Faut-il massicoter ou interdire les relieurs amateurs ?

Un exemplaire sur Hollande du Docteur Pascal de Zola, dans une reliure noire, raide, non signée. La couverture brochée a été découpée et incrustée dans le premier plat, comme un papillon sous verre. Le relieur amateur n’a pas conservé un état, il l’a démonté pour le commémorer.

Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il existe dans le monde du livre ancien une catégorie de criminels que la morale bourgeoise protège encore : les relieurs amateurs pleins de bonnes intentions.

Le lecteur brutal, au moins, a pour lui la franchise. Il corne, tache, casse un mors, oublie un volume près d’un radiateur, glisse un mauvais signet entre deux feuillets. Il est coupable, certes, mais lisible. On comprend son crime. Le relieur amateur, lui, arrive avec des projets. Il veut sauver. Il veut ennoblir. Il veut “mettre en valeur”. Il veut “protéger durablement”. Il aime les livres, dit-il. Et c’est précisément là que le danger commence.

Car on devrait toujours se méfier des gens qui aiment les livres au point de vouloir les améliorer.

J’ai vu récemment un objet qui mérite à lui seul un petit code pénal. Un bel exemplaire sur Hollande de Le Docteur Pascal, de Zola. Pas une épave de trottoir, pas un volume dépenaillé qu’on aurait tiré d’une cave humide, pas une chose à sauver en catastrophe. Non : un exemplaire qui avait déjà une identité bibliophilique, une logique, une tenue, une dignité matérielle. Et que découvre-t-on ? Une reliure noire, raide, épaisse, vaguement funéraire, non signée bien sûr — ce qui est encore la meilleure preuve que son auteur n’était pas entièrement dépourvu de conscience — et, pour couronner l’entreprise, la couverture brochée carrément découpée et incrustée dans le premier plat comme un papillon sous verre.

La suite est sur le site : la reliure noire non signée et ce qu’elle a coûté au broché, les arguments que les relieurs amateurs opposent, et la règle simple qui dit quand ne pas toucher un exemplaire.

Il faut s’arrêter une seconde sur cette dernière délicatesse.

Le relieur amateur, qui n’ose même pas signer, n’a pas seulement relié. Il a découpé. Il a prélevé. Il a cannibalisé la couverture originale pour en faire un ornement. Il n’a pas conservé un état ; il l’a démonté pour le commémorer. Il n’a pas respecté le broché ; il l’a transformé en relique décorative. C’est moins une reliure qu’un petit mausolée de mauvaises intentions.

Ce livre n’a pas été relié. Il a été placé sous tutelle.

On voit tout, dans cet objet, de ce que produit la bibliophilie anxieuse lorsqu’elle passe à l’acte. D’abord, la peur panique du fragile. Un exemplaire broché sur Hollande, cela vit, cela bouge, cela suppose de la délicatesse, une certaine réserve, une certaine idée du non-interventionnisme. Mais pour le relieur amateur, cette vie-là est insupportable. Il lui faut du fixe, du bordé, du tenu, du gainé, du sécurisé. Il confond la conservation avec l’immobilisation. Il ne protège pas le livre : il le neutralise.

Ensuite, il y a le goût très spécial de l’intervention visible. Le mauvais amateur ne se contente jamais d’un travail discret. Il lui faut qu’on voie qu’il s’est passé quelque chose. Qu’il y ait du cuir, de l’épaisseur, du dispositif, de la décision. Le livre d’origine était un volume. Il devient un “objet”. Et comme toujours quand les gens veulent fabriquer de l’objet, ils commencent par abîmer le livre.

La couverture d’origine, au lieu de rester ce qu’elle devait être — une couverture d’origine, avec sa fonction, sa valeur propre, sa logique de papier — a été extraite de son contexte, découpée, enchâssée dans le plat comme une médaille. On a voulu garder la mémoire du broché tout en supprimant le broché. C’est le geste même du vandalisme poli : détruire au nom du souvenir de ce qu’on détruit.

L’amateur de reliure ratée ne tue pas le passé ; il le momifie.

J’entends déjà la défense. Elle arrive toujours avec le même cortège de bons sentiments. “Mais au moins l’exemplaire est protégé.” “Mais la couverture est conservée.” “Mais l’ensemble est propre.” “Mais il vaut mieux cela qu’un broché fragile.” Tout cela est possible. Et presque tout cela est faux. Car protéger un livre ne consiste pas à le faire entrer de force dans une idée rassurante de la protection. Un exemplaire n’est pas mieux traité parce qu’on l’a rendu plus lourd, plus rigide, plus spectaculaire, plus impossible à comprendre dans son état d’origine.

Le grand vice du relieur amateur, ce n’est pas de mal faire. C’est de croire que toute intervention est un progrès.

Or non. En bibliophilie, il existe une vérité que beaucoup d’enthousiastes découvrent trop tard : ne rien faire est souvent un geste de civilisation. Savoir s’arrêter, savoir laisser vivre un exemplaire dans sa vérité, savoir supporter une fragilité originale, savoir préférer la justesse à l’apparat — voilà qui demande davantage de goût qu’une petite opération de chirurgie cuirassée sur un pauvre Zola qui n’avait rien demandé.

Le bibliophile brutal arrache, tache, plie, égare.

Le relieur amateur, lui, améliore. C’est pire.

Pire, parce que sa violence vient gantée de vertu. Pire, parce qu’elle s’exerce avec application. Pire, parce qu’elle se croit légitime. Pire encore, parce qu’elle fabrique ensuite des objets embarrassants : ni exemplaires d’origine, ni vraies reliures, ni restaurations honnêtes, ni créations assumées. Des entre-deux. Des solutions. Des livres passés par la zone grise du zèle personnel.

L’objet que j’ai sous les yeux résume admirablement ce travers. Le dos noir, sévère, triste comme un portefeuille notarial. Les plats massifs, sans grâce. L’intérieur aux contreplats sombres, d’un brun lie-de-vin légèrement dépressif. Et cette couverture d’origine plaquée sur le premier plat comme une pièce à conviction. On sent tout de suite qu’un homme a voulu faire bien. C’est toujours mauvais signe.

Un vrai relieur peut produire une métamorphose. Un amateur, lui, produit souvent une décision.

Et la décision, en matière de livre, est un genre esthétique redoutable. Elle coupe, elle redresse, elle plaque, elle recouvre, elle simplifie. Elle a horreur des demi-teintes. Elle ne comprend pas qu’un broché sur Hollande n’a pas besoin d’être “résolu”. Il n’est pas un problème. Il est une forme. Et cette forme avait déjà sa grâce : celle d’un exemplaire né dans un régime de publication précis, avec une couverture imprimée qui fait partie de son identité, avec une relation spécifique entre son papier, son état, sa matérialité légère et son histoire éditoriale.

Le relieur amateur, lui, ne voit pas une forme. Il voit une insuffisance.

C’est là qu’il devient dangereux. Parce qu’il ne supporte pas qu’un livre soit plus fin que lui. Il lui faut du renfort, de la structure, de la “présentation”. Il croit honorer le volume en lui donnant une carrure de meuble. Il méprise sans le savoir ce qu’il prétend aimer : la logique matérielle propre d’un exemplaire.

Soyons clairs : toute reliure tardive n’est pas un crime. Toute intervention n’est pas absurde. Il existe de grandes reliures sur des exemplaires brochés. Il existe des habillages admirables. Il existe des relieurs capables de comprendre un livre, de dialoguer avec lui, de l’accompagner sans le violenter. Mais précisément : ces gens-là savent qu’on ne découpe pas une couverture pour la ficher dans un plat comme un trophée de chasse. Ils savent qu’un respect réel du volume commence par le respect de sa physiologie. Ils savent qu’un exemplaire n’est pas un support à bonnes idées.

Ce qui rend cette affaire si irritante, c’est qu’elle touche à un vice très répandu : la bibliophilie de surprotection. On y rencontre des amateurs qui aiment tant les livres qu’ils les enferment. Ils mettent sous chemise, sous étui, sous emboîtage, sous surveillance presque. Ils veulent des gardes, des renforts, des gainages, des dispositifs. Ils respireraient mieux si le livre cessait tout à fait d’être un organisme. Leur rêve secret est un volume parfaitement conservé qui n’aurait plus la fatigue de devoir être un livre.

À force de vouloir empêcher le livre de souffrir, on l’empêche surtout d’exister.

Et le relieur amateur est souvent l’exécutant manuel de cette angoisse. Il n’est pas toujours vulgaire. Il est parfois même touchant. Il a acheté de beaux matériaux. Il a sans doute passé des heures sur sa couture. Il s’est appliqué à sa tranchefile multicolore dont il est probablement assez fier. Il a le sentiment d’avoir travaillé. Je ne le lui retire pas. Mais le travail n’est pas la question. Les prisons aussi demandent du travail.

La grande faiblesse de ce genre d’entreprise est qu’elle ne comprend jamais la hiérarchie des valeurs. Elle met de l’énergie là où il fallait du tact. Elle apporte de la matière là où il fallait de la retenue. Elle confond la dépense d’effort avec la qualité du résultat. En un mot, elle travaille contre le livre avec la conscience d’œuvrer pour lui.

Le pire ennemi d’un bel exemplaire n’est pas toujours le lecteur brutal. C’est parfois le protecteur inquiet.

Je dirais même qu’il existe un rapport assez intime entre le relieur amateur et une certaine forme de snobisme technique. On n’ose pas signer, mais on agit. On n’a pas tout à fait l’autorité du métier, mais on s’accorde le pouvoir sur l’objet. On ne sait pas vraiment s’il fallait intervenir, mais on intervient d’autant plus qu’on sait faire certaines choses avec ses mains. Dès qu’un amateur acquiert un savoir-faire, il cherche une victime sur laquelle l’exercer.

Le livre ancien est alors traité comme un terrain d’application.

Or un exemplaire sur Hollande n’est pas un exercice. Il n’est pas un prétexte à démonstration artisanale. Il n’est pas une surface sur laquelle un propriétaire ou son ami habile viendrait résoudre ses angoisses de conservation en donnant libre cours à ses ambitions de petit atelier. Le rôle du bibliophile n’est pas de transformer chaque objet fragile en chantier.

Il faudrait le redire plus souvent : la bibliophilie n’est pas l’art de faire quelque chose aux livres. C’est d’abord l’art de savoir quand les laisser tranquilles.

Cela n’empêchera pas les amateurs actifs de se récrier. Ils diront qu’ils restaurent, qu’ils sauvent, qu’ils empêchent la dispersion, qu’ils redonnent une tenue, qu’ils rendent manipulable, qu’ils évitent les pertes. À quoi l’on peut répondre très simplement : fort bien, commencez donc par ne pas découper une couverture d’origine pour la transformer en décoration de plat. Si l’on en est déjà là, il est difficile de parler de salut.

Car enfin, que dit cet objet au-delà de son cas particulier ? Il dit qu’une partie du monde bibliophile aime davantage les signes de protection que le livre protégé. Il dit que la trace visible d’une intervention rassure plus qu’un respect discret de l’exemplaire. Il dit que beaucoup d’amateurs préfèrent une solution grossière mais tangible à une fidélité plus subtile à l’état original. Il dit surtout qu’on supporte très mal qu’un bel exemplaire soit simplement ce qu’il est, surtout s’il est broché, fragile, léger, mobile, un peu vulnérable — c’est-à-dire vivant.

On préfère le livre qui a l’air sauvé au livre qui est resté juste.

Je sais bien que le titre de cet article est injuste. Faut-il massicoter ou interdire les relieurs amateurs ? Évidemment non. Quoique. Il faut bien leur laisser un peu d’air, quelques cahiers d’exercice, deux ou trois almanachs sans conséquence, éventuellement un missel de famille déjà massacré au XIXe siècle. Mais il conviendrait peut-être d’introduire dans le débat public une règle simple : plus un exemplaire est désirable dans son état d’origine, moins l’amateur doit s’en approcher avec des outils.

Tout le problème est là. Les relieurs amateurs n’exercent pas toujours leurs talents sur des choses indifférentes. Ils veulent du beau, du noble, du papier de choix, du texte connu, de l’exemplaire qui mérite. Et c’est précisément ce qu’il faudrait leur retirer. Un amateur sûr de lui devant un exemplaire sur Hollande me donne à peu près le même sentiment qu’un chirurgien autodidacte devant un Stradivarius : beaucoup de concentration, pas assez de légitimité.

Le massacre bien intentionné est une vieille tradition. Mais il n’est pas obligé de devenir un droit.

Je plaiderais donc pour une morale modeste. Non pas l’interdiction générale, qui priverait le monde de quelques hilarités nécessaires, mais une sorte de principe de précaution bibliophilique. Plus le livre est important dans sa matérialité propre, plus la main doit trembler. Plus l’objet a conservé son intégrité, plus l’intervention doit se faire rare. Plus l’exemplaire a une vérité, moins il faut lui imposer un système. Ce n’est pas très spectaculaire. Ce n’est pas héroïque. Ce n’est même pas très amusant pour ceux qui aiment bricoler du cuir. Mais c’est, de loin, la position la plus civilisée.

L’amateur voudra toujours faire. Le goût, lui, commence souvent par le refus d’agir.

Et je reviens à ce pauvre Docteur Pascal. Il était né broché, il portait sa couverture, il avait son papier, sa logique, son élégance propre. On l’a voulu plus noble. On l’a rendu plus lourd. On l’a voulu plus protégé. On l’a rendu plus faux. On l’a voulu plus bibliophilique. On l’a rendu moins lisible comme exemplaire. Voilà le résultat des bonnes intentions appliquées au mauvais endroit : un livre qui n’est ni mort, ni vivant, ni intact, ni vraiment transformé, mais suspendu dans cette zone pénible où l’angoisse du propriétaire a pris la place du goût.

Il y a des reliures qui servent le texte. D’autres servent surtout l’anxiété du bibliophile. Celle-ci appartient clairement à la seconde catégorie.

Alors faut-il massicoter ou interdire les relieurs amateurs ? Je me garderai bien de trancher trop vite. La civilisation nous oblige encore à quelques nuances. Disons seulement ceci : quand un homme n’ose pas signer la reliure par laquelle il vient de découper une couverture originale pour l’incruster dans un plat, il apporte lui-même au dossier le plus solide des témoignages.

La honte est parfois une forme tardive de compétence.

Cote de bibliothèque de la Guilde des Bibliopolicés :

GdB — SOC/REL-12

La lettre du bibliophile

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Collationner un livre : sept bonnes raisons d’arrêter de perdre votre temps

Définition ancienne de Collationner : examiner si un livre est entier et parfait

Six clichés bien cadrés sur une plateforme valent, nous dit-on, deux heures de collation, Brunet ouvert à la bonne page. La page prise au hasard tombe toujours sur un feuillet immaculé. Que le feuillet 137 manque ou qu’un fac-similé le remplace, le dos reste le même et la photographie aussi.

Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

On m’a enseigné autrefois — et l’on voudra bien pardonner cette confidence d’ancien régime — qu’un livre ne s’achetait pas, qu’il se vérifiait. Feuillet après feuillet, signature après signature, planche après planche, l’amateur consciencieux devait s’assurer que l’objet qu’on lui tendait contenait bien tout ce que le bibliographe avait promis. Cela s’appelait collationner, cela prenait du temps, cela supposait une table, une lampe, un Brunet ouvert à la bonne page, et cette forme particulière de patience qu’on ne trouve plus guère que chez les horlogers et les confesseurs. J’ai longtemps cru que c’était là le premier des devoirs. Je viens vous annoncer une bonne nouvelle : ce devoir est aboli. Non par décret, non par scandale, mais par quelque chose de bien plus efficace que les décrets et les scandales — l’usage. Personne ne collationne plus, donc il ne sert plus à rien de collationner. Le raisonnement est circulaire, j’en conviens ; c’est précisément ce qui le rend inattaquable.

Définition ancienne de Collationner : examiner si un livre est entier et parfait

Examinons, puisqu’il faut bien instruire le dossier, les raisons de cette heureuse dispense.

Premièrement : on n’ouvre plus les livres

La collation reposait sur une hypothèse aujourd’hui charmante de naïveté : celle qu’un livre serait un jour ouvert. Or le livre ancien a cessé d’être un texte pour devenir tour à tour une image, puis un trophée. On le photographie sous trois angles, on le pose sur une étagère où il compose agréablement avec ses voisins. Dans aucune de ces deux destinées le feuillet 137 ne joue le moindre rôle. Qu’il soit présent, absent ou remplacé par un fac-similé d’une propreté suspecte, le dos reste le même, et la photographie aussi. S’indigner d’un manque que personne ne verra jamais, c’est faire preuve d’une exigence déplacée, presque d’une insolence — celle du convive qui vérifierait l’argenterie chez son hôte.

Les six autres raisons sont sur le site : les quatre mots qui ont clos trois siècles de bibliographie, l’expert de Drouot mort au décompte des planches de l’Encyclopédie, et la politesse qui survit à l’abolition du devoir.

Deuxièmement : la photographie a réglé la question

Six clichés bien cadrés sur une plateforme en ligne valent, nous dit-on, deux heures de collation. On y voit la reliure, le titre, une page « prise au hasard » — un hasard qui tombe curieusement toujours sur un feuillet immaculé — et parfois la tranche, pour les amateurs de sensations fortes. Que voulez-vous vérifier de plus ? La complétude d’un livre de six cents pages se déduit aisément de six photographies, comme la santé d’un patient se déduit de son sourire. Et si d’aventure un doute subsistait, la formule magique « vendu tel que photographié » l’apaise définitivement : quatre mots qui ont résolu un problème que trois siècles de bibliographes n’avaient pas su clore. Il fallait y penser. Ils y ont pensé.

Troisièmement : « complet » a disparu des catalogues, et le problème avec lui

Lisez les catalogues de ventes aux enchères : le mot « complet » ne s’y risque plus. Les experts, instruits par quelques réclamations et beaucoup de prudence, l’ont retiré de leur vocabulaire comme on retire du commerce un produit dangereux. On écrit désormais « non collationné », « vendu en l’état », « tel que » — locutions admirables qui ne décrivent pas le livre mais le contrat, et qui transforment chaque notice en clause de non-responsabilité ornée d’une estimation. Or on ne peut être trompé que par une promesse : là où plus personne ne promet rien, plus personne ne ment, et là où personne ne ment, que voudriez-vous donc vérifier ? La collation servait à confronter l’exemplaire à sa description ; la description ayant été prudemment vidée de tout contenu vérifiable, la confrontation tombe d’elle-même. C’est un progrès considérable : on n’a pas rendu les livres plus complets, on a rendu l’incomplétude inattaquable.

Quatrièmement : c’est un art du passé, au sens propre

Car enfin, à qui s’adresse encore cette science ? Collationner avait un sens pour les livres d’avant le XVIIIe siècle, ces machines retorses pleines de feuillets liminaires, de cahiers signés par lettres, de titres-frontispices, d’errata et de feuillets blancs qu’il fallait savoir compter — tout un appareil où le manque se dissimule avec une aisance de prestidigitateur. Mais la bibliophilie a émigré. Elle vit désormais au XIXe et au XXe siècle, parmi des volumes paginés en continu dont la complétude se lit d’un coup de pouce, et son inquiétude s’est déplacée tout entière vers l’enveloppe : un « couvertures conservées » fait aujourd’hui le travail que faisaient hier trois lignes de collation dans Brunet. On ne compte plus les cahiers, on vérifie les plats. La science des signatures est devenue une langue morte, parlée par quelques érudits à l’intention d’autres érudits, et l’on sait ce que notre époque fait des langues mortes : elle les salue de loin, et elle vend sans elles.

Cinquièmement : le temps coûte plus cher que les manques

Faisons les comptes, puisque notre époque ne respecte que cela. Collationner sérieusement un in-folio du XVIIe siècle demande une heure, parfois deux. Une maison de ventes qui disperse quatre cents lots par vacation devrait donc, pour faire ce travail, immobiliser un expert pendant plusieurs semaines — un expert dont on sait par ailleurs, depuis certaine vente d’Almanachs dont j’ai eu l’occasion d’entretenir la Guilde, qu’il a mieux à faire, ou en tout cas autre chose. On raconte du reste à Drouot l’histoire de cet expert qui décéda au milieu du décompte des planches de l’Encyclopédie, par ennui ou de vieillesse, les avis divergent — il en était, dit-on, au volume des arts mécaniques, quelque part entre la fabrication des épingles et celle des bas au métier ; on le trouva le doigt posé sur la planche CXIV, et l’on acheva la vente, par respect, sans achever le décompte. Le lot fut adjugé « non collationné », ce qui, pour une fois, était rigoureusement exact. La profession en tira la seule leçon qui s’imposât : non pas qu’il fallût des experts plus jeunes, mais des vérifications plus courtes. La confiance, elle, est gratuite, instantanée, et se distribue sans limite de stock. Entre une vérification qui coûte et une confiance qui rapporte, le marché a choisi, et le marché, on nous l’assure, ne se trompe jamais longtemps. Il se trompe seulement à la longue, ce qui n’est pas pareil, puisque à la longue, comme chacun sait, l’acheteur est un autre.

Sixièmement : la responsabilité s’est admirablement diluée

Autrefois, le manque avait un coupable : celui qui avait vendu sans vérifier. Aujourd’hui, il n’a plus qu’une généalogie. Le libraire s’en remet à la vente où il a acheté, la maison de ventes à son expert, l’expert au catalogue d’une collection célèbre où le livre a jadis figuré, et ce catalogue lui-même à un bibliographe mort en 1865 qui, lui, avait collationné — mais un autre exemplaire. Chacun est de bonne foi, chacun a fait confiance à quelqu’un de très estimable, et le feuillet manquant circule ainsi de main en main comme un héritage dont personne n’est comptable. C’est une chaîne admirable : elle ne tient à rien, et c’est pourquoi rien ne peut la rompre. Collationner, dans ce système, serait presque un acte hostile — le geste de celui qui, dans une ronde, s’arrête de tourner et fait tomber tout le monde.

Septièmement : le manque découvert tard ne fait de mal qu’aux honnêtes gens

Voici enfin l’argument décisif. Un feuillet absent ne blesse que celui qui le cherche. L’amateur qui ne collationne pas vivra heureux avec son exemplaire incomplet, l’aimera, le montrera, le léguera dans une parfaite tranquillité d’âme. Celui qui collationne, au contraire, s’expose à savoir — et savoir, en bibliophilie comme ailleurs, est le commencement des ennuis. Il faudra réclamer, prouver, froisser un vendeur aimable, abîmer une relation cordiale pour un morceau de papier. La collation ne protège pas l’acheteur : elle le condamne à la lucidité, qui est de toutes les infirmités la plus mal remboursée. Épargnez-vous cela. L’ignorance a mauvaise réputation mais elle a ceci de supérieur à l’expertise qu’elle ne déçoit jamais son homme de son vivant.

Voilà donc l’affaire entendue, et je pourrais m’arrêter là si je ne me souvenais, par déformation, de distinguer les apparences de ce qui devrait être. Car enfin la collation n’a jamais été une technique, encore moins une formalité : c’était une politesse. Politesse envers le livre, qu’on prenait la peine de connaître avant de prétendre le posséder ; politesse envers l’acheteur suivant, à qui l’on transmettait une certitude et non une rumeur ; politesse envers soi-même, qui est la moins spectaculaire des trois et la seule qui ne se négocie pas. En cessant de compter les feuillets, nous n’avons pas gagné du temps : nous avons seulement déplacé la confiance, de l’objet qu’on peut vérifier vers les hommes qu’on préfère croire. Et un marché où plus personne ne compte les feuillets est un marché où, à la longue, les feuillets finissent par manquer — cela s’est toujours su, et cela s’est toujours vérifié, précisément parce que personne ne vérifiait.

Ne collationnez donc plus, amis bibliophiles : vous achèterez plus vite, vous revendrez plus aisément, et vous laisserez à vos héritiers la surprise de l’inventaire. La Guilde, pour sa part, continuera de compter. Par honnêteté, disent nos statuts. Par insolence, je le crains — c’est-à-dire par fidélité.

GUILDE · ML/COLLATION

Document classé : diffusion restreinte.

10 Commentaires

  1. A propos de la chronique de Mathieu LENOIR : Faut-il massicoter ou interdire les relieurs amateurs ?

    Ahhh , les relieurs amateurs …
    Je le fus …
    Tombant sur un Loti sur Japon « méritant une reliure » disait l’annonce , j’achetais plusieurs ouvrages passionnant du type « la reliure pour tous » … Comprenant rapidement qu’il serait sacrilège d’intervenir sur mon Loti , je trouvais un atelier pour me former et finir par passer , à plus de 50 ans , mon CAP .
    Mais relieur ne veut pas dire « restaurateur » ! Et j’en veux pour exemple mon maitre formateur qui peut , sans souci , massicoter un ouvrage ancien , voire très ancien … car il est relieur , et ceci de père en fils depuis trois générations .
    Savoir reconnaitre les papiers , les nettoyer sans qu’is ne deviennent d’un blanc éclatant , refaire une couture ou une tranchefile en respect de l’époque de l’ouvrage , savoir restaurer un ouvrage que ce soit un velin ancien , une reliure anglaise avec ses cuirs tellement collés qu’il est impossible de glisser une pointe de scalpel , en papier dominoté voire un broché moderne en E.O. , tout ceci s’apprend et ne fait pas partie du cursus du relieur …
    On ne peut pas en vouloir à un amateur de ne pas avoir les connaissances quand certains professionnels les ignorent .
    On peut par contre lui reprocher de ne pas avoir eu la sensibilité qui l’aurait conduit à une retenue lui évitant des erreurs …
    et pour finir , oserais-je l’écrire pour preuve d’incompétence … je n’ai jamais signé la moindre reliure et encore moins en restauration .

  2. Je note que le vendeur décrit la reliure comme étant en maroquin vert, ce qui ne saute pas aux yeux, avec doublure de maroquin. Et que ces exemplaires sur Hollande sont les seuls grands papiers… encore un sujet d’article !

  3. Petit complément : le fait de signer une reliure n’est pas un gage de bon résultat. La signature peut aussi révéler la profondeur de l’incompétence. Exemple : Mondrac …

  4. Petit complément : le fait de signer une reliure n’est pas un gage de bon résultat. La signature peut aussi révéler la profondeur de l’incompétence. Exemple : Mondrac 🙂

  5. Je me souviens d’un livre bien relié au 17e (reliure plutôt jolie, en bon état) qui avait été littéralement massacré par l’acheteur, qui avait absolument tenu à faire faire une nouvelle reliure (vraiment moche…)

  6. L’outrage, aussi indéniable qu’il est odieux, mérite néanmoins un soupçon de pardon. J’ai moi-même sur un rayonnage un ouvrage de géologie du 19eme siècle qu’un margoulin a recouvert d’une couche de cuir à faire pâlir d’envie un canapé. C’est laid. C’est grossièrement fait. Et à tout prendre l’apprenti relieur aurait gagné un temps fou à simplement emmitoufler le livre dans un bout de couette tant le résultat ressemble à un sarcophage digne de Tchernobyl. Mais, je ne doute pas qu’il y a passé du temps. Le travail, à défaut d’être réussi, semble particulièrement soigné. Il me fait songer à ces copies d’élèves, longues comme un jour sans pain, erronées du début à la fin mais où on lit toute la bonne volonté du monde et des efforts d’une sincérité charmante. Celui qui passe des heures, voire des jours, à revêtir un livre ne peut que l’aimer avec passion. On peut bien évidemment regretter l’expression de cet amour, tout en reconnaissant chez lui cette étincelle qui anime le vrai bibliophile.

  7. Relieur amateur moi-même, je n’ai pu qu’être sensible à cet article. En effet, lors de ma première leçon de reliure j’ai appris qu’en reliant un livre, je lui ferai perdre de sa valeur, je me suis donc abstenu de débrocher tout tirage de tête passant entre mes mains, mais, respectueux des ouvrages que j’ai pu relier, j’ai toujours plaisir à les feuilleter et les savoir près de moi. Je ne les mélange cependant pas avec mes volumes signés de grands ateliers de reliure. Il existe, je crois, des relieurs amateurs qui essaient de ne pas faire de mal aux livres, ne les « massicotons » donc pas tous…

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