Les Livres qu’on ne vendra jamais

Cinquante francs demandés, quarante dans ma poche : le bouquiniste du marché Brassens a cédé, et le Racine en basane brune est reparti avec moi. Il ne vaut presque rien. Il ne partira jamais, comme une vingtaine de volumes que je n’ai pas même envisagé de vendre.

par Hugues O, bibliophile sans fonction, membre de la Guilde par auto-cooptation.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il existe, dans toute bibliothèque constituée avec soin, une catégorie de livres que l’on ne vendra jamais. Ni par nécessité financière, ni pour faire de la place, ni même à l’approche de la mort. Ces volumes ne sont pas forcément les plus rares, ni les plus beaux, ni les plus précieux selon les critères marchands. Mais ils sont intouchables.

Pourquoi ? C’est la question que je me suis posée en regardant mes propres étagères, un soir d’hiver où je venais de me séparer de plusieurs dizaines de livres qui ne m’évoquaient plus rien. Certains partaient sans regret. D’autres avec un pincement au cœur. Mais il y en avait — une vingtaine, peut-être — que je n’avais même pas envisagé de vendre. Pas par calcul. Pas parce qu’ils étaient invendables. Simplement parce que l’idée même ne m’avait pas effleuré.

Ces livres-là forment le noyau dur de toute collection, d’une vie, donc. Ils sont le cœur vivant de la bibliothèque, ce qui reste quand tout le reste a disparu. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, ils ne se définissent pas par leur valeur objective, mais par l’attachement irrationnel qu’on leur porte.

Je vais vous parler de quelques-uns de ces livres, même si les ouvrages eux-mêmes importent moins que le lien spécial qui m’unît à chacun d’eux; des miens, et ceux d’autres bibliophiles que j’ai connus. Parce qu’à travers eux, c’est toute l’intimité de la bibliophilie qui se révèle.


I. Le premier livre : celui qui a tout déclenché

Chaque bibliophile se souvient de son premier livre ancien. Pas nécessairement le premier qu’il a acheté par hasard, mais le premier qu’il a voulu acheter. Celui qui a marqué le début de la collection consciente.

Pour moi, c’était un petit in-12 relié en basane brune, dos à nerfs fatigué, Racine, XVIIIème. Je l’avais trouvé chez un bouquiniste du marché Brassens, un après-midi de juin. Le libraire m’avait demandé cinquante francs. J’en avais quarante. Il avait accepté.

La suite est sur le site : les Fables de La Fontaine que mon grand-père me lisait et que je n’ai pas rouvertes depuis sa mort, un Ronsard troué par un encrier renversé il y a quatre cents ans, et une Madame Bovary de 1857 qui a passé dix jours à Florence avec moi.

Ce livre ne vaut presque rien. La reliure est médiocre, l’édition courante, l’état moyen. Mais c’est celui-là qui m’a fait basculer. En le tenant dans mes mains, j’ai compris que je pouvais posséder un fragment du XVIIIe siècle. Pas un fac-similé, pas une reproduction : un vrai livre, imprimé il y a plus de deux cents ans, touché par des mains disparues.

Ce jour-là, je suis devenu bibliophile.

Je ne vendrai jamais ce Racine. Même si je devais tout vendre, je le garderais. Parce qu’il ne représente pas seulement un livre, mais une conversion. Le moment où ma vie a pris une direction que je n’avais pas prévue.

J’ai entendu des histoires similaires chez d’autres collectionneurs. Un libraire parisien m’a raconté qu’il gardait précieusement un exemplaire médiocre de Voltaire, acheté à quinze ans avec son argent de poche. « Ce livre m’a appris que je pouvais être propriétaire de quelque chose qui avait traversé les siècles. Depuis, je n’ai jamais arrêté. »

Le premier livre n’est jamais le plus beau. Mais c’est toujours le plus important.


II. Le livre hérité : la mémoire familiale

Certains livres ne se vendent pas parce qu’ils portent en eux une mémoire familiale. Ils ont appartenu à un grand-père, une tante, un parent disparu. Leur valeur n’est pas bibliophilique : elle est affective.

Je possède ainsi un exemplaire des Fables de La Fontaine, édition illustrée de 1880, reliure demi-chagrin. Rien d’exceptionnel. Mais c’était le livre préféré de mon grand-père. Enfant, il me le lisait à voix haute.

Quand il est mort, ce livre m’est revenu. Je ne l’ai jamais ouvert depuis. Mais je sais qu’il est là, sur l’étagère, et qu’il ne partira jamais.

Un autre bibliophile, rencontré lors d’une vente, m’a confié garder un missel de 1850, hérité de sa grand-mère. « Elle ne savait pas lire, m’a-t-il dit. Mais elle regardait les images. Ce livre a accompagné toute sa vie. Je ne peux pas m’en séparer. »

Ces livres-là ne sont pas des objets de collection au sens strict. Ils sont des reliques. Et les reliques, par définition, ne se vendent pas.


III. Le livre trouvé : la chance pure

Il existe des livres qu’on ne vendra jamais parce qu’on sait qu’on ne les retrouvera jamais. Pas parce qu’ils sont introuvables en soi, mais parce que les circonstances de leur acquisition étaient uniques.

J’ai ainsi acheté, il y a quinze ans, un gothique sur la guerre de Troie, pas dans une vente, ni chez un libraire mais presque, par hasard.

Cet exemplaire vaut aujourd’hui plusieurs milliers d’euros. Mais je ne le vendrai jamais. Pas par cupidité — au contraire, je pourrais facilement le revendre avec un profit considérable. Mais parce que cette découverte relève du miracle.

Combien de fois dans une vie trouve-t-on un tel ouvrage en dehors des circuits traditionnels, pour tout vous dire, au coin d’une rue. Une fois, peut-être. Jamais deux.

Ce livre est la preuve matérielle que la chance existe. Que le hasard peut sourire. Que les bibliothèques inattendues existent encore, cachées dans des greniers oubliés. Le vendre reviendrait à trahir cette chance.

Un autre collectionneur m’a raconté une histoire semblable. Il avait trouvé un incunable dans une brocante de village, vendu comme « vieux livre en latin ». « Je ne le vendrai jamais, m’a-t-il dit. Parce que ce livre m’a trouvé, pas l’inverse. Et on ne vend pas ce qui vous a choisi. »


IV. Le livre taché : l’imperfection assumée

Paradoxalement, certains livres qu’on ne vendra jamais sont des exemplaires défectueux. Incomplets, tachés, restaurés maladroitement. Des livres que personne ne voudrait acheter, mais qu’on garde précieusement.

Je possède un petit volume de Ronsard, édition du XVIe siècle, qui porte une large tache d’encre sur la page de titre. Quelqu’un, il y a quatre cents ans, a renversé son encrier. La tache a traversé plusieurs feuillets. L’exemplaire est techniquement « défectueux ».

Mais je l’aime pour cette raison même.

Cette tache me rappelle que les livres anciens n’étaient pas des objets de musée. Ils étaient utilisés, malmenés, tachés. Ils vivaient. Et cette vie-là, avec ses accidents, ses maladresses, ses traces humaines, est précisément ce qui me touche.

Un bibliophile anglais, que j’ai rencontré à Londres, gardait un Shakespeare du XVIIIe siècle dont plusieurs pages étaient brûlées sur les bords. « Un incendie, probablement, m’a-t-il dit. Mais ce livre a survécu. Il a failli disparaître, et il est encore là. Je ne peux pas le vendre. Ce serait comme trahir sa résistance. »

Les livres parfaits impressionnent. Les livres imparfaits émeuvent.


V. Le livre fétiche : celui qu’on relit

Il y a aussi des livres qu’on ne vend pas parce qu’on les relit. Pas pour leur valeur bibliophilique, mais pour leur contenu.

Je possède une édition originale des Fleurs du Mal, qui a appartenu à un grand bibliophile. Même s’il se présente dans une reliure modeste, et même s’il porte quelques annotations anciennes griffonnées au crayon. Cet exemplaire est devenu mon Baudelaire. Il n’est plus seulement un objet de collection, c’est un compagnon de pensée.

Je pourrais (essayer d’) acheter une édition plus belle, plus rare, mieux reliée. Mais ce serait un autre livre. Celui-ci, avec ses coins légèrement émoussés, sa provenance, son texte et ses annotations, c’est le mien.

Un ami bibliophile m’a confié garder un Montaigne qu’il a acheté à vingt ans et qu’il relit depuis trente ans. « Chaque fois que je le rouvre, je retrouve mes anciennes annotations. Je vois ce que je pensais à vingt ans, à trente ans, à quarante ans. Ce livre est devenu une sorte de journal intime. »

Ces livres-là ne sont plus des objets de collection. Ils sont des objets de vie.


VI. Le livre témoin : celui qui a vu quelque chose

Certains livres deviennent intouchables parce qu’ils ont été témoins d’un moment important de notre existence.

Je possède un exemplaire de Flaubert, Madame Bovary, édition de 1857. Je l’avais emporté lors d’un voyage en Italie, il y a vingt ans. Je l’ai lu dans un train, puis sur une terrasse à Florence, puis dans une chambre d’hôtel à Rome. Ce livre a accompagné dix jours de ma vie que je n’oublierai jamais.

Aujourd’hui, quand je le prends en main, je ne vois pas seulement Flaubert. Je revois Florence, la lumière sur l’Arno, la terrasse du café où j’ai suivi Emma. Ce livre est devenu un déclencheur de mémoire.

Je ne le vendrai jamais. Non pas parce qu’il est rare (il ne l’est pas tant que clea), mais parce qu’il porte en lui un fragment de ma propre histoire.

Un autre collectionneur m’a raconté qu’il gardait un livre qu’il avait acheté le jour de la naissance de sa fille. « Ce n’est même pas un bon livre, m’a-t-il dit. Mais je l’ai acheté ce jour-là. Et maintenant, chaque fois que je le vois, je pense à elle. »

Ces livres sont des ancres temporelles. Ils fixent des moments qui, sans eux, se dissoudraient dans l’oubli.


VII. Le livre offert : l’amitié matérialisée

Les livres offerts occupent une place particulière. Ils ne sont jamais vraiment à nous : ils restent liés à celui qui les a donnés.

J’ai reçu, il y a quinze ans, un exemplaire des Rêveries du promeneur solitaire, édition du XIXe siècle, offert par un ami bibliophile aujourd’hui disparu. Une simple dédicace à la page de garde : « Pour Hugues, qui comprend. — J., 2009. »

Ce livre est modeste. Mais je ne le vendrai jamais. Parce qu’il est tout ce qui me reste de cet ami. Quand je le prends en main, je retrouve sa voix, son sourire, nos conversations interminables sur la bibliophilie.

Un autre collectionneur m’a confié qu’il gardait un livre que son père lui avait offert pour ses dix-huit ans. « Mon père n’était pas bibliophile. Il ne comprenait pas ma passion. Mais il a fait l’effort de m’offrir un livre ancien. C’était sa manière de me dire qu’il acceptait ce que j’étais. »

Ces livres-là ne sont pas seulement des objets. Ils sont des preuves d’amour.


VIII. Le livre-projet : celui qu’on garde pour plus tard

Il y a aussi des livres qu’on ne vend pas parce qu’ils représentent un projet futur. Un livre qu’on n’a pas encore lu, mais qu’on va lire. Un jour. Peut-être.

Je possède ainsi un exemplaire de Dante, La Divine Comédie, édition italienne du XVIe siècle, que je n’ai jamais ouvert. Je l’ai acheté il y a dix ans, avec l’idée de le lire en italien. Mais je n’ai jamais trouvé le temps. Ou le courage… d’apprendre l’italien!

Pourtant, je ne le vendrai pas. Parce que ce livre représente une promesse que je me suis faite. Un jour, je le lirai. Et ce jour-là, quelque chose changera.

Un bibliophile parisien m’a raconté qu’il gardait un Proust qu’il n’avait jamais lu. « Je l’ai depuis vingt ans. Je sais que je devrais le lire. Mais tant que je ne l’ai pas lu, je peux encore me dire que je vais le faire. Le vendre, ce serait renoncer. »

Ces livres sont des horizons. On ne les atteint jamais, mais on marche vers eux.


IX. Le livre impossible à remplacer

Enfin, il y a des livres qu’on ne vend pas parce qu’on sait qu’on ne pourra jamais les remplacer. Pas parce qu’ils sont rares en soi, mais parce que l’exemplaire précis qu’on possède est unique.

Je possède un exemplaire de Voltaire, Candide, édition de 1759, avec des annotations manuscrites en marge. Ces notes ne sont pas de Voltaire. Elles sont d’un lecteur anonyme du XVIIIe siècle, qui a commenté le texte avec humour, parfois avec ironie, souvent avec intelligence.

Cet exemplaire n’est pas rare, il se trouve régulièrement en vente. Mais ce Candide-là, avec ces annotations-là, est unique. Si je le vends, il disparaîtra. Pas matériellement : quelqu’un d’autre le possédera. Mais pour moi, il sera perdu.

Un autre collectionneur m’a confié qu’il gardait un livre avec une dédicace manuscrite de l’auteur à un lecteur inconnu. « Cette dédicace ne vaut rien sur le marché. L’auteur n’est pas célèbre. Mais elle témoigne d’un moment, d’une rencontre, d’une vie. Si je vends ce livre, cette trace disparaît. »

Ces livres sont irremplaçables non pas par leur rareté, mais par leur singularité.


X. Conclusion : l’attachement irrationnel

Au terme de ce parcours, une évidence s’impose : les livres qu’on ne vendra jamais ne se définissent pas par des critères objectifs. Ils ne sont ni les plus rares, ni les plus beaux, ni les plus précieux.

Ils sont ceux auxquels on est attaché.

Et cet attachement est fondamentalement irrationnel.

On peut tenter de le justifier : « Ce livre a une histoire », « Il appartenait à mon grand-père », « Je l’ai trouvé par hasard ». Mais au fond, ces justifications sont secondaires. L’essentiel, c’est qu’on ne veut pas s’en séparer. Point.

La bibliophilie rationnelle, celle qui calcule, compare, évalue, a sa place. Mais elle s’arrête devant ces livres-là. Parce qu’ils relèvent d’un autre ordre : celui de l’affection, de la mémoire, du lien intime.

Charles Nodier écrivait, dans ses Mélanges (1829) : « Un bibliophile possède deux bibliothèques. Celle qu’il montre, et celle qu’il cache. La première impressionne. La seconde le constitue. »

Les livres qu’on ne vendra jamais forment cette bibliothèque cachée. Celle qu’on ne montre à personne, parce qu’elle est trop personnelle. Celle qui dit qui nous sommes, bien mieux que nos plus beaux maroquins.

J’ai enfin… un ouvrage auquel je suis « irrationnellement » attaché… un Cazin qui est le seul objet sur lequel mon chiot avait choisi d’exercer ses jeunes canines. Mon golden retriever a désormais 5 ans, nous avons encore une dizaine de belles années devant nous, mais un jour la vie nous séparera, et logiquement, il partira avant moi.

Je sais déjà qu’après son départ, quand je regarderai ce petit livre, quelques larmes couleront. Il faut « avoir » un animal pour comprendre cela. Ce petit livre nous relie à jamais, ce jeune chien et moi. Je ne le vendrai jamais… ceci, il n’est pas certain que je te trouve un acheteur, les marges sont un peu courtes 🙂

Reconstitution de la scène de crime

Épilogue : et pourtant, un jour…

Il faut pourtant dire une dernière chose.

Un jour, tous ces livres seront vendus.

Pas par nous. Mais par nos héritiers, ou les leurs, qui ne comprendront pas pourquoi nous les gardions. Pour eux, ces volumes ne seront que des objets anciens, sans histoire, sans mémoire. Ils les vendront, ou les donneront, ou les jetteront.

Et c’est normal.

Parce que l’attachement ne se transmet pas. On peut transmettre un livre, pas l’amour qu’on lui portait.

Alors, profitons-en. Gardons ces livres tant que nous sommes vivants. Relisons-les, touchons-les, regardons-les. Souvenons-nous pourquoi nous ne voulons pas nous en séparer.

Et quand viendra le moment où nous ne serons plus là, qu’ils partent. Qu’ils trouvent d’autres mains, d’autres regards, d’autres attachements.

Car un livre qu’on ne vendra jamais, c’est un livre qu’on ne vendra jamais soi-même.

Après, l’histoire continue.

Hugues

GUILDE · MS · MÉD · XXII · s.l. · s.d.

Bibliographie évoquée :

  • NODIER, Charles. Mélanges tirés d’une petite bibliothèque, Paris, Crapelet, 1829.
  • UZANNE, Octave. La Reliure moderne, artistique et fantaisiste, Paris, Rouveyre, 1887 (sur l’attachement aux objets-livres).

Note finale :
Après avoir écrit ce texte, j’ai regardé à nouveau mes étagères. J’ai compté : vingt-trois livres que je ne vendrai jamais. Peut-être vingt-quatre. Demain, peut-être vingt-cinq. L’attachement grandit avec le temps.

La lettre du bibliophile

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Index des livres oubliés — Les Racines du Mal, par Charles Baudelaire

Index des livres oubliés — Les Racines du Mal, par Charles Baudelaire

Rue de la Monnaie, au deuxième étage, l’atelier de Pierre-Marcellin Lortic sentait le cuir chauffé et la colle. Dans une chemise cartonnée grise oubliée là, un cahier cousu à plat, papier filigrané 1855-1856. Sur la première page, une encre encore vive : Les Racines du mal.

Par Alcide Raturon, bibliophile errant, voyageur du temps et des reliures, membre de la Guilde, en charge de l’index des livres oubliés

Amis bibliophiles, bonjour.

Je n’étais pas venu pour cela. Mon intention, ce jour-là, était bien plus prosaïque, presque mesquine : vérifier la teinte d’un maroquin dit La Vallière, comparer le fil d’une couture, examiner la finesse d’une garde moirée. De petites besognes techniques, de celles qui excitent le bibliophile comme un enquêteur temporel devant une empreinte suspecte, moi. Mes pas m’avaient mené, par le Pont-Neuf, jusqu’à la rue de la Monnaie, dans cet immeuble aux escaliers étroits, aux fenêtres donnant sur le Louvre, et où régnait, au deuxième étage, Pierre-Marcellin Lortic, maître relieur et tyran de son propre goût.

Je l’avais déjà aperçu, de loin, silhouette sèche, œil vif, moustache sévère, toisant l’amateur avec cette brusquerie qui décourageait les médiocres. On disait de lui qu’il avait refusé plus de volumes qu’il n’en avait reliés, tant il jugeait ses clients indignes de ses maroquins. Son atelier était un tribunal silencieux : on y passait sous le regard des peaux suspendues comme sous une enfilade de juges de cuir.

J’y pénétrai. L’odeur chaude du cuir chauffé et poli emplissait l’air, mêlée à celle, plus piquante, des colles et des vernis. Le frottement métallique des fers de dorure alternait avec le rythme sourd des marteaux sur les nerfs des cahiers. Des ouvriers, le dos voûté, cousaient avec une minutie de moines ; d’autres, à demi-cachés derrière des piles de peaux, vérifiaient le grain du maroquin ou l’ampleur d’un mors. Sur une table, des plats fraîchement dorés étincelaient comme des reliques. Sur une autre, des peaux fines, rubis, émeraude, outremer, attendaient leur destin.

Au mur, une pancarte ironique murmurait son avertissement : Défense d’entrer. Je souris : cette formule de Lortic était devenue presque un emblème. On disait qu’il la répétait à tout venant, et qu’il renvoyait sans ménagement les amateurs trop bavards ou les curieux mal renseignés. Ici, on ne discutait pas la reliure, on la subissait comme un dogme.

Je n’avais aucune intention de troubler les ouvriers. J’errais d’une pile à l’autre, observant le gaufrage d’un dos, le moiré d’un papier de garde, la netteté d’une couture. C’est alors que mon œil tomba sur une chemise cartonnée, grise, fatiguée, portant encore l’étiquette de l’atelier. Par curiosité, je l’ouvris. Elle contenait un cahier de feuillets non reliés, cousus à plat, oubliés là depuis des années.

Le papier, un vélin au grain serré, portait en filigrane la date des années 1855–1856. Je feuilletai, distrait d’abord, puis saisi : sur la première page, d’une encre encore vive, j’aperçus un titre :

Les Racines du mal.

Je crus d’abord à un canular, à quelque pastiche maladroit. Mais très vite, les vers, les ratures, l’accent même des images me retinrent : il s’agissait là de la matrice primitive, brute, des Fleurs du mal.

Je connaissais trop bien, comme vous tous, l’histoire tragique de ce recueil publié en 1857, aussitôt poursuivi en justice, condamné, mutilé de six poèmes. Mais ce que j’avais sous les yeux n’était pas une édition, ni même une ébauche connue : c’était une coulée de lave poétique, une matière sombre et informe, où les poèmes déjà célèbres se dressaient dans des versions plus crues, plus barbares, et où d’autres, inédits, semblaient avoir été abandonnés là comme trop dangereux, trop licencieux pour franchir les barrières de l’imprimé.

Je tournai les feuillets. Les mots vibraient d’une énergie primitive, moins polie que celle des Fleurs, mais d’une intensité troublante. Et soudain, je tombai sur deux pièces entières, inconnues, qui avaient la violence de révélations. Je les lus, la gorge serrée, et je les transcris ici.

Succube

Sous la dalle tu rampes…

Chevelure sourde glissant parmi les os,

s’attachant aux cercueils,

tes bras – nœuds d’amour, serpents de discorde –

serrent les morts éteints dans l’oubli des deuils.

La fleur s’élève, blanche, au matin qui l’ignore ;

elle respire au vent son encens ingénu…

Mais toi, dans le limon, tu suces et dévores

de ton baiser secret le calice ingénu.

Succube, maîtresse, amante corruptrice,

tu donnes aux lys blancs leur candeur mensongère,

aux roses leur sang frais, aux vierges le supplice.

Et tout ce qui s’exhale en grâce passagère

monte, parfum trompeur, de ton lit de supplice,

comme un rire infernal revêtu de lumière.

L’Amante

Dans la glaise couchée, corps nu, reins offerts,

tes cuisses s’alourdissaient au lit moite des vers ;

tes seins gonflés de fange, ardentes outres viles,

palpitaient sous l’étreinte obscure des racines.

La vase, haletante, embrassait tes genoux,

léchait ton ventre ouvert de ses baisers jaloux ;

tes lèvres s’entrouvraient — ivresse souillée, tendre —

et ton râle noyé montait des fleurs en cendres.

Ô boue, ma courtisane, amante sans pudeur,

c’est ton spasme souterrain qui nourrit la splendeur :

lys vierge au ciel trompeur, rose au parfum de vice.

Ces vers n’étaient pas seulement scandaleux : ils touchaient à l’archéologie même de la fleur. Là où Les Fleurs du mal exposaient une corolle immaculée, perverse dans sa beauté, Les Racines du mal montraient la souche, la racine, la glaise, l’enfouissement, l’orgie souterraine qui nourrit la grâce. Tout était ramené au sol, à la boue, au cadavre. La fleur n’était plus que l’apparence mensongère d’un spasme impur.

Je refermai les feuillets avec un frisson. J’avais la certitude de toucher un avant-livre, une genèse impubliable. Et soudain, mille questions me traversèrent :

Pourquoi ces pages étaient-elles restées là, dans une chemise d’atelier ? Était-ce une commande interrompue, un projet de reliure jamais payé, un caprice de poète ? Peut-être Baudelaire, toujours soucieux de présentation, avait-il confié ces brouillons à Lortic pour les voir cousus, habillés de maroquin, afin d’en offrir un exemplaire unique à quelque complice ? Mais la dépense effrayait souvent le poète. Ou bien Lortic, comprenant la violence des textes, avait-il choisi de ne pas livrer l’ouvrage, préférant le laisser dormir dans ses cartons, comme on enferme un poison ?

On connaît le tempérament intransigeant de Lortic : il ne souffrait pas la médiocrité. Il jugeait, tranchait, refusait. Il avait ce pouvoir étrange des relieurs parisiens du XIXᵉ siècle, plus que des artisans : de véritables arbitres du goût, des gardiens de seuils. Ce n’étaient pas seulement des mains, mais des consciences. Et ce fut peut-être son jugement silencieux qui condamna Les Racines du mal à l’oubli, sauvant ainsi l’humanité d’un excès de noirceur — ou la privant d’un éclat supplémentaire.

Je restai longtemps à feuilleter. Ces poèmes me donnaient l’impression de respirer l’haleine même de la terre : sueur, sperme, pus et encens mêlés. Ce qui allait fleurir deux ans plus tard n’était que la partie visible de cette fermentation. Les racines du mal, en vérité, nourrissaient toute l’esthétique de Baudelaire.

Je sortis enfin dans la lumière de la rue de la Monnaie, suffocant. Le Pont-Neuf grondait de sa rumeur. Des omnibus cahotaient, des cochers juraient, des passants pressés allaient vers le Louvre. Je tenais entre mes mains, en pensée, ce volume fantôme, ce livre avant le livre, dont l’existence même demeurera douteuse. Mais peu importe. L’Index des livres oubliés n’a pas pour mission de trancher. Son rôle est d’enregistrer les ombres comme les certitudes, les murmures comme les monuments.

Aujourd’hui, je vous livre donc ce titre qui n’a jamais franchi le seuil de la reliure, mais qui hante encore, je le crois, l’atelier de Lortic : Les Racines du mal.

Et tandis que je m’éloignais, je me demandais ce que réclamait en silence ce manuscrit, tapi dans sa chemise poussiéreuse : un lecteur, un juge, ou un bourreau ?

— Alcide Raturon, Bibliophile errant.

Cote : RL/1856/Lortic/Carton VII

PS: Qu’il soit bien entendu, enfin, que ces vers prétendument retrouvés ne doivent rien à quelque génie maudit du XIXᵉ siècle, mais tout à la plume hésitante d’un poète sans talent — votre très dévoué serviteur. Hugues

5 Commentaires

  1. J’ai basculé avec un livre à 3€. Un tome isolé de la Bibliothèque ancienne et moderne de Jean Le Clerc, 1719. Mon premier livre ancien. Aucun intérêt. Je le garde jalousement.

  2. Deux articles mémorables en deux jours elle démarre bien cette nouvelle année. Un grand merci.
    J’avoue me reconnaitre dans chacunes des catégories évoquées. Et s’il ne fallait citer que deux exemples je retiendrais cette édition des années 1880 de L’Origine des espaces de Darwin s’ouvrant sur la terrible (mais instructive) préface de Clémence Royer. Un ouvrage qui fut à la fois mon premier livre ancien et un cadeau émouvant de mon épouse. Je me souviens qu’en le recevant j’avais regardé sa modeste reliure en demi-chagrin et m’étais exclamé : »qu’est-ce qu’il est beau ». Et c’est vrai qu’il est beau…
    Et puis cet exemplaire De la recherche de la vérité de Malebranche, ni l’édition originale (il date de 1678), ni luxueux (une simple reliure en vélin rigide), ni même complet puisqu’il ne contient que le tome 1. Mais, je crois l’avoir désormais montré – et lu – à des milliers d’élèves afin de leur expliquer la théorie de la préformation. Ce n’est plus un livre, c’est un soldat toujours à mes côtés. Et je ne saurais abandonner un si fidèle allié.

  3. Après avoir lu cet article — qui m’a réellement touché — j’ai recompté : quatorze livres (plus peut-être, j’arrête de compter), et autant de raisons de ne pas les vendre. Il y a ceux qui me ramènent à quelqu’un qui m’était cher, ceux dont la trouvaille fut un heureux hasard, presque un miracle, et ceux, enfin, dont la beauté même entretient la flamme : les céder, ce serait peut-être renoncer à ce qui me tient éveillé. Mais je sais aussi que la flamme finit par baisser, d’elle-même. Alors viendra le temps du catalogue : un inventaire de ma vie de bibliophile, et de ses passions — avant la dispersion.

  4. Bien d’accord avec toi, Hugues, la part de l’émotion est déterminante. Sur mes rayons figurent notamment un ensemble de livres qui proviennent de la librairie ou de la bibliothèque personnelle de Pierre Brillard – et en particulier deux : un recueil de gravures en divers tirages, de Freida, pour Œdipe-Roi. Nous étions ensemble, avec Pierre, au Grand Palais, sur le stand de la librairie Pierre Prévost, qui proposait cette année-là un ensemble exceptionnel autour de Freida. Pierre avait acheté ce recueil (et je l’ai jalousé pour ça 🙂 ), et j’avais acheté le Jardin des Supplices. Le second livre est Groumandugi, illustré par Louis Jou. Ces deux livres, après la mort de Pierre, sont passés par la librairie de Daniel Bayard. Le second a constitué un cadeau d’anniversaire, offert par mon épouse. Ils sont ici pour durer !
    Se trouvent aussi, sur ces rayons, les livres « vendus » par un ami bibliophile – à un prix d’ami. Entre autres, Le Lit, de Maupassant, édité par la SNLI ; Mon Oncle barbassou, illustré par Paul Avril ; et principalement l’Almanach du Bibliophile, avec les dessins de Paul-Émile Colin. Ceux-ci non plus ne sont pas près d’être vendus !
    encore merci pour tout, Hugues 🙂

  5. C’est comme l’histoire d’un bibliophile ressemble à une autre histoire de bibliophile : le livre qui a tout fait basculé est Hortus Pastorum de Marchand de 1687, in folio largement attaqué par les vers . 50 FRF rue du Taur à Toulouse en 1973.

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