Dossiers cliniques de l’IGLI : Le syndrome du format in-23 (et de son cousin l’in-7)

Un roman de Balzac devient « un 203 × 134 mm » dans la bouche du patient, jamais autre chose. Le double décimètre ne quitte pas sa poche, et une coquille d’un catalogue provincial des années 1870, qui changeait un in-32 en in-23, lui tient lieu de preuve. Il corrige aussi les fichiers de la Bibliothèque nationale.

Docteur Achille Dandillot, médecin-inspecteur attaché à la section clinique de l’IGLI.

Amis bibliophiles, bonjour.

Observation clinique

Le cas examiné aujourd’hui appartient à cette catégorie de maladies rares que l’on n’ose pas toujours signaler dans les annales médicales, de peur de paraître soi-même atteint. Pourtant, il nous faut bien assumer notre mission : celle de consigner les déviations bibliophiliques les plus obscures, afin que la science — ou du moins sa caricature — en sorte grandie.

Nous avons devant nous un bibliophile souffrant d’une obsession redoutable : la passion dévorante des formats marginaux, singulièrement ceux qui n’existent pas, ou plutôt qui ne devraient pas exister. L’in-23 et son frère bancal l’in-7 forment pour lui une véritable religion parallèle, un credo imprimé en millimètres et en fractions de pouces.

Alors que la nomenclature canonique s’arrête sagement aux formats réguliers — in-folio, in-quarto, in-octavo, in-12, in-18, etc. —, notre patient s’est entiché de failles, de lacunes, de zones grises. Pour lui, tout volume qui échappe aux définitions officielles devient un miracle métrologique. Il n’y voit pas un simple hasard de coupe ou de reliure, mais la manifestation tangible d’une réalité bibliographique cachée.

Symptômes

Les symptômes, observés depuis plusieurs années, se présentent sous forme d’attaques périodiques, dont la violence n’a cessé de croître.

  • Compulsion de la mesure. Le patient ne sort jamais sans son double décimètre, parfois remplacé par un compas de relieur ou une règle en laiton gravée d’échelons archaïques. Dans les salles de lecture, on le surprend accroupi, mesurant la hauteur au millimètre près. Chaque divergence d’un quart de pouce provoque chez lui une crispation musculaire immédiate, suivie d’une exclamation jubilatoire : « Voilà un in-23, incontestable ! »
  • Altération du langage. La conversation du sujet n’évoque plus les livres comme objets littéraires ou esthétiques, mais uniquement comme surfaces dimensionnelles. Un roman de Balzac devient « un 203 × 134 mm », tandis qu’un traité de théologie s’appelle « un quasi-in-7 ». L’ami, l’éditeur, le libraire disparaissent : il ne reste que des chiffres.
  • Comportement agressif. Lors d’un dîner de la Société des Amis du Livre ancien, il lança son verre de chambertin au visage d’un convive qui soutenait doctement que l’in-7 n’était qu’une chimère de relieur distrait. L’incident, consigné dans nos archives sous la cote IGLI-CR-187/45, illustre la dangerosité sociale du trouble.
  • Graphomanie pathologique. Le patient tient un carnet constellé de taches d’encre où figurent des relevés délirants : in-23 approximatif, tranche rognée, reliure suspecte ; in-7 potentiel, mais glissement vers in-6 raté. À la page 47, nous avons relevé une notation inquiétante : in-23½, format parfait, la preuve est faite. Ce dernier ajout trahit le passage de l’obsession à l’hallucination.

Analyse

Nous sommes en présence d’un cas avancé de formatomanie rare, variété extrême du syndrome bibliométrique.

Restent à verser au dossier la page 47 du carnet, où figure la mention « in-23½, format parfait », les trois phases que traverse le malade avant la paranoïa, et les protocoles que l’Institut oppose à une affection qu’il ne guérit pas.

La science bibliographique, depuis le XVIIIᵉ siècle, repose sur un socle de conventions : on définit le format par le nombre de plis d’une feuille d’impression. Mais à mesure que les subdivisions se sont multipliées — in-12, in-18, in-24, in-32, in-64 —, certains esprits se sont laissés envoûter par ces hiérarchies infinies.

Là où un bibliographe raisonnable se contente d’approximer (« environ in-12 »), notre malade cherche la précision absolue, quitte à inventer des catégories inexistantes. L’in-23 devient pour lui une révélation mystique, une preuve que la bibliographie officielle ment. Quant à l’in-7, il l’érige en symbole de résistance : « un format interdit », répète-t-il avec des yeux d’illuminé, comme si mesurer du papier équivalait à saboter l’Ancien Régime.

Antécédents historiques

Notons que les querelles de format ne sont pas neuves. Déjà l’abbé Rive, dans ses imprécations bibliographiques, fulminait contre les subdivisions arbitraires. Brunet, plus modéré, préférait parler d’« petit in-8 » ou d’« petit in-12 ». Mais jamais personne n’avait osé baptiser un in-23 : la bienséance typographique l’interdisait.

Or un jour, un catalogue provincial des années 1870 laissa échapper une coquille malencontreuse : un in-32 devint in-23 sous la plume distraite du typographe. Cette bourde, insignifiante pour tout lecteur, fut pour notre patient une révélation. Depuis ce jour, il vit dans la conviction qu’il existe une race de formats clandestins, soigneusement occultés par les bibliographes officiels.

Évolution du cas

Les premiers symptômes se limitèrent à des conversations animées dans les librairies de quartier. Mais très vite, le trouble s’accentua.

  • Phase intrusive. À la Bibliothèque nationale, des témoins affirment l’avoir surpris introduisant en douce ses propres fiches correctives dans les tiroirs des catalogues papier. Ces fiches mentionnaient des formats fantaisistes : in-23 marginalis, in-7 clandestinus.
  • Phase missionnaire. Il entreprit ensuite une correspondance délirante avec divers érudits. À M. Gustave Brunet, il écrivit : « Vous avez oublié le format in-23, honte à votre Dictionnaire. » À un relieur lyonnais, il demanda : « Savez-vous pratiquer la coupe oblique qui mène à l’in-7 ? » Aucun de ces savants ne lui répondit, ce qui ne fit qu’accroître son sentiment de persécution.
  • Phase paranoïde. Aujourd’hui, le patient est persuadé que les bibliothécaires internationaux complotent pour effacer les formats marginaux. Il prétend que l’UNESCO aurait établi une « liste noire » interdisant toute mention de l’in-23.

Diagnostic différentiel

Avant d’affirmer la présence d’une formatomanie, il convient d’éliminer certaines pathologies voisines :

  • La reliuromanie : obsession pour les reliures décalées, qui peut induire des illusions de format.
  • La pagination compulsive : maladie où le patient recompte inlassablement les pages, convaincu que les imprimeurs ont toujours triché.
  • Le délire du pli : cas extrême où l’on défait les cahiers pour vérifier physiquement le nombre de plis.

Aucune de ces pathologies ne suffit à expliquer la fixation sur l’in-23 et l’in-7. Nous sommes bien face à une entité clinique autonome.

Traitement proposé

La section clinique de l’IGLI recommande plusieurs protocoles, adaptés selon le degré de gravité.

  1. Isolement temporaire. Installer le patient dans une salle de lecture dépourvue de règle, compas et décimètre. Les volumes y sont disposés sans ordre apparent, les formats mélangés. Ce sevrage brutal provoque d’abord des convulsions, puis un calme relatif.
  2. Thérapie d’exposition graduée. Lui présenter des livres dont le relieur a soigneusement rogné les marges de manière irrégulière, si bien que le format exact devient indéterminable. Le patient, confronté à l’inclassable, apprend à tolérer l’incertitude.
  3. Rééducation bibliographique. Cours intensif rappelant que les appellations de format ne sont que conventions approximatives. On lui lit des passages de bibliographes sérieux expliquant que la hauteur d’un in-12 varie de 16 à 18 cm, ce qui ruine son dogme d’exactitude.
  4. Traitement radical. Dans les cas les plus récalcitrants, on confie au patient un volume relié de travers, oscillant entre in-12 et in-13. L’instabilité provoque chez lui d’abord une panique aiguë, puis, paradoxalement, une forme de libération. Certains se mettent à rire, d’autres à pleurer : signe que la guérison est proche.

Pronostic

Le pronostic reste réservé. L’obsession du format a tendance à récidiver, comme les hallucinations d’un malade ayant trop contemplé des tables de concordance typographique.

Il est probable que le patient parvienne à retrouver une vie sociale modérément acceptable, à condition de limiter ses mesures aux étagères domestiques. Mais toute visite de bibliothèque publique représente une rechute quasi certaine.

Nous concluons donc que la formatomanie rare — et particulièrement sa variante in-23/in-7 — doit être considérée comme un trouble chronique, incurable dans l’absolu, mais parfois stabilisable par des soins attentifs.

Note finale

À l’IGLI, nous recommandons de conserver ce dossier comme exemplaire des pathologies dimensionnelles. Car si la bibliophilie est une passion noble, elle peut, mal encadrée, se transformer en démesure — au sens propre du mot.

Dossiers cliniques de l’IGLI, Dossier n°2, cote IGLI-DC-2/193.

La lettre du bibliophile

Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.

Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.

À lire ensuite

Dossiers cliniques de l’IGLI: A Rebours, le livre qui se trompait de siècle

Dossiers cliniques de l’IGLI: A Rebours, le livre qui se trompait de siècle

Un bel exemplaire d’À rebours de Huysmans, relié à la fin du XIXe siècle, semble honteux de sa date. Son propriétaire, Armand de Villacerf, parle de préférences chronologiques qui cessent d’être acceptables. Sur les rayons d’un appartement du VIIe arrondissement, l’IGLI a soumis le volume au protocole Chron. 7.

Service spécial de surveillance zoobibliologique
Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI)

Par le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de mission pour les troubles de régression séculaire et les phénomènes d’anachronisme compensatoire.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il est des livres qui souffrent d’être mal reliés, d’autres d’avoir perdu un feuillet, d’autres encore d’avoir été trop longtemps possédés par des gens sans main, sans regard ou sans conscience. Ce sont là des misères ordinaires, dont les catalogues, les études et les héritiers font leur commerce avec une régularité presque consolante. Mais il existe une infirmité plus subtile, plus rare, et d’une cruauté singulière : celle qui consiste, pour un volume, à souffrir de son propre siècle.

Le lecteur naïf s’étonnera peut-être qu’un livre puisse regretter le temps qui l’a vu naître. Il se trompe. Les hommes passent leur vie à souhaiter une autre époque que la leur ; il serait surprenant que les livres, qui vivent plus longtemps et fréquentent de bien meilleures bibliothèques, ne se livrassent pas parfois à la même sottise. La différence, c’est que le livre ne rêve pas en silence. Il matérialise son regret. Il se tient autrement, se place autrement, se détend à certains voisinages, se crispe à d’autres, adopte des airs qui ne sont pas du temps de son impression, et finit par donner à croire, sinon qu’il est né plus tôt, du moins qu’il s’en juge digne.

L’IGLI classe ces cas dans la famille des régressions séculaires compensatrices, sous-classe des anachronismes de désir. En français plus simple : certains livres du XIXe siècle voudraient être du XVIIe.

Le cas ici rapporté, classé sous la référence R.S.C. 5 — régression séculaire compensatrice, cinquième espèce documentée — nous fut signalé par M. Armand de Villacerf, amateur parisien d’excellente tenue, de médiocre classement et d’un goût généralement supérieur à sa méthode. Il possédait un très bel exemplaire de À rebours de Huysmans, en reliure de la fin du XIXe siècle, auquel il était attaché avec cette ferveur de collectionneur nerveux qui tient à la fois de l’admiration, de la vanité et de l’hypocondrie. Le livre, écrivait-il, “semble honteux de sa date” et manifeste “des préférences chronologiques qui cessent d’être acceptables”. La formule, quoique légèrement théâtrale, n’était pas mauvaise.

Je demandai des précisions.

La réponse arriva sous la forme de six pages serrées, auxquelles il eût été charitable de retrancher la moitié si le fond n’en avait pas été aussi instructif. L’exemplaire de À rebours, très calme lorsqu’il reposait seul ou parmi d’autres livres de son temps, se modifiait dès qu’on le rapprochait de certains auteurs du Grand Siècle. Placé près de Pascal, il paraissait “prendre une gravité de tenue”. Mis à côté de La Rochefoucauld, il se raidissait d’une manière plus sèche, plus nerveuse, comme s’il cherchait à mériter d’avance la comparaison. Rangé, par un caprice d’amateur, entre un Nicole et un petit La Bruyère, il avait, selon le propriétaire, “cessé d’avoir l’air décadent pour prendre celui d’un moraliste qui aurait eu des nerfs”.

Le dossier complet est sur le site : la visite de l’appartement du VIIe arrondissement avec Mlle Berthe Lépine et le sous-inspecteur Peutre, le classement du cas sous la cote R.S.C. 5, et le protocole de rangement appliqué au volume pendant plusieurs semaines.

L’expression me plut assez pour justifier le déplacement.

Je me rendis donc chez Villacerf accompagné de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine, et du sous-inspecteur Achille Peutre, auquel j’annonçai seulement que nous allions voir un livre de 1884 désireux d’être né deux siècles plus tôt. Peutre répondit qu’il connaissait déjà beaucoup d’hommes dans ce cas. L’observation, quoique sociale, n’était pas sans portée clinique.

La bibliothèque de Villacerf occupait deux pièces communicantes d’un appartement du VIIe arrondissement, dont la correction générale laissait paraître tout ce qu’un mobilier bien choisi peut contenir de désespoir discret. Les dos y étaient beaux, les tables dégagées, les reliures surveillées, les provenances exhibées avec cette modestie appuyée qui constitue chez certains amateurs la dernière forme du panache. Rien n’y jurait, ce qui est souvent mauvais signe. Une bibliothèque trop cohérente finit toujours par vouloir que les livres s’y comportent bien.

Le spécimen litigieux reposait dans une travée centrale, à hauteur de main, entre Mallarmé et Villiers de l’Isle-Adam. C’était sa place naturelle, ce qui ne signifiait nullement qu’il s’y portât bien.

L’exemplaire, il faut le dire, était fort séduisant. Belle reliure de son temps, maroquin sombre, dos à nerfs, titre finement poussé, gardes de moire discrète, papier excellent, marge bien gardée, et cette tenue légèrement excessive des volumes dont le propriétaire a passé plus de temps à admirer le dos qu’à relire le texte. Rien d’anormal au premier regard, sinon une sorte de gêne dans la manière qu’avait le livre d’être XIXe. Je n’emploie pas cette formule pour faire joli. Le volume ne semblait pas malade de vieillesse, ni de chaleur, ni de lumière, ni d’un mauvais rangement. Il paraissait incommodé par sa propre date.

J’ouvris le livre. Le texte se présentait correctement. Typographie fin de siècle, mise en page nette, aucune trahison matérielle. Pourtant, chose curieuse, les pages se tenaient avec une retenue qu’on eût dite plus ancienne que leur siècle. Elles n’avaient ni la souplesse un peu nerveuse des grands romans du XIXe, ni la complaisance du papier moderne à se laisser feuilleter. Mlle Lépine nota aussitôt une “raideur d’attitude”. Peutre, qui avait pris le Pascal voisin dans l’autre main, posa les deux volumes côte à côte et dit :
— On dirait qu’il singe l’autre.

Je corrigeai :
— Non. Il aspire à le rejoindre.

La nuance, ici encore, était capitale. Le singe imite de l’extérieur. L’aspirant se reprend tout entier dans l’espoir de n’être plus tout à fait ce qu’il est.

Le propriétaire nous raconta alors plusieurs incidents révélateurs. D’abord, le livre supportait mal qu’on le qualifiât de “roman décadent”. Le simple mot semblait produire chez lui une crispation du mors et une légère sécheresse des gardes. Ensuite, lorsqu’on le rangeait parmi des auteurs trop nettement “fin de siècle”, il prenait, disait Villacerf, “un air de mauvaise compagnie”. Enfin, détail plus troublant, il se montrait matériellement plus stable, plus calme, presque plus beau, lorsqu’on le laissait plusieurs jours au voisinage de moralistes ou de penseurs du XVIIe. Il avait même, à deux reprises, glissé de lui-même — ou du moins selon la version du propriétaire — d’une tablette de romans vers une rangée où se trouvaient Pascal, La Rochefoucauld, Retz et Bossuet.

Je demandai :
— Avez-vous vérifié le déplacement ?
Il rougit légèrement.
— Deux fois, oui. La troisième, j’ai commencé à me dire qu’il valait mieux ne plus toucher à rien.

Cette prudence tardive l’honorait.

Nous procédâmes à l’examen du cas selon le protocole Chron. 7, applicable aux ouvrages soupçonnés de désorientation séculaire. Le principe est simple : on soumet le volume à différents voisinages chronologiques, en observant les variations de tenue, de souplesse, d’apparence typographique perçue, de stabilité au rayon et d’humeur générale du spécimen.

La première phase se fit en compagnie de volumes franchement XIXe : Verlaine, Huysmans, Lorrain, Maupassant, Mirbeau. Le livre demeura correct, mais sans plus. Il avait l’air d’un homme très bien élevé condamné à dîner avec ses cousins. Rien d’insupportable ; rien de cordial non plus.

La seconde phase le plaça entre Pascal et La Rochefoucauld. L’effet fut immédiat. Le dos prit, ou sembla prendre, une rectitude plus noble ; les gardes se calmèrent ; le papier lui-même parut moins fébrile. Le livre s’ouvrit mieux, non point avec la volupté de l’exhibition, mais avec cette gravité contenue des volumes qui consentent enfin à leur compagnie. Peutre, qui observait la scène en plissant les yeux, lâcha :
— Il veut qu’on le croie plus vieux qu’il n’est.
Je répondis :
— Non. Il veut qu’on le croie mieux né.

Le propriétaire fut si frappé de cette phrase qu’il la nota aussitôt. J’en conçus quelque agacement, car les amateurs ont la manie de transformer en bons mots ce qui relève d’abord du diagnostic.

La troisième phase, plus sévère, consista à placer le Huysmans à côté de La Bruyère et de Nicole, c’est-à-dire de deux auteurs dont la discipline morale et la sécheresse d’observation ne laissent guère de place à la pose. Ce fut là que le phénomène se révéla dans toute sa finesse. Le livre ne cherchait pas seulement à paraître ancien ; il corrigeait sa propre manière d’être XIXe. Il semblait vouloir se débarrasser d’une part de son parfum, de sa nervosité, de son décor intérieur, comme un jeune homme trop raffiné qui, reçu dans une maison sévère, renoncerait tout à coup à ses manchettes, à sa voix et à son odeur.

Mlle Lépine résuma la chose avec sa justesse habituelle :
— Il se surveille.

C’était parfaitement vu.

Car le fond du mal était là. À rebours ne souffrait pas tant d’être du XIXe siècle que d’en donner l’air. Il ne rêvait pas seulement de l’ancienneté ; il aspirait à une respectabilité rétrospective. Il supportait sa singularité moderne tant qu’on la laissait s’exercer en paix ; il la supportait beaucoup moins dès qu’il se trouvait confronté à la tenue plus sèche, plus verticale, plus intérieure du Grand Siècle. Alors, comme certains propriétaires devant un grand nom, il se mettait à corriger son maintien.

Je demandai à Villacerf si l’ouvrage avait été souvent comparé, devant lui, à des moralistes anciens. Il m’avoua qu’il lui arrivait, dans les dîners, de présenter son Huysmans comme “un Pascal malade des sens” ou “un La Rochefoucauld intoxiqué par les parfums”. Je le regardai avec une sévérité médicale. Il me répondit qu’il cherchait seulement à faire comprendre le livre. Je lui répondis que beaucoup d’hommes, sous prétexte de faire comprendre, commencent par humilier ce qu’ils aiment.

Cette remarque ne fut pas inutile. Les livres, surtout les plus vulnérables, intériorisent très bien les comparaisons injurieuses prononcées en leur présence.

Pour confirmer le diagnostic, nous soumîmes le spécimen à une série d’épreuves verbales. Le propriétaire lut d’abord quelques lignes de notice contemporaine sur le “décadentisme”, les “raffinements fin de siècle” et “l’univers artificiel de Des Esseintes”. À mesure qu’il avançait, le volume se fermait presque imperceptiblement, et le plat supérieur prenait cette dureté contrariée qu’on observe chez les ouvrages fatigués d’être résumés par les mêmes imbéciles. Puis nous fîmes lire, à titre comparatif, plusieurs fragments de jugements plus anciens rapprochant Huysmans de la tradition des moralistes, de l’analyse spirituelle, d’une prose de conscience. Le livre ne s’ouvrit pas de lui-même — nous ne sommes pas ici dans la fantasmagorie — mais il cessa de résister.

Le diagnostic put alors être posé sans témérité : syndrome de régression séculaire compensatrice, avec complexe d’infériorité chronologique et aspiration matérielle au Grand Siècle.

Je le traduis pour les bibliophiles pressés : ce Huysmans souffrait d’être du XIXe et tâchait, autant qu’un livre le peut, de se conduire comme un petit classique.

Restait à déterminer si le mal était curable.

Je précise d’emblée qu’il ne s’agissait ni de corriger matériellement le volume, ni de lui imposer quelque voisinage brutalement moderne qui l’eût humilié davantage. Les ouvrages affectés de régression chronologique ne se guérissent pas à coups de chronologie. On ne délivre pas un livre de son complexe en lui rappelant sa date de naissance comme on giflerait un enfant vaniteux. Il faut au contraire lui rendre son siècle sans l’y enfermer.

Le traitement que je prescrivis releva donc d’une rééducation de milieu. Premièrement, ne plus ranger durablement le volume entre les seuls moralistes du XVIIe, voisinage trop flatteur et, partant, pathogène. Deuxièmement, ne plus l’exiler non plus parmi les seuls “décadents”, terme paresseux qui le blessait sans l’instruire. Troisièmement, lui composer un entourage mixte : un Pascal d’un côté, un Baudelaire de l’autre, puis, en alternance, un La Bruyère, un Flaubert, voire un Stendhal, afin que le livre cesse d’opposer sa dignité rêvée à sa naissance réelle.

Peutre demanda si l’on formait ainsi une sorte de pensionnat chronologique. Je répondis que la formule n’était pas entièrement mauvaise.

J’interdis en outre au propriétaire les comparaisons de dîner. Point de “Pascal des névroses”, point de “moraliste en parfumerie”, point de “Grand Siècle intoxiqué”. Les livres supportent mal d’être réduits à des formules d’amphitryon.

Le traitement fut complété par une mesure plus délicate encore : j’ordonnai qu’on lise devant le volume, à voix haute, non les passages les plus maniérés de À rebours, mais certains endroits où la fatigue, la lucidité, le dégoût, la scrupuleuse conscience de soi révèlent précisément sa modernité propre. Il fallait rendre au livre, non la fierté d’être XIXe siècle comme on récite une étiquette de musée, mais le sentiment qu’il n’avait pas besoin de contrefaire Pascal pour être lui-même un malheur respectable.

Les premiers résultats furent hésitants. Pendant quelques jours, le spécimen manifesta même une forme de bouderie historique. Placé entre Baudelaire et La Bruyère, il se raidit. Mis entre Pascal et Flaubert, il se tint correctement mais sans chaleur. Puis, lentement, quelque chose s’assouplit. Le volume cessa de glisser vers les moralistes ; il supporta mieux la proximité de son propre siècle ; surtout, il perdit cet air un peu laborieux d’ancienneté aspirée. Mlle Lépine nota que “ses gardes respiraient plus franchement le XIXe”. La formule était audacieuse, mais exacte.

Le tournant survint lorsqu’un ami du propriétaire, homme de bon goût et sans système, prit le volume en main et dit simplement : “Il n’est pas du Grand Siècle ; il est de la grande fatigue.” Je n’aurais pas osé la formule dans un rapport, mais le livre, lui, la reçut admirablement. Il se tint dès lors avec une paix que Villacerf ne lui connaissait plus. Nous avions trouvé le chemin du compromis : non l’obliger à renoncer au XVIIe qu’il admirait, mais lui permettre d’habiter le XIXe sans honte.

Le cas n’est pas sans portée générale. Beaucoup de livres du XIXe, surtout parmi les plus nerveux, les plus raffinés, les plus soucieux de ne pas paraître vulgaires, vivent dans l’ombre d’une antériorité prestigieuse qui les humilie. Ils savent que les bibliophiles pardonnent parfois à un livre de n’être pas parfait ; ils lui pardonnent moins volontiers de n’être pas du bon siècle. Quelques volumes finissent par l’apprendre. Ils tâchent alors d’emprunter ce qu’ils peuvent à des âges mieux cotés : un maintien, une réserve, une sécheresse, une autorité. L’opération les ennoblit rarement. Elle les fatigue beaucoup.

Je n’ignore pas que plusieurs lecteurs hausseront les épaules. Ils auront tort, mais en silence, ce qui sera déjà un progrès. Qu’ils se demandent seulement combien d’ouvrages, dans les bibliothèques privées, souffrent aujourd’hui d’être rangés moins selon leur vérité que selon le prestige comparatif des siècles. On parle volontiers des livres déclassés ; on parle moins de ceux qu’on pousse à renier leur naissance pour mieux mériter un rayon.

Les bibliophiles aiment croire qu’ils choisissent les livres. L’IGLI, sur ce point, demeure plus prudente. Il arrive qu’un volume choisisse le siècle où il voudrait être né — et souffre d’avoir manqué son entrée.

Rapport établi et visé par le docteur Fulbert de Cuirac
avec le concours de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine
et du sous-inspecteur Achille Peutre, chargé des troubles d’anachronisme et des désorientations séculaires

Document classé : diffusion restreinte – Guilde & IGLI
Reproduction déconseillée dans les rayons comparatistes sans surveillance

Cote de classement : IGLI/SSSZ/RSC/5 – Régressions séculaires, première série
Ex. de service : GdB-Temps./Σ.9

Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · IGLI · CUIRAC · SSSZ · HUYSMANS-5

4 Commentaires

  1. Très intéressant ! Je crains d’en être atteint. Il reste encore une catégorie à cibler parmi les bibliophiles ésotériques: ceux qui cherchent à trouver le nombre d’or dans les formats. Ceux-là malheureusement sont définitivement incurables.

  2. Je ne comprends pas cet acharnement à dénigrer les rares bibliophiles qui accordent toute leur importance à ces questions pourtant fondamentale. Quand les bibliographes ne sont pas d’accord entre eux, et parlent, pour la même édition, d’in-8°, in-12, ou in-16, in-18, petit in-8°, il faut bien se rendre à l’évidence : le format réel, le seul acceptable, c’est la moyenne ! D’ailleurs je n’utilise plus que cette façon de faire et j’en dors beaucoup mieux.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.