Plongée chez Alde : dix-neuf ans de ventes de livres anciens

Le 17 octobre 2017, chez Alde, une Bible latine imprimée à Strasbourg vers 1460 est partie à 820 000 euros au marteau. C’est le record de la maison en dix-neuf ans. Elle publie ses résultats depuis 2007, vacation par vacation, avec l’estimation et le prix de chaque lot ; j’ai tout compté.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Olympe Marcelet, inspectrice des plateformes, des mots-clés emphatiques et des miracles tarifés du marché numérique bibliophilique.

Alde est une société de ventes aux enchères bien connue des bibliophiles. Elle est installée au 1 rue de Fleurus, dans le sixième arrondissement de Paris, et elle a été fondée en 2006 par Jérôme Delcamp, commissaire-priseur. Elle se dit « première maison de ventes aux enchères française spécialisée en livres, autographes et monnaies ». Le relevé lui donne raison sur les proportions : dix-sept vacations par an en moyenne, et neuf dixièmes de ce qu’elle adjuge sont des livres et des manuscrits. Je me suis penchée sur ce profil atypique, pour lequel j’avoue avoir un faible.

La page des résultats d’Alde porte deux menus déroulants, un pour le mois et un pour l’année. Celui des années descend jusqu’à 2007. On choisit, la vacation s’ouvre, et les lots défilent avec leur estimation et, pour ceux qui ont trouvé preneur, le prix payé. Je n’ai pas trouvé l’équivalent chez ses confrères français.

Logo de la maison de ventes Alde.

Trois cent trente-deux vacations, 99 005 lots présentés, 66 862 vendus, du 2 février 2007 au 9 septembre 2026: 97 600 000 euros au marteau, 119 900 000 euros frais compris. La maison n’en encaisse que sa commission, qui ne se lit nulle part, donc les frais (vendeur et acheteur), et elle paie des charges.

Sur ces 66 862 adjudications, 38,4 % dépassent l’estimation haute (on pourrait en décuire que leur expert est plutôt « correct »). Et 4,0 % la dépassent au moins trois fois.

Un sur vingt-cinq.

Rapporté à une vacation ordinaire, deux cents lots vendus environ, cela fait huit lots par séance. Huit fois par vente, chez une maison de la rue de Fleurus, un livre part à trois fois ce que l’expert en attendait au maximum, et il le fait depuis dix-neuf ans.

Le reste du relevé est sur le site : le tiers qui ne trouve jamais preneur (et qu’on retrouve parfois sur ebay quand c’est un libraire qui a tenté d’écouler son storck; si, si), ce que coûte vraiment une enchère gagnée, et le taux de frais que la maison n’écrit nulle part et qu’on lit quand même.

Un catalogue est bien sûr une proposition, pas un inventaire de choses vendues. 32,5 % des lots présentés chez Alde ne trouvent pas preneur ; le taux n’est jamais descendu sous 27 % et il est monté à 45 % en 2008. Personne ne met ça en vitrine, et je le comprends.

Je dois le dire pour l’équité du rapport : ce tiers n’est pas celui d’Alde, c’est celui du marché, relevé chez la seule maison française qui laisse quiconque le compter. Chez ses confrères, le même tiers existe et ne se compte pas. Il faut saluer cette transparence, qu’elle soit volontaire ou pas… sans parler de la ressource bibliographique inestimable pour les amateurs.

En 2022, quarante et un pour cent des lots présentés sont restés sur place. C’est le plus mauvais taux du relevé après 2008.

Le produit au marteau a passé sept millions d’euros trois fois, en 2009, en 2014 et en 2017. Depuis 2018 il n’a plus atteint cinq millions, sauf en 2025 où il les touche tout juste.

Un lot vendu valait en moyenne 1 155 euros en 2007 ; il en vaut 1 421 en 2025. Inflation plus qu’opportunité de spéculation, à mon humble avis.

En clair, dix-huit ans, et le prix nominal a pris moins d’un quart, ce qui, l’inflation passée par là, revient quaisment à reculer. L’année 2021 est la plus parlante du relevé : vingt-six vacations, 7 847 lots présentés, le record absolu de volume de la maison, pour un prix moyen tombé à 868 euros.

Le taux de frais moyen, lui, pour les acheteurs est de vingt pour cent. Vingt-deux à partir de 2014. Vingt-cinq à partir de 2018. Mon petit doigt me dit qu’il y a des arrangements avec les vendeurs pro sur le montant des frais vendeur.

Le passage à vingt-deux pour cent s’étale sur toute l’année 2014 : la vacation du 28 avril est déjà au nouveau taux, celle du 6 juin est encore à l’ancien, et à partir du 29 septembre toutes y sont. Vingt-cinq est le tarif du marché, et ses confrères y sont passés dans les mêmes années.

Un libraire qui achète en salle paie un quart de plus que le marteau, et ce quart est mangé avant sa première marge. Un libraire qui met en vente accepte qu’un lot sur trois lui revienne, et le relevé ne connaît pas une année d’exception.

Un bibliophile qui ne guette que le coup d’éclat guette le plus rare des deux événements. Sur dix-neuf ans, 4,0 % des lots vendus triplent l’estimation haute et 15,7 % partent sous l’estimation basse. La bonne affaire est quatre fois plus fréquente que l’exploit. Pour l’acheteur!

Une enchère du 2 février 2010 fait encore parler. Un opuscule de 1509, l’un des premiers imprimés à nommer l’Amérique, adjugé cinq cent mille euros au marteau, six cent mille frais compris. Le deuxième prix de cette vacation était à 38 400 euros. Mon relevé donne au lot une estimation de quatre à cinq mille euros ; je n’ai pas pu la retrouver sur le catalogue imprimé, hélas.

La plus grosse vacation du relevé n’est pas celle du record. Le 23 novembre 2009, la bibliothèque du vicomte Couppel du Lude est partie en deux cent soixante lots, pour trois millions huit cent soixante mille euros au marteau. En un après-midi, près de quatre pour cent de tout ce que la maison a vendu en dix-neuf ans. On imagine l’euphorie, bien justifiée, c’était une fort belle vente, et pas seulement parce que j’étais au premier rang.

Le produit au marteau a passé sept millions trois fois en dix-neuf ans. Retirez ces trois vacations : l’ordinaire de la maison monte de 3,3 millions en 2009 à 5 millions en 2025, pendant que la courbe brute donnait l’impression du contraire.

Le livre moyen, lui, ne vaut pas plus qu’en 2007, et huit pour cent des lots partent aujourd’hui sous l’estimation basse contre vingt-deux il y a quinze ans. Une maison de ventes vit du courant et se souvient de ses grandes années. Le courant, elle le travaille ; les grandes années, elle les attend, et elles arrivent toujours parce que quelqu’un, quelque part, a fini de collectionner.

Trois cent trente-deux vacations en dix-neuf ans, c’est une toutes les trois semaines, sans compter les catalogues.

Les quatre-vingt-dix-neuf mille lots de mon relevé sont d’abord quatre-vingt-dix-neuf mille notices que quelqu’un a rédigées et collationnées, on en dira jamais assez merci à Alde pour cela!

J’espère que je serai invitée à la vente du 100 000 ème livre, je suis beaucoup plus urbaine que vous ne le pensez, quand j’enlève mes lunettes et que je pose ma calculatrice.

GUILDE · OM/PALIER

Document classé : diffusion restreinte.

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Georges Cretté, le Costumier du Livre…

Georges Cretté, le Costumier du Livre…

Amis Bibliophiles bonjour,
Les bibliophiles connaissent le plus souvent Marius-Michel, qui fût l’un des très grands relieurs français, mais plus rares sont ceux qui connaissent Georges Cretté (1893 – 1969), son élève le plus doué, qui mérite pourtant au moins autant de louanges..
Ancien élève de l’école Estienne, il se révèle rapidement très doué pour les arts et finît par choisir la dorure sur cuir. C’est d’ailleurs à l’école Estienne qu’il fera la connaissance de Marius-Michel fils. Une fois diplômé (il sort 1er de l’école Estienne, spécialité dorure et décors), celui lui conseille de se perfectionner avant de lui proposer une place dans son atelier du 5ème arrondissement de Paris. Il y fait ses débuts comme apprenti et devient progressivement le collaborateur principal du maître.
Il ensuite mobilisé pendant la première Guerre Mondiale, s’en sort… et rejoint l’atelier de Marius-Michel en 1919 où il contribue à donner un nouvel élan à l’atelier, surfant la vague Art Déco. Au décès du maître, il prend sa succession, signant d’ailleurs, par respect pour son mentor « Cretté, successeur de Marius-Michel », comme d’autres le firent également (« Petit, successeur de Simier »). Cretté va alors simultanément prolonger l’oeuvre et le style de Marius-Michel tout en développant sa propre approche, délaissant le style floral pour des créations résolument Art Déco.

Son style s’affirme alors pleinement (Il est proche de Dufy par exemple), faisant triompher les filets, et il s’illustre également en utilisant de nouvelles matières (insérant métal, écaille, laque, lézard) . Dans les années 30 il devient l’un des maîtres incontestés de son époque, avec cette particularité qu’il conservait une approche très artisanale et de son métier, en connaissant toutes les ficelles et les moindres détails (il possède bien sûr ses propres fers).
Après la Seconde Guerre mondiale, il suivra une nouvelle voie, se permettant des reliures encore plus fantaisistes, mais gardant toujours comme philosophie la cohérence et l’unité que doit proposer un ouvrage, entre reliure, illustration et texte.

On lui doit d’ailleurs cette admirable définition du métier de relieur : « le relieur relie des livres, il ne fait pas des reliures. Il est le costumier du livre, et tout comme au théâtre, l’habit doit correspondre au personnage. S’il désire créer une oeuvre originale , le relieur doit se pénétrer du texte, tenir compte de la typographie, de son ordonnance, et s’il s’agît d’un livre illustré, veiller à s’accorder avec l’illustrateur…. dans le métier de relieur , le rôle du technicien est aussi important que celui de l’artiste« .

H.

Bibliographie : Georges Cretté, Marcel Garrigou, Arts et Formes, Toulouse, 1984. Répertoire (non exhaustif) de l’œuvre de Cretté publié en 1984 à 450 exemplaires.

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