Bibliophilie.com, ou la lente invention d’une petite république des livres et des voix

Par Hugues, artisan des marges de bibliophilie.com depuis 2007, fondateur involontaire de la Guilde des Bibliopolicés, fiché B par l’IGLI, bibliophile sans mandat clair, mais compromis de longue date dans les affaires de rayons, de catalogues, de reliures et de manies persistantes.

Amis bibliophiles, bonjour.

Depuis un peu plus de dix-neuf ans, ce site — d’abord blog, puis maison plus vaste — poursuit la même conversation avec les livres anciens. Né le 3 mars 2007 avant de devenir bibliophilie.com en mai 2017, il a surtout déplacé ses murs, mais finalement assez peu le reste… et pourtant….

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Depuis septembre, bibliophilie.com a pris un tour un peu différent. Je n’irai pas jusqu’à dire que le site est devenu un (petite) univers, ni que j’ai sciemment bâti une architecture secrète dont chaque pièce répondrait à la précédente avec la majesté d’un plan d’ensemble. Ce serait me prêter trop de méthode. Disons plutôt que j’essaie depuis quelques mois de faire autre chose qu’un simple site de textes sur les livres anciens. J’essaie de lui donner plus de relief, plus de voix, plus de circulation intérieure. Si la bibliophilie est cosa mentale, elle est aussi, en tout cas j’aime le croire, vivante.

Le mot moderne pour désigner cet ensemble serait peut-être « lore » — au sens où l’on parle du lore de Tolkien, de Game of Thrones, de Star Wars ou de certains univers romanesques et fictionnels. Il est un peu bizarre dans le monde du livre ancien, mais il n’est pas absurde. Par lore, je n’entends pas une mythologie grandiloquente ni une machine romanesque achevée, et encore moins me placer au niveau du talent des auteurs qui ont produit les œuvres citées ci-dessus. J’entends quelque chose de plus artisanal, de plus progressif, de plus mouvant : un ensemble de voix, de figures, de manies, de références, de tonalités, de personnages, de signatures, qui reviennent, se croisent, s’éclairent les uns les autres, et finissent par donner au site autre chose qu’une simple juxtaposition d’articles. Non pas un système. Plutôt un climat. Ou peut être est-ce un voyage auquel je vous invite.

Au fond, j’essaie de faire en sorte que bibliophilie.com ne parle pas toujours des livres anciens avec la même voix. Le sujet s’y prête mal. Le livre ancien n’est jamais seulement un objet d’érudition ; c’est aussi un objet de désir, de commerce, de croyance, de vanité, de mémoire, d’illusion, de théâtre social, de manie classificatoire, de quête, parfois même d’hallucination douce. Une seule voix finit vite par tout aplatir. Alors j’en ai laissé entrer plusieurs.

C’est peut-être là la forme la plus acceptable de ma schizophrénie bibliophilique.

Il y a d’abord ceux qui ont pris une place centrale dans cette évolution, presque sans le vouloir. Alcide Raturon, Barthélémy d’Arcole et Fulbert de Cuirac sont probablement les trois figures autour desquelles ce déplacement s’est le plus nettement organisé.

Alcide Raturon m’a permis d’écrire la bibliophilie comme elle est souvent dans la vie réelle : savante, drôle, un peu vaniteuse, parfois touchante, parfois crédule, souvent plus romanesque qu’elle ne le croit. Avec lui, l’exemplaire n’est jamais tout à fait immobile. Il traîne une histoire, une illusion, une petite comédie de prestige, un désir de croire… parfois même un voyage dans le temps… Raturon apporte cette ironie de l’amateur qui aime assez son monde pour ne pas l’épargner.

Barthélémy d’Arcole, lui, regarde davantage du côté des notices, des annonces, des raretés proclamées, des mirages marchands, des promesses d’exemplaires singuliers. Il a quelque chose de l’inspecteur des apparences bibliophiliques. Grâce à lui, j’essaie de traiter le marché du livre ancien non comme une simple donnée commerciale, mais comme une scène où se fabriquent de l’aura, de la croyance et parfois de la confusion.

Fulbert de Cuirac, enfin, m’a offert une autre liberté : celle de traiter le monde du livre avec le sérieux absurde d’une administration imaginaire, l’IGLI. Avec lui, on peut rêver, classer l’inclassable, rédiger des notices pour des anomalies, instruire des dossiers sur des cas impossibles, et singer avec affection cette pente très bibliophile à l’inventaire, au catalogue, à la catégorie, à la procédure. Fulbert n’est pas seulement un personnage ; il est presque un petit ministère du dérèglement bibliographique.

Autour de ce premier noyau, d’autres voix se sont imposées.

Il faut citer Lucas Corso et Adso de Melk, mais avec une nuance essentielle : ni l’un ni l’autre ne m’appartiennent. Ils arrivent chargés d’une mémoire littéraire qui les précède. Corso est déjà connu ; Adso aussi. Le site ne les invente pas. Il essaie plutôt de les accueillir, de les déplacer, de les faire travailler dans un voisinage bibliophilique qui leur convient assez bien. Corso apporte la traque, l’ombre, le livre comme indice ou comme menace, la poussière des enquêtes et la fatigue des chasseurs d’exemplaires.

Adso apporte au contraire le silence, le manuscrit, la bibliothèque comme labyrinthe spirituel, la mémoire monastique, la gravité ancienne du texte. L’un vient avec la nuit, l’autre avec la pénombre des cloîtres. Ils étaient déjà connus ; j’essaie simplement de les faire résonner ici autrement.

Il faut citer enfin Mathieu Lenoir, qui joue un rôle très utile : celui de la contradiction. Dans un univers bibliophile, on peut vite devenir trop indulgent avec ses propres rites, ses mots, ses postures, ses illusions. Lenoir sert à rompre cette douceur. Il taille, il conteste, il démonte, il rappelle qu’un vieux livre médiocre ne devient pas admirable parce qu’il a survécu, qu’un lecteur n’est pas nécessairement un bibliophile, et que le petit monde du livre ancien mérite parfois moins de révérence que de netteté.

Il y a et il y aura d’autres voix, plus discrètes, moins installées, moins immédiatement identifiables, mais qui comptent justement parce qu’elles élargissent le champ sans prétendre au premier rôle.

Elles apportent une autre température, un autre grain, d’autres manières d’habiter le texte. Elles ne sont pas forcément des figures cardinales du dispositif, mais elles participent à cette impression que le site n’est plus écrit depuis un seul bureau. C’est important. Un « lore », s’il existe ici, ne repose pas seulement sur quelques têtes d’affiche ; il tient aussi à ces présences secondaires, à ces voix latérales, à ces autres vérités, à ces auteurs moins connus qui densifient l’ensemble.

Je crois que c’est là le point : bibliophilie.com n’est pas en train de devenir un grand système parfaitement refermé sur lui-même. J’essaie plutôt de lui donner une forme de pluralité cohérente. J’essaie de faire cohabiter plusieurs manières de parler des livres anciens sans les dissoudre dans une soupe uniforme. J’essaie de faire en sorte qu’un article puisse être sérieux sans être sec, ironique sans être léger, romanesque sans perdre le contact avec la réalité bibliographique, érudit sans tourner à la démonstration.

Au fond, ce que j’appelle ici lore bibliophilique n’est peut-être rien d’autre que cela : la tentative de faire sentir que le monde du livre ancien n’est pas plat. Qu’il appelle plusieurs voix parce qu’il contient plusieurs régimes de vérité. Une reliure peut relever du goût, du fétichisme, de l’histoire de l’art, de l’erreur ou du crime esthétique. Une provenance peut être un fait, un prestige, une fiction ou un malentendu. Une vente publique peut être un événement commercial, une scène de théâtre ou un roman en accéléré. Une bibliothèque peut être une autobiographie en rayonnages. Il fallait donc plusieurs regards.

Cette petite schizophrénie bibliophilique n’est pas forcément un défaut. C’est peut-être même, pour l’instant, la meilleure méthode que j’aie trouvée pour approcher honnêtement mon sujet.

Depuis septembre, bibliophilie.com reste un site sur les livres anciens, la bibliophilie, les faux, les reliures, les catalogues, les collectionneurs, les marchés et les curiosités du papier. Mais j’essaie qu’il soit aussi un peu plus que cela : un lieu où ces sujets prennent des voix différentes ; un lieu où certains auteurs reviennent ; un lieu où les textes se répondent parfois à distance ; un lieu où quelques personnages connus croisent des présences plus confidentielles ; un lieu, enfin, où l’on puisse sentir qu’une bibliothèque n’est jamais seulement une accumulation de volumes, mais aussi une accumulation de regards et surtout d’histoires.

Il est possible que rien de tout cela ne tienne. Que ces voix finissent par se contredire au point de se dissoudre, ou qu’une seule d’entre elles prenne trop de place et avale les autres. J’écris cet article un peu comme on dresse un état des lieux à mi-parcours, sans savoir si le chantier ira à son terme, ni quelle forme il aura s’il y parvient. Ce qui est sûr, c’est qu’il serait plus confortable de revenir à une voix unique. Et pourtant je n’en ai pas envie.

Je ne sais pas non plus qui entrera ensuite. D’autres figures tournent autour du site sans avoir encore trouvé leur ton juste : un relieur taciturne, peut-être quelqu’un venu du côté des libraires de province, peut-être une femme — car il faut bien reconnaître que cette petite république est, pour l’instant, exclusivement masculine, et ce n’est ni un programme ni une fatalité, simplement un déséquilibre que je commence à trouver encombrant. Certaines séries attendent d’être reprises ; d’autres n’ont produit qu’un seul texte et appellent manifestement une suite. Le dispositif reste poreux, incomplet, et c’est probablement ce qui le maintient vivant. Un lore achevé serait un lore mort.

Alors, appelons cela, faute de mieux, un lore bibliophilique.

Le mot est un peu neuf. Le fond, lui, est très ancien : dès qu’on aime vraiment les livres, on finit par les peupler.

Reste une question que je ne peux pas trancher seul : est-ce que ces voix, vues du dehors, forment quelque chose, ou restent-elles une collection de masques posés les uns à côté des autres ?

De l’intérieur, je crois les entendre dialoguer et je me surprends parfois à penser comme ou à être Alcide, Lenoir ou Fulbert; écrivant leurs textes, je suis dans la pire position possible pour les juger. Les lecteurs qui fréquentent bibliophilie.com depuis septembre ou même depuis 2007 sauront mieux que moi si ce déplacement a produit un climat réel, ou seulement son apparence.

Je serais curieux de le savoir.

La seule chose que je sais, c’est que je vous remercie de prêter votre attention à mes divagations.

Hugues

PS: 2007 – 2026, c’est peu et c’est beaucoup à la fois, et j’ai bien sûr une pensée pour ceux qui nous ont quittés en chemin, en particulier Pierre B., et Ugo P.

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Les bibliophiles aiment-ils trop les riches morts ?

Les bibliophiles aiment-ils trop les riches morts ?

Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Les bibliophiles aiment-ils trop les riches morts ?

La question peut paraître injuste. Elle l’est un peu. Comme toutes les bonnes questions de milieu.

Je ne parle pas ici des morts en général, que la bibliophilie traite avec une courtoisie constante, pourvu qu’ils aient laissé quelques beaux volumes, un ex-libris élégant, et si possible une reliure en maroquin bien poussée. Je parle des riches morts : ceux dont on évoque les bibliothèques avec cette chaleur un peu particulière qui mêle l’admiration, la nostalgie, et un plaisir difficile à avouer devant les anciennes fortunes quand elles ont été suffisamment bien converties en culture.

Car enfin, il faut bien le reconnaître : la bibliophilie aime les grandes collections du passé avec un respect dont elle n’honore pas toujours les amateurs du présent. Un collectionneur contemporain qui achète beaucoup, fait relier largement, se constitue vite un ensemble spectaculaire, suscitera volontiers quelques réserves. On le trouvera peut-être démonstratif. On s’interrogera sur son goût. On dira qu’il va trop vite, qu’il achète plus qu’il ne choisit, qu’il collectionne avec son compte en banque plutôt qu’avec son jugement.

Mais qu’un homme du XIXe siècle ait fait exactement la même chose, pour peu qu’il soit mort depuis assez longtemps et que ses livres aient été décrits dans un beau catalogue, et le voici transfiguré en grand amateur.

Il y a là un petit mystère.

Ce mystère n’est d’ailleurs pas propre à la bibliophilie. Beaucoup de milieux préfèrent l’argent ancien à l’argent neuf, la fortune refroidie à la fortune active, la richesse devenue patrimoine à la richesse encore en mouvement. Mais le monde des livres pousse ce penchant très loin, parce qu’il dispose pour cela d’un instrument admirable : la reliure.

La reliure fait beaucoup pour la mémoire.

Elle aplanit, elle ennoblit, elle harmonise. Elle donne à des achats parfois très prosaïques l’apparence d’un destin. Elle transforme une série d’acquisitions en programme esthétique. Elle confère à la dépense une tenue intellectuelle. Il est toujours plus facile d’aimer une fortune lorsqu’elle s’est changée en dos à nerfs, en armes poussées au centre, en doublures de soie, en gardes choisies avec discrétion.

Le riche mort a sur le riche vivant un avantage considérable : il ne paie plus.

Il a déjà payé. Une fois pour toutes. Il ne fait plus monter les enchères, n’agace plus les confrères, ne rafle plus un lot que l’on convoitait. Sa fortune a cessé d’être une force active dans le présent ; elle est devenue un fait accompli, et même un fait décoratif. On ne voit plus le moment de l’achat, qui est parfois brutal ; on voit le résultat, qui est souvent séduisant. Entre les deux, le temps a fait son office. Il a retiré le bruit de caisse pour ne laisser que le murmure des catalogues.

Le riche vivant concurrence.
Le riche mort orne.

Voilà pourquoi il est si commode de l’aimer.

Je force un peu, bien sûr. Les grandes collections du passé ne sont pas admirées uniquement parce qu’elles furent riches. Elles le sont souvent pour de très bonnes raisons : leur cohérence, leur intelligence, leur sens des provenances, la qualité des choix, la patience de la construction, parfois même la singularité d’un goût qui n’a rien à voir avec la simple accumulation. Il existe de vraies bibliothèques d’amateurs, comme il existe de vraies cuisines de gourmets et de vraies caves de connaisseurs. La fortune ne suffit pas à fabriquer l’œil.

Mais elle aide tout de même un peu.

Disons-le sans détour, mais sans hypocrisie non plus : il est plus facile de collectionner lentement, bien, et de manière suivie quand on dispose d’argent, de place, de temps, et d’une certaine continuité de vie. La belle bibliothèque ancienne doit une partie de sa beauté à cela : elle a souvent été construite dans des conditions favorables. Ce n’est ni un crime, ni même un reproche. C’est un fait. Or la bibliophilie, qui aime beaucoup les faits matériels lorsqu’il s’agit de collation ou d’état, se montre parfois curieusement rêveuse lorsqu’il s’agit des conditions très matérielles de formation d’une collection.

Elle décrit admirablement les livres.
Elle décrit beaucoup moins les facilités.

Il y a aussi, dans cette tendresse pour les riches morts, un goût très bibliophile pour les ensembles achevés. Une bibliothèque ancienne a sur une bibliothèque vivante un privilège redoutable : elle est finie. Elle ne se contredit plus. Elle ne fait plus d’erreurs. Elle n’achète plus un volume faible par enthousiasme, ni un auteur médiocre par toquade, ni une reliure un peu voyante sous l’effet d’un emballement mal contenu. Elle est arrêtée, classée, décrite, rétrospectivement cohérente. En somme, elle bénéficie de cette qualité suprême que le vivant obtient rarement : elle a déjà été triée par le temps.

Or le temps est un excellent bibliothécaire.

Il retire les doublons, il gomme les hésitations, il transforme l’accident en intention, il fait passer pour un programme ce qui fut parfois une suite de caprices plus ou moins heureux. Un amateur contemporain a encore le tort d’être en train de se faire. Un riche mort a l’élégance de ne plus évoluer du tout. C’est reposant pour tout le monde.

On oublie trop souvent qu’un livre de troisième rang, qu’un bibliophile fortuné fit habiller de maroquin au XIXe siècle et marquer de son ex-libris, reste obstinément un livre de troisième rang. Le temps lui donne du ton, la reliure de la prestance, la provenance de l’autorité ; mais le pauvre texte demeure ce qu’il était. On l’oublie trop souvent, et ces tromblons finissent par passer pour des trophées.

Je soupçonne donc la bibliophilie d’aimer les riches morts non seulement parce qu’ils furent riches, mais parce qu’ils sont morts dans un état de parfaite fixité. Leur bibliothèque ne menace plus de mal tourner. On peut la contempler avec cette sécurité délicieuse que donnent les choses terminées.

Ce goût de l’achevé explique aussi la faveur des grandes provenances. Il suffit parfois qu’un livre ait appartenu à un collectionneur ancien, correctement identifié, pour qu’il prenne un air plus sérieux. Une provenance n’est jamais indifférente, bien entendu. Elle documente un parcours, un usage, une histoire du goût. Mais elle agit aussi comme une sorte de certificat de distinction rétrospective. Le livre n’est plus seulement rare, beau ou bien conservé ; il a été désiré avant nous par quelqu’un dont le nom ajoute déjà un demi-ton de respectabilité.

C’est très humain.

Nous aimons tous un peu l’idée qu’un autre regard, ancien et sûr de lui, ait validé avant nous la valeur d’un objet. Cela rassure. Cela flatte. Cela donne au choix individuel le confort d’une filiation. En bibliophilie, cette petite faiblesse prend parfois des proportions charmantes. Certains amateurs semblent moins heureux d’avoir acquis un bon livre que d’avoir acquis un livre déjà approuvé par un mort convenable.

Le mort, en ce domaine, joue un rôle analogue à celui du critique dans les autres arts : il confirme silencieusement qu’on ne s’est pas trompé.

Il faut pourtant se méfier de cette révérence automatique. D’abord parce qu’un collectionneur ancien n’avait pas toujours meilleur goût qu’un collectionneur actuel. Il avait parfois plus de moyens, plus de constance, plus d’assurance, plus d’espace ; ce n’est pas exactement la même chose. Ensuite parce qu’à force d’admirer les bibliothèques du passé comme des blocs harmonieux, on oublie qu’elles furent aussi des constructions sociales très situées : elles ont leurs modes, leurs conformismes, leurs manies, leurs angles morts, leurs démonstrations de rang, leurs prudences, leurs snobismes même.

Les riches morts n’étaient pas tous des sages en maroquin.

En vérité, je suis assez convaincu que le « bibliophile moyen » de 2026 est plus connaisseur que le bibliophile fortuné du XIXème qui alignait les maroquins comme des trophées, sans avoir le temps matériel de tous les connaître, voire de les aimer.

Ils ont parfois suivi les engouements de leur temps avec autant de docilité que nous suivons les nôtres. Ils ont acheté ce qu’il fallait avoir, fait relier ce qu’il convenait de faire relier, recherché ce qui circulait déjà dans les bons catalogues et les bonnes conversations. Leur mérite est réel, mais il ne faut pas lui donner une perfection de vitrail.

À dire vrai, les bibliothèques anciennes deviennent même beaucoup plus intéressantes dès qu’on cesse de les admirer à genoux. Une collection n’est pas seulement un trésor ; c’est un portrait. Et comme tous les portraits, elle embellit un peu. Elle montre ce qu’un amateur a voulu garder, mais aussi ce qu’il a voulu paraître aimer. Elle trahit des ambitions, des fidélités, des prudences, des vanités parfois très élégantes. Elle raconte une personne, mais aussi un monde.

C’est précisément pour cela qu’il faut les regarder avec sympathie et non avec dévotion.

La sympathie laisse voir les défauts. La dévotion les vernit.

Je dirais même qu’il y a, dans l’admiration trop univoque des riches morts, une légère injustice faite aux bibliophiles vivants, surtout aux plus modestes. Une bibliothèque en train de se constituer est toujours plus brouillonne qu’une bibliothèque ancienne passée par le tamis de la succession, des ventes, des sélections et des notices. Elle hésite davantage. Elle manque de place. Elle manque parfois d’argent. Elle avance de travers. Elle a des enthousiasmes inégaux, des périodes, des accidents. En un mot, elle ressemble à la vie.

La bibliothèque du riche mort, elle, a déjà été arrangée par la postérité. Même lorsqu’elle est authentique, elle paraît toujours un peu plus composée qu’elle ne le fut sans doute au quotidien. Elle bénéficie du recul. Elle a acquis cette tenue posthume dont le vivant est naturellement privé.

Il ne faudrait donc pas comparer trop vite les unes et les autres. Ce serait comme reprocher à un atelier en activité d’être moins ordonné qu’une salle de musée.

Je reconnais d’ailleurs très volontiers le charme particulier des riches morts. Ils ont laissé de beaux ex-libris, des chiffres aimables, des provenances qui font rêver, des reliures superbes, des ensembles patiemment formés, et parfois cette impression exquise d’une familiarité ancienne avec les livres que peu de milieux savent encore produire. Ils ont aussi, il faut bien le dire, des manières parfaites : ils ne parlent plus, n’argumentent plus, n’achètent plus contre vous, et ne postent rien sur les réseaux sociaux. À tout prendre, ce sont des concurrents idéaux.

Mais ce n’est pas une raison pour les croire automatiquement supérieurs.

Le danger n’est pas de les aimer. Le danger est de les aimer trop facilement, c’est-à-dire de prendre pour du pur goût ce qui relève aussi de la position, de la durée, de la transmission, et de cette chose très simple qu’on appelle une vie matériellement bien installée. Une belle bibliothèque n’est pas moins belle pour avoir été faite dans de bonnes conditions. Elle est seulement un peu moins miraculeuse.

Et cela me paraît déjà une correction utile.

Car la bibliophilie a parfois la mémoire décorative. Elle aime les anciennes grandeurs surtout lorsqu’elles sont devenues assez silencieuses pour n’embarrasser personne. Elle préfère les fortunes classées aux fortunes actives, les hiérarchies refroidies aux hiérarchies en train de fonctionner. En somme, elle pardonne plus volontiers l’argent quand il est relié, catalogué, et déjà un peu poussiéreux.

C’est une faiblesse. Mais une faiblesse presque touchante.

On pourrait même soutenir qu’elle fait partie du charme du milieu. Après tout, les bibliophiles ont un faible structurel pour tout ce qui porte les marques du temps, de la continuité, de la transmission. Pourquoi seraient-ils parfaitement lucides dès lors que la richesse ancienne se présente sous la forme si flatteuse d’un ensemble harmonieux, bien conservé, orné d’armes ou de chiffres, et entouré d’un léger parfum de salon disparu ? Ils restent humains. Ils succombent à la patine.

Je ne leur jette pas la pierre. J’avoue même comprendre assez bien le mécanisme. Il m’est arrivé, comme à d’autres, d’éprouver devant certaines grandes provenances un mélange très peu révolutionnaire d’intérêt sincère et de rêverie décorative. Il y a des bibliothèques anciennes qui vous donnent presque envie de devenir raisonnable, bien peigné, et héritier par intermittence.

Puis on se ressaisit.

Et l’on se rappelle qu’une provenance n’est ni un brevet de génie, ni une absolution sociale, ni une preuve définitive de goût. C’est une histoire de plus. Parfois une très belle histoire. Mais une histoire tout de même, qu’il faut lire avec un peu d’esprit.

C’est ainsi, me semble-t-il, qu’il faut traiter les riches morts en bibliophilie : avec gratitude, curiosité, un soupçon d’envie peut-être, mais sans tomber dans cette admiration automatique qui confond trop vite le bel objet et la belle personne, la bibliothèque et la vertu, le patrimoine et la profondeur.

Les riches morts ont produit de très jolies choses.
Ils n’ont pas nécessairement toujours eu raison.

Et les vivants, même moins fortunés, même moins bien reliés, même plus hésitants, ont encore le droit de former des bibliothèques moins imposantes mais plus aventureuses, moins parfaites mais plus libres, moins admirables peut-être — et parfois, qui sait, un peu plus vivantes.

Au fond, la vraie supériorité des riches morts est assez simple : ils ont eu la délicatesse de laisser leurs livres derrière eux.

Pour le reste, il convient de garder son calme, de feuilleter les catalogues avec plaisir, d’admirer les beaux maroquins quand ils se présentent, et de ne pas oublier qu’un mort très bien relié reste, malgré tout, un mort.

Ce qui rend la conversation avec lui remarquablement paisible, mais un peu limitée.

Cote de bibliothèque de la Guilde des Bibliopolicés :
GdB — SOC/NEC-19

4 Commentaires

  1. Hugues, vos billets presque quotidiens, comme auparavant votre blog, font un bien fou ! 2007-2025, ça y est la majorité est atteinte ! J’apprécie tout particulièrement Mathieu Lenoire et ses délicats coups de pied dans la fourmilière bibliophilique. Mais je vous rassure, j’aime toute l’équipe rédactionnelle et je les félicite d’ailleurs pour leur style inimitable.

  2. Hugues, merci pour ce vent de fraicheur qui vient tourner quelques pages empoussiérées de nos univers bibliophiliques. Et répondre à Mathieu Lenoire quel plaisir, longtemps que ma page n’avait été aussi réveillée…plus de 300 réactions et 50 partages, ce sans sponsorisation cela devient très rare…comme quoi il y a encore des irréductibles, un univers vivant autour du livre ancien, mais pas grand monde pour le bousculer et le faire bouger, merci d’être de ceux là.

  3. Soyez assuré que, vu de l’extérieur, cette joyeuse république bibliophilique stimule autant la réflexion qu’elle éclaire l’univers du livre ancien. C’est toujours un plaisir que de recevoir une notification annonçant la parution d’un nouvel article. Et vos hésitations, loin de diminuer la qualité du site, rajoutent au contraire de l’intérêt pour cette aventure. Mille mercis

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