Faut-il massicoter ou interdire les relieurs amateurs ?

Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il existe dans le monde du livre ancien une catégorie de criminels que la morale bourgeoise protège encore : les relieurs amateurs pleins de bonnes intentions.

Le lecteur brutal, au moins, a pour lui la franchise. Il corne, tache, casse un mors, oublie un volume près d’un radiateur, glisse un mauvais signet entre deux feuillets. Il est coupable, certes, mais lisible. On comprend son crime. Le relieur amateur, lui, arrive avec des projets. Il veut sauver. Il veut ennoblir. Il veut “mettre en valeur”. Il veut “protéger durablement”. Il aime les livres, dit-il. Et c’est précisément là que le danger commence.

Car on devrait toujours se méfier des gens qui aiment les livres au point de vouloir les améliorer.

J’ai vu récemment un objet qui mérite à lui seul un petit code pénal. Un bel exemplaire sur Hollande de Le Docteur Pascal, de Zola. Pas une épave de trottoir, pas un volume dépenaillé qu’on aurait tiré d’une cave humide, pas une chose à sauver en catastrophe. Non : un exemplaire qui avait déjà une identité bibliophilique, une logique, une tenue, une dignité matérielle. Et que découvre-t-on ? Une reliure noire, raide, épaisse, vaguement funéraire, non signée bien sûr — ce qui est encore la meilleure preuve que son auteur n’était pas entièrement dépourvu de conscience — et, pour couronner l’entreprise, la couverture brochée carrément découpée et incrustée dans le premier plat comme un papillon sous verre.

Il faut s’arrêter une seconde sur cette dernière délicatesse.

Le relieur amateur, qui n’ose même pas signer, n’a pas seulement relié. Il a découpé. Il a prélevé. Il a cannibalisé la couverture originale pour en faire un ornement. Il n’a pas conservé un état ; il l’a démonté pour le commémorer. Il n’a pas respecté le broché ; il l’a transformé en relique décorative. C’est moins une reliure qu’un petit mausolée de mauvaises intentions.

Ce livre n’a pas été relié. Il a été placé sous tutelle.

On voit tout, dans cet objet, de ce que produit la bibliophilie anxieuse lorsqu’elle passe à l’acte. D’abord, la peur panique du fragile. Un exemplaire broché sur Hollande, cela vit, cela bouge, cela suppose de la délicatesse, une certaine réserve, une certaine idée du non-interventionnisme. Mais pour le relieur amateur, cette vie-là est insupportable. Il lui faut du fixe, du bordé, du tenu, du gainé, du sécurisé. Il confond la conservation avec l’immobilisation. Il ne protège pas le livre : il le neutralise.

Ensuite, il y a le goût très spécial de l’intervention visible. Le mauvais amateur ne se contente jamais d’un travail discret. Il lui faut qu’on voie qu’il s’est passé quelque chose. Qu’il y ait du cuir, de l’épaisseur, du dispositif, de la décision. Le livre d’origine était un volume. Il devient un “objet”. Et comme toujours quand les gens veulent fabriquer de l’objet, ils commencent par abîmer le livre.

La couverture d’origine, au lieu de rester ce qu’elle devait être — une couverture d’origine, avec sa fonction, sa valeur propre, sa logique de papier — a été extraite de son contexte, découpée, enchâssée dans le plat comme une médaille. On a voulu garder la mémoire du broché tout en supprimant le broché. C’est le geste même du vandalisme poli : détruire au nom du souvenir de ce qu’on détruit.

L’amateur de reliure ratée ne tue pas le passé ; il le momifie.

J’entends déjà la défense. Elle arrive toujours avec le même cortège de bons sentiments. “Mais au moins l’exemplaire est protégé.” “Mais la couverture est conservée.” “Mais l’ensemble est propre.” “Mais il vaut mieux cela qu’un broché fragile.” Tout cela est possible. Et presque tout cela est faux. Car protéger un livre ne consiste pas à le faire entrer de force dans une idée rassurante de la protection. Un exemplaire n’est pas mieux traité parce qu’on l’a rendu plus lourd, plus rigide, plus spectaculaire, plus impossible à comprendre dans son état d’origine.

Le grand vice du relieur amateur, ce n’est pas de mal faire. C’est de croire que toute intervention est un progrès.

Or non. En bibliophilie, il existe une vérité que beaucoup d’enthousiastes découvrent trop tard : ne rien faire est souvent un geste de civilisation. Savoir s’arrêter, savoir laisser vivre un exemplaire dans sa vérité, savoir supporter une fragilité originale, savoir préférer la justesse à l’apparat — voilà qui demande davantage de goût qu’une petite opération de chirurgie cuirassée sur un pauvre Zola qui n’avait rien demandé.

Le bibliophile brutal arrache, tache, plie, égare.

Le relieur amateur, lui, améliore. C’est pire.

Pire, parce que sa violence vient gantée de vertu. Pire, parce qu’elle s’exerce avec application. Pire, parce qu’elle se croit légitime. Pire encore, parce qu’elle fabrique ensuite des objets embarrassants : ni exemplaires d’origine, ni vraies reliures, ni restaurations honnêtes, ni créations assumées. Des entre-deux. Des solutions. Des livres passés par la zone grise du zèle personnel.

L’objet que j’ai sous les yeux résume admirablement ce travers. Le dos noir, sévère, triste comme un portefeuille notarial. Les plats massifs, sans grâce. L’intérieur aux contreplats sombres, d’un brun lie-de-vin légèrement dépressif. Et cette couverture d’origine plaquée sur le premier plat comme une pièce à conviction. On sent tout de suite qu’un homme a voulu faire bien. C’est toujours mauvais signe.

Un vrai relieur peut produire une métamorphose. Un amateur, lui, produit souvent une décision.

Et la décision, en matière de livre, est un genre esthétique redoutable. Elle coupe, elle redresse, elle plaque, elle recouvre, elle simplifie. Elle a horreur des demi-teintes. Elle ne comprend pas qu’un broché sur Hollande n’a pas besoin d’être “résolu”. Il n’est pas un problème. Il est une forme. Et cette forme avait déjà sa grâce : celle d’un exemplaire né dans un régime de publication précis, avec une couverture imprimée qui fait partie de son identité, avec une relation spécifique entre son papier, son état, sa matérialité légère et son histoire éditoriale.

Le relieur amateur, lui, ne voit pas une forme. Il voit une insuffisance.

C’est là qu’il devient dangereux. Parce qu’il ne supporte pas qu’un livre soit plus fin que lui. Il lui faut du renfort, de la structure, de la “présentation”. Il croit honorer le volume en lui donnant une carrure de meuble. Il méprise sans le savoir ce qu’il prétend aimer : la logique matérielle propre d’un exemplaire.

Soyons clairs : toute reliure tardive n’est pas un crime. Toute intervention n’est pas absurde. Il existe de grandes reliures sur des exemplaires brochés. Il existe des habillages admirables. Il existe des relieurs capables de comprendre un livre, de dialoguer avec lui, de l’accompagner sans le violenter. Mais précisément : ces gens-là savent qu’on ne découpe pas une couverture pour la ficher dans un plat comme un trophée de chasse. Ils savent qu’un respect réel du volume commence par le respect de sa physiologie. Ils savent qu’un exemplaire n’est pas un support à bonnes idées.

Ce qui rend cette affaire si irritante, c’est qu’elle touche à un vice très répandu : la bibliophilie de surprotection. On y rencontre des amateurs qui aiment tant les livres qu’ils les enferment. Ils mettent sous chemise, sous étui, sous emboîtage, sous surveillance presque. Ils veulent des gardes, des renforts, des gainages, des dispositifs. Ils respireraient mieux si le livre cessait tout à fait d’être un organisme. Leur rêve secret est un volume parfaitement conservé qui n’aurait plus la fatigue de devoir être un livre.

À force de vouloir empêcher le livre de souffrir, on l’empêche surtout d’exister.

Et le relieur amateur est souvent l’exécutant manuel de cette angoisse. Il n’est pas toujours vulgaire. Il est parfois même touchant. Il a acheté de beaux matériaux. Il a sans doute passé des heures sur sa couture. Il s’est appliqué à sa tranchefile multicolore dont il est probablement assez fier. Il a le sentiment d’avoir travaillé. Je ne le lui retire pas. Mais le travail n’est pas la question. Les prisons aussi demandent du travail.

La grande faiblesse de ce genre d’entreprise est qu’elle ne comprend jamais la hiérarchie des valeurs. Elle met de l’énergie là où il fallait du tact. Elle apporte de la matière là où il fallait de la retenue. Elle confond la dépense d’effort avec la qualité du résultat. En un mot, elle travaille contre le livre avec la conscience d’œuvrer pour lui.

Le pire ennemi d’un bel exemplaire n’est pas toujours le lecteur brutal. C’est parfois le protecteur inquiet.

Je dirais même qu’il existe un rapport assez intime entre le relieur amateur et une certaine forme de snobisme technique. On n’ose pas signer, mais on agit. On n’a pas tout à fait l’autorité du métier, mais on s’accorde le pouvoir sur l’objet. On ne sait pas vraiment s’il fallait intervenir, mais on intervient d’autant plus qu’on sait faire certaines choses avec ses mains. Dès qu’un amateur acquiert un savoir-faire, il cherche une victime sur laquelle l’exercer.

Le livre ancien est alors traité comme un terrain d’application.

Or un exemplaire sur Hollande n’est pas un exercice. Il n’est pas un prétexte à démonstration artisanale. Il n’est pas une surface sur laquelle un propriétaire ou son ami habile viendrait résoudre ses angoisses de conservation en donnant libre cours à ses ambitions de petit atelier. Le rôle du bibliophile n’est pas de transformer chaque objet fragile en chantier.

Il faudrait le redire plus souvent : la bibliophilie n’est pas l’art de faire quelque chose aux livres. C’est d’abord l’art de savoir quand les laisser tranquilles.

Cela n’empêchera pas les amateurs actifs de se récrier. Ils diront qu’ils restaurent, qu’ils sauvent, qu’ils empêchent la dispersion, qu’ils redonnent une tenue, qu’ils rendent manipulable, qu’ils évitent les pertes. À quoi l’on peut répondre très simplement : fort bien, commencez donc par ne pas découper une couverture d’origine pour la transformer en décoration de plat. Si l’on en est déjà là, il est difficile de parler de salut.

Car enfin, que dit cet objet au-delà de son cas particulier ? Il dit qu’une partie du monde bibliophile aime davantage les signes de protection que le livre protégé. Il dit que la trace visible d’une intervention rassure plus qu’un respect discret de l’exemplaire. Il dit que beaucoup d’amateurs préfèrent une solution grossière mais tangible à une fidélité plus subtile à l’état original. Il dit surtout qu’on supporte très mal qu’un bel exemplaire soit simplement ce qu’il est, surtout s’il est broché, fragile, léger, mobile, un peu vulnérable — c’est-à-dire vivant.

On préfère le livre qui a l’air sauvé au livre qui est resté juste.

Je sais bien que le titre de cet article est injuste. Faut-il massicoter ou interdire les relieurs amateurs ? Évidemment non. Quoique. Il faut bien leur laisser un peu d’air, quelques cahiers d’exercice, deux ou trois almanachs sans conséquence, éventuellement un missel de famille déjà massacré au XIXe siècle. Mais il conviendrait peut-être d’introduire dans le débat public une règle simple : plus un exemplaire est désirable dans son état d’origine, moins l’amateur doit s’en approcher avec des outils.

Tout le problème est là. Les relieurs amateurs n’exercent pas toujours leurs talents sur des choses indifférentes. Ils veulent du beau, du noble, du papier de choix, du texte connu, de l’exemplaire qui mérite. Et c’est précisément ce qu’il faudrait leur retirer. Un amateur sûr de lui devant un exemplaire sur Hollande me donne à peu près le même sentiment qu’un chirurgien autodidacte devant un Stradivarius : beaucoup de concentration, pas assez de légitimité.

Le massacre bien intentionné est une vieille tradition. Mais il n’est pas obligé de devenir un droit.

Je plaiderais donc pour une morale modeste. Non pas l’interdiction générale, qui priverait le monde de quelques hilarités nécessaires, mais une sorte de principe de précaution bibliophilique. Plus le livre est important dans sa matérialité propre, plus la main doit trembler. Plus l’objet a conservé son intégrité, plus l’intervention doit se faire rare. Plus l’exemplaire a une vérité, moins il faut lui imposer un système. Ce n’est pas très spectaculaire. Ce n’est pas héroïque. Ce n’est même pas très amusant pour ceux qui aiment bricoler du cuir. Mais c’est, de loin, la position la plus civilisée.

L’amateur voudra toujours faire. Le goût, lui, commence souvent par le refus d’agir.

Et je reviens à ce pauvre Docteur Pascal. Il était né broché, il portait sa couverture, il avait son papier, sa logique, son élégance propre. On l’a voulu plus noble. On l’a rendu plus lourd. On l’a voulu plus protégé. On l’a rendu plus faux. On l’a voulu plus bibliophilique. On l’a rendu moins lisible comme exemplaire. Voilà le résultat des bonnes intentions appliquées au mauvais endroit : un livre qui n’est ni mort, ni vivant, ni intact, ni vraiment transformé, mais suspendu dans cette zone pénible où l’angoisse du propriétaire a pris la place du goût.

Il y a des reliures qui servent le texte. D’autres servent surtout l’anxiété du bibliophile. Celle-ci appartient clairement à la seconde catégorie.

Alors faut-il massicoter ou interdire les relieurs amateurs ? Je me garderai bien de trancher trop vite. La civilisation nous oblige encore à quelques nuances. Disons seulement ceci : quand un homme n’ose pas signer la reliure par laquelle il vient de découper une couverture originale pour l’incruster dans un plat, il apporte lui-même au dossier le plus solide des témoignages.

La honte est parfois une forme tardive de compétence.

Cote de bibliothèque de la Guilde des Bibliopolicés :

GdB — SOC/REL-12

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Et si votre libraire adoptait les usages des commissaires-priseurs ?

Détail de la gravure d’Abraham Bosse : la boutique de libraire de la Galerie du Palais, ses rayons garnis et ses clients.

Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

On se plaint beaucoup des libraires.

Ils sont trop chers. Ils gardent leurs livres trop longtemps. Ils prennent des marges qu’on juge indécentes. Ils font la moue quand on négocie. Ils vous vendent en trois minutes un exemplaire qu’ils ont mis trois ans à trouver, et ils osent y gagner quelque chose.

C’est la conversation ordinaire des salons et des groupes de discussion. Le libraire est le personnage qu’on aime accabler, parce qu’il est le seul du marché à avoir un visage.

Je propose donc une expérience.

Imaginons un libraire qui, fatigué d’être mal aimé, décide de changer de méthode. Il ne va pas baisser ses prix. Il ne va pas devenir plus aimable. Il va simplement adopter, point par point, les usages d’une profession voisine que personne ne songe à critiquer : celle qui vend les livres au marteau.

Voici sa boutique.

Vous entrez. Une reliure vous arrête. L’étiquette indique deux cents euros.

Vous allez à la caisse. On vous demande deux cent soixante euros.

Vous vous étonnez. On vous explique, avec une patience infinie, que deux cents euros était le prix du livre, et que le reste correspond aux frais de librairie. Trente pour cent. C’est écrit dans les conditions générales de vente, affichées près de la porte, en corps six, sous un cadre.

Vous n’aviez pas lu les conditions générales de vente. C’est votre faute.

Elles font quatre pages. Personne ne les lit jamais. C’est bien le principe.

Vous payez par carte : ajoutez un pour cent de frais techniques. Vous aviez repéré le livre sur le site avant de venir : ajoutez trois pour cent de frais de consultation en ligne, puisque vous avez utilisé un outil mis à votre disposition.

Le livre à deux cents euros vous en coûte deux cent soixante-huit.

Vous trouvez cela absurde. Vous avez raison. Mais notez bien : vous ne trouvez pas cela absurde quand c’est un marteau qui tombe.

Vous payez. Vous tendez la main. Impossible.

Le livre n’est pas ici. Il est en réserve. La réserve se trouve dans un autre arrondissement, ouverte du mardi au jeudi, de dix heures à midi, sur rendez-vous pris quarante-huit heures à l’avance. Vous devrez présenter votre bordereau, une pièce d’identité et une patience considérable.

Si vous ne venez pas dans les quatorze jours, des frais de garde commencent à courir. Deux euros par jour et par volume. Ce n’est rien, deux euros. Multipliez par soixante jours d’hésitation et par les cinq volumes de votre édition, et vous découvrirez que votre livre a produit une rente.

Le calcul n’est pas fait pour vous nuire. Il est fait pour que l’attente rapporte.

Vous protestez qu’un libraire vous aurait mis le paquet sous le bras en trente secondes.

C’est exact. C’est même précisément ce qu’un libraire fait tous les jours, sans le facturer, sans le nommer, sans en tirer gloire.

Gravure d’Abraham Bosse montrant les boutiques de la Galerie du Palais à Paris, dont une librairie aux rayons garnis, vers 1637.
Abraham Bosse, La Galerie du Palais, vers 1637-1638, eau-forte. La librairie occupe la boutique de gauche. Source : BnF / Gallica, ark:/12148/btv1b84035726 — domaine public.

Vous habitez loin. Vous demandez un envoi.

Le libraire vous répond qu’il ne pratique pas l’expédition. Il vous remet une feuille avec deux noms : The Packengers, Mail Boxes Etc. Débrouillez-vous avec eux.

Vous écrivez. On répond quatre jours plus tard. Un devis arrive : soixante-cinq euros pour un in-octavo de six cents grammes, hors assurance, hors emballage renforcé, hors passage en boutique relais.

Trois semaines plus tard, le livre arrive dans un carton trop grand, calé avec du papier bulle, avec un mors fendu que personne n’assumera.

Le libraire aurait emballé le volume lui-même. Dans du carton découpé aux dimensions. Avec ce geste que les libraires ont, et qu’ils tiennent d’un autre siècle, de glisser une feuille de papier de soie entre le plat et le carton.

Il ne vous l’aurait pas facturé non plus.

Vous ouvrez le paquet. Le livre n’est pas tout à fait celui que vous croyiez.

La description disait « bel exemplaire, quelques rousseurs éparses ». Vous découvrez un exemplaire lavé, deux feuillets restaurés, une signature manquante en fin de volume et une reliure du début du siècle dernier là où vous attendiez l’époque.

Vous téléphonez. On vous rappelle que le livre était visible avant la vente, pendant l’exposition, qui durait deux après-midi. Vous n’êtes pas venu. Vous avez acheté à distance. Vendu en l’état, sans garantie, sans retour.

Vous n’avez pas de recours. Vous avez un remords.

Comparez. Le libraire qui vous vend un exemplaire collationné vous le reprend s’il s’est trompé. Non par bonté : parce qu’il vous reverra. Parce qu’il tient boutique, et qu’une boutique est un pari sur la durée.

Le marteau, lui, tombe une fois. Il ne parie sur rien.

Jusqu’ici vous n’étiez qu’acheteur. Retournez la scène. Apportez-lui des livres.

Car notre libraire n’achète plus rien. Il prend en dépôt.

Vous lui apportez la bibliothèque de votre oncle. Il ne vous fait pas d’offre. Il vous fait signer un mandat. Il retiendra vingt-cinq pour cent sur le produit de la vente, plus des frais de photographie, plus une participation au catalogue, plus une assurance obligatoire calculée sur une estimation qu’il a fixée seul. L’assurance court dès le dépôt.

Il fixera aussi les prix. Bas, pour que cela parte. Vous n’aurez pas voix au chapitre.

Ce qui ne se vendra pas, vous viendrez le rechercher. À vos frais. Sous quinzaine, faute de quoi les frais de garde reprennent leur office.

Ce qui se vendra vous sera réglé. Dans quarante-cinq jours. Si l’acheteur a payé. S’il n’a pas payé, vous attendrez sans savoir combien de temps, et l’on vous expliquera que l’établissement n’est qu’un intermédiaire.

Faites le compte. Sur un ensemble adjugé mille euros, l’acheteur en aura déboursé mille trois cents. Vous en toucherez sept cents, dans deux mois. Trois cents euros se sont volatilisés en route, et personne n’a pris le moindre risque sur le stock.

Un libraire, lui, vous aurait fait une offre. Un chiffre, tout de suite, plus bas que vos espérances. Il aurait sorti son chéquier et emporté les cartons le jour même.

Cette offre vous aurait vexé. Elle était pourtant la seule où quelqu’un misait son argent.

Cette librairie n’existe pas. Aucun libraire n’y survivrait un trimestre.

Il serait dénoncé partout. On dirait qu’il méprise ses clients, qu’il facture l’air, qu’il a inventé une taxe sur l’envie d’acheter. On aurait raison.

Un usage devient invisible quand il est ancien, collectif et enveloppé d’un peu de cérémonie. Prenez le même usage, retirez la salle, retirez le marteau, retirez le catalogue, posez-le sur le comptoir d’une boutique de quartier tenue par un homme en cardigan : il redevient scandaleux.

Ce n’est donc pas la pratique qui nous choque. C’est le décor qui manque.

Il suffit d’une salle, d’une estrade et d’un catalogue pour rendre respectable ce qui serait, ailleurs, une brutalité de comptoir.

Reste la vraie question. Pourquoi acceptons-nous ailleurs ce que nous ne tolérerions pas ici ?

Parce que l’enchère nous flatte.

Elle nous raconte que le prix n’a pas été décidé par un marchand mais découvert par le marché. Que nous avons emporté quelque chose sur un rival. Que nous avons fait une affaire, même en payant trente pour cent de plus qu’en boutique.

Le libraire ne nous offre rien de tout cela. Il affiche un prix. Ce prix est le sien, assumé, discutable, discuté. Il n’y a ni suspense, ni victoire, ni vaincu. Il n’y a qu’un homme qui a choisi ce livre, l’a payé de sa poche, l’a gardé sur ses rayons pendant deux ans, et vous le propose.

Nous lui reprochons exactement ce que nous pardonnons à l’autre : de gagner sa vie.

Un mot encore, avant qu’on me range du côté des dévots.

Il existe des libraires qui rêvent leurs prix, qui recopient des adjudications sans les comprendre, qui décrivent trois lignes là où il en faudrait dix, qui répondent en quinze jours ou jamais. J’en ai croisé qui tenaient boutique comme on tient un grief.

Un libraire n’est pas vertueux par état. Il est simplement exposé. Il vous regarde. Il porte son nom sur sa devanture. Il ne peut pas se réfugier derrière un règlement affiché en corps six.

C’est cette exposition qui le tient. Elle vaut tous les codes de déontologie.

Venons-en au fond.

Nous vivons un moment étrange du marché du livre ancien. Les libraires se raréfient. Les boutiques ferment. Les catalogues s’espacent. Et pendant ce temps, nous continuons de dire, entre nous, qu’ils sont trop chers.

Trop chers par rapport à quoi ?

Par rapport à un système où le prix annoncé est faux de trente pour cent, où l’attente se facture à la journée, où l’emballage vous est renvoyé comme un problème personnel, et où une erreur de description est un aléa dont vous êtes seul comptable.

La prochaine fois que vous achèterez dans une librairie, faites l’exercice.

Ajoutez trente pour cent. Ajoutez les frais de garde. Ajoutez le transporteur. Retirez le collationnement, le conseil, la reprise, le paquet bien fait et la conversation.

Vous verrez ce qui reste.

Le libraire n’est pas notre problème. C’est notre dernier interlocuteur.

GUILDE · ML/MARTEAU

9 Commentaires

  1. Je note que le vendeur décrit la reliure comme étant en maroquin vert, ce qui ne saute pas aux yeux, avec doublure de maroquin. Et que ces exemplaires sur Hollande sont les seuls grands papiers… encore un sujet d’article !

  2. Petit complément : le fait de signer une reliure n’est pas un gage de bon résultat. La signature peut aussi révéler la profondeur de l’incompétence. Exemple : Mondrac …

  3. Petit complément : le fait de signer une reliure n’est pas un gage de bon résultat. La signature peut aussi révéler la profondeur de l’incompétence. Exemple : Mondrac 🙂

  4. Je me souviens d’un livre bien relié au 17e (reliure plutôt jolie, en bon état) qui avait été littéralement massacré par l’acheteur, qui avait absolument tenu à faire faire une nouvelle reliure (vraiment moche…)

  5. L’outrage, aussi indéniable qu’il est odieux, mérite néanmoins un soupçon de pardon. J’ai moi-même sur un rayonnage un ouvrage de géologie du 19eme siècle qu’un margoulin a recouvert d’une couche de cuir à faire pâlir d’envie un canapé. C’est laid. C’est grossièrement fait. Et à tout prendre l’apprenti relieur aurait gagné un temps fou à simplement emmitoufler le livre dans un bout de couette tant le résultat ressemble à un sarcophage digne de Tchernobyl. Mais, je ne doute pas qu’il y a passé du temps. Le travail, à défaut d’être réussi, semble particulièrement soigné. Il me fait songer à ces copies d’élèves, longues comme un jour sans pain, erronées du début à la fin mais où on lit toute la bonne volonté du monde et des efforts d’une sincérité charmante. Celui qui passe des heures, voire des jours, à revêtir un livre ne peut que l’aimer avec passion. On peut bien évidemment regretter l’expression de cet amour, tout en reconnaissant chez lui cette étincelle qui anime le vrai bibliophile.

  6. Relieur amateur moi-même, je n’ai pu qu’être sensible à cet article. En effet, lors de ma première leçon de reliure j’ai appris qu’en reliant un livre, je lui ferai perdre de sa valeur, je me suis donc abstenu de débrocher tout tirage de tête passant entre mes mains, mais, respectueux des ouvrages que j’ai pu relier, j’ai toujours plaisir à les feuilleter et les savoir près de moi. Je ne les mélange cependant pas avec mes volumes signés de grands ateliers de reliure. Il existe, je crois, des relieurs amateurs qui essaient de ne pas faire de mal aux livres, ne les « massicotons » donc pas tous…

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