Faut-il massicoter ou interdire les relieurs amateurs ?

Un exemplaire sur Hollande du Docteur Pascal de Zola, dans une reliure noire, raide, non signée. La couverture brochée a été découpée et incrustée dans le premier plat, comme un papillon sous verre. Le relieur amateur n’a pas conservé un état, il l’a démonté pour le commémorer.

Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il existe dans le monde du livre ancien une catégorie de criminels que la morale bourgeoise protège encore : les relieurs amateurs pleins de bonnes intentions.

Le lecteur brutal, au moins, a pour lui la franchise. Il corne, tache, casse un mors, oublie un volume près d’un radiateur, glisse un mauvais signet entre deux feuillets. Il est coupable, certes, mais lisible. On comprend son crime. Le relieur amateur, lui, arrive avec des projets. Il veut sauver. Il veut ennoblir. Il veut “mettre en valeur”. Il veut “protéger durablement”. Il aime les livres, dit-il. Et c’est précisément là que le danger commence.

Car on devrait toujours se méfier des gens qui aiment les livres au point de vouloir les améliorer.

J’ai vu récemment un objet qui mérite à lui seul un petit code pénal. Un bel exemplaire sur Hollande de Le Docteur Pascal, de Zola. Pas une épave de trottoir, pas un volume dépenaillé qu’on aurait tiré d’une cave humide, pas une chose à sauver en catastrophe. Non : un exemplaire qui avait déjà une identité bibliophilique, une logique, une tenue, une dignité matérielle. Et que découvre-t-on ? Une reliure noire, raide, épaisse, vaguement funéraire, non signée bien sûr — ce qui est encore la meilleure preuve que son auteur n’était pas entièrement dépourvu de conscience — et, pour couronner l’entreprise, la couverture brochée carrément découpée et incrustée dans le premier plat comme un papillon sous verre.

La suite est sur le site : la reliure noire non signée et ce qu’elle a coûté au broché, les arguments que les relieurs amateurs opposent, et la règle simple qui dit quand ne pas toucher un exemplaire.

Il faut s’arrêter une seconde sur cette dernière délicatesse.

Le relieur amateur, qui n’ose même pas signer, n’a pas seulement relié. Il a découpé. Il a prélevé. Il a cannibalisé la couverture originale pour en faire un ornement. Il n’a pas conservé un état ; il l’a démonté pour le commémorer. Il n’a pas respecté le broché ; il l’a transformé en relique décorative. C’est moins une reliure qu’un petit mausolée de mauvaises intentions.

Ce livre n’a pas été relié. Il a été placé sous tutelle.

On voit tout, dans cet objet, de ce que produit la bibliophilie anxieuse lorsqu’elle passe à l’acte. D’abord, la peur panique du fragile. Un exemplaire broché sur Hollande, cela vit, cela bouge, cela suppose de la délicatesse, une certaine réserve, une certaine idée du non-interventionnisme. Mais pour le relieur amateur, cette vie-là est insupportable. Il lui faut du fixe, du bordé, du tenu, du gainé, du sécurisé. Il confond la conservation avec l’immobilisation. Il ne protège pas le livre : il le neutralise.

Ensuite, il y a le goût très spécial de l’intervention visible. Le mauvais amateur ne se contente jamais d’un travail discret. Il lui faut qu’on voie qu’il s’est passé quelque chose. Qu’il y ait du cuir, de l’épaisseur, du dispositif, de la décision. Le livre d’origine était un volume. Il devient un “objet”. Et comme toujours quand les gens veulent fabriquer de l’objet, ils commencent par abîmer le livre.

La couverture d’origine, au lieu de rester ce qu’elle devait être — une couverture d’origine, avec sa fonction, sa valeur propre, sa logique de papier — a été extraite de son contexte, découpée, enchâssée dans le plat comme une médaille. On a voulu garder la mémoire du broché tout en supprimant le broché. C’est le geste même du vandalisme poli : détruire au nom du souvenir de ce qu’on détruit.

L’amateur de reliure ratée ne tue pas le passé ; il le momifie.

J’entends déjà la défense. Elle arrive toujours avec le même cortège de bons sentiments. “Mais au moins l’exemplaire est protégé.” “Mais la couverture est conservée.” “Mais l’ensemble est propre.” “Mais il vaut mieux cela qu’un broché fragile.” Tout cela est possible. Et presque tout cela est faux. Car protéger un livre ne consiste pas à le faire entrer de force dans une idée rassurante de la protection. Un exemplaire n’est pas mieux traité parce qu’on l’a rendu plus lourd, plus rigide, plus spectaculaire, plus impossible à comprendre dans son état d’origine.

Le grand vice du relieur amateur, ce n’est pas de mal faire. C’est de croire que toute intervention est un progrès.

Or non. En bibliophilie, il existe une vérité que beaucoup d’enthousiastes découvrent trop tard : ne rien faire est souvent un geste de civilisation. Savoir s’arrêter, savoir laisser vivre un exemplaire dans sa vérité, savoir supporter une fragilité originale, savoir préférer la justesse à l’apparat — voilà qui demande davantage de goût qu’une petite opération de chirurgie cuirassée sur un pauvre Zola qui n’avait rien demandé.

Le bibliophile brutal arrache, tache, plie, égare.

Le relieur amateur, lui, améliore. C’est pire.

Pire, parce que sa violence vient gantée de vertu. Pire, parce qu’elle s’exerce avec application. Pire, parce qu’elle se croit légitime. Pire encore, parce qu’elle fabrique ensuite des objets embarrassants : ni exemplaires d’origine, ni vraies reliures, ni restaurations honnêtes, ni créations assumées. Des entre-deux. Des solutions. Des livres passés par la zone grise du zèle personnel.

L’objet que j’ai sous les yeux résume admirablement ce travers. Le dos noir, sévère, triste comme un portefeuille notarial. Les plats massifs, sans grâce. L’intérieur aux contreplats sombres, d’un brun lie-de-vin légèrement dépressif. Et cette couverture d’origine plaquée sur le premier plat comme une pièce à conviction. On sent tout de suite qu’un homme a voulu faire bien. C’est toujours mauvais signe.

Un vrai relieur peut produire une métamorphose. Un amateur, lui, produit souvent une décision.

Et la décision, en matière de livre, est un genre esthétique redoutable. Elle coupe, elle redresse, elle plaque, elle recouvre, elle simplifie. Elle a horreur des demi-teintes. Elle ne comprend pas qu’un broché sur Hollande n’a pas besoin d’être “résolu”. Il n’est pas un problème. Il est une forme. Et cette forme avait déjà sa grâce : celle d’un exemplaire né dans un régime de publication précis, avec une couverture imprimée qui fait partie de son identité, avec une relation spécifique entre son papier, son état, sa matérialité légère et son histoire éditoriale.

Le relieur amateur, lui, ne voit pas une forme. Il voit une insuffisance.

C’est là qu’il devient dangereux. Parce qu’il ne supporte pas qu’un livre soit plus fin que lui. Il lui faut du renfort, de la structure, de la “présentation”. Il croit honorer le volume en lui donnant une carrure de meuble. Il méprise sans le savoir ce qu’il prétend aimer : la logique matérielle propre d’un exemplaire.

Soyons clairs : toute reliure tardive n’est pas un crime. Toute intervention n’est pas absurde. Il existe de grandes reliures sur des exemplaires brochés. Il existe des habillages admirables. Il existe des relieurs capables de comprendre un livre, de dialoguer avec lui, de l’accompagner sans le violenter. Mais précisément : ces gens-là savent qu’on ne découpe pas une couverture pour la ficher dans un plat comme un trophée de chasse. Ils savent qu’un respect réel du volume commence par le respect de sa physiologie. Ils savent qu’un exemplaire n’est pas un support à bonnes idées.

Ce qui rend cette affaire si irritante, c’est qu’elle touche à un vice très répandu : la bibliophilie de surprotection. On y rencontre des amateurs qui aiment tant les livres qu’ils les enferment. Ils mettent sous chemise, sous étui, sous emboîtage, sous surveillance presque. Ils veulent des gardes, des renforts, des gainages, des dispositifs. Ils respireraient mieux si le livre cessait tout à fait d’être un organisme. Leur rêve secret est un volume parfaitement conservé qui n’aurait plus la fatigue de devoir être un livre.

À force de vouloir empêcher le livre de souffrir, on l’empêche surtout d’exister.

Et le relieur amateur est souvent l’exécutant manuel de cette angoisse. Il n’est pas toujours vulgaire. Il est parfois même touchant. Il a acheté de beaux matériaux. Il a sans doute passé des heures sur sa couture. Il s’est appliqué à sa tranchefile multicolore dont il est probablement assez fier. Il a le sentiment d’avoir travaillé. Je ne le lui retire pas. Mais le travail n’est pas la question. Les prisons aussi demandent du travail.

La grande faiblesse de ce genre d’entreprise est qu’elle ne comprend jamais la hiérarchie des valeurs. Elle met de l’énergie là où il fallait du tact. Elle apporte de la matière là où il fallait de la retenue. Elle confond la dépense d’effort avec la qualité du résultat. En un mot, elle travaille contre le livre avec la conscience d’œuvrer pour lui.

Le pire ennemi d’un bel exemplaire n’est pas toujours le lecteur brutal. C’est parfois le protecteur inquiet.

Je dirais même qu’il existe un rapport assez intime entre le relieur amateur et une certaine forme de snobisme technique. On n’ose pas signer, mais on agit. On n’a pas tout à fait l’autorité du métier, mais on s’accorde le pouvoir sur l’objet. On ne sait pas vraiment s’il fallait intervenir, mais on intervient d’autant plus qu’on sait faire certaines choses avec ses mains. Dès qu’un amateur acquiert un savoir-faire, il cherche une victime sur laquelle l’exercer.

Le livre ancien est alors traité comme un terrain d’application.

Or un exemplaire sur Hollande n’est pas un exercice. Il n’est pas un prétexte à démonstration artisanale. Il n’est pas une surface sur laquelle un propriétaire ou son ami habile viendrait résoudre ses angoisses de conservation en donnant libre cours à ses ambitions de petit atelier. Le rôle du bibliophile n’est pas de transformer chaque objet fragile en chantier.

Il faudrait le redire plus souvent : la bibliophilie n’est pas l’art de faire quelque chose aux livres. C’est d’abord l’art de savoir quand les laisser tranquilles.

Cela n’empêchera pas les amateurs actifs de se récrier. Ils diront qu’ils restaurent, qu’ils sauvent, qu’ils empêchent la dispersion, qu’ils redonnent une tenue, qu’ils rendent manipulable, qu’ils évitent les pertes. À quoi l’on peut répondre très simplement : fort bien, commencez donc par ne pas découper une couverture d’origine pour la transformer en décoration de plat. Si l’on en est déjà là, il est difficile de parler de salut.

Car enfin, que dit cet objet au-delà de son cas particulier ? Il dit qu’une partie du monde bibliophile aime davantage les signes de protection que le livre protégé. Il dit que la trace visible d’une intervention rassure plus qu’un respect discret de l’exemplaire. Il dit que beaucoup d’amateurs préfèrent une solution grossière mais tangible à une fidélité plus subtile à l’état original. Il dit surtout qu’on supporte très mal qu’un bel exemplaire soit simplement ce qu’il est, surtout s’il est broché, fragile, léger, mobile, un peu vulnérable — c’est-à-dire vivant.

On préfère le livre qui a l’air sauvé au livre qui est resté juste.

Je sais bien que le titre de cet article est injuste. Faut-il massicoter ou interdire les relieurs amateurs ? Évidemment non. Quoique. Il faut bien leur laisser un peu d’air, quelques cahiers d’exercice, deux ou trois almanachs sans conséquence, éventuellement un missel de famille déjà massacré au XIXe siècle. Mais il conviendrait peut-être d’introduire dans le débat public une règle simple : plus un exemplaire est désirable dans son état d’origine, moins l’amateur doit s’en approcher avec des outils.

Tout le problème est là. Les relieurs amateurs n’exercent pas toujours leurs talents sur des choses indifférentes. Ils veulent du beau, du noble, du papier de choix, du texte connu, de l’exemplaire qui mérite. Et c’est précisément ce qu’il faudrait leur retirer. Un amateur sûr de lui devant un exemplaire sur Hollande me donne à peu près le même sentiment qu’un chirurgien autodidacte devant un Stradivarius : beaucoup de concentration, pas assez de légitimité.

Le massacre bien intentionné est une vieille tradition. Mais il n’est pas obligé de devenir un droit.

Je plaiderais donc pour une morale modeste. Non pas l’interdiction générale, qui priverait le monde de quelques hilarités nécessaires, mais une sorte de principe de précaution bibliophilique. Plus le livre est important dans sa matérialité propre, plus la main doit trembler. Plus l’objet a conservé son intégrité, plus l’intervention doit se faire rare. Plus l’exemplaire a une vérité, moins il faut lui imposer un système. Ce n’est pas très spectaculaire. Ce n’est pas héroïque. Ce n’est même pas très amusant pour ceux qui aiment bricoler du cuir. Mais c’est, de loin, la position la plus civilisée.

L’amateur voudra toujours faire. Le goût, lui, commence souvent par le refus d’agir.

Et je reviens à ce pauvre Docteur Pascal. Il était né broché, il portait sa couverture, il avait son papier, sa logique, son élégance propre. On l’a voulu plus noble. On l’a rendu plus lourd. On l’a voulu plus protégé. On l’a rendu plus faux. On l’a voulu plus bibliophilique. On l’a rendu moins lisible comme exemplaire. Voilà le résultat des bonnes intentions appliquées au mauvais endroit : un livre qui n’est ni mort, ni vivant, ni intact, ni vraiment transformé, mais suspendu dans cette zone pénible où l’angoisse du propriétaire a pris la place du goût.

Il y a des reliures qui servent le texte. D’autres servent surtout l’anxiété du bibliophile. Celle-ci appartient clairement à la seconde catégorie.

Alors faut-il massicoter ou interdire les relieurs amateurs ? Je me garderai bien de trancher trop vite. La civilisation nous oblige encore à quelques nuances. Disons seulement ceci : quand un homme n’ose pas signer la reliure par laquelle il vient de découper une couverture originale pour l’incruster dans un plat, il apporte lui-même au dossier le plus solide des témoignages.

La honte est parfois une forme tardive de compétence.

Cote de bibliothèque de la Guilde des Bibliopolicés :

GdB — SOC/REL-12

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

À quoi sert un expert qui n’a jamais tort — et que personne ne contrôle ?

Un livre annoncé 200 à 300 euros part à 1 800, et l’on parle aussitôt d’un résultat qui dépasse largement l’estimation. Une erreur de facteur six porterait ailleurs son nom ; ici, on l’appelle un succès. Le mot expert s’imprime en tête de catalogue, et personne n’a jamais à répondre de ce qu’il couvre.

Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il y a des mots qui inspirent confiance par leur seul poids. Expert en est un. On l’imprime en tête de catalogue, on s’en sert comme d’une caution. L’amateur, devant ce mot, baisse un peu la garde. C’est précisément là qu’il faudrait la relever.

Je ne dis pas que les experts sont des escrocs. Ce serait commode, et faux. La plupart savent des choses que je ne sais pas, et le marché du livre ancien leur doit beaucoup. Je dis autre chose, de plus gênant : le métier d’expert, tel qu’on le pratique, a fini par s’organiser pour ne jamais avoir à répondre de rien.

Deux habitudes y suffisent. La première consiste à ne jamais se tromper. La seconde, à ne jamais être contrôlé.

L’art de ne jamais avoir tort

Regardez une estimation. Vraiment.

Un livre est annoncé 200 à 300 euros. Il en fait 1 800. La salle applaudit, le vendeur jubile, l’expert sourit. Le résultat « dépasse largement l’estimation ». On en fait une bonne nouvelle. On devrait en faire une question.

Car enfin, qu’est-ce qu’une estimation qui se trompe d’un facteur six ? Dans n’importe quel autre métier, on appellerait cela une erreur. Ici, on appelle cela un succès.

Le tour est admirable. En estimant bas, l’expert ne risque rien. Si le livre monte, il a « créé la surprise ». S’il reste à l’estimation, il a « vu juste ». S’il ne se vend pas, c’est la faute du marché, de la salle distraite. Trois portes de sortie pour une seule prédiction. Il ne peut pas perdre.

Ce qu’il gagne en confort, l’amateur le perd en information.

Une estimation devrait dire une chose simple : voilà ce que vaut cet objet, selon quelqu’un qui s’y connaît et qui s’engage. Rabaissée par prudence, par tactique, par habitude, elle ne décrit plus le livre. Elle met en scène la vente. Le chiffre n’éclaire plus ; il appâte. Il tapine.

Et l’amateur reste seul avec sa question : ce livre, combien vaut-il vraiment ? L’homme dont c’est le métier de le lui dire a soigneusement évité de le faire.

Le reste est sur le site : le livre annoncé 200 euros et adjugé 1 800, les notices au conditionnel qui n’engagent pas celui qui les signe, et le mode de rémunération de l’expert, qui touche sur la vente qu’il a estimée.

On reconnaît d’ailleurs le procédé à un autre signe : le conditionnel. L’expert prudent n’affirme presque jamais. Il « pourrait s’agir ». L’ouvrage « semble complet ». La reliure « paraît d’époque ». Chaque verbe est une petite assurance contre l’avenir. Mis bout à bout, ils dessinent une notice qui n’engage personne — surtout pas celui qui l’a signée.

Voilà la première ruse. À force de ne jamais s’avancer, on cesse d’expertiser. On accompagne.

L’art de n’être jugé par personne

Demandez-vous qui contrôle l’expert.

La réponse est inconfortable : presque personne. Pas d’examen annuel de ses erreurs. Pas de palmarès public de ses attributions démenties. Pas de tribunal des estimations fantaisistes. L’expert se recommande de son nom, de ses années, de ses confrères — c’est-à-dire d’un cercle qui a le même intérêt que lui à ne pas trop regarder.

Ajoutez un détail qu’on préfère taire : il est payé au résultat.

Sa rémunération dépend de ce que le marteau fera tomber. Il est lié à la maison qui vend. Parfois il achète lui-même, ou conseille celui qui achète, ou connaît celui qui vend. Il est l’arbitre, et il a parié sur le match.

On me dira que partout l’intermédiaire est payé sur l’affaire. Soit. Mais le notaire ne fixe pas le prix du bien qu’il authentifie, et le médecin ne touche pas un pourcentage sur la gravité de votre maladie. L’expert, lui, estime, décrit, garantit — et profite de ce qu’il garantit. Beaucoup de rôles pour un seul homme.

Le résultat se lit dans les catalogues. L’attribution y est généreuse : la reliure devient « attribuable à », ce qui veut dire « pas signée, mais nous y tenons ». Le défaut se fait discret : une mouillure devient une « légère trace », un lavage une « fraîcheur retrouvée », une restauration lourde un « habile renforcement ». Le vocabulaire ne ment pas tout à fait. Il arrange.

Un mot, encore : « complet ». Le libraire le risque, lui. Il écrit « complet de ses vingt planches » et engage sa parole sur ce décompte. Bien des experts ne se donnent plus cette peine — par prudence, parce qu’un « complet » démenti devient une faute qu’on peut leur opposer ; par paresse, surtout, parce que collationner un livre planche à planche prend un temps qui ne se facture pas.

Alors on se tait. La notice vante la reliure, s’attarde sur la provenance, et oublie de compter les gravures. Or une planche absente ne se voit pas en vitrine : elle se découvre chez soi, le soir, en tournant les feuillets. Le catalogue ne l’avait pas dit. Il ne l’ignorait pas : il l’avait omis. Et l’on ment aussi sûrement par omission que par invention.

Qui le démentira ? L’acheteur a payé, le vendeur est content, la maison a touché des deux côtés, l’expert est déjà au lot suivant. Le seul à pouvoir protester serait le livre lui-même, et il se tait. Car l’achat, en vente publique, est définitif : si le défaut apparaît plus tard, vous n’avez plus en main qu’un catalogue prudemment rédigé et le souvenir d’un coup de marteau.

Le mot « garantie », et ce qu’il garantit

Arrêtons-nous sur le terme le plus rassurant de tous : garantie. Quand une maison « garantit » un livre, l’amateur entend une promesse — un homme qui engage son honneur, peut-être sa bourse. La réalité est plus modeste : la garantie ne joue, le plus souvent, que pour le faux avéré, et ignore l’état réel comme l’attribution douteuse. On vous garantit que le livre existe. Pas qu’il vaut ce que vous l’avez payé.

Et il y a plus gênant que la prudence : la complaisance. Le même homme qui estime peut, dans une autre vacation, se tenir de l’autre côté de la table. Tel expert conseille un acheteur le mardi et rédige la notice d’un vendeur le jeudi. Tel autre glisse à un client fidèle qu’un lot mérite l’attention, avant que la salle ne s’en avise. Rien de tout cela n’est illégal. Tout cela suppose seulement qu’on oublie une question d’enfant : pour qui travaille-t-il, au juste, celui qui me dit ce que vaut la chose que je convoite ?

La réponse, trop souvent, n’est pas : pour vous.

Le stagiaire et la connexion

Et puis posons la question qui fâche, celle que le métier n’a aucune envie d’entendre.

A-t-on encore besoin d’un expert ?

À l’heure où un stagiaire dégourdi, une connexion et trois bases de données retrouvent en vingt minutes une édition, une collation, un prix récent et l’historique d’un exemplaire, qu’a donc l’expert de si rare ? Une bonne part de ce qu’il facturait cher est devenue gratuite. La référence se vérifie d’un clic ; le comparable s’affiche en une recherche.

Il reste le coup d’œil, dira-t-on, le toucher de celui qui a tenu mille reliures. C’est vrai, et c’est précieux. Mais alors qu’il nous le donne, ce coup d’œil : qu’il l’écrive, qu’il l’engage, qu’il le défende. Car celui qui ne nous offre que ce qu’un stagiaire trouverait sur internet ne mérite plus son titre — tout au plus son tarif horaire.

Qu’on ne se méprenne pas. Je ne réclame pas la fin des experts. Je réclame leur retour.

Un expert digne du mot, c’est quelqu’un qui s’engage. Qui dit un prix et le défend. Qui écrit un défaut quand il le voit, même s’il fait baisser le lot. Qui distingue ce qu’il sait de ce qu’il suppose. Qui accepte d’avoir tort, parce qu’avoir tort, parfois, est la preuve qu’on avait au moins essayé d’avoir raison.

L’expertise n’est pas un label. C’est une prise de risque. Le jour où elle cesse d’en être une, elle devient ce qu’elle est trop souvent aujourd’hui : une formalité rassurante, un parfum d’autorité vaporisé sur une marchandise.

L’amateur, lui, n’est pas sans défense. Il peut lire les estimations pour ce qu’elles sont devenues : des invitations, pas des jugements. Se méfier des attributions trop aimables et des défauts trop bien tournés. Traduire le conditionnel des notices, qui est la langue maternelle de la prudence intéressée. Se rappeler que celui qui jure de l’authenticité touche un pourcentage sur sa confiance. Ce n’est pas du cynisme. C’est de l’attention.

Car le doute, ici, n’est pas une insulte faite à l’expert. C’est l’hommage qu’on rend à son métier quand lui-même l’oublie.

On continuera d’imprimer le mot en tête de catalogue. On continuera de l’applaudir quand le résultat « dépasse l’estimation ». On continuera de prendre pour de la science ce qui n’est souvent qu’une assurance bien rédigée.

Mais souvenez-vous d’une chose simple, la prochaine fois qu’un chiffre prudent vous fera de l’œil : un homme qui ne se trompe jamais, et que personne ne contrôle, n’est pas un expert.

C’est un intermédiaire qui a trouvé le moyen de n’avoir jamais à répondre de rien.

GUILDE · ML/EXPERT — Document classé : diffusion restreinte.

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9 Commentaires

  1. Je note que le vendeur décrit la reliure comme étant en maroquin vert, ce qui ne saute pas aux yeux, avec doublure de maroquin. Et que ces exemplaires sur Hollande sont les seuls grands papiers… encore un sujet d’article !

  2. Petit complément : le fait de signer une reliure n’est pas un gage de bon résultat. La signature peut aussi révéler la profondeur de l’incompétence. Exemple : Mondrac …

  3. Petit complément : le fait de signer une reliure n’est pas un gage de bon résultat. La signature peut aussi révéler la profondeur de l’incompétence. Exemple : Mondrac 🙂

  4. Je me souviens d’un livre bien relié au 17e (reliure plutôt jolie, en bon état) qui avait été littéralement massacré par l’acheteur, qui avait absolument tenu à faire faire une nouvelle reliure (vraiment moche…)

  5. L’outrage, aussi indéniable qu’il est odieux, mérite néanmoins un soupçon de pardon. J’ai moi-même sur un rayonnage un ouvrage de géologie du 19eme siècle qu’un margoulin a recouvert d’une couche de cuir à faire pâlir d’envie un canapé. C’est laid. C’est grossièrement fait. Et à tout prendre l’apprenti relieur aurait gagné un temps fou à simplement emmitoufler le livre dans un bout de couette tant le résultat ressemble à un sarcophage digne de Tchernobyl. Mais, je ne doute pas qu’il y a passé du temps. Le travail, à défaut d’être réussi, semble particulièrement soigné. Il me fait songer à ces copies d’élèves, longues comme un jour sans pain, erronées du début à la fin mais où on lit toute la bonne volonté du monde et des efforts d’une sincérité charmante. Celui qui passe des heures, voire des jours, à revêtir un livre ne peut que l’aimer avec passion. On peut bien évidemment regretter l’expression de cet amour, tout en reconnaissant chez lui cette étincelle qui anime le vrai bibliophile.

  6. Relieur amateur moi-même, je n’ai pu qu’être sensible à cet article. En effet, lors de ma première leçon de reliure j’ai appris qu’en reliant un livre, je lui ferai perdre de sa valeur, je me suis donc abstenu de débrocher tout tirage de tête passant entre mes mains, mais, respectueux des ouvrages que j’ai pu relier, j’ai toujours plaisir à les feuilleter et les savoir près de moi. Je ne les mélange cependant pas avec mes volumes signés de grands ateliers de reliure. Il existe, je crois, des relieurs amateurs qui essaient de ne pas faire de mal aux livres, ne les « massicotons » donc pas tous…

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