, les marchés et les curiosités du papier. Mais j’essaie qu’il soit aussi un peu plus que cela : un lieu où ces sujets prennent des voix différentes ; un lieu où certains auteurs reviennent ; un lieu où les textes se répondent parfois à distance ; un lieu où quelques personnages connus croisent des présences plus confidentielles ; un lieu, enfin, où l’on puisse sentir qu’une bibliothèque n’est jamais seulement une accumulation de volumes, mais aussi une accumulation de regards et surtout d’histoires.

Il est possible que rien de tout cela ne tienne. Que ces voix finissent par se contredire au point de se dissoudre, ou qu’une seule d’entre elles prenne trop de place et avale les autres. J’écris cet article un peu comme on dresse un état des lieux à mi-parcours, sans savoir si le chantier ira à son terme, ni quelle forme il aura s’il y parvient. Ce qui est sûr, c’est qu’il serait plus confortable de revenir à une voix unique. Et pourtant je n’en ai pas envie.

Je ne sais pas non plus qui entrera ensuite. D’autres figures tournent autour du site sans avoir encore trouvé leur ton juste : un relieur taciturne, peut-être quelqu’un venu du côté des libraires de province, peut-être une femme — car il faut bien reconnaître que cette petite république est, pour l’instant, exclusivement masculine, et ce n’est ni un programme ni une fatalité, simplement un déséquilibre que je commence à trouver encombrant. Certaines séries attendent d’être reprises ; d’autres n’ont produit qu’un seul texte et appellent manifestement une suite. Le dispositif reste poreux, incomplet, et c’est probablement ce qui le maintient vivant. Un lore achevé serait un lore mort.

Alors, appelons cela, faute de mieux, un lore bibliophilique.

Le mot est un peu neuf. Le fond, lui, est très ancien : dès qu’on aime vraiment les livres, on finit par les peupler.

Reste une question que je ne peux pas trancher seul : est-ce que ces voix, vues du dehors, forment quelque chose, ou restent-elles une collection de masques posés les uns à côté des autres ?

De l’intérieur, je crois les entendre dialoguer et je me surprends parfois à penser comme ou à être Alcide, Lenoir ou Fulbert; écrivant leurs textes, je suis dans la pire position possible pour les juger. Les lecteurs qui fréquentent bibliophilie.com depuis septembre ou même depuis 2007 sauront mieux que moi si ce déplacement a produit un climat réel, ou seulement son apparence.

Je serais curieux de le savoir.

La seule chose que je sais, c’est que je vous remercie de prêter votre attention à mes divagations.

Hugues

PS: 2007 – 2026, c’est peu et c’est beaucoup à la fois, et j’ai bien sûr une pensée pour ceux qui nous ont quittés en chemin, en particulier Pierre B., et Ugo P.

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2 Commentaires

  1. Je dois dire que des envois autographes, on en trouve de nombreux en boîtes à livres, rarement des auteurs prestigieux, mais de temps en temps quelques beaux noms, comme Hervé Bazin, Jean-Pierre Giroudoux, etc…avec parfois un bel envoi pour un journaliste ou un critique, un dessin, une petite aquarelle, etc…J’aime beaucoup les envois complets, cela nous force la recherche pour en savoir plus sur l’histoire du livre.

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