Dossiers cliniques de l’IGLI: Le livre qui choisissait son ex-libris

Acquis lors d’une vacation dans le Bordelais, un très beau Pascal in-12 a rejeté l’ex-libris gravé de Léonce de Falguières. Quarante-huit heures après la pose, la marque ne tenait plus. L’IGLI classe le cas sous la référence E.L. 6, dans la famille des refus d’adhésion nominative.

Service spécial de surveillance zoobibliologique
Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI)

Par le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de mission pour les troubles d’adhésion propriétaire et les phénomènes de rejet héraldico-bibliologiques.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il est peu de gestes plus révélateurs, dans la vie d’un bibliophile, que celui par lequel il glisse son nom dans un livre. L’achat même peut tenir au hasard, à l’héritage, à l’ennui, à la spéculation, à l’orgueil, à cette petite fièvre du samedi que les libraires connaissent bien. Mais l’ex-libris, lui, suppose davantage. Il ne dit pas seulement : « ce livre est à moi ». Il insinue : « ce livre me convient ». Il ajoute même, chez les plus résolus : « j’étais, en quelque sorte, attendu. »

Les hommes ont sur ce point une confiance excessive. Ils croient qu’il suffit de posséder pour appartenir. C’est peut-être vrai en immobilier. En matière de livres, l’affaire est moins simple. Certains volumes reçoivent très bien les marques de possession : ils s’y prêtent, s’y soumettent, les absorbent sans drame, parfois même avec cette résignation complaisante qu’on voit chez les ouvrages trop heureux d’avoir enfin trouvé une bibliothèque chaude et des rayons stables. D’autres tolèrent l’ex-libris comme ils tolèrent la poussière : faute de mieux. Mais il existe enfin, et c’est ici notre sujet, des exemplaires d’un caractère si net qu’ils n’acceptent pas n’importe quelle appartenance. Ils choisissent, pour ainsi dire, l’idée qu’ils consentent à se faire de leur propriétaire.

L’IGLI classe ce trouble dans la famille des réactions de rejet héraldico-bibliologique, sous-classe des refus d’adhésion nominative. En français plus simple : certains livres ne veulent pas du nom qu’on leur colle.

Le cas ici rapporté, classé sous la référence E.L. 6ex-libris sélectif, sixième espèce documentée — nous fut signalé par M. Léonce de Falguières, amateur de beaux papiers, d’armes parlantes et de notices trop longues, qui, à l’occasion d’une vacation discrète tenue dans le Bordelais, avait acquis un très beau Pascal avec le dessein légitime, quoique légèrement solennel, d’y placer enfin son ex-libris gravé. L’ouvrage en question était un exemplaire des Pensées de M. Pascal, en édition ancienne, de belle tenue, relié sobrement mais avec goût, et d’une qualité de papier qui rend l’œil meilleur et la conscience moins sûre.

M. de Falguières, dans la lettre qu’il adressa au Bureau des manifestations anormales du Livre, exposait les faits avec une netteté presque douloureuse. Son propre ex-libris, parfaitement bien imprimé, armorié sans vulgarité, et selon lui « d’une discrétion de haute race », s’était décollé de l’intérieur du contreplat dans les quarante-huit heures de sa pose. Il avait recommencé. Même résultat. Une troisième tentative, confiée cette fois à un relieur dont les prix étaient supérieurs à ses moyens, avait produit un effet plus humiliant encore : l’étiquette adhéra d’abord, puis se mit à gondoler par les angles, avant de choir à demi, « comme par répugnance raisonnée », selon l’expression du propriétaire.

Cette seule formule eût suffi à m’intéresser. Mais la suite était meilleure. M. de Falguières avait tenté, par curiosité contrariée, plusieurs expériences. Un ex-libris ancien provenant d’un aïeul, refusé. Une simple étiquette manuscrite à son nom, refusée également. Un ex-libris neutre d’essai, préparé par son relieur pour contrôle du papier et de la colle, rejeté plus vite encore que les autres. En revanche, deux devises très sobres avaient été tolérées au moins provisoirement : Ad usum, non ad pompam, et Ex bibliotheca parva, sed attenta. Il ajoutait enfin, avec une franchise qui l’honore, que le volume lui donnait surtout l’impression d’être parfaitement calme tant qu’on s’abstenait de lui imposer le moindre ex-libris.

Le dossier se poursuit sur le site : l’état du contreplat après trois poses, les huit ex-libris que le volume a refusés l’un après l’autre, et les deux devises latines qu’il a tolérées.

J’acceptai la mission et me rendis sur place accompagné de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine, et du sous-inspecteur Achille Peutre, auquel je n’avais donné que des indications générales, sachant par expérience que le mot ex-libris suffit à le rendre méfiant. Peutre considère en effet que la plupart des marques de possession sont moins des signes d’amour que des tampons d’assurance sociale. Il n’a pas toujours tort, ce qui rend sa compagnie plus utile qu’agréable.

L’exemplaire des Pensées reposait dans la bibliothèque de Falguières, pièce bien tenue, trop bien tenue peut-être, où les dos s’alignaient avec cette correction un peu sèche des collections composées pour durer aussi longtemps que les certitudes du propriétaire. Le volume, in-12 de belle main, se présentait avec une modestie souveraine. Veau brun légèrement raciné, dos orné sans coquetterie, charnières honnêtes, marges suffisantes, papier ferme, et cette tenue intérieure des bons Pascal qui donne au lecteur l’impression d’être jugé dès le feuillet de titre.

Je l’ouvris. Le contreplat intérieur, là où l’ex-libris avait été posé, montrait plusieurs traces nettes de tentative : infimes restes de colle, ombre d’un papier arraché, et surtout cette lassitude du support qu’on voit parfois chez les volumes trop sollicités à des endroits qu’ils désapprouvent. Le livre n’était pas blessé ; il était contrarié.

Je demandai à voir les pièces rejetées.

M. de Falguières les conservait dans un portefeuille bleu, non sans dignité, mais avec cette gêne particulière des hommes qui vous montrent les preuves matérielles d’avoir été personnellement désavoués par un objet. Le premier rejeté portait cette légende latine, gravée avec une pompe maigre : Ex libris Huberti de Cernières, ultimi gravis lectoris saeculiEx-libris de Hubert de Cernières, dernier lecteur sérieux de son siècle. J’observai que le Pascal avait eu raison. Rien n’est plus irritant, pour un livre de gravité authentique, que le propriétaire qui s’en proclame l’ultime dépositaire au milieu des ruines modernes. Le volume y avait sans doute senti cette solennité terminale, ce parfum de survivant de salon, cette manière de s’ériger soi-même en dernier rempart de la profondeur.

Le second énonçait simplement : Ce livre est de ceux qu’on ne prête pas. Le rejet ne surprenait guère. Le Pascal supporte la garde ; il goûte moins l’avarice affichée. L’ex-libris sentait la jalousie de propriétaire, le coffre-fort moral, le lecteur qui annonce son soupçon avant même d’avoir commencé son examen.

Le troisième, plus superbe encore dans sa sottise, proclamait : À moi par grâce de vente publique. Le livre avait ici refusé ce que j’appellerai la vanité adjudicataire : cette prétention à transformer un achat en élection, un coup de marteau en onction. Un Pascal bien né peut admettre qu’on l’acquière ; il répugne à servir de sacrement à l’orgueil d’un amateur.

Le quatrième portait : Je lis pour tous. La formule, qui paraît inspirée par quelque chouette présidentielle de province, avait été repoussée avec vigueur. Un bon livre n’aime pas les délégués autoproclamés de l’intelligence publique. Il s’y rencontre toujours trop de mission et pas assez de lecture.

Le cinquième affichait cette magnificence moderne dont peu de contreplats se relèvent : Bibliothèque existentielle de Philippe Vernoux. Je confesse avoir éprouvé, à sa lecture, un mouvement de sympathie pour l’ouvrage. Le mot “existentielle”, appliqué à une bibliothèque, salit plus sûrement un papier de garde qu’une colle médiocre. Le volume y avait reconnu ce jargon de profondeur molle par lequel certains hommes décorent leur vide à peu de frais.

L’ex-libris de M. de Falguières tel qu’il se présentait avant soumission au contreplat des Pensées. On notera la modestie de l’armoirie, la clarté du cartouche, et l’absence de tout signe avant-coureur d’un rejet imminent.

Le sixième, plus sec encore, disait : Possédé avec méthode. Peutre leva les yeux vers moi et demanda s’il fallait y voir un hommage dévoyé à Descartes. Je répondis que le cartésianisme souffre beaucoup d’être invoqué par des collectionneurs. Un Pascal ne pouvait recevoir sans résistance une formule qui annonçait si bien la souveraineté froide, l’appropriation technique, l’espoir de réduire la lecture à un protocole. Le rejet, ici, n’était pas seulement moral ; il était presque historique.

Le septième portait : Aux heures graves, chez Louis de Moranges. C’était très bien tourné, et par conséquent suspect. Le livre y avait vu, très justement, une mise en scène de la gravité domestique, une profondeur d’antichambre, cette manière insupportable de meubler d’avance l’âme du propriétaire avant même d’avoir ouvert le volume.

Le huitième enfin proclamait : N’entre ici que l’essentiel. Je ne m’étonnai pas du refus. Tout ex-libris qui prétend filtrer l’essentiel avant la lecture commet une usurpation de compétence. Un Pascal tolère mal qu’on tienne douane à sa porte.

Nous procédâmes à une première série d’épreuves selon le protocole Prop. 4, applicable aux ouvrages soupçonnés de sélectivité nominative. L’idée en était simple : soumettre le même volume à plusieurs ex-libris d’espèces différentes — sentencieux, mondains, possessifs, modestes, dévots, ridicules — et observer non seulement l’adhésion matérielle, mais le comportement du contreplat, la prise de colle, la tension du papier et la stabilité à vingt-quatre heures.

Mlle Lépine, dont la main est plus fiable que celle de maint restaurateur honoré, prépara les essais avec une mesure irréprochable. Le premier rejeté, celui de Cernières, se souleva par l’angle inférieur dès les premières heures, comme s’il ne voulait pas même offrir au papier le temps d’une humiliation complète. Ce livre est de ceux qu’on ne prête pas adhéra d’abord, puis se décolla d’un côté avec cette lenteur obstinée qui marque les refus réfléchis. À moi par grâce de vente publique tomba presque immédiatement ; le contreplat, sous lui, avait comme durci. Je lis pour tous fut l’objet d’un phénomène plus comique : l’étiquette tint parfaitement sur la colle, mais la garde elle-même sembla se rétracter très légèrement, comme si le livre, faute de pouvoir recracher la formule, s’éloignait d’elle. Bibliothèque existentielle de Philippe Vernoux provoqua une mauvaise prise générale, grumeleuse, presque honteuse. Possédé avec méthode eut le sort sec et net des choses détestées sans détour : coin supérieur relevé, puis rejet complet. Aux heures graves, chez Louis de Moranges se gondola avec une élégance désolée. N’entre ici que l’essentiel fut enfin repoussé avec une précision presque administrative, l’un des bords se détachant à la ligne même du mot essentiel, comme si le livre eût voulu faire savoir où commençait l’insupportable.

Peutre, qui observait les opérations avec une joie d’huissier bien tempéré, se permit :
— Il classe les imbéciles par catégorie.

Je corrigeai :
— Il distribue surtout les formes de propriété mal portées.

La distinction, ici encore, était utile. Le volume ne rejetait pas seulement les ex-libris ridicules ; il opposait une résistance générale à toute forme d’installation trop visible dans la propriété. Les devises triomphantes, les professions de profondeur, les cris de possession, les fanfaronnades de lecture publique, les élégances sinistres et les maximes de vestibule étaient refusés avec une netteté parfois cruelle.

Il fallait donc examiner le versant positif du trouble.

Nous essayâmes d’abord la première des deux devises tolérées : Ad usum, non ad pompamPour l’usage, non pour l’apparat. L’adhésion fut excellente. Le contreplat la reçut sans se tendre, la colle prit franchement, le papier demeura calme. C’était une très belle leçon. Le livre acceptait ici une propriété discrète, anti-décorative, presque ascétique. Rien dans cette formule ne faisait du propriétaire un vainqueur, un arbitre ou un personnage ; elle disait seulement qu’un livre peut être gardé pour servir, non pour pavoiser.

Le second essai confirma ce diagnostic. Ex bibliotheca parva, sed attentaD’une petite bibliothèque, mais attentive — fut reçu avec la même aisance. Le volume semblait goûter là la modestie non affectée, le refus de grandeur, la précision du regard plutôt que l’ambition du propriétaire. J’observai même qu’il se tenait alors avec une sorte de soulagement matériel, comme si la discrétion du futur milieu lui convenait davantage que les splendeurs où l’on voulait l’installer.

Mlle Lépine fit alors une remarque décisive :
— Il accepte la retenue. Il préfère encore l’absence.

Elle avait raison. Car il fallait noter ceci, essentiel pour le dossier : même avec ces deux devises acceptées, le livre ne paraissait jamais aussi calme que lorsqu’on le laissait sans ex-libris du tout. Aucune marque, même juste, ne lui convenait autant que le silence du contreplat intact. Il tolérait certaines appartenances modestes ; il semblait pourtant n’être tout à fait heureux que sans marque.

Je formulai l’hypothèse devant Falguières, qui la reçut avec cette douleur polie des hommes à qui l’on explique qu’ils déplaisent à leur propre acquisition :
— Votre exemplaire supporte mal les appartenances appuyées. Il consent à l’usage, supporte la modestie, tolère la mémoire. Mais il ne se montre jamais aussi bien que lorsqu’on s’abstient de lui imposer une identité de propriétaire.

Falguières, blessé mais intelligent, demanda :
— Il ne veut donc appartenir à personne ?
Je répondis :
— Il ne veut peut-être pas appartenir de façon visible.

C’était là, selon moi, le fond du cas. Les Pensées supportaient les appartenances faibles, provisoires, presque humbles ; elles rejetaient les appropriations triomphantes. Le volume ne voulait pas être annexé ; il consentait à être confié.

Le diagnostic fut posé sous sa forme complète : sélectivité héraldico-bibliologique avec rejet des ex-libris d’appropriation forte, acceptation conditionnelle des devises modestes, et préférence manifeste pour l’absence de marque nominative.

Je le traduis pour les bibliophiles pressés : ce Pascal n’acceptait pas qu’on le possède comme un trophée, et semblait n’être jamais tout à fait aussi tranquille que lorsqu’on le laissait sans ex-libris.

Restait à savoir s’il existait un remède. Falguières, malgré la blessure reçue, désirait encore marquer l’exemplaire, mais il avait désormais assez souffert pour vouloir le faire sans violence. Je lui recommandai ce que j’appellerai une solution de discrétion consentie. Point d’armes. Point de devise haute. Point de papier de parade. Je prescrivis une simple note volante, au crayon, glissée sous garde, indiquant en petits mots : “Acquis à Bordeaux, novembre.” Non pour posséder, mais pour mémoire.

L’essai réussit.

Le livre ne manifesta aucune résistance. Mieux encore : la petite note, loin de troubler le contreplat, sembla l’apaiser. Il y a des volumes qui aiment qu’on se souvienne d’eux ; ils aiment moins qu’on s’en déclare vainqueur.

Falguières, à ce stade, aurait pu s’en tenir là. Mais comme tous les hommes blessés dans leur souveraineté, il voulut une dernière certitude. Il me demanda si son Pascal eût accepté un ex-libris vraiment digne de lui. Je répondis qu’en clinique sérieuse on évite les flatteries thérapeutiques. Puis, par goût de l’exactitude, j’ajoutai que rien n’était exclu, pourvu que la marque renonçât à l’insistance. Nous ne tentâmes pas l’épreuve. Il est des défaites qu’un homme bien élevé doit savoir conserver.

Le cas présente plusieurs enseignements que l’IGLI recommande de méditer. Le premier est qu’un ex-libris n’est pas toujours reçu comme une simple formalité matérielle ; il peut constituer, pour certains volumes, une épreuve de convenance. Le second est que la légitimité d’une possession se joue parfois moins dans le droit que dans le ton. Le troisième, enfin, est que les meilleurs livres ne refusent pas nécessairement d’avoir un maître ; ils refusent seulement qu’il se comporte comme tel.

Je n’ignore pas que plusieurs lecteurs hausseront les épaules. Ils auront tort, comme d’habitude, mais dans les limites du bon goût. Qu’ils se demandent simplement combien d’ex-libris, dans les bibliothèques privées, ne sont au fond que des cris de propriété collés sur des volumes qui n’ont rien demandé. Il est des livres dont l’orgueil n’est pas d’appartenir à quelqu’un ; il est d’être assez bien tenus pour que quelqu’un n’y insiste pas trop.

Conclusion: les bibliophiles aiment laisser leur nom dans les livres. L’IGLI, sur ce point, demeure plus prudente. Il arrive qu’un volume accepte la mémoire, tolère l’usage, supporte la modestie — et préfère encore n’être marqué par personne.

Rapport établi et visé par le docteur Fulbert de Cuirac
avec le concours de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine
et du sous-inspecteur Achille Peutre, chargé des troubles d’adhésion propriétaire et des manifestations nominatives

Document classé : diffusion restreinte – Guilde & IGLI
Reproduction déconseillée sur papier gommé sans nécessité

Cote de classement : IGLI/SSSZ/EL/6 – Ex-libris sélectifs, première série
Ex. de service : GdB-Poss./Φ.19

Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · IGLI · CUIRAC · SSSZ · PASCAL-6

La lettre du bibliophile

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Dossiers cliniques de l’IGLI: l’atlas cannibale

Dossiers cliniques de l’IGLI: l'atlas cannibale

Un grand in-folio en veau brun, dos à nerfs, occupe le troisième rayon d’une armoire grillagée chez le vicomte d’Aubeterre-Lesdiguières. À la troisième nuit de surveillance, sa table porte une rubrique absente de l’inventaire de 1894 : Insula Utopiae. L’IGLI a dépêché un vétérinaire assermenté.

Service spécial de surveillance zoobibliologique
Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI)

Par le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de mission pour les troubles expansifs du document relié.

Amis bibliophiles, bonjour.

On se figure volontiers qu’un atlas est un livre comme un autre, à cette différence près qu’il contient davantage de cartes, de noms de lieux, de golfes, de caps, de provinces, de fleuves, et, par conséquent, davantage de poussière entre les pages lorsqu’il a trop longtemps sommeillé sur son rayon. C’est là une erreur commune, excusable chez le lecteur ordinaire, beaucoup moins chez l’homme de cabinet. Un atlas n’est pas seulement un livre qui montre le monde. Il est un livre qui supporte difficilement qu’une portion du monde lui manque.

L’IGLI a eu plusieurs fois l’occasion de rappeler ce principe, souvent négligé par les possesseurs de grandes cosmographies et de lourds recueils chorographiques. Les atlas de vaste ambition, surtout lorsqu’ils ont longtemps régné sans partage sur une tablette honorable, développent avec l’âge une susceptibilité territoriale que l’on aurait tort de réduire à un simple orgueil de reliure. Ils tolèrent médiocrement l’étroitesse des meubles, plus médiocrement encore la proximité des compilations de second ordre ; mais ils tolèrent moins que tout l’existence, dans leur voisinage immédiat, d’une terre, d’une île, d’un rivage, d’un peuple, même douteux, même satirique, même mensonger, qui échappe encore à leur autorité descriptive.

Je l’écris ici sans goût pour la formule, mais parce que les faits m’y contraignent : un atlas n’aime pas qu’il existe, dans son voisinage immédiat, une portion du monde — fût-elle fausse — qui échappe encore à son autorité.

Le cas qui suit, traité par l’Inspection sous la référence E.C.A.V. 3expansion cartographique assimilatrice de voisinage, troisième espèce documentée — demeure à ce jour l’un des plus nets et des plus utiles de cette catégorie.

L’affaire fut signalée à l’IGLI au commencement de l’automne dernier par le vicomte d’Aubeterre-Lesdiguières, possesseur d’une bibliothèque de province dont les défauts étaient ceux de toutes les bonnes bibliothèques privées : belle ordonnance générale, classement ancien, notices lacunaires, certitudes héréditaires, et cette légère fatigue du meuble savant qui trahit moins le négligé que la confiance.

Le message, rédigé d’une main ferme mais manifestement agacée, ne faisait d’abord état que d’un “désordre réitéré autour d’un atlas de Blaeu”, lequel “débordait de son logement à un degré ne pouvant plus être imputé à la seule épaisseur des ais”.

Cette formulation, en d’autres mains, eût pu n’être qu’une plainte de collectionneur embarrassé par l’envergure naturelle d’un grand volume. Mais deux détails, heureusement consignés, retinrent l’attention du Bureau des manifestations anormales du Livre. Le premier était que l’atlas semblait gagner chaque semaine un peu de place sur la tablette, non qu’il se déplaçât à proprement parler, mais parce que son corps paraissait s’épaissir de l’intérieur, refoulant peu à peu les ouvrages voisins. Le second, plus sérieux, était que plusieurs rubriques nouvelles avaient été relevées dans la table, et que le propriétaire croyait reconnaître, entre deux sections anciennes, un développement insulaire qu’aucun récolement familial ne mentionnait.

Le vicomte, homme exact en ce qui touchait ses serrures et ses indignations, ajoutait qu’un exemplaire de Gulliver, rangé depuis des années au voisinage immédiat du Blaeu, paraissait “avoir perdu de sa substance”, tandis qu’un petit More latin, contenant l’île d’Utopie, semblait désormais “plus mince de portée qu’il n’est convenable à un ouvrage si célèbre”. Cette dernière remarque, où la perplexité le disputait à l’orgueil blessé, justifia qu’on ouvrît sans délai un dossier.

Le dossier se poursuit sur le site : le Gulliver rangé contre le Blaeu, le petit More latin qui contenait l’Utopie, et la rubrique Insula Utopiae relevée dans la table à la troisième nuit de surveillance.

Le dossier me fut confié en raison d’antécédents comparables, notamment une observation ancienne sur un portulan méditerranéen atteint d’hypertrophie marginale, et une intervention, plus discrète, sur un recueil de plans militaires qui tendait, les nuits de brouillard, à annexer par interpolation plusieurs positions qu’il n’avait jamais officiellement relevées. J’acceptai la mission et me rendis sur place accompagné de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine, et du sous-inspecteur Achille Peutre, dont le sang-froid en matière de déplacement spontané des ouvrages n’est plus à démontrer, quoiqu’il s’en prévale souvent lui-même avec une insistance que les faits n’exigent pas toujours.

L’atlas incriminé occupait le troisième rayon d’une grande armoire grillagée, entre une cosmographie latine du XVIIe siècle et, fait plus significatif qu’il n’y paraissait d’abord, une rangée mêlée de voyages, d’îles imaginaires et de relations fabuleuses que le propriétaire avait rapprochées là, disait-il, “par amusement comparatif”. Il s’agissait d’un grand in-folio en veau brun, dos à nerfs, pièce de titre rouge brunie par le temps, coiffes un peu frottées, ais puissants, gardes renouvelées au siècle dernier avec une correction sans éclat. Rien, au premier coup d’œil, qui dût éveiller l’effroi. L’ouvrage avait même cette dignité lourde et satisfaite des volumes qui savent valoir plus par leur masse que par leur grâce. Je remarquai seulement que son insertion dans le rayon était anormalement tendue : la tablette semblait le contenir moins qu’elle ne cédait sous lui.

Le vicomte, qui observait mes premières constatations avec cet air à la fois supérieur et anxieux qui caractérise les propriétaires bien nés lorsqu’ils sentent que leur bibliothèque commence à leur échapper, me demanda si je croyais à un simple gonflement dû à l’humidité. Je lui répondis qu’en matière de livres anciens, l’humidité explique beaucoup, mais qu’elle n’a jamais encore rédigé de nouvelles rubriques de table. Il se tut avec cette docilité momentanée qu’on obtient parfois d’un aristocrate lorsqu’on a parlé comme un vétérinaire.

L’examen préliminaire fut conduit selon le protocole Cart. 6, applicable aux spécimens d’autorité territoriale soupçonnés de comportement annexionniste. Je relevai d’abord les dimensions extérieures du volume, puis son épaisseur utile au mors, la pression exercée sur les ouvrages voisins, le bombement du dos, enfin la souplesse des cahiers centraux. Les chiffres, comparés à ceux d’un récolement ancien conservé dans les papiers de famille, confirmaient un phénomène d’augmentation. L’atlas n’était pas déformé. Il était devenu plus abondant.

Cette nuance, négligée par les amateurs, est capitale. Un livre se déforme lorsqu’il souffre. Il augmente lorsqu’il réussit.

Nous procédâmes ensuite à la comparaison de la composition actuelle du volume avec les descriptions plus anciennes. La bibliothèque possédait, par bonheur, deux états de référence : un inventaire manuscrit de 1894, sec, précis, manifestement rédigé par un homme qui savait compter les cartes sans chercher à les admirer ; et un récolement du début du XXe siècle, établi sans style mais non sans conscience, lors d’un déplacement partiel des armoires après réfection des boiseries. Tous deux concordaient sur un point : évidemment, aucune mention n’y figurait d’une carte de Lilliput, ni d’une notice relative à l’organisation, aux dimensions, aux usages politiques et aux particularités topographiques de cette île. Aucune mention non plus d’une rubrique propre à Utopia Insula.

Or, dans l’état présent du volume, la carte de Lilliput existait bel et bien.

La carte de Lilliputia telle qu’elle figure désormais dans le Blaeu. On notera la rectitude du tracé côtier et la sobriété du cartouche — rien, dans la facture, ne trahit une incorporation récente.

Je ne dis pas qu’elle avait été glissée là comme une recommandation dans un dossier mal ficelé. Je ne dis pas non plus qu’un faussaire entreprenant s’était amusé à compléter un Blaeu avec les rêveries d’un satiriste anglais. Je dis qu’elle se trouvait là comme chez elle. Elle n’offrait ni couture suspecte, ni collage de fortune, ni rupture visible dans l’économie de l’ensemble. Elle s’insérait avec cette autorité tranquille qui fait les plus grands désordres bibliographiques. Le papier ne jurait pas ; l’encre non plus. Le style du cartouche, l’ordonnance du titre, jusqu’à une certaine manière de border les côtes, tout conspirait à lui donner l’air non d’une intruse, mais d’une possession ancienne.

C’était une très mauvaise nouvelle.

Car le faux, si raffiné soit-il, trahit presque toujours quelque ambition. L’assimilation parfaite, elle, ne flatte personne. Elle indique qu’un volume a cessé de juxtaposer pour commencer d’incorporer.

Quant à l’île d’Utopie, elle ne figurait pas encore formellement dans la table ; mais certains développements du volume, par leur ton, leur densité descriptive et une sorte d’impatience classificatoire, laissaient déjà soupçonner qu’elle travaillait le spécimen de l’intérieur. L’atlas n’avait pas encore déclaré sa conquête ; il en préparait l’administration.

J’ouvris ensuite le Gulliver voisin. Le livre avait mauvaise mine. L’expression n’est pas figurée ; elle est clinique. Le volume, naguère d’une tenue convenable, paraissait aminci dans sa substance intérieure. Certains développements relatifs à Lilliput, sans avoir entièrement disparu, semblaient comme dénutris, raccourcis de l’intérieur, privés de ce suc descriptif qui fait qu’un monde imaginaire tient debout. Le texte n’était pas mutilé selon le mode ordinaire du manque ; il était appauvri, comme si l’on en eût soutiré la part la plus assimilable.

Peutre, qui parcourait le chapitre avec l’air soupçonneux d’un gendarme chargé de contrôler la moralité d’un songe, leva les yeux et dit :
— On dirait qu’on lui a pris le terrain, mais en laissant les habitants.

Je ne corrigeai pas. L’image valait le rapport.

Le petit More latin présentait un état plus délicat encore. Là non plus, nul feuillet retranché, nul accroc, nulle amputation franche. Mais une lassitude de la conception. Plusieurs passages jadis vifs, où l’île d’Utopie se tenait encore par la netteté de ses institutions, semblaient désormais parler sous surveillance. Le livre n’avait pas perdu sa matière ; il avait perdu une part de son aplomb. Il exposait encore son île, mais avec la résignation d’un auteur auquel une administration supérieure aurait déjà emprunté l’essentiel pour le ranger ailleurs.

Mlle Lépine, qui sait écouter les livres comme d’autres tâtent les chevaux sous le poil, observa que le More “se défendait encore par l’idée, mais plus tout à fait par la forme”. C’était bien vu. L’ouvrage n’était pas vidé ; il était domestiqué.

Je demandai alors au vicomte si ces volumes avaient été, récemment, rapprochés, comparés, feuilletés ensemble, exhibés à des tiers. Il prit cet air légèrement confus qu’affectent les bibliophiles lorsqu’ils se découvrent eux-mêmes la cause élégante de leur malheur. Oui, me dit-il, il avait eu la fantaisie de composer, à l’occasion d’un dîner, un petit rayon du “monde vrai et du monde possible”, plaçant son Blaeu entre Gulliver, More, et plusieurs brochures de voyages fabuleux “afin de faire converser les géographies”. Cette formule suffirait à condamner bien des hommes.

On sait pourtant, dans les services un peu instruits, qu’il ne faut jamais soumettre durablement un atlas de haute ambition à la promiscuité des fictions insulaires. Un simple livre de voyage peut rêver sur ses voisins ; un atlas, lui, ne rêve pas : il annexe.

Le vicomte, piqué, fit valoir qu’un rapprochement d’esprit n’avait jamais nui à personne. Je lui répondis que c’était une opinion de salon, non de quarantaine. Les livres, surtout les meilleurs, supportent mal qu’on les fasse converser pour l’amusement des convives. Ils finissent toujours par prendre la comparaison au sérieux.

La surveillance fut organisée selon le protocole A-17, applicable aux troubles d’absorption silencieuse. On remit l’atlas à sa place, à proximité raisonnée des ouvrages soupçonnés d’avoir servi de pâture, après avoir établi un constat complet de la table, de la pagination apparente, de l’épaisseur des cahiers et de plusieurs passages caractéristiques des volumes voisins. Des signets de repérage furent introduits à des endroits choisis. Mlle Lépine releva chaque soir l’état des rubriques ; Peutre surveilla le rayon ; le propriétaire fut prié de ne toucher à rien et, surtout, de s’abstenir de commentaires flatteurs sur la complétude supposée de son Blaeu.

Cette dernière consigne lui coûta davantage que les autres.

Les deux premières nuits ne produisirent qu’un très léger resserrement du mors et une tension sensible des cahiers médians. Mais à la troisième, Peutre, qui veillait de loin avec cette vigilance soupçonneuse qu’il prend volontiers pour de la méthode, entendit ce qu’il décrivit plus tard comme “un froissement interne de nature industrieusement conquérante”. Je ne lui ferai pas l’injustice de corriger une formule aussi juste.

Le matin venu, nous constatâmes l’apparition, dans la table du volume, d’une rubrique nouvelle : Insula Utopiae.

Elle n’y figurait pas la veille.

Je le note ici sous ma responsabilité pleine et entière.

Le vicomte pâlit d’un pâlissement de propriétaire, lequel diffère sensiblement du pâlissement ordinaire : il y entre moins de peur pour soi que d’inquiétude pour la valeur future du lot. Il demanda si l’on pouvait encore parler d’exemplaire “strictement conforme”. Je lui répondis que l’heure n’était plus à la conformité, mais à la contention.

Le phénomène atteignait alors une netteté doctrinale presque scolaire. Non seulement l’atlas avait absorbé l’idée d’une île voisine ; non seulement il en avait tiré matière à description ; mais il l’avait immédiatement latinisée, ordonnée, disciplinée, rendue recevable dans la république grave des cartes anciennes. La fiction politique d’un humaniste devenait, par passage dans le Blaeu, un territoire répertorié. Le désordre de l’imagination s’était converti en géographie.

Il fallait voir, en effet, de quelle manière l’assimilation procédait. Le livre voisin proposait ; l’atlas disposait. Le récit suggérait ; le grand recueil fixait. L’imaginaire flottant, une fois absorbé, perdait cette mobilité déplaisante qui fait son charme pour entrer dans l’état plus stable, plus dur, plus froid, de la possession cartographique. Rien n’était plus instructif. Ce n’était pas l’imagination qui corrompait l’atlas ; c’était l’atlas qui administrait l’imagination jusqu’à la réduire en province.

Mlle Lépine, examinant la nouvelle rubrique d’un œil sévère, murmura qu’Utopie “avait pris le ton d’un archevêché”. Peutre trouva la remarque excessive. Pour ma part, je la jugeai exacte.

Le diagnostic put dès lors être formulé sans témérité : expansion endo-cartographique par absorption de voisinage, avec assimilation sélective des unités insulaires, micro-politiques et territoriales à forte densité descriptive.

Je le traduis pour les services encore encombrés d’esprits simples : l’atlas grossissait de l’intérieur en digérant ce que ses voisins disaient du monde, pour autant que cela pût, même de loin, se convertir en géographie.

Cette pathologie diffère sensiblement de la bibliophagie ordinaire. Le livre bibliophage déchire, mâche, incorpore, laisse derrière lui des déchets reconnaissables et une scène de crime à peu près lisible. L’atlas assimilateur, lui, ne détruit pas matériellement ; il transmute. Il ne mange pas son voisin : il l’annexe en le résumant par le dedans. Ce n’est pas moins redoutable. Un ouvrage dévoré se constate encore. Un ouvrage discrètement administré par un autre commence déjà à disparaître sans scandale.

Restait à déterminer pourquoi ce spécimen avait développé un appétit de cette espèce. Trois causes paraissaient ici se conjuguer.

La première tenait à la nature même du sujet. Certains grands atlas, surtout lorsqu’ils ont longtemps passé pour complets dans l’esprit de leurs possesseurs, supportent très mal l’idée d’une extériorité. Leur désir d’embrasser le monde finit, avec l’âge, par ressembler à une jalousie de souverain.

La deuxième cause était le voisinage prolongé de terres imaginaires. Le contact répété avec des îles fictives, des peuples miniatures, des géographies satiriques ou des voyages invérifiables provoque chez les atlas dominants un état d’excitation annexionniste bien connu des observateurs sérieux. Le livre se met alors à considérer que tout territoire décrit est, par définition, territoire répertoriable, donc intégrable.

La troisième cause, enfin, relevait de l’imprudence humaine. Le vicomte, flatté de ses rapprochements ingénieux, avait stimulé le trouble par le commentaire. Dire d’un atlas qu’il “contient déjà tout” est une maladresse. Lui montrer ensuite, sur le même rayon, une île qu’il ne contient pas encore, relève presque de la provocation expérimentale. On n’agace pas un Blaeu avec une lacune.

Le traitement fut celui qu’imposait la prudence. Nous séparâmes immédiatement le Blaeu de tout voisinage insulaire, utopique, satirique ou seulement fabuleux. Il fut placé en quarantaine sur une tablette nue, entre un cartulaire bourguignon sans horizon et un recueil de formulaires notariés parfaitement dépourvu d’appétence géographique. On lui interdit pendant six semaines toute fréquentation d’îles, de voyages extraordinaires, de cosmographies faibles et de récits maritimes à prétention merveilleuse. Mlle Lépine recommanda, à titre apaisant, la proximité intermittente d’un sobre volume de tables astronomiques, dont la sécheresse numérique eut sur le spécimen un effet sensiblement calmant.

Le vicomte protesta contre cette relégation entre des livres “sans panache”. Je lui fis observer que le panache, en pathologie expansive, est un excitant. Il me répondit qu’on ne traite pas un Blaeu comme un registre de tabellion. Je lui répondis qu’on traite un Blaeu malade comme il convient de traiter un Blaeu malade, et qu’en matière de convalescence la noblesse du voisinage est un luxe de propriétaire, non une exigence clinique. Il s’inclina, ce qui est une manière aristocratique de céder sans reconnaître qu’on obéit.

Le Gulliver et le More furent traités séparément selon le protocole de reconstitution descriptive. Le premier retrouva peu à peu, non toute sa chair, mais une part sensible de son relief initial. Quelques détails relatifs à Lilliput reparurent avec une vigueur modérée, preuve que l’absorption n’avait pas été complète. Le second demeura plus atteint. Les livres politiques résistent mal à l’administration du réel. Une fois partiellement convertis en notice, ils récupèrent rarement toute leur insolence.

Quant au Blaeu, son état se stabilisa sans pourtant guérir tout à fait. L’épaisseur des cahiers cessa d’augmenter ; aucune nouvelle île ne vint se loger dans la table ; les rubriques interpolées cessèrent de proliférer. Mais l’ouvrage manifeste encore, lorsqu’on l’approche d’une fiction topographique, un léger gonflement de suffisance, accompagné d’une tension perceptible des gardes. Pour cette raison, il demeure classé en surveillance spéciale.

Le vicomte d’Aubeterre-Lesdiguières reçut, pour sa part, une recommandation écrite dont la lecture lui déplut sans doute davantage que l’incident lui-même : il lui est formellement déconseillé de composer désormais, pour l’agrément de ses visiteurs, des “rayons à thème” où le vrai et le faux se frôleraient avec esprit. Les bibliophiles mondains s’imaginent souvent que les livres aiment leurs rapprochements. Ils oublient que certains volumes prennent les comparaisons pour des défis.

Le cas présente, pour la doctrine de l’IGLI, plusieurs enseignements qu’il n’est pas inutile de rappeler. Le premier est qu’un atlas n’est jamais innocent de sa complétude. Le second est que la proximité prolongée entre géographie souveraine et imagination insulaire expose les collections à des transferts internes d’une extrême élégance, donc d’un repérage difficile. Le troisième, enfin, est que les livres les plus dangereux ne sont pas toujours ceux qui bougent. Il en est qui restent parfaitement en place tout en augmentant leur empire.

Les bibliophiles aiment les exemplaires complets. Ils feraient bien d’apprendre à se méfier de ceux qui le deviennent trop.

Rapport établi et visé par le docteur Fulbert de Cuirac
avec le concours de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine
et du sous-inspecteur Achille Peutre, chargé des phénomènes de voisinage conflictuel

Document classé : diffusion restreinte – Guilde & IGLI
Reproduction interdite à proximité des atlas souverains

Cote de classement : IGLI/SSSZ/ECAV/3 – Atlas assimilateurs, série des annexions internes
Ex. de service : GdB-Cart./Ω.12

1 Commentaire

  1. dilemme : pas d’ex-libris, donc pas de (future) provenance identifiable ; ex-libris, donc outrecuidance à se comparer aux précédents (illustres ou non) propriétaires, ou pire, ex-libris de mauvais goût…
    Mais on est engagé : ne pas choisir, c’est choisir de ne pas ajouter d’ex-libris, comme a pu dire Pascal 🙂

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