Faut-il massicoter ou interdire les relieurs amateurs ?

Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il existe dans le monde du livre ancien une catégorie de criminels que la morale bourgeoise protège encore : les relieurs amateurs pleins de bonnes intentions.

Le lecteur brutal, au moins, a pour lui la franchise. Il corne, tache, casse un mors, oublie un volume près d’un radiateur, glisse un mauvais signet entre deux feuillets. Il est coupable, certes, mais lisible. On comprend son crime. Le relieur amateur, lui, arrive avec des projets. Il veut sauver. Il veut ennoblir. Il veut “mettre en valeur”. Il veut “protéger durablement”. Il aime les livres, dit-il. Et c’est précisément là que le danger commence.

Car on devrait toujours se méfier des gens qui aiment les livres au point de vouloir les améliorer.

J’ai vu récemment un objet qui mérite à lui seul un petit code pénal. Un bel exemplaire sur Hollande de Le Docteur Pascal, de Zola. Pas une épave de trottoir, pas un volume dépenaillé qu’on aurait tiré d’une cave humide, pas une chose à sauver en catastrophe. Non : un exemplaire qui avait déjà une identité bibliophilique, une logique, une tenue, une dignité matérielle. Et que découvre-t-on ? Une reliure noire, raide, épaisse, vaguement funéraire, non signée bien sûr — ce qui est encore la meilleure preuve que son auteur n’était pas entièrement dépourvu de conscience — et, pour couronner l’entreprise, la couverture brochée carrément découpée et incrustée dans le premier plat comme un papillon sous verre.

Il faut s’arrêter une seconde sur cette dernière délicatesse.

Le relieur amateur, qui n’ose même pas signer, n’a pas seulement relié. Il a découpé. Il a prélevé. Il a cannibalisé la couverture originale pour en faire un ornement. Il n’a pas conservé un état ; il l’a démonté pour le commémorer. Il n’a pas respecté le broché ; il l’a transformé en relique décorative. C’est moins une reliure qu’un petit mausolée de mauvaises intentions.

Ce livre n’a pas été relié. Il a été placé sous tutelle.

On voit tout, dans cet objet, de ce que produit la bibliophilie anxieuse lorsqu’elle passe à l’acte. D’abord, la peur panique du fragile. Un exemplaire broché sur Hollande, cela vit, cela bouge, cela suppose de la délicatesse, une certaine réserve, une certaine idée du non-interventionnisme. Mais pour le relieur amateur, cette vie-là est insupportable. Il lui faut du fixe, du bordé, du tenu, du gainé, du sécurisé. Il confond la conservation avec l’immobilisation. Il ne protège pas le livre : il le neutralise.

Ensuite, il y a le goût très spécial de l’intervention visible. Le mauvais amateur ne se contente jamais d’un travail discret. Il lui faut qu’on voie qu’il s’est passé quelque chose. Qu’il y ait du cuir, de l’épaisseur, du dispositif, de la décision. Le livre d’origine était un volume. Il devient un “objet”. Et comme toujours quand les gens veulent fabriquer de l’objet, ils commencent par abîmer le livre.

La couverture d’origine, au lieu de rester ce qu’elle devait être — une couverture d’origine, avec sa fonction, sa valeur propre, sa logique de papier — a été extraite de son contexte, découpée, enchâssée dans le plat comme une médaille. On a voulu garder la mémoire du broché tout en supprimant le broché. C’est le geste même du vandalisme poli : détruire au nom du souvenir de ce qu’on détruit.

L’amateur de reliure ratée ne tue pas le passé ; il le momifie.

J’entends déjà la défense. Elle arrive toujours avec le même cortège de bons sentiments. “Mais au moins l’exemplaire est protégé.” “Mais la couverture est conservée.” “Mais l’ensemble est propre.” “Mais il vaut mieux cela qu’un broché fragile.” Tout cela est possible. Et presque tout cela est faux. Car protéger un livre ne consiste pas à le faire entrer de force dans une idée rassurante de la protection. Un exemplaire n’est pas mieux traité parce qu’on l’a rendu plus lourd, plus rigide, plus spectaculaire, plus impossible à comprendre dans son état d’origine.

Le grand vice du relieur amateur, ce n’est pas de mal faire. C’est de croire que toute intervention est un progrès.

Or non. En bibliophilie, il existe une vérité que beaucoup d’enthousiastes découvrent trop tard : ne rien faire est souvent un geste de civilisation. Savoir s’arrêter, savoir laisser vivre un exemplaire dans sa vérité, savoir supporter une fragilité originale, savoir préférer la justesse à l’apparat — voilà qui demande davantage de goût qu’une petite opération de chirurgie cuirassée sur un pauvre Zola qui n’avait rien demandé.

Le bibliophile brutal arrache, tache, plie, égare.

Le relieur amateur, lui, améliore. C’est pire.

Pire, parce que sa violence vient gantée de vertu. Pire, parce qu’elle s’exerce avec application. Pire, parce qu’elle se croit légitime. Pire encore, parce qu’elle fabrique ensuite des objets embarrassants : ni exemplaires d’origine, ni vraies reliures, ni restaurations honnêtes, ni créations assumées. Des entre-deux. Des solutions. Des livres passés par la zone grise du zèle personnel.

L’objet que j’ai sous les yeux résume admirablement ce travers. Le dos noir, sévère, triste comme un portefeuille notarial. Les plats massifs, sans grâce. L’intérieur aux contreplats sombres, d’un brun lie-de-vin légèrement dépressif. Et cette couverture d’origine plaquée sur le premier plat comme une pièce à conviction. On sent tout de suite qu’un homme a voulu faire bien. C’est toujours mauvais signe.

Un vrai relieur peut produire une métamorphose. Un amateur, lui, produit souvent une décision.

Et la décision, en matière de livre, est un genre esthétique redoutable. Elle coupe, elle redresse, elle plaque, elle recouvre, elle simplifie. Elle a horreur des demi-teintes. Elle ne comprend pas qu’un broché sur Hollande n’a pas besoin d’être “résolu”. Il n’est pas un problème. Il est une forme. Et cette forme avait déjà sa grâce : celle d’un exemplaire né dans un régime de publication précis, avec une couverture imprimée qui fait partie de son identité, avec une relation spécifique entre son papier, son état, sa matérialité légère et son histoire éditoriale.

Le relieur amateur, lui, ne voit pas une forme. Il voit une insuffisance.

C’est là qu’il devient dangereux. Parce qu’il ne supporte pas qu’un livre soit plus fin que lui. Il lui faut du renfort, de la structure, de la “présentation”. Il croit honorer le volume en lui donnant une carrure de meuble. Il méprise sans le savoir ce qu’il prétend aimer : la logique matérielle propre d’un exemplaire.

Soyons clairs : toute reliure tardive n’est pas un crime. Toute intervention n’est pas absurde. Il existe de grandes reliures sur des exemplaires brochés. Il existe des habillages admirables. Il existe des relieurs capables de comprendre un livre, de dialoguer avec lui, de l’accompagner sans le violenter. Mais précisément : ces gens-là savent qu’on ne découpe pas une couverture pour la ficher dans un plat comme un trophée de chasse. Ils savent qu’un respect réel du volume commence par le respect de sa physiologie. Ils savent qu’un exemplaire n’est pas un support à bonnes idées.

Ce qui rend cette affaire si irritante, c’est qu’elle touche à un vice très répandu : la bibliophilie de surprotection. On y rencontre des amateurs qui aiment tant les livres qu’ils les enferment. Ils mettent sous chemise, sous étui, sous emboîtage, sous surveillance presque. Ils veulent des gardes, des renforts, des gainages, des dispositifs. Ils respireraient mieux si le livre cessait tout à fait d’être un organisme. Leur rêve secret est un volume parfaitement conservé qui n’aurait plus la fatigue de devoir être un livre.

À force de vouloir empêcher le livre de souffrir, on l’empêche surtout d’exister.

Et le relieur amateur est souvent l’exécutant manuel de cette angoisse. Il n’est pas toujours vulgaire. Il est parfois même touchant. Il a acheté de beaux matériaux. Il a sans doute passé des heures sur sa couture. Il s’est appliqué à sa tranchefile multicolore dont il est probablement assez fier. Il a le sentiment d’avoir travaillé. Je ne le lui retire pas. Mais le travail n’est pas la question. Les prisons aussi demandent du travail.

La grande faiblesse de ce genre d’entreprise est qu’elle ne comprend jamais la hiérarchie des valeurs. Elle met de l’énergie là où il fallait du tact. Elle apporte de la matière là où il fallait de la retenue. Elle confond la dépense d’effort avec la qualité du résultat. En un mot, elle travaille contre le livre avec la conscience d’œuvrer pour lui.

Le pire ennemi d’un bel exemplaire n’est pas toujours le lecteur brutal. C’est parfois le protecteur inquiet.

Je dirais même qu’il existe un rapport assez intime entre le relieur amateur et une certaine forme de snobisme technique. On n’ose pas signer, mais on agit. On n’a pas tout à fait l’autorité du métier, mais on s’accorde le pouvoir sur l’objet. On ne sait pas vraiment s’il fallait intervenir, mais on intervient d’autant plus qu’on sait faire certaines choses avec ses mains. Dès qu’un amateur acquiert un savoir-faire, il cherche une victime sur laquelle l’exercer.

Le livre ancien est alors traité comme un terrain d’application.

Or un exemplaire sur Hollande n’est pas un exercice. Il n’est pas un prétexte à démonstration artisanale. Il n’est pas une surface sur laquelle un propriétaire ou son ami habile viendrait résoudre ses angoisses de conservation en donnant libre cours à ses ambitions de petit atelier. Le rôle du bibliophile n’est pas de transformer chaque objet fragile en chantier.

Il faudrait le redire plus souvent : la bibliophilie n’est pas l’art de faire quelque chose aux livres. C’est d’abord l’art de savoir quand les laisser tranquilles.

Cela n’empêchera pas les amateurs actifs de se récrier. Ils diront qu’ils restaurent, qu’ils sauvent, qu’ils empêchent la dispersion, qu’ils redonnent une tenue, qu’ils rendent manipulable, qu’ils évitent les pertes. À quoi l’on peut répondre très simplement : fort bien, commencez donc par ne pas découper une couverture d’origine pour la transformer en décoration de plat. Si l’on en est déjà là, il est difficile de parler de salut.

Car enfin, que dit cet objet au-delà de son cas particulier ? Il dit qu’une partie du monde bibliophile aime davantage les signes de protection que le livre protégé. Il dit que la trace visible d’une intervention rassure plus qu’un respect discret de l’exemplaire. Il dit que beaucoup d’amateurs préfèrent une solution grossière mais tangible à une fidélité plus subtile à l’état original. Il dit surtout qu’on supporte très mal qu’un bel exemplaire soit simplement ce qu’il est, surtout s’il est broché, fragile, léger, mobile, un peu vulnérable — c’est-à-dire vivant.

On préfère le livre qui a l’air sauvé au livre qui est resté juste.

Je sais bien que le titre de cet article est injuste. Faut-il massicoter ou interdire les relieurs amateurs ? Évidemment non. Quoique. Il faut bien leur laisser un peu d’air, quelques cahiers d’exercice, deux ou trois almanachs sans conséquence, éventuellement un missel de famille déjà massacré au XIXe siècle. Mais il conviendrait peut-être d’introduire dans le débat public une règle simple : plus un exemplaire est désirable dans son état d’origine, moins l’amateur doit s’en approcher avec des outils.

Tout le problème est là. Les relieurs amateurs n’exercent pas toujours leurs talents sur des choses indifférentes. Ils veulent du beau, du noble, du papier de choix, du texte connu, de l’exemplaire qui mérite. Et c’est précisément ce qu’il faudrait leur retirer. Un amateur sûr de lui devant un exemplaire sur Hollande me donne à peu près le même sentiment qu’un chirurgien autodidacte devant un Stradivarius : beaucoup de concentration, pas assez de légitimité.

Le massacre bien intentionné est une vieille tradition. Mais il n’est pas obligé de devenir un droit.

Je plaiderais donc pour une morale modeste. Non pas l’interdiction générale, qui priverait le monde de quelques hilarités nécessaires, mais une sorte de principe de précaution bibliophilique. Plus le livre est important dans sa matérialité propre, plus la main doit trembler. Plus l’objet a conservé son intégrité, plus l’intervention doit se faire rare. Plus l’exemplaire a une vérité, moins il faut lui imposer un système. Ce n’est pas très spectaculaire. Ce n’est pas héroïque. Ce n’est même pas très amusant pour ceux qui aiment bricoler du cuir. Mais c’est, de loin, la position la plus civilisée.

L’amateur voudra toujours faire. Le goût, lui, commence souvent par le refus d’agir.

Et je reviens à ce pauvre Docteur Pascal. Il était né broché, il portait sa couverture, il avait son papier, sa logique, son élégance propre. On l’a voulu plus noble. On l’a rendu plus lourd. On l’a voulu plus protégé. On l’a rendu plus faux. On l’a voulu plus bibliophilique. On l’a rendu moins lisible comme exemplaire. Voilà le résultat des bonnes intentions appliquées au mauvais endroit : un livre qui n’est ni mort, ni vivant, ni intact, ni vraiment transformé, mais suspendu dans cette zone pénible où l’angoisse du propriétaire a pris la place du goût.

Il y a des reliures qui servent le texte. D’autres servent surtout l’anxiété du bibliophile. Celle-ci appartient clairement à la seconde catégorie.

Alors faut-il massicoter ou interdire les relieurs amateurs ? Je me garderai bien de trancher trop vite. La civilisation nous oblige encore à quelques nuances. Disons seulement ceci : quand un homme n’ose pas signer la reliure par laquelle il vient de découper une couverture originale pour l’incruster dans un plat, il apporte lui-même au dossier le plus solide des témoignages.

La honte est parfois une forme tardive de compétence.

Cote de bibliothèque de la Guilde des Bibliopolicés :

GdB — SOC/REL-12

La lettre du bibliophile

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Le libraire est-il un algorithme? Fait-il encore le marché, ou ne fait-il que le suivre ?

Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

2026… On entre chez un libraire pour son savoir. On en ressort avec le prix d’une vente d’avant-hier. Il a recopié un chiffre, et il vous l’a vendu comme un jugement. Je sais, j’exagère, c’est ma signature.

Disons-le sans détour : une partie du métier de libraire est devenue une imposture polie. On a remplacé un connaisseur par un comparateur de prix en costume — et on continue de facturer le costume.

Je ne parle pas des escrocs ; ils m’ennuient. Je parle des honnêtes gens. Du libraire sérieux, compétent, courtois, qui croit faire son métier et n’en fait plus que la moitié. Et oui, je sais, j’exagère, c’est ma signature. Sinon vous ne me liriez plus….

Car un libraire, dans l’idée qu’on s’en fait, n’est pas un marchand comme un autre. C’est un homme qui sait. Il a lu, comparé, manipulé. Il distingue le bon exemplaire du médiocre, la vraie rareté de la fausse. Cette promesse a un nom : l’expertise. C’est elle qui justifie tout le reste — la marge, le conseil, le prix un peu plus haut qu’ailleurs. Vous ne payez pas l’objet. Vous payez le jugement de celui qui le vend, et son travail, quand il a travaillé.

Encore faut-il qu’il y ait un jugement, et un travail.

Regardez comment se fixe un prix, aujourd’hui. Un livre arrive. Le libraire l’ouvre, et cherche. Pas dans sa tête : sur un écran. Il regarde ce que le même titre a fait à la dernière vente. Drouot, eBay, Catawiki, les concurrents (oups, pardon, les cionfrères, bien sûr, les libraires s’adorent entre eux, je l’oublie toujours). Il trouve un comparable, et il aligne son prix dessus.

Ce n’est pas malhonnête. C’est plus triste : c’est vide. Car ce n’est plus un jugement, c’est une valorisation. Il ne dit plus : voilà ce que vaut ce livre, selon moi, qui le connais. Il dit : voilà ce qu’il a fait ailleurs, la dernière fois. Il ne fixe pas un prix, il le constate. Il est devenu le greffier du dernier coup de marteau.

Et son catalogue suit. On y trouve ce qui se vend, parce que ça se vend. Les mêmes auteurs cotés, les mêmes reliures à la mode, les mêmes domaines que chez le voisin. Trois catalogues, un seul contenu. À ce compte, on n’a plus besoin de libraires : on a besoin d’un moteur de recherche avec pignon sur rue.

Comment en est-on arrivé là ? Par un outil, et par paresse. Avant, le prix d’un livre rare était un secret de métier. Le libraire avait vu passer mille exemplaires ; vous, aucun.

Ce savoir-là se payait, et c’était justice. Aujourd’hui, le dernier prix s’affiche en trois clics. Le savoir s’est répandu — tant mieux. Sauf que beaucoup de libraires se sont mis à boire à la même source que leurs clients. Ils ont perdu leur longueur d’avance, et l’ont remplacée par un copier-coller. Le numérique n’a pas tué les libraires : il a seulement révélé ceux qui vendaient des livres comme on vend des actions.

Car deux métiers, désormais, portent le même nom. Il y a celui qui suit : il s’indexe sur la salle, achète ce qui monte, vend ce qui se demande, et se trompe rarement — parce qu’il ne décide presque rien. Il transporte une valeur que d’autres ont fabriquée. Il n’ajoute rien.

Et il y a celui qui juge : celui-là achète ce que personne ne veut, flaire un domaine méprisé, paie d’avance une cote qui n’existe pas, défend, attend. Quand il se trompe, il garde le livre sur les bras, et c’est sa punition. Quand il a raison, c’est lui qui a fait le prix — pas la salle.

Le premier vit du marché. Le second le fabrique. Devinez lequel se fait passer pour l’autre.

On reconnaît le vrai à une chose : il prend un risque. Il avance son argent sur son propre jugement, il se compromet, et c’est précisément ce qui rend son avis précieux — il l’a déjà payé de sa poche avant de vous le donner. Celui qui se contente de suivre, lui, ne risque rien. Son avis ne lui coûte rien, ce’est un algorithme. Le métier s’est trouvé une rente : faire payer au prix de l’expertise un service que le marché rend désormais gratuitement.

Et vous, pendant ce temps, vous réglez plein tarif pour une caution qui n’existe plus. Vous croyez consulter un connaisseur ; vous consultez un homme qui a regardé le même écran que vous — sauf que vous, vous auriez pu le faire seul, et sans payer.

Un exemple, et tout devient clair. Un client entre, il cherche une édition précise en reliure d’époque, au prix non marqué. Le libraire, comme souvent, est assis derrière son écran, il fait défiler, s’arrête sur une vente récente. Le dernier est parti à huit cents euros, constate-t-il dans sa tête…

Il pose son prix : neuf cents. Le client paie, repart content. Que s’est-il passé ? Rien. Le libraire n’a pas jugé l’exemplaire, il a lu un chiffre. Il n’a pas dit si cette reliure-ci valait mieux que l’autre, si la marge, le papier, la provenance changeaient quelque chose. Il a vendu une moyenne au prix d’un jugement qu’il n’a pas rendu. Le livre était unique ; le prix, lui, était générique.

On me dira que le libraire doit vivre, qu’il ne peut pas tout acheter à l’aveugle, que les résultats publics sont une information légitime. C’est vrai. Je ne lui demande pas d’être imprudent. Je lui demande de ne pas confondre la prudence avec l’abdication. Consulter la salle, les confrères, c’est sain ; s’y soumettre entièrement, c’est démissionner. Le bon libraire regarde les résultats, puis décide. Parfois, cela ennuie le bibliophile qui trouve que c’est exagéré, mais il y a une conviction.

Le mauvais regarde les résultats, et obéit.

Alors, comment le reconnaître ? Méfiez-vous de celui qui n’a jamais tort : comme l’expert qui n’a jamais tort, c’est mauvais signe. Il ne décide rien, il suit, et il vous vendra au prix d’hier ce que vous paierez demain. Cherchez plutôt celui qui défend des choses bizarres, celui qui a, dans un coin, un domaine que personne ne lui demande, celui qui vous parle d’un livre avec une conviction que le marché n’a pas encore validée. Celui-là prend un risque. Donc il pense. Donc il vaut son prix.

Le bon libraire n’est pas celui qui connaît les prix. C’est celui qui ose en proposer. Le reste — la recopie, l’alignement, le catalogue qui suit la mode — ce n’est pas un métier, c’est un relais ; et un relais n’ajoute rien à ce qu’il transmet, il prélève seulement au passage.

Je sais que ces lignes en fâcheront quelques-uns. Tant mieux. Le libraire que cet article met en colère est peut-être celui qui s’y reconnaît ; celui qui le lit en souriant, lui, n’a rien à craindre : il fait encore son métier.

Le vrai libraire n’a pas disparu. Il est seulement parfois devenu difficile à distinguer de son photocopieur.

Sic transit gloria mundi.

GUILDE · ML/LIBRAIRES — Document classé : diffusion restreinte.

9 Commentaires

  1. Je note que le vendeur décrit la reliure comme étant en maroquin vert, ce qui ne saute pas aux yeux, avec doublure de maroquin. Et que ces exemplaires sur Hollande sont les seuls grands papiers… encore un sujet d’article !

  2. Petit complément : le fait de signer une reliure n’est pas un gage de bon résultat. La signature peut aussi révéler la profondeur de l’incompétence. Exemple : Mondrac …

  3. Petit complément : le fait de signer une reliure n’est pas un gage de bon résultat. La signature peut aussi révéler la profondeur de l’incompétence. Exemple : Mondrac 🙂

  4. Je me souviens d’un livre bien relié au 17e (reliure plutôt jolie, en bon état) qui avait été littéralement massacré par l’acheteur, qui avait absolument tenu à faire faire une nouvelle reliure (vraiment moche…)

  5. L’outrage, aussi indéniable qu’il est odieux, mérite néanmoins un soupçon de pardon. J’ai moi-même sur un rayonnage un ouvrage de géologie du 19eme siècle qu’un margoulin a recouvert d’une couche de cuir à faire pâlir d’envie un canapé. C’est laid. C’est grossièrement fait. Et à tout prendre l’apprenti relieur aurait gagné un temps fou à simplement emmitoufler le livre dans un bout de couette tant le résultat ressemble à un sarcophage digne de Tchernobyl. Mais, je ne doute pas qu’il y a passé du temps. Le travail, à défaut d’être réussi, semble particulièrement soigné. Il me fait songer à ces copies d’élèves, longues comme un jour sans pain, erronées du début à la fin mais où on lit toute la bonne volonté du monde et des efforts d’une sincérité charmante. Celui qui passe des heures, voire des jours, à revêtir un livre ne peut que l’aimer avec passion. On peut bien évidemment regretter l’expression de cet amour, tout en reconnaissant chez lui cette étincelle qui anime le vrai bibliophile.

  6. Relieur amateur moi-même, je n’ai pu qu’être sensible à cet article. En effet, lors de ma première leçon de reliure j’ai appris qu’en reliant un livre, je lui ferai perdre de sa valeur, je me suis donc abstenu de débrocher tout tirage de tête passant entre mes mains, mais, respectueux des ouvrages que j’ai pu relier, j’ai toujours plaisir à les feuilleter et les savoir près de moi. Je ne les mélange cependant pas avec mes volumes signés de grands ateliers de reliure. Il existe, je crois, des relieurs amateurs qui essaient de ne pas faire de mal aux livres, ne les « massicotons » donc pas tous…

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