Trois des sept Pigafetta conservés dans les collections publiques françaises ont quitté leurs rayons sans effraction. L’édition parisienne de 1526, sur la circumnavigation de Magellan, comptait alors moins de dix exemplaires recensés au monde. Les cachets grattés restaient lisibles.
Barthélémy d’Arcole, inspecteur des mirages patrimoniaux et des dérives bibliophiliques contemporaines.
Amis bibliophiles, bonjour.
Les livres ne disparaissent pas toujours dans la nuit.
Dans cette affaire, ils sortent à la lumière du jour, un par un, sans effraction, sans témoin, sans alarme. Ils quittent les bibliothèques publiques par les circuits ordinaires du travail savant, puis réapparaissent, parfois des mois plus tard, sur le marché international.
Au centre du dossier : Jean-Marc Peyre, commissaire de police, impliqué dans l’un des cas les plus documentés de vols internes de livres anciens en France à la fin du XXᵉ siècle.
Les ouvrages volés : ce que l’on sait précisément
Contrairement à de nombreuses affaires patrimoniales restées floues, plusieurs titres précis ont pu être identifiés grâce à des marques matérielles, à des cachets, à des cotes manuscrites et à des recoupements d’inventaires anciens.
L’ouvrage clé : Le voyage et nauigation, faict par les Espaignolz es Isles de Mollucque Antonio Pigafetta, Paris, Simon de Colines.
Il s’agit de l’édition parisienne de 1526, texte fondamental sur la première circumnavigation de Magellan, d’une extrême rareté bibliographique. Au moment des faits, moins de dix exemplaires étaient recensés dans le monde dans cette configuration précise.
Les travaux professionnels ultérieurs ont établi que trois des sept exemplaires alors conservés dans des collections publiques françaises avaient été soustraits puis remis en circulation.
Ces trois exemplaires distincts ont été identifiés par :
des cachets institutionnels partiellement grattés mais encore lisibles,
des cotes manuscrites concordant avec des inventaires anciens,
des annotations marginales signalées dans des catalogues internes.
Ces Pigafetta constituent la clé de voûte de l’enquête : ce sont eux qui ont permis de relier des disparitions jusque-là considérées comme indépendantes.
Autres ouvrages concernés
Les dossiers judiciaires mentionnent également :
des récits de voyages des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles,
des traités de géographie imprimés à Lyon et à Paris,
des textes historiques et juridiques anciens,
des volumes issus de fonds provinciaux.
Parmi les institutions citées publiquement dans le cadre de l’affaire figurent notamment le musée de Chartres, la Bibliothèque Mazarine et des bibliothèques dépendant des armées.
Point commun : des ouvrages rares mais non spectaculaires, de format maniable, à valeur élevée mais pas immédiatement identifiable par un œil non spécialiste.
Il ne s’agit pas de manuscrits enluminés flamboyants, il s’agit de livres transportables, revendables, insérables sans bruit dans le circuit commercial international.
Comment les livres sortaient?
Aucune effraction. Aucune violence.
Les ouvrages sortaient dans le cadre d’un accès légitime aux fonds : consultations, déplacements internes, opérations de classement ou de signalement.
Le système reposait sur des failles structurelles :
inventaires incomplets ou anciens,
absence de pointage systématique après manipulation,
circulation interne mal tracée,
confiance accordée aux personnes habilitées.
Au moment des faits, Jean-Marc Peyre est commissaire de police et a exercé comme officier de police judiciaire au sein du SRPJ de Versailles (1979–1981), avant d’être rattaché au SRPJ de Lille.
Ce statut renforce le paradoxe : l’accès est institutionnellement crédible. La suspicion, tardive.
Lorsqu’un livre manquait, l’hypothèse du vol venait en dernier. On parlait d’erreur de cote, de mauvais rangement, d’un prêt ancien mal documenté… Le temps faisait le reste.
Chronologie d’un pillage discret
Fin des années 1970
Jean-Marc Peyre fréquente régulièrement bibliothèques et réserves publiques dans le cadre de ses fonctions et de collaborations savantes.
Février 1983
Le conservateur du musée de Chartres dépose plainte pour des disparitions constatées dans les collections. Cette plainte déclenche formellement l’ouverture d’une information judiciaire.
26 février 1983
Jean-Marc Peyre est inculpé dans le cadre de cette procédure. Les investigations révèlent une extraction progressive, étalée sur plusieurs années.
1982–1983
Des ouvrages rarissimes, dont des Pigafetta, réapparaissent sur le marché international. Des spécialistes reconnaissent des indices matériels correspondant à des exemplaires issus de collections publiques françaises.
1993
Jean-Marc Peyre est condamné à cinq ans de prison ferme.
Seule une partie des ouvrages est récupérée. D’autres sont considérés comme définitivement perdus pour les collections publiques.
Où vont les livres?
Les ouvrages ne sont pas écoulés en lots. Ils sont dispersés, revendus isolément, parfois à l’étranger.
Dans cette affaire, des ventes organisées par Sotheby’s à Londres au début des années 1980 sont formellement documentées, notamment pour des exemplaires de Pigafetta.
Il faut être précis : aucune complicité institutionnelle n’a été judiciairement établie du côté des maisons de vente… mais l’affaire a soulevé une question durable : celle de la vérification des provenances, à une époque où les bases de données patrimoniales partagées n’existaient pas. Chaque volume, isolé de son contexte, pouvait sembler parfaitement légitime.
Ce que révèle l’affaire
L’affaire Peyre n’est pas spectaculaire, et c’est précisément ce qui la rend inquiétante.
Elle montre que :
les livres disparaissent souvent sans bruit,
les plus menacés sont les moins visibles,
la confiance institutionnelle peut devenir un angle mort.
Ici, les livres n’ont pas été arrachés, ils ont été extraits progressivement, puis dissous dans le marché international. Ce dossier met en lumière une réalité structurelle : le patrimoine écrit repose autant sur des procédures que sur des personnes.
Lorsque la personne habilitée devient le vecteur de la sortie, le système s’effondre silencieusement.
Une leçon bibliophilique
Ce qui frappe dans cette affaire, ce n’est pas la violence, c’est la banalité administrative: le livre ne disparaît pas dans une vitrine fracassée, il disparaît dans un silence de registre… Et lorsqu’il réapparaît, parfaitement catalogué, décrit en anglais académique, relié avec élégance, il semble innocent.
La bibliophilie n’est pas seulement affaire de goût ou d’argent, elle est affaire de vigilance, car derrière chaque exemplaire rare peut se cacher une provenance troublée — et derrière chaque trou dans un rayon, une confiance mal placée.
IGLI-FD-2026-05
La lettre du bibliophile
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L’IGLI classe le cas sous la cote IGLI/SSSZ/EAIS/9, série des incomplétudes simulées. Le protocole n°2 prescrit l’éloignement progressif du libraire, puis des consultations par sujets non convoiteurs. Un livre y est soupçonné de se prétendre incomplet devant qui le convoite.
Service spécial de surveillance zoobibliologique Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI)
Par le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de mission pour les troubles de dissimulation codicologique et les comportements d’évitement acquisitif.
Amis bibliophiles, bonjour.
On parle beaucoup, dans les arrière-boutiques et les catalogues de vente, des livres incomplets. On les plaint, on les discute, on les décote, on les excuse parfois avec cette indulgence intéressée qui consiste à appeler “petit manque sans gravité” ce qui ferait s’évanouir un collectionneur s’il avait payé le prix fort. Le bibliophile, de son côté, affecte le discernement. Il dit qu’un défaut ne lui fait pas peur, qu’il sait préférer une belle provenance à un feuillet de table, un grand envoi à un faux parfait état. Il ment un peu, comme tout le monde. Le bibliophile pardonne volontiers les manques des livres qu’il possède déjà ; il pardonne beaucoup moins ceux des livres qu’il convoite encore.
Il est donc naturel qu’une part considérable de l’activité de l’IGLI se soit longtemps concentrée sur les amputations réelles, les mutilations anciennes, les retraits de gravures, les pages remplacées, les cartes soustraites avec une adresse plus ou moins criminelle, et toutes ces infirmités matérielles dont le marché fait tantôt un drame, tantôt une note de bas de notice. On a beaucoup étudié le livre auquel il manque quelque chose. On a moins songé au cas, plus rare mais doctrinalement précieux, du livre auquel il ne manque rien et qui fait tout pour le laisser croire.
Je veux parler ici non de la lacune véritable, mais de la simulation de mutilation. Le phénomène, encore contesté dans certains bureaux où l’esprit matériel règne avec une sécheresse qui tient lieu de méthode, consiste pour un volume à dissimuler une partie de sa substance afin de décourager l’acquisition, l’expertise ou l’enthousiasme. Autrement dit, le livre feint d’être incomplet pour qu’on le laisse en paix.
Ce comportement, que l’Inspection range désormais sous la rubrique évitement acquisitif par incomplétude simulée, a été observé plusieurs fois chez des exemplaires de caractère, mais jamais avec autant de netteté que dans le cas que je m’apprête à relater. Il touche à un point délicat, que les bibliophiles aiment peu considérer : tous les livres ne brûlent pas du désir d’être possédés. Quelques-uns préfèrent, et de très loin, la compagnie d’un libraire convenable à celle d’un amateur passionné.
L’affaire nous fut signalée par M. Philémon Arbelot, libraire d’ancien dans une petite ville de l’Ouest, homme prudent, maigre, impeccablement poli, de ces marchands dont la boutique semble tenir à la fois de la chapelle, du cellier et du piège. Il écrivait peu, mais juste. Sa lettre, adressée au Bureau des manifestations anormales du Livre, ne contenait que deux pages, ce qui la distinguait favorablement de la prose ordinaire des propriétaires atteints d’inquiétude bibliographique. “Je crois, écrivait-il, avoir dans ma boutique un volume qui se rend invendable avec une opiniâtreté peu commune. Il manque toujours quelque chose à l’examen, et jamais la même chose.”
Cette dernière phrase décida l’ouverture immédiate d’un dossier.
Les livres réellement incomplets présentent en général la stabilité mélancolique des malheurs accomplis. Il manque une carte ; elle manque. Il manque un frontispice ; nul n’espère sérieusement le voir reparaître au prochain dépoussiérage. Les ouvrages mutilés peuvent être malheureux, irritables, agressifs même ; mais ils ne varient pas au gré du client. Lorsqu’un manque change de nature selon la main qui vérifie, on quitte la bibliographie pour entrer dans la clinique.
M. Arbelot exposait les faits avec une sobriété qui me plut. Depuis plusieurs mois, un exemplaire du Roman comique de Scarron, en édition ancienne, fort bien relié en maroquin d’époque, attirait régulièrement l’attention des visiteurs sans jamais se vendre. La cause en était toujours la même et pourtant jamais identique. Un premier acheteur avait cru constater l’absence du dernier feuillet. Un second, quelques semaines plus tard, jura que l’exemplaire était privé du titre. Un troisième affirma qu’il manquait la table. Un quatrième, homme précis et fâcheux, soutint qu’un cahier central avait été “discrètement rogné à l’existence”, formule prétentieuse mais non dénuée de force. Or, après chacun de ces incidents, le libraire reprenait l’ouvrage, le collationnait de nouveau, et le retrouvait entier.
Il ajoutait ceci, qui devait nous alerter davantage encore : les acheteurs les plus déterminés paraissaient toujours rencontrer un manque plus grave que les simples curieux. Ceux qui demandaient le prix sans insister voyaient un livre convenable. Ceux qui sortaient un carnet, une loupe, une liste de références ou cet air affamé que prennent certains amateurs lorsqu’ils s’approchent d’une bonne affaire, repartaient convaincus d’avoir évité un désastre.
Le dossier me fut confié en raison d’observations antérieures sur les troubles de dissimulation, notamment un cas ancien de sermon janséniste qui cachait systématiquement son approbation ecclésiastique aux prêtres et la montrait sans difficulté aux collectionneurs d’autographes, ainsi qu’une affaire plus discrète concernant un almanach administratif qui simulait l’absence de son calendrier dès qu’on le menaçait d’encadrement décoratif. Je me rendis chez Arbelot accompagné de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine, et du sous-inspecteur Achille Peutre, dont la défiance envers les bibliophiles militants est si constante qu’elle en devient presque une forme de courtoisie.
La boutique d’Arbelot occupait le rez-de-chaussée d’une maison basse, à deux pas de la cathédrale, dans une rue où l’on sentait à la fois l’humidité, le cirage ancien et la mauvaise conscience des héritiers. On n’y voyait ni ordinateur, ni écran, ni caisse moderne, ni rien de ces petits appareils lumineux par lesquels tant de libraires prouvent surtout qu’ils ne savent plus attendre. Arbelot tenait son commerce à l’ancienne : catalogue mental, carnets de papier, facture manuscrite, et mémoire de tablette.
Les rayons montaient haut, sans coquetterie, avec cette intelligence modeste des libraires qui savent qu’un livre respire mieux debout que mis en scène. Rien n’y brillait, sinon par intermittence. Une chatte rousse dormait sur un carton de brochures ; un poêle éteint gardait l’air de n’avoir jamais vraiment servi ; l’ensemble inspirait cette confiance particulière que donne un lieu où les livres ne sont pas convoqués à plaire.
Le spécimen litigieux reposait sur une tablette moyenne, entre un recueil de harangues parlementaires et deux traités d’érudition locale d’une honnêteté sans éclat. Arbelot me le présenta avec une réserve presque respectueuse. “Je ne dis pas qu’il est méchant, dit-il. Je crois seulement qu’il ne veut pas partir.” C’était, en somme, la bonne manière de poser le problème.
L’ouvrage, au premier examen, ne présentait rien d’extraordinaire sinon cette qualité rare des livres qui savent très bien ce qu’ils valent. Roman comique en édition ancienne, très propre exemplaire en maroquin d’époque, dos richement orné sans excès, charnières saines, papier bien conservé, typographie nette, titre parfaitement présent. Je l’ouvris ; tout y paraissait en ordre. La pagination suivait, les signatures également, la table se trouvait à sa place, l’achevé d’imprimer aussi. Peutre, qui se méfie toujours des volumes trop calmes, murmura qu’il “avait l’air de quelqu’un qui s’est déjà préparé une réponse”. Je ne tins pas la remarque pour absurde.
Nous procédâmes à une première collation complète selon le protocole Diss. 5, applicable aux ouvrages soupçonnés de simulation documentaire. Le livre était intact. Mlle Lépine, qui a le toucher plus fin que bien des conservateurs la science, nota néanmoins deux particularités. D’une part, les derniers feuillets semblaient d’une souplesse anormalement mobile, comme si leur position dans le corps de l’ouvrage n’était jamais tout à fait acquise. D’autre part, le titre lui-même présentait cette qualité singulière des choses prêtes à se dérober : il était là sans s’offrir franchement.
Je demandai alors à Arbelot de me décrire ses clients.
La liste était instructive. Il y avait eu un professeur retraité, très fort sur les provenances, qui s’était montré ravi jusqu’au moment où il constata l’absence supposée du titre. Un avocat collectionneur, plus sec, avait trouvé la table manquante. Un jeune amateur parisien, enthousiaste et bien chaussé, affirma qu’il manquait un cahier entier au centre du livre, alors même que l’exemplaire fut retrouvé complet le lendemain. En revanche, plusieurs flâneurs sans conséquence, un abbé, un notaire peu passionné et une dame venue acheter “un vieux livre qui fasse sérieux” n’avaient rien remarqué de fâcheux.
Peutre résuma la situation avec cette brutalité dont il se sert parfois pour économiser l’intelligence d’autrui : — Il sent les acheteurs.
Je corrigeai : — Il distingue surtout ceux qui veulent l’emporter.
Le phénomène prit toute sa netteté lorsque nous décidâmes d’organiser une série d’épreuves de consultation. Le protocole Acq. 3 prévoit qu’un même ouvrage soit présenté successivement à plusieurs sujets de convoitise inégale, en observant les variations de structure apparente, de disponibilité des feuillets et de cohérence du volume. Arbelot, excellent praticien sans le savoir, se prêta au jeu avec un sérieux remarquable. On fit venir, sous divers prétextes, trois habitués de la boutique : un érudit local à l’avidité modérée, un véritable bibliophile de chasse, et un marchand voisin d’humeur spéculative.
Le premier, homme doux, consulta le livre paisiblement. Il y trouva tout. Le second, à peine eut-il demandé le prix en se retenant mal de triompher, s’arrêta soudain et annonça qu’il manquait les deux derniers feuillets. Le troisième, marchand aux doigts nerveux, jura qu’il n’y avait jamais eu de titre dans cet exemplaire. Lorsque je repris l’ouvrage de leurs mains, le titre reparut ; les derniers feuillets aussi.
Je ne m’étonnai plus. J’avais devant moi non un livre incomplet, mais un livre réticent à l’acquisition.
La question était désormais de savoir par quel mécanisme il opérait. Ce point est capital. La clinique du livre vivant n’admet pas les explications vagues. “Il cache ses feuillets” ne signifie rien si l’on ne précise ni à qui, ni comment, ni pourquoi.
Nous mîmes donc l’ouvrage en observation rapprochée dans l’arrière-boutique, à bonne distance des clients, mais non hors de la présence rassurante d’Arbelot. C’est ici qu’apparut le trait le plus délicat de l’affaire. Le volume ne dissimulait pas matériellement ses parties comme le ferait un enfant avec un jouet. Il produisait plutôt, chez le lecteur convoiteur, une légère erreur de lecture matérielle. L’œil glissait, la main hésitait, la collation se troublait, et l’on concluait trop vite au manque. Ce n’était pas la chose qui disparaissait ; c’était la certitude qu’elle fût là.
Mlle Lépine formula la chose avec sa justesse habituelle : — Il ne cache pas le feuillet. Il décourage la conviction.
La remarque devait être retenue.
Le soir même, nous surprîmes le livre dans une attitude qui confirma pleinement le diagnostic. Arbelot, le croyant seul, s’approcha de la tablette, tira légèrement le volume à lui, le feuilleta sans hâte, puis le remit en place avec cette espèce de gratitude distraite que seuls les vrais libraires savent accorder aux livres qu’ils n’ont pas encore vendus. À cet instant, les feuillets litigieux se laissèrent voir avec une complaisance parfaite. Je demandai alors au libraire depuis combien de temps il possédait l’ouvrage. “Huit ans”, dit-il. La durée expliquait beaucoup.
Certains livres, surtout ceux qui demeurent longtemps dans une boutique convenable, développent à l’égard du libraire une forme de fidélité d’étagère. Ils s’habituent au lieu, à la lumière, au rythme des mains, aux voix connues, à la protection paisible d’un homme qui ne les force jamais et qui les défend par sa seule lenteur contre les acheteurs trop pressés. L’idée de quitter cet état pour entrer chez un collectionneur exalté, un fétichiste de marge ou un maniaque de la collation leur devient insupportable. Ils choisissent alors, parmi les moyens de résistance disponibles, le plus habile et le moins compromettant : paraître défectueux.
Le diagnostic fut posé sous sa forme complète : simulation d’incomplétude à visée anti-acquisitive, avec dissuasion sélective des bibliophiles de prédation.
Je le traduis pour les amateurs encore persuadés qu’un livre attend impatiemment leur main : le volume se faisait passer pour incomplet afin de rester chez son libraire.
Peutre, qui n’aime ni les pathologies subtiles ni les collectionneurs ardents, déclara que “c’était la première fois qu’il voyait un livre avoir du goût”. Je lui fis observer que le mot goût est excessif, mais qu’il y a en effet des préférences de milieu qu’on ne saurait attribuer au hasard.
Restait à déterminer si l’ouvrage pouvait être traité. Arbelot, à ma surprise, n’en montrait aucun empressement. Il n’était pas fâché de garder son livre ; il souhaitait seulement savoir à quoi s’en tenir, et s’assurer qu’il n’était ni fou ni mauvais marchand. Je le rassurai sur les deux points. Il n’était ni l’un ni l’autre. Il avait simplement sous la main un volume attaché à lui au point de saboter sa propre circulation.
Le traitement, dans ces cas-là, est moins médical que moral. Il ne faut ni brusquer le livre, ni le jeter sur le marché, ni le soumettre à des acheteurs successifs jusqu’à épuisement, comme le recommandent parfois certains services trop commerciaux. On procède par désaccoutumance douce. Le protocole Sep. 2 prévoit un éloignement progressif du libraire, la mise au repos en rayon neutre, puis des consultations par sujets non convoiteurs, avant toute tentative d’acquisition véritable.
Nous déplaçâmes donc l’ouvrage, non sans précaution, vers une tablette secondaire, entre un traité de numismatique et des factums judiciaires que leur médiocrité rendait parfaitement apaisants. Arbelot reçut l’instruction de cesser, pendant trois semaines, de le feuilleter lui-même. Cette prescription lui coûta davantage qu’il ne voulut le laisser voir. Peutre nota avec malveillance qu’“ils étaient deux à ne pas vouloir se quitter”. Je ne relevai pas. Les pathologies d’attachement réclament moins de sarcasme qu’on ne croit.
Les premières tentatives furent décevantes. Le livre, privé de son marchand, accentua même un temps sa dissimulation. À un jeune bibliophile de Nantes, il cacha le titre ; à un inspecteur des finances à la retraite, il escamota la table ; à un médecin collectionneur, il fit croire à l’absence d’un feuillet de dédicace. Puis le phénomène se modéra. Un séminariste sans fortune le consulta sans incident. Une femme venue chercher un volume “pour un cadeau de mariage qui ne fasse pas trop nuptial” le trouva complet, ce qui ne l’empêcha pas, heureusement, de le reposer. Enfin, au bout de la quatrième semaine, un petit conservateur municipal, homme timide, peu possessif, ayant demandé simplement s’il était permis de le regarder “sans aucune idée d’achat immédiat”, fut admis par le volume sans qu’aucune lacune apparût.
Je tiens beaucoup à ce détail. Les livres qui simulent l’incomplétude ne fuient pas toujours la possession en soi. Ils fuient surtout certaines manières de posséder.
Le dénouement survint deux mois plus tard, d’une façon presque trop élégante pour un dossier administratif. Le conservateur municipal revint, non seul cette fois, mais accompagné du maire de sa petite ville, lequel cherchait à enrichir la bibliothèque locale d’un ou deux ouvrages anciens en mémoire d’un legs ancien. L’homme n’avait rien du bibliophile prédateur ; il voulait simplement un livre honorable, bien tenu, et “heureux quelque part”. Arbelot me rapporta qu’au moment où il prit le Scarron pour le lui montrer, le volume se laissa ouvrir avec une docilité qu’il ne lui connaissait plus. Le titre était là, la table aussi, les derniers feuillets sans réserve, et jusqu’au cahier central d’une franchise presque émouvante.
L’ouvrage fut acquis au prix convenable et déposé, quelques semaines plus tard, dans la petite bibliothèque municipale. Arbelot alla le voir. Je tiens encore ce détail de lui. Le livre y reposait sans agitation, sans dissimulation, dans une vitrine simple, à côté de deux chroniques locales et d’un dictionnaire latin très calme. “Il avait l’air d’avoir trouvé un compromis”, me dit le libraire. La formule, pour une fois, n’avait rien d’excessif.
Le cas présente plusieurs enseignements que l’IGLI prie les amateurs de méditer. Le premier est qu’un manque constaté par un bibliophile n’est pas toujours un manque réel ; il peut être une défense. Le second est que la collation, toute nécessaire qu’elle soit, n’épuise pas la vie secrète des volumes. Le troisième, enfin, est qu’il existe entre un libraire et certains de ses livres des relations d’habitude, de patience et même de fidélité que le marché comprend mal, parce qu’il les juge improductives.
Je n’ignore pas que plusieurs lecteurs hausseront les épaules. Ils auront tort, mais poliment. Qu’ils songent seulement à la violence singulière qui consiste, pour certains collectionneurs, à vouloir arracher un livre à l’endroit où il est bien pour le faire entrer dans une bibliothèque où il sera admiré davantage, mais compris moins. Quelques ouvrages, plus clairvoyants qu’on ne pense, ont appris à se défendre.
Conclusion: les bibliophiles aiment croire que tout beau livre attend son maître. L’IGLI, sur ce point, demeure plus prudente. Il arrive qu’un volume préfère son libraire.
Rapport établi et visé par le docteur Fulbert de Cuirac avec le concours de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine et du sous-inspecteur Achille Peutre, chargé des troubles de dissimulation et des réticences d’acquisition
Document classé : diffusion restreinte – Guilde & IGLI Reproduction déconseillée dans les catalogues de librairie trop séduisants
Cote de classement : IGLI/SSSZ/EAIS/9 – Incomplétudes simulées, première série Ex. de service : GdB-Libr./Ξ.14
Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · IGLI · CUIRAC · SSSZ · SCARRON-9
Trois chroniques par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d’archives, quelques milliers de lecteurs.
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