Le commissaire qui volait des livres: l’affaire Peyre

Barthélémy d’Arcole, inspecteur des mirages patrimoniaux et des dérives bibliophiliques contemporaines.

Amis bibliophiles, bonjour.

Les livres ne disparaissent pas toujours dans la nuit.

Dans cette affaire, ils sortent à la lumière du jour, un par un, sans effraction, sans témoin, sans alarme. Ils quittent les bibliothèques publiques par les circuits ordinaires du travail savant, puis réapparaissent, parfois des mois plus tard, sur le marché international.

Au centre du dossier : Jean-Marc Peyre, commissaire de police, impliqué dans l’un des cas les plus documentés de vols internes de livres anciens en France à la fin du XXᵉ siècle.

Les ouvrages volés : ce que l’on sait précisément

Contrairement à de nombreuses affaires patrimoniales restées floues, plusieurs titres précis ont pu être identifiés grâce à des marques matérielles, à des cachets, à des cotes manuscrites et à des recoupements d’inventaires anciens.

L’ouvrage clé : Le voyage et nauigation, faict par les Espaignolz es Isles de Mollucque
Antonio Pigafetta, Paris, Simon de Colines.

Il s’agit de l’édition parisienne de 1526, texte fondamental sur la première circumnavigation de Magellan, d’une extrême rareté bibliographique. Au moment des faits, moins de dix exemplaires étaient recensés dans le monde dans cette configuration précise.

Les travaux professionnels ultérieurs ont établi que trois des sept exemplaires alors conservés dans des collections publiques françaises avaient été soustraits puis remis en circulation.

Ces trois exemplaires distincts ont été identifiés par :

  • des cachets institutionnels partiellement grattés mais encore lisibles,
  • des cotes manuscrites concordant avec des inventaires anciens,
  • des annotations marginales signalées dans des catalogues internes.

Ces Pigafetta constituent la clé de voûte de l’enquête : ce sont eux qui ont permis de relier des disparitions jusque-là considérées comme indépendantes.

Autres ouvrages concernés

Les dossiers judiciaires mentionnent également :

  • des récits de voyages des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles,
  • des traités de géographie imprimés à Lyon et à Paris,
  • des textes historiques et juridiques anciens,
  • des volumes issus de fonds provinciaux.

Parmi les institutions citées publiquement dans le cadre de l’affaire figurent notamment le musée de Chartres, la Bibliothèque Mazarine et des bibliothèques dépendant des armées.

Point commun :
des ouvrages rares mais non spectaculaires, de format maniable, à valeur élevée mais pas immédiatement identifiable par un œil non spécialiste.

Il ne s’agit pas de manuscrits enluminés flamboyants, il s’agit de livres transportables, revendables, insérables sans bruit dans le circuit commercial international.

Comment les livres sortaient?

Aucune effraction. Aucune violence.

Les ouvrages sortaient dans le cadre d’un accès légitime aux fonds : consultations, déplacements internes, opérations de classement ou de signalement.

Le système reposait sur des failles structurelles :

  • inventaires incomplets ou anciens,
  • absence de pointage systématique après manipulation,
  • circulation interne mal tracée,
  • confiance accordée aux personnes habilitées.

Au moment des faits, Jean-Marc Peyre est commissaire de police et a exercé comme officier de police judiciaire au sein du SRPJ de Versailles (1979–1981), avant d’être rattaché au SRPJ de Lille.

Ce statut renforce le paradoxe : l’accès est institutionnellement crédible. La suspicion, tardive.

Lorsqu’un livre manquait, l’hypothèse du vol venait en dernier. On parlait d’erreur de cote, de mauvais rangement, d’un prêt ancien mal documenté… Le temps faisait le reste.

Chronologie d’un pillage discret

Fin des années 1970

Jean-Marc Peyre fréquente régulièrement bibliothèques et réserves publiques dans le cadre de ses fonctions et de collaborations savantes.

Février 1983

Le conservateur du musée de Chartres dépose plainte pour des disparitions constatées dans les collections.
Cette plainte déclenche formellement l’ouverture d’une information judiciaire.

26 février 1983

Jean-Marc Peyre est inculpé dans le cadre de cette procédure.
Les investigations révèlent une extraction progressive, étalée sur plusieurs années.

1982–1983

Des ouvrages rarissimes, dont des Pigafetta, réapparaissent sur le marché international.
Des spécialistes reconnaissent des indices matériels correspondant à des exemplaires issus de collections publiques françaises.

1993

Jean-Marc Peyre est condamné à cinq ans de prison ferme.

Seule une partie des ouvrages est récupérée. D’autres sont considérés comme définitivement perdus pour les collections publiques.

Où vont les livres?

Les ouvrages ne sont pas écoulés en lots. Ils sont dispersés, revendus isolément, parfois à l’étranger.

Dans cette affaire, des ventes organisées par Sotheby’s à Londres au début des années 1980 sont formellement documentées, notamment pour des exemplaires de Pigafetta.

Il faut être précis : aucune complicité institutionnelle n’a été judiciairement établie du côté des maisons de vente… mais l’affaire a soulevé une question durable : celle de la vérification des provenances, à une époque où les bases de données patrimoniales partagées n’existaient pas. Chaque volume, isolé de son contexte, pouvait sembler parfaitement légitime.

Ce que révèle l’affaire

L’affaire Peyre n’est pas spectaculaire, et c’est précisément ce qui la rend inquiétante.

Elle montre que :

  • les livres disparaissent souvent sans bruit,
  • les plus menacés sont les moins visibles,
  • la confiance institutionnelle peut devenir un angle mort.

Ici, les livres n’ont pas été arrachés, ils ont été extraits progressivement, puis dissous dans le marché international. Ce dossier met en lumière une réalité structurelle : le patrimoine écrit repose autant sur des procédures que sur des personnes.

Lorsque la personne habilitée devient le vecteur de la sortie, le système s’effondre silencieusement.

Une leçon bibliophilique

Ce qui frappe dans cette affaire, ce n’est pas la violence, c’est la banalité administrative: le livre ne disparaît pas dans une vitrine fracassée, il disparaît dans un silence de registre… Et lorsqu’il réapparaît, parfaitement catalogué, décrit en anglais académique, relié avec élégance, il semble innocent.

La bibliophilie n’est pas seulement affaire de goût ou d’argent, elle est affaire de vigilance, car derrière chaque exemplaire rare peut se cacher une provenance troublée — et derrière chaque trou dans un rayon, une confiance mal placée.

IGLI-FD-2026-05

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À lire ensuite

Dossiers cliniques de l’IGLI : Le Syndrome de Janson ou la bibliophilie sans lecture

Dossiers cliniques de l'IGLI : Le Syndrome de Janson ou la bibliophilie sans lecture

par le Dr Eliphas Loewy, Inspecteur général de l’Index Général des Livres Irréprochables (IGLI), Section des pathologies bibliophiliques avérées

Amis bibliophiles, bonjour.


Avertissement préliminaire

Le présent dossier, classé sous la référence IGLI-PATH-092/ξ, porte sur une affection bibliophilique peu documentée mais cliniquement troublante : le refus systématique de lecture chez le collectionneur érudit. Contrairement aux cas d’accumulation compulsive où l’impossibilité matérielle de tout lire explique l’abstinence partielle, le syndrome dit « de Janson » — du nom du premier patient diagnostiqué — se caractérise par un choix délibéré de ne jamais ouvrir les volumes acquis.

Cette pathologie interroge les fondements mêmes de la bibliophilie : peut-on légitimement se dire bibliophile si l’on ne lit pas ? La possession suffit-elle ? Et surtout : à quel moment la collection cesse-t-elle d’être un ensemble de livres pour devenir une accumulation d’objets inertes ?

Les observations qui suivent sont issues d’une enquête de terrain menée entre 2021 et 2024 auprès de sept sujets présentant des symptômes concordants. Tous ont accepté, sous couvert d’anonymat, de témoigner de leur rapport au livre. Certains sont encore en activité. D’autres ont depuis cessé toute acquisition, non par guérison, mais par saturation spatiale.


I. Le cas inaugural : Monsieur J., bibliophile abstinent

Je rencontrai Monsieur J. — appelons-le ainsi — dans son appartement parisien du VIIᵉ arrondissement, un après-midi de novembre où la pluie battait les fenêtres avec cette insistance propre aux jours où l’on préfère rester chez soi. L’homme avait la soixantaine élégante, une voix posée, une courtoisie presque datée. Il m’accueillit avec un thé fumant et un sourire discret qui semblait dire : Je sais pourquoi vous êtes là, et je ne me défendrai pas.

Sa bibliothèque occupait trois pièces entières. Environ quatre mille volumes, estimai-je d’un coup d’œil professionnel. Maroquins du XVIIIᵉ siècle, éditions originales romantiques, in-folios scientifiques, quelques incunables sous vitrine. Tout était parfaitement rangé, classé par siècle et par format. Les dos étaient impeccables. Aucune trace d’usage.

« Depuis combien de temps collectionnez-vous ? » demandai-je.

« Trente-deux ans », répondit-il sans hésitation.

« Et combien de ces volumes avez-vous lus ? »

Un silence. Puis, presque en murmurant :

« Aucun. »

Ce n’était pas de la honte. C’était un constat. Monsieur J. ne cherchait pas à se justifier. Il énonçait un fait avec la même neutralité qu’un médecin annonçant une tension artérielle légèrement élevée.

Je notai immédiatement la première caractéristique du syndrome : l’absence de culpabilité. Contrairement au lecteur qui accumule des livres non lus et promet toujours de « s’y mettre bientôt », Monsieur J. avait renoncé à cette fiction consolatrice. Il n’avait jamais eu l’intention de lire. La lecture n’entrait pas dans son projet bibliophilique.

« Mais alors, pourquoi les achetez-vous ? »

Il réfléchit un instant, le regard posé sur un petit in-12 relié en veau blond, daté de 1748.

« Parce qu’ils existent. Parce qu’ils ont une histoire. Parce que si je ne les acquiers pas, ils disparaîtront dans une collection privée inaccessible, ou pire, seront détruits. Je les sauve. »

Sauver. Le mot était lancé. Il revenait sans cesse dans la bouche des patients atteints du syndrome de Janson : ils ne lisent pas, mais ils préservent. Leur bibliothèque n’est pas un lieu de savoir, c’est un conservatoire. Un dépôt. Une arche de papier.


II. Diagnostic différentiel : ne pas confondre

Avant de poursuivre, une mise au point s’impose. Le syndrome de Janson ne doit pas être confondu avec trois pathologies voisines mais distinctes :

A. Le bibliomane accumulateur (type Nodier)

Le bibliomane classique achète compulsivement, sans discernement. Il accumule tout : broché, relié, éditions courantes, doubles inutiles. Sa bibliothèque n’a pas de logique interne. Il lit parfois, souvent mal, toujours en diagonale. Chez lui, l’acquisition prime sur la conservation. C’est un chasseur, pas un gardien.

Monsieur J., lui, n’achetait jamais à la légère. Chaque acquisition était pesée, documentée, justifiée. Il connaissait l’histoire de chaque volume, sa provenance, ses éditions concurrentes. Il savait tout du livre, sauf ce qu’il contenait.

B. Le tsundoku compulsif (pathologie japonaise)

Le tsundoku désigne l’art d’acheter des livres sans les lire et de les empiler indéfiniment. Mais le tsundoku est incomplet, provisoire : le sujet envisage de lire un jour. Il vit dans l’espoir différé. Le syndrome de Janson, lui, est définitif. Monsieur J. ne se mentait pas : il ne lirait jamais.

C. Le collectionneur-investisseur

Certains achètent des livres comme on achète des actions : pour leur valeur marchande. Ils ne lisent pas non plus, mais par indifférence culturelle. Monsieur J., au contraire, éprouvait un respect quasi religieux pour le contenu des ouvrages. Il ne les lisait pas, mais il les vénérait.


III. Étiologie : pourquoi refuse-t-on de lire ?

Lors de mes entretiens successifs, j’identifiai quatre motivations récurrentes expliquant l’abstinence volontaire :

1. La peur de profaner

« Si j’ouvre ce livre, dit un patient, je le salis. Mes doigts laissent des traces. Les pages se cornent. La reliure craque. Chaque lecture est une dégradation. »

Cette angoisse de la souillure touche particulièrement les bibliophiles ayant acquis des exemplaires en état neuf ou quasi neuf. Pour eux, lire équivaut à détruire. Le livre non lu reste potentiel, intact, éternel. Le livre lu devient mortel.

Je reconnus là une forme de fétichisme matériel : l’objet-livre prime sur le texte-livre. Or, comme l’a écrit Octave Uzanne dans Caprices d’un bibliophile (1878), « un livre qui ne s’ouvre jamais n’est plus qu’un meuble de luxe, une reliure vide ». Monsieur J. possédait quatre mille meubles de luxe.

2. La crainte de la déception

« Et si le texte ne valait pas la reliure ? »

Cette question hante certains collectionneurs. Ils ont payé cher un exemplaire magnifique, admiré sa dorure, sa provenance illustre. Mais que faire si, à la lecture, l’ouvrage se révèle médiocre, verbeux, illisible ? La désillusion briserait le charme. Mieux vaut ne jamais savoir.

Cette attitude rappelle celle des amateurs d’art qui n’écoutent jamais les enregistrements des partitions anciennes qu’ils collectionnent : l’objet doit rester dans l’abstraction pour conserver son aura.

3. L’impossibilité temporelle comme alibi devenu réalité

Au début, les patients disaient : « Je lirai plus tard. » Mais à mesure que la bibliothèque s’agrandissait, « plus tard » reculait indéfiniment. Puis vint l’évidence mathématique : ils mourraient avant d’avoir tout lu. Alors, pourquoi commencer ?

Un patient me confia : « J’ai calculé. Si je lis un livre par semaine, il me faudra soixante-dix ans pour terminer ma collection. J’en ai soixante-trois. Autant renoncer. »

Le renoncement devient alors une position philosophique. Puisque l’exhaustivité est impossible, autant accepter que la collection existe en dehors de soi, comme un organisme autonome.

4. La bibliothèque comme identité sociale

Pour certains, posséder suffit. La bibliothèque fonctionne comme une carte de visite intellectuelle. Elle dit : Voilà qui je suis. Peu importe qu’on l’ait lue. Elle témoigne d’un goût, d’une érudition potentielle, d’une appartenance à un milieu.

Monsieur J. avouait volontiers impressionner ses invités. « Quand on voit mes éditions aldines, on me parle autrement. Même si je ne les ai jamais ouvertes. »


IV. Observation clinique : la bibliothèque comme théâtre

Je passai plusieurs heures à observer Monsieur J. dans son environnement naturel. Une scène me frappa particulièrement.

Il venait de recevoir un colis. Un in-octavo relié en maroquin rouge, dos à nerfs orné. Les Confessions de Rousseau, édition de Genève, 1782. Exemplaire de premier tirage, en parfait état.

Il ouvrit le paquet avec des gestes lents, presque rituels. Déplia le papier de soie. Saisit le volume à deux mains. L’observa sous tous les angles. Passa un doigt sur les plats. Sentit le cuir. Puis, sans l’ouvrir, il le plaça sur une étagère, entre deux autres Rousseau qu’il n’avait jamais lus non plus.

« Vous ne vérifiez pas l’intérieur ? » demandai-je.

« À quoi bon ? Le libraire est sérieux. Et même s’il manquait une page, je ne m’en rendrais compte qu’en lisant. Ce que je ne ferai pas. »

Cette logique imparable révélait un point essentiel : pour Monsieur J., la matérialité du livre l’emportait sur son contenu textuel. Un exemplaire incomplet mais magnifiquement relié avait plus de valeur qu’un exemplaire complet en reliure médiocre.

Je le notai dans mon carnet : Le syndrome de Janson transforme le bibliophile en collectionneur de reliures habitées par des textes fantômes.


V. Conséquences sociales : le mensonge par omission

Tous les patients interrogés avaient développé des stratégies pour dissimuler leur abstinence.

A. La rhétorique de l’expertise

Ils parlaient des livres avec une science impressionnante : éditions, variantes, états, provenances. Ils citaient les catalogues, les bibliographies de référence. Mais jamais le texte lui-même. Un observateur extérieur ne remarquait rien.

Un patient me confia : « Je connais mieux l’histoire matérielle de Don Quichotte que Cervantès lui-même. En revanche, je serais incapable de résumer l’intrigue. »

B. Le recours aux introductions et préfaces

Certains lisaient uniquement les paratextes : avant-propos, notices, préfaces. Cela leur permettait de participer aux conversations sans jamais avouer qu’ils n’avaient jamais lu l’ouvrage proprement dit.

Un autre patient : « Je lis toutes les préfaces des éditions critiques. Ça suffit pour briller en société. »

C. L’excuse de la spécialisation

« Je ne collectionne que les éditions aldines. Je ne lis que les éditions modernes. » Cette phrase, entendue chez plusieurs patients, servait de paravent moral : en distinguant collection et lecture, ils évitaient la question du non-lu.


VI. Le livre comme relique : une théologie de la possession

Lors d’un entretien avec Madame R., bibliophile quinquagénaire spécialisée dans les ouvrages jansénistes, j’entendis une phrase qui résumait toute l’affaire :

« Un livre est sacré même fermé. Peut-être surtout fermé. »

Cette vision quasi religieuse du livre m’intrigua. Je creusai la métaphore.

Dans certaines traditions, les textes sacrés ne doivent être ouverts que par des initiés, à des moments précis, selon des rituels définis. Les profanes n’y touchent jamais. Ils les vénèrent de loin.

Madame R. traitait ses jansénistes comme des reliquaires : elle les possédait, les entretenait, les montrait, mais ne les ouvrait jamais. « Ils contiennent une vérité qui m’échappe, disait-elle. Mais le fait qu’ils existent me suffit. »

Je notai : Le syndrome de Janson transforme la bibliophèque en chapelle laïque.


VII. Tentative thérapeutique : peut-on guérir ?

À la demande de l’IGLI, je proposai à trois patients une expérience : ouvrir, ensemble, un seul livre de leur collection. Un volume choisi par eux, sans pression, sans jugement. Simplement voir ce que cela produirait.

Patient A : Monsieur J.

Il choisit un petit in-12, Lettres persanes de Montesquieu, édition d’Amsterdam, 1721. Il ouvrit le volume avec une lenteur extrême, comme s’il désamorçait une bombe. Lut la première page. S’arrêta.

« C’est exactement ce que je craignais », dit-il.

« Quoi donc ? »

« C’est bien écrit. Si je continue, je voudrai tout lire. Et je n’ai pas le temps. Alors autant refermer. »

Il referma.

Patient B : Madame R.

Elle choisit un ouvrage de théologie janséniste, reliure austère, texte dense. Ouvrit au hasard. Lut un paragraphe. Fronça les sourcils.

« Je ne comprends rien. »

« Peut-être faut-il lire depuis le début ? »

« Non. Si je ne comprends pas immédiatement, c’est que ce texte n’est pas pour moi. Je préfère l’imaginer plutôt que d’affronter mon incompétence. »

Elle referma.

Patient C : Monsieur D.

Il choisit une édition rare de Baudelaire. Ouvrit. Lut un poème en entier. Sourit.

« C’est magnifique. »

« Allez-vous continuer ? »

« Non. Ce serait gâcher le plaisir. Un seul poème suffit. Le reste doit rester intact. »

Il referma.

Aucun des trois ne guérit. Mais tous, étrangement, semblaient apaisés. Comme si cette transgression contrôlée avait validé leur choix initial : ne pas lire était, pour eux, la bonne décision.


VIII. Réflexion théorique : la bibliophilie est-elle une lecture ?

Cette enquête m’amena à une question philosophique plus vaste : qu’est-ce que lire ?

Traditionnellement, lire signifie déchiffrer un texte, comprendre son sens, s’en imprégner. Mais les patients atteints du syndrome de Janson pratiquent une autre forme de lecture : la lecture matérielle.

Ils lisent les reliures, les dos, les ex-libris, les filigranes, les notes manuscrites. Ils lisent l’histoire du livre, sa provenance, ses passages de main en main. Ils lisent ce que d’autres ont écrit sur le livre, mais jamais ce que le livre dit lui-même.

En un sens, ils lisent autour du texte. Comme on tourne autour d’un temple sans jamais y entrer.

Dans son Essai sur les mœurs bibliophiliques (1892), Charles Nodier écrivait déjà : « Certains bibliophiles ne cherchent pas à lire, mais à posséder l’idée même du livre. » Nodier pensait à des cas extrêmes. Aujourd’hui, ce comportement s’est banalisé.


IX. Cas particulier : la transmission impossible

Un dernier point mérite attention. Que deviennent ces bibliothèques après la mort de leurs possesseurs ?

Monsieur J. avait anticipé la question. Dans son testament, il léguait sa collection à une institution publique, avec une clause étrange : « Les volumes pourront être consultés, mais non empruntés. Ils doivent rester ensemble, dans l’ordre où je les ai classés. »

Autrement dit : sa bibliothèque devait survivre telle quelle, figée, intouchée. Une collection-monument.

Je lui demandai pourquoi.

« Parce que si quelqu’un lit ces livres après moi, ils cesseront d’être les miens. Ils deviendront les siens. Et je ne veux pas ça. Je veux qu’ils restent dans l’état où je les ai laissés. Parfaits. Silencieux. »

Cette volonté de contrôle post-mortem me parut révélatrice : le syndrome de Janson ne concerne pas seulement la lecture, mais la transmission. En refusant de lire, le collectionneur refuse aussi de transmettre. Sa bibliothèque devient un tombeau personnel.


X. Conclusion : éloge ou condamnation ?

Après trois ans d’enquête, je ne sais toujours pas si le syndrome de Janson est une pathologie à traiter ou une posture bibliophilique légitime.

D’un côté, ces collectionneurs préservent des ouvrages qui, sans eux, auraient disparu. Leurs bibliothèques sont des réserves stratégiques pour les générations futures. Même s’ils ne lisent pas, ils assurent la survie matérielle du livre.

De l’autre, leur abstinence prive les textes de leur fonction première : être lus. Un livre non lu est-il encore un livre ? Ou n’est-il qu’un objet décoratif, une coquille vide ?

Je laisse la question ouverte.

Ce que je sais, en revanche, c’est que le syndrome de Janson interroge les limites de la bibliophilie elle-même. Si l’on peut être bibliophile sans jamais lire, alors la bibliophilie n’est plus l’amour du livre, mais l’amour de l’idée du livre. Une abstraction. Une fiction.

Et peut-être est-ce cela, au fond, que ces patients recherchent : non pas des textes, mais des fantômes. Non pas des lectures, mais des possibilités infinies de lectures jamais réalisées.

Leurs bibliothèques sont des univers parallèles où tous les livres restent à lire, donc parfaits. Des bibliothèques quantiques où chaque volume existe dans tous ses états possibles, tant qu’on ne l’ouvre pas.

Schrödinger aurait adoré Monsieur J.


Post-scriptum : un dernier entretien

Quelques mois après la fin de mon enquête, je reçus un appel de Monsieur J. Il souhaitait me revoir. Je me rendis chez lui, inquiet. Avait-il rechuté ? Avait-il enfin lu ?

Non.

Il m’accueillit avec le même sourire discret. Mais cette fois, il tenait un volume à la main.

« Je voulais vous montrer quelque chose. »

C’était un exemplaire des Essais de Montaigne, édition de Bordeaux, 1580. Exemplaire rarissime, annoté de la main de l’auteur.

« Je l’ai acheté hier. »

« Allez-vous le lire ? »

Il rit doucement.

« Bien sûr que non. Mais savez-vous ce qui rend ce livre extraordinaire ? »

« Quoi donc ? »

« Montaigne l’a lu. Annoté. Corrigé. Ce livre a déjà été lu par son auteur. Il n’a pas besoin que je le relise. Il est complet. »

Il referma le volume et le plaça sur l’étagère.

Je compris alors que pour Monsieur J., posséder un livre lu par d’autres suffisait. Il n’avait pas besoin de lire lui-même. Il possédait la lecture des autres, fossilisée dans les marges.

Sa bibliothèque n’était pas une collection de livres.

C’était une collection de lectures mortes.


Référence archivistique :
IGLI-PATH-092/ξLe Syndrome de Janson : étude longitudinale sur l’abstinence volontaire de lecture chez le bibliophile érudit — Dr Eliphas Loewy, 2024.

Bibliographie de référence (ouvrages consultés mais, comme il se doit, pas tous lus) :

  • NODIER, Charles. Essai sur les mœurs bibliophiliques, Paris, 1892.
  • UZANNE, Octave. Caprices d’un bibliophile, Paris, Quantin, 1878.
  • FERRER, Daniel. Logiques du brouillon, Paris, Seuil, 2011 (sur la genèse textuelle et les lectures fantômes).
  • JACKSON, Holbrook. The Anatomy of Bibliomania, Londres, Soncino Press, 1930.
  • QUENEAU, Raymond. « Un livre est-il fait pour être lu ? », Bâtons, chiffres et lettres, Paris, Gallimard, 1965.

Note légale :
Les cas cliniques présentés sont des constructions fictionnelles à visée heuristique. Toute ressemblance avec des bibliophiles existants relèverait d’une coïncidence troublante, mais assumée.

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