La Bibliophilie qui passe – 1ère partie – , notes sur un grand bibliophile d’hier, le Comte de Lignerolles

Amis Bibliophiles bonsoir
« Hélas! que j’en ai vu mourir de. bibliophiles ! Les dernières années en ont fait une terrible moisson!… Naguère le comte de Mosbourg, peu de temps auparavant le comte de Fresne, M. Dutuit, M. de ChampRepus, M. Daguin, dernièrement le comte de Lignerolles, presque toute une ancienne pléiade, dont en passant je salue tardivement et tristement la mémoire.

Encore quelques rares personnalités marquantes de la même génération restent debout; puis aura disparu cette élite d’hommes distingués, qui sacrifia au goût des livres anciens, temps et fortune, repos et joies mondaines…, – car il faut à peu près tous ces sacrifices pour être un véritable amoureux des livres!- Lorsque le feu sacré de la bibliophilie s’est allumé dans une âme, qui pour ce motif ne peut être banale, il y consume souvent presque tout ce qui n’a pas rapport à la passion dont il est le phare, ou plutôt le soleil.
L’amoureux des livres!… expression absolument juste, la seule qui puisse bien caractériser le genre de bibliophile dont je voudrais retracer le caractère. L’amoureux des livres!… type extrêmement rare, dont on voit à peine quelques échantillons en tout un siècle; sorte de visionnaire, d’halluciné, dont les nuits sont hantées par des songes fiévreux, où scintillent en lettres de feu, comme aux festins de l’agonisante Babylone, ces mots créateurs de désirs ardents : « Des livres!… de beaux livres!… des livres précieux!…» Chercheur avide, dont les jours se passent en courses folles, semblables aux rondes fantastiques, à la poursuite des objets convoités! Voluptueux intellectuel, torturé de convoitise et impatient de jouissance, pour lequel Dante aurait pu créer un cycle dans son Enfer, non loin de celui où il plaça Francesca et Paolo, ces voluptueux de la chair.
L’amour des livres!… passion jamais assouvie, s’excitant plutôt, s’aiguisant par la possession – et seulement en cela différente de la passion des femmes, mais pouvant, comme celle-ci, engendrer d’immenses joies et aussi d’amères déceptions!
Ce type de bibliophile idéal, désintéressé, est si peu connu de nos jours, que mon exorde dithyrambique fera évidemment hausser quelques épaules. Le moderne collectionneur, le contemporain, sont plus positifs, plus pratiques, plus sceptiques même, plus logiques aussi peut-être et souvent moins exclusifs. Il n’en est guère parmi ceux-là qui, dans la poursuite difficile de livres désirés, iraient jusqu’à délaisser, avec un dédain superbe, les choses les plus indispensables à la vie, comme cela est arrivé maintes fois à quelques-uns de leurs devanciers.
Le comte de Lignerolles était incontestablement le type parfait de la catégorie de bibliophiles dont je viens d’esquisser en quelques lignes la psychologie. Il aima les livres pour les livres, pour ce qu’ils contiennent, et non pas seulement pour les satisfactions de vanité que procure leur possession. Il forma une bibliothèque, avant tout intéressante au plus haut point, en même temps magnifique et précieuse. On ne pourrait en dire autant de beaucoup de ses prétendus confrères. Ce n’est point chose vulgaire, cela!
Né vers 1816, au château du Thieulin, près de Chartres, Raoul Léonor Lhomme-Dieu du Tranchant de Lignerolles (voilà un nom qui a son parfum moyen âge!) descendait, par les femmes, écrit M. le baron Portalis, du capitaine de Lignerolles que cite Mérimée, dans la préface de sa Chronique du temps de Charles IX.
A défaut de documents précis, qu’il n’est pas toujours facile d’obtenir ou de publier aussi complets qu’on le désirerait, le hasard, – quelquefois obligeant dans son impersonnalité, – nous a apporté, juste à temps, un document de famille, précieux au double point de vue généalogique et bibliophilique.

Dans le catalogue de M. de Lignerolles, sous le numéro 98, figurent les admirables Heures de Geoffroy Tory, édition fort rare de 1527. Le catalogue ne mentionne aucune particularité relative à ce bel exemplaire. Et pourtant il est des plus intéressants pour la famille du grand bibliophile. Une série de notes, qui couvrent deux pages de garde du volume, prouvent que si ses ancêtres n’acquirent pas dans le domaine des livres une célébrité égale à celle dont il jouit déjà lui-même et que ses catalogues doivent longtemps perpétuer, il était de tradition cependant chez eux de conserver pieusement les beaux livres de famille.Voici les notes en question, – avec leur orthographe précieusement respectée, qui, – sans aucune prétention généalogique, peuvent servir cependant à reconstituer la lignée directe ou indirecte de M. de Lignerolles. 
La première est d’une belle écriture du commencement du XVIIe siècle : « De la bibliothèque de feu Monsieur Turpin, mon beau pere. »
Les autres se succèdent de génération en génération, comme suit : – » Trouvé dans la bibliothèque de Monsieur de Tiliere mon beau pere petit fils de M. Turpin ayant passé dans la bibliothèque de M. de Tiliere grand père (de) ma femme. » »M. de Tiliere qui a escrit ces lignes est décédé (en) 1686, et M. de Tiliere son fils mon beau pere est décédé le 12 mars 1736 âgé de 87 ans un moys 12 jours estant né le 1er avril 1649. »- « Trouvé dans la bibliothèque de M. Dudoyer mon beau pere décédé âgé de 83 ans onze mois 11 jours le 7 janvier 1774, gendre de M. de Tilliere grand père de ma femme. »- « Trouvé à la bibliothèque de Jeanne Catherine Dudoyer, epouse de Jacques François Gabriel Lhommedieu Dutranchant mon pere, décédée le dix aoust mil sept cent quatre-vingt-quinze, âgée de soixantedouze ans, fille de M. Dudoyer auditeur des comptes mon grand pere. »- « Trouvé à la bibliothèque de Louis François L’homme dieu Du Tranchant de Lignerolles, fils de Jeanne Catherine Du Doyer, mon père, décédé à Brou le trente septembre dix huit cent quinze âgé de soixante-huit ans. »
La dernière mention est vraisemblablement de la main du père de notre grand bibliophile.
Ce beau livre a été acquis par le baron de Claye, dont la haute sagacité a vite découvert et compris l’intérêt qu’il présentait, en dehors même de la question bibliophilique. M. de Claye a eu la grande obligeance de nous signaler ce document et de nous permettre de le reproduire ici.
Le jeune de Lignerolles avait été élevé et avait grandi dans le pays chartrain, jusqu’à l’âge où il dut séjourner à Paris, pour se préparer à entrer au Conseil d’État.
Âme délicate, aimante, il apportait dans ses affections, pour sa mère, pour sa tante, Mme d’Orival, ensuite pour les siens, – et cela jusqu’à la fin de sa vie, – une exquise tendresse. On ferait un poème du récit des délicatesses infinies qu’il mettait en ses intimes relations, de son culte passionné pour les moindres souvenirs, les moindres fleurs ou autres objets venant de personnes aimées. Nature droite, loyale jusqu’au scrupule, coeur haut et fier, il était aussi sûr en ses amitiés que son caractère était ferme, dédaigneux des banales liaisons du monde.
C’est un vrai charme d’avoir à constater ces choses délicieuses à propos d’un bibliophile, c’est-à-dire d’un de ces collectionneurs dont on se fait ordinairement, – à tort, certes, – un idéal tout différent, de sécheresse de coeur, d’égoïsme un peu insoucieux pour tout ce qui n’est pas livres ou bibelots.
Ces souvenirs poétiques de la vie privée peuvent sembler ici hors de propos. Pourtant ils forment une préface naturelle, indispensable peut-être, à l’étude du caractère mystérieux, mélancolique, solitaire, qui fut celui de M. de Lignerolles bibliophile.
C’était, dans sa jeunesse, un charmant cavalier, à la tête expressive, au visage gracieux encadré d’une belle barbe noire; un dandy dont on vantait la tournure extrêmement distinguée, l’élégance et la coupe des vêtements. Fêté, choyé dans les salons, pour son esprit délicat et son amabilité, s’il aimait déjà les livres, il leur faisait bien quelques infidélités. D’ailleurs sa passion n’avait pas encore pris en lui la place absorbante qu’elle devait y occuper plus tard.
Nommé en 1840 auditeur au Conseil d’État, il y fut le collègue de M. le baron J. Pichon, qui était de la promotion de 1838. C’est là que prit naissance leur amitié, qui ne se démentit jamais. Royaliste fervent, M. de Lignerolles, dont la carrière diplomatique avait été interrompue par la révolution de 1848, révolution pendant laquelle il combattit dans la garde nationale et fut blessé, ne jugea pas convenable de rentrer à son poste sous l’Empire.
Désormais toute son existence fut vouée aux livres.
Dès les premières années, soit dans le monde, soit surtout chez les libraires, qu’il visitait de temps en temps, il avait maintes fois coudoyé les grands amateurs d’alors, écrivains bibliophiles ou riches particuliers, sacrifiant aux livres des capitaux déjà assez rondelets pour cette époque utilitaire, où l’épargne était avant tout en grand honneur. Doué d’un esprit finement observateur, il s’était promptement assimilé ce qu’il avait entendu, vu et deviné. Il avait connu, chez le père J. Techener et ensuite chez L. Potier – les deux leaders de la librairie ancienne de l’époque – des bibliophiles lettrés, comme Charles Nodier, J.-J. de Bure, Armand Bertin; et ces amateurs de haute volée, le comte de Chabrol, le marquis de Chateaugiron, Armand Cigongne, dont la bibliothèque, composée notamment d’anciens poètes français, de merveilleux mystères, de presque tous les romans de chevalerie connus, d’admirables reliures provenant de personnages célèbres, etc., mérita d’être acquise en bloc par le duc d’Aumale, et fit le noyau – j’allais dire le joyau – de son incomparable collection; le comte d’Auffray, le baron de La RocheLacarelle, le comte de la Bédoyère, qui forma une si curieuse et importante réunion de livres précieux de littérature et d’histoire, surtout d’histoire de la Révolution, M. Edouard Bocher, le comte de Béhague, le comte de Lurde, M. Ambroise Firmin-Didot, le marquis de Villoutreys, le comte de Fresne, etc. 
Toutes ces relations des anciennes années et son intimité avec le baron Pichon, membre de la Société des Bibliophiles français et bientôt président, n’avaient pas peu contribué au développement de son amour passionné pour les beaux livres et à l’affinement de son goût, qui était déjà de supérieure délicatesse.
La Société des Bibliophiles français, que je viens de citer, cette aristocratique Académie, dont les fauteuils, au nombre de vingt-quatre seulement, sont fort enviés et difficiles à obtenir, avait été fondée en 1820. Quelques grandes dames y furent admises. On vit figurer, tour à tour, dans ce distingué cénacle, la plupart des grands collectionneurs de livres; et plusieurs écrivains de mérite, Charles Nodier, Mérimée, Le Roux de Lincy, Jules Janin, en firent partie successivement. M. le baron Pichon, qui avait, comme quelques-uns de ses collègues, le don de mériter l’un et l’autre de ces titres, fut élu président en 1843. Les suffrages unanimes de ses collègues l’ont toujours maintenu dans ces fonctions honorifiques, depuis plus de cinquante ans.
Il est actuellement le doyen des Bibliophiles, dont le duc d’Aumale est le président d’honneur. Après lui, M. de Lignerolles était l’un des plus anciens sociétaires. Élu le 28 mai 1851, au dixième fauteuil, il y remplaça M. Coste; et après sa mort, en 1893, le fauteuil qu’il occupait échut au marquis de Biron.
Les bibliophiles de la génération actuelle et de celle qui l’a précédée n’ont certes pas oublié la figure de M. de Lignerolles. Ils se rappellent évidemment cette physionomie sympathique, cette superbe tête aux cheveux touffus et à l’épaisse barbe blanche, adoucissant l’éclat de grands yeux noirs veloutés restés jeunes, cette « belle figure de Père Éternel », suivant l’expression des artistes. Toujours affairé, pressé, trottinant, l’air distrait, inattentif aux allées et venues des passants, le dos un peu voûté, il allait, allait toujours, comme poussé par une idée, par un désir, par une volonté intense.
Le vieillard des dernières années ne rappelait guère, par sa mise, le dandy de 1840, quoiqu’il eût conservé une tenue très soignée. Coiffé d’un haut et large chapeau, rarement à la mode et quelquefois luisant de coups de fer trop longtemps répétés, vêtu éternellement d’une longue et large redingote noire, de façon spéciale, – redingote-armoire, comme disaient les plaisants, dans laquelle on pouvait loger tout un coin de bibliothèque, même des in-folio!… semblable en cela à celle du philosophe Colline, – il n’en avait pas moins conservé le plus grand air, une suprême distinction et une bienveillante courtoisie.
Qui ne l’a rencontré, dans la rue, ou chez des libraires du quai, chez Potier, chez Claudin, chez l’excellent père France, puis dans l’entresol de Techener, chez Bachelin, chez Voisin, plus tard chez Fontaine, chez Porquet, chez Morgand, chez Belin, chez Rondeau, partout enfin où son flair étonnant lui faisait pressentir la découverte des beaux livres ou des riches reliures qu’il affectionnait – On le voyait entrer discrètement, sans bruit, parlant bas, pour s’enquérir des trouvailles de la veille ou du matin, et rappeler ses desiderata. Lorsque la boutique contenait quelque autre client, il entraînait le libraire à l’écart; il lui eût volontiers chuchoté dans le tuyau de l’oreille, comme un important secret, ce qu’il avait à dire, tant il était mystérieux dans ses recherches et ses acquisitions.
Il assistait souvent aux ventes de livres, lorsqu’elles se faisaient le soir, à la salle Silvestre, rue des Bons Enfants. Il y fut moins assidu quand la mode se porta à l’Hôtel des Commissaires-priseurs. Le brouhaha tapageur et la foule grouillante de l’Hôtel de la rue Drouot troublaient facilement sa nature silencieuse; comme le grand jour, tombant crûment d’en haut et remplissant jusqu’au moindre coin des salles, offusquait évidemment ses yeux, déroutait ses goûts de discret effacement. Il se sentait trop en vue et n’était plus à l’aise dans cette atmosphère nouvelle pour lui, contrastant si violemment avec la simplicité primitive, presque sordide, des anciennes salles exiguës créées par le père Silvestre. Il confiait ses commissions à l’un ou l’autre des trois ou quatre libraires avec lesquels il était plus particulièrement en relations.
Entre ses visites dans quelques librairies, chez le laveur de livres ou chez son relieur Trautz-Bauzonnet, et les heures de ventes publiques, M. de Lignerolles n’avait pas toujours le temps de prendre ses repas ; il lui arriva maintes fois de les oublier. Ces jours-là, on le voyait entrer chez un boulanger ou chez un pâtissier, acheter un petit pain, un pâté, qu’il dévorait à la hâte, soit séance tenante, soit en marchant. D’autres fois, quand il était un peu moins pressé, il faisait un dîner sommaire dans un restaurant modeste. On pouvait se dire : voilà un avare, un maniaque. Non, c’était tout simplement un homme de passion, que son idéal possédait en entier, qui faisait bon marché du respect humain autant que des satisfactions matérielles. Chez les idéalistes, les artistes, les penseurs, comme chez les collectionneurs, ces anomalies ne sont pas rares.
Aux expositions préliminaires des ventes, on le voyait feuilleter et refeuilleter bon nombre de volumes, tirer de sa poche de petites bandes de papier, avec lesquelles il les mesurait, s’approchant des fenêtres pour examiner la transparence des feuillets et découvrir les tares, mouillures, piqûres, raccommodages, truquages habiles qui, à notre époque de progrès, n’ont pas épargné même les choses imprimées, etc. Et lorsqu’un livre l’avait séduit, soit là, soit chez un libraire, ses mains tremblaient en le feuilletant; il le prenait et reprenait plusieurs fois nerveusement, tout en essayant de se donner un air insoucieux, pour obtenir plus facilement l’objet convoité et ne pas attirer l’attention des « concurrents ».
Aux ventes il n’enchérissait presque jamais lui-même. Mais, au moment de la mise sur table d’un volume qu’il avait commissionné à son libraire, il prenait une attitude indifférente, regardait avec une feinte persistance son catalogue, ou levait les yeux au plafond d’un air distrait, s’agitant pourtant involontairement sur sa chaise; puis, le coup de marteau frappé, il reprenait son état normal ou devenait plus nerveux encore, suivant que l’adjudication lui avait été favorable, ou que son prix avait été dépassé. Après la vente, il empochait fiévreusement l’objet conquis et, malgré tout, se lamentait au sujet de ses échecs ou des prix trop élevés des livres. Quant à ses victoires, qui furent quelquefois très importantes, il ne s’en vantait jamais. Il ne manquait pas de recommander au libraire, chez lequel il faisait un achat ou qu’il chargeait de commissions à une vente publique, de ne jamais citer son nom. D’ailleurs il n’avouait point qu’il possédait tel ou tel volume.
On raconte plaisamment, à ce propos, qu’un de ses amis, le marquis de Villoutreys, enchérissait un jour, à l’hôtel Drouot, sur un poète fort rare, qui manquait à sa belle collection angevine. Il s’aperçoit tout à coup que l’amateur acharné à le lui disputer n’était autre que M. de Lignerolles. « Comment! vous ne me le laissez pas? dit le marquis. – C’est que. je tiens à l’avoir. – Mais, vous l’avez déjà!- Moi? fit M. de Lignerolles d’un air étonné. – Certes !… c’est moi qui vous l’ai cédé. et en superbe condition. – Ah!… c’est vrai… mais celui-ci est plus grand. » En effet l’exemplaire de la vente avait deux millimètres de plus!…
Souvent des confrères en bibliophilie, qui l’estimaient et le considéraient beaucoup, se faisaient cependant un malin plaisir de lui parler de livres dont ils le savaient acquéreur, – non par indiscrétion de libraires, oh! non, les libraires sont des tombes! – Le bon bibliophile jouait très bien l’étonnement et, comme il n’aimait pas à mentir, étant fervent catholique, il balbutiait des « je ne sais pas…, j’en doute…, peut-être…, croyez-vous…, » et ne donnait jamais une réponse catégorique. Il était farouche sur ce point. Il était peut-être parfois sincère.
Un de nos modernistes les plus connus et les plus aimables avait appris, il y a quelque vingt ans, que M. de Lignerolles possédait l’un des beaux livres illustrés de notre siècle, – quoiqu’il fût du petit nombre des amateurs impeccables (!) qui ne voulurent jamais admettre de dix-neuvième dans leurs collections. – Il s’agissait des Oeuvres de Béranger, édition de 1847, avec la suite de leurs très jolies figures, en épreuves avant la lettre, accompagnées de la plupart des eaux-fortes. L’amateur de livres modernes le priait de lui donner un renseignement au sujet de ces vignettes d’états rarissimes, pour les citer dans un ouvrage de bibliographie. M. de Lignerolles commença par dire qu’il doutait de les posséder, puis, toujours courtois, il promit de chercher, de rendre réponse.
Le moderniste revint plusieurs fois à la charge, d’année en année; il recevait toujours d’aimables promesses, mais rien que cela. Enfin il obtint son renseignement. quelques mois après la mort du grand bibliophile, en compulsant les livres chez le libraire chargé de la vente.
Les volumes de Béranger – et leurs gravures étaient encore dans leur premier papier et paraissaient n’avoir jamais été visités. Disons, en passant, que le livre en question a atteint, à sa vente, le prix respectable de 5000 francs. Une autre anecdote, qui m’est personnelle. J’avais acquis pour son compte à la vente Potier, en 1870, entre autres livres précieux, une plaquette des plus intéressantes, les Nouvelles en vers tirées de Boccace, par M. de la Fontaine, 1665, première version des célèbres Contes, dont on ne connaît que deux ou trois exemplaires. Lorsque je préparais mes Éditions originales, je désirais y faire figurer ce précieux petit livre.
J’en parlai à M. de Lignerolles. L’éminent bibliophile fit d’abord le geste de quelqu’un qui désirerait bien posséder le trésor en question : « Mais, hélas ! c’est si rare !. c’est introuvable. – Vous n’avez sans doute pas oublié, lui dis-je, le bel exemplaire relié en vélin ancien de la vente Potier? – Hélas! non… hélas! non… Ah! sacristi!… que celui qui le possède est heureux! – Je croyais l’avoir acquis pour vous, » hasardai-je. – Et lui, prenant son fin sourire : « Ah! tiens, c’est vrai., peut-être, peut-être. vous croyez? – Je le chercherai à votre intention. »
Je n’insistai pas; M. de Lignerolles m’avait accordé deux ou trois fois la faveur de visiter longuement sa bibliothèque, – faveur bien difficile à obtenir! – je ne voulais pas en abuser. J’avais fait ma description d’après l’exemplaire de la Bibliothèque nationale. Je connaissais trop notre grand bibliophile pour être certain qu’il n’avait jamais cédé le sien. Je pouvais le citer en toute sécurité. En effet, le livre en question figurait à sa vente, avec une reliure de Trautz. M. de Lignerolles l’avait fait vêtir à nouveau par son relieur favori.
S’il acquérait à prix d’or les livres précieux, superbes ou rarissimes, qu’il rencontrait en un jour heureux, après une chasse de plusieurs années, il forma lui-même, par sa patience et ses persévérantes recherches, un nombre presque aussi grand d’exemplaires remarquables. Il en trouva des centaines dans leur état primitif, purs de toute tare, préservés du déshonneur de certaines reliures, épargnés par le couteau impitoyable. Il rassembla un à un les volumes épars des oeuvres de nos grands classiques, les plaquettes gothiques, les poètes français, les pièces rares relatives à l’histoire de France, etc. Il les choya, les fit vêtir à son goût, qui était exquis, choisit lui-même les ornements qu’il leur destinait, guida son relieur enfin, avec une sûreté de coup d’oeil et une science technique extraordinaires. On peut dire qu’il a fait établir ainsi, patiemment et savamment, presque la moitié de sa bibliothèque.
En effet, à côté des merveilleuses reliures de maîtres anciens, des livres armoriés, des provenances rares, etc., on n’y trouvait pas moins de 3000 volumes et plaquettes reliés par Bauzonnet et Trautz-Bauzonnet, la plupart habillés d’après les ordres de M. de Lignerolles. On pouvait suivre ainsi, en observant attentivement cette seule collection, en comparant les reliures et les dorures, depuis les dos presque plats à la Bauzonnet jusqu’aux dos arrondis (un peu trop peut-être, parfois) de Trautz, son successeur, depuis la froide sévérité des maroquins jansénistes jusqu’à l’éclat rutilant des compartiments à petits fers et des mosaïques, les diverses phases du talent de l’artiste, dont les reliures, toujours appréciées des amateurs sérieux et classiques, furent, il y a quinze ou vingt ans, l’objet de véritables folies. M. de Lignerolles poussait l’exclusivisme jusqu’à l’exagération. Il n’admettait les travaux d’aucun autre relieur.
Un certain nombre de ses livres restaient toujours empilés dans des caisses, comme pour un départ ou un déménagement. La place lui manquait-elle dans ses rayons?… Pourtant, remarque curieuse, il occupait deux appartements, dans deux maisons différentes de la rue François Ier et de la rue Marignan. Dans l’un il demeurait; l’autre était entièrement consacré à ses bibliothèques. Ne voulait-il pas plutôt se réserver pour lui seul la vue de certains ouvrages qui lui plaisaient plus particulièrement?
Si quelques collectionneurs mettent leur amour-propre à étaler devant des amis ou confrères des trésors que ces amis ne peuvent que difficilement se procurer, d’autres éprouvent une certaine jubilation à se dire : « Je suis seul ou à peu près seul à posséder cet objet et je veux être seul aussi à savourer la joie de ma possession. Ils ne le verront pas. » Ils, ce sont les confrères, les rivaux, souvent jalousés, quelquefois abhorrés!
Vraies moeurs de pachas, dérobant impitoyablement leurs almées aux regards indiscrets! Pourtant, – il faut lui rendre cette justice, – M. de Lignerolles ouvrit quelquefois, rarement il est vrai, ses bibliothèques à quelques familiers assemblés. « Pauvre Lignerolles!… m’écrivait dernièrement un de ses amis, qui fut aussi un des plus délicats bibliophiles, M. E. Quentin-Bauchart, – pauvre Lignerolles! Je ne puis me rappeler sans émotion que, dans les rares occasions où il montrait ses livres, il voulait que je prisse sa place, sous prétexte que je les connaissais aussi bien que lui et que je savais mieux les mettre en valeur!. Que tout cela est loin et que de bons moments j’ai passés avec lui! ».
Mais cette jouissance intime d’accaparer de beaux et intéressants livres, de les revoir, de les toucher, de les lire ou de les parcourir, d’en admirer le style, les pensées, l’originalité, la beauté de l’impression, la perfection de la reliure, M. de Lignerolles la connaissait-il vraiment, complètement? 
On pourrait en douter. Ses recherches fiévreuses et passionnées, l’examen minutieux de chaque volume qu’il convoitait, les combinaisons vraiment diplomatiques qu’il faisait pour l’obtenir, ses séances chez les libraires, aux expositions de livres ou aux ventes, remplissaient trop pleinement ses journées pour lui laisser le temps d’en jouir longuement chez lui. Sa plus grande satisfaction, comme celle d’un amoureux qui se rend à de difficiles et dangereux rendez-vous, avant la conquête définitive, consistait dans la poursuite et la découverte de livres désirés. La quiétude de la possession ne lui laissait plus guère qu’un contentement d’amour propre. Pourtant, comme il n’allait que peu ou point dans le monde, il devait employer quelques veilles à s’occuper de ses « chers volumes », ? comme les appelle avec conviction un bibliophile de ma connaissance.
M. Claudin, libraire, m’a raconté qu’étant allé un matin, de bonne heure, chez M. de Lignerolles, il le trouva entouré de quelques livres, reliés et déreliés, et enlevant avec des barbes de plume les grains de poussière ou de sable qui s’étaient glissés entre les feuillets, dans le fond des marges. Il dit au libraire qu’il avait employé à ce travail une partie de sa nuit et ajouta que cela lui arrivait fréquemment. Toilette méticuleuse, – un peu puérile, dira-t-on peut-être, – mais qui prouverait que, s’il ne lisait guère, il avait grand souci de l’état matériel de ses favoris. Il les lisait peut-être aussi, la nuit!… Les notes au crayon qu’on remarque sur beaucoup de ses livres indiquent qu’il a dû en lire un assez grand nombre.
Il savait faire ses choix judicieusement, avec une parfaite connaissance, une idée bien nette d’ensemble et un goût sûr. La plupart de ses livres sont non seulement d’une conservation merveilleuse, d’une rareté insigne, ou d’une provenance précieuse, mais encore d’un haut intérêt littéraire et historique. Et, s’il s’en trouve quelques-uns qui ne réunissent pas complètement ces conditions, c’est qu’il n’a pu rencontrer des exemplaires plus parfaits. 
Les doubles qu’on voit assez fréquemment dans sa collection témoignent du soin qu’il mettait à la perfectionner. Mais ne peut-on voir, là aussi, une preuve de son indécision à se prononcer entre deux exemplaires un peu différents du même livre ? Les non-initiés concluraient certainement à un grain de manie ! Pourtant quel est celui d’entre nous, bibliophiles mes camarades, grands ou petits, qui soit parfaitement exempt de ce léger travers ? C’est si difficile de jeter brusquement à la porte un de ces amis qui nous donnent tant de satisfaction d’esprit, pour faire place à un autre qu’on connaît toujours moins d’abord, mais qui a un peu meilleure tournure ! On comprend l’hésitation dans ce cas-là. Seuls les caractères positifs, sceptiques, tranchent la question sans barguigner.
Et les caractères sceptiques, positifs, ne collectionnent guère !
Les bibliophiles entre eux établissent certaines distinctions, certaines catégories, presque des castes, qui les différencient et sont amusantes à étudier pour l’observateur désintéressé. Ainsi les collectionneurs d’anciens livres professent un profond dédain pour les acheteurs de nouvelles éditions ; les amateurs de dix-neuvièmes se moquent des anciens et ne leur épargnent pas les lazzis. Les contemporains «blaguent» les Romantiques, qui ne leur ménagent pas les sarcasmes. Les acheteurs de volumes illustrés rient volontiers des sévères collecteurs d’éditions originales, et ces derniers traitent de byzantins leurs légers confrères. Tous ou presque tous, en ne négligeant pas absolument, dans la formation de leurs bibliothèques, le côté vénal, n’ont pas assez d’ironie pour bafouer les a spéculateurs n. Ils désignent ainsi ceux qui, pour un motif insignifiant, vendent leurs livres et récidivent quelquefois. Ils sont nombreux, ceux-là !
Des bibliophiles spéculateurs! Ne trouvez-vous pas que ces deux mots jurent d’être accouplés? Il m’a toujours semblé qu’un bibliophile ne pouvait songer à « spéculer », pendant qu’il crée sa bibliothèque. Les fluctuations infinies du prix des livres ne lui permettent guère, en effet, de songer à préparer « de bonnes affaires ». Les amateurs dont il s’agit sont plutôt sous l’influence d’un « état d’âme » particulier. Ce sont des capricieux, des fantasques, dont le goût change souvent, des indécis ne sachant à quel genre se vouer définitivement, enclins à céder, échanger, revendre fréquemment des livres qui ont cessé de leur plaire, ou des portions de leur bibliothèque, pas toujours avec bénéfice, quoi qu’on en puisse dire. Il suffit qu’on les ait vus une fois réaliser quelque cession ou quelque échange avantageux, pour que la bénignité charitable d’un confrère leur octroie la bienveillante épithète de« commerçants non patentés ».
Notre grand bibliophile était à l’abri de semblables critiques. Il n’a sans doute jamais revendu un de ses livres. S’il eût mérité un reproche, de la part des gens positifs, c’est plutôt celui d’accumuler trop de doubles d’importante valeur et, conséquemment, d’immobiliser inutilement trop de capitaux; sa fortune, fort belle, étant loin d’égaler cependant celle de gros financiers auxquels il tenait tête et souvent victorieusement, dans les plus fameuses ventes de livres. La mort seule l’arrêta dans ses conquêtes.
Le temps était loin où M. de Lignerolles, à ses débuts, pouvait acheter les éditions originales de nos classiques pour quelques francs et où Claudin lui apportait, pour 1000 francs, le fameux Missel de Richelieu, écrit par Jarry, qui a été vendu dix fois plus cher à sa vente. M. Claudin avait trouvé ce bijou chez un maître d’écriture de Paris, qui le lui avait cédé pour 100 francs! Et la magnifique et touchante relique, l’Office de la semaine sainte, ayant appartenu à Mme de Lamballe, sur laquelle se voient des dédicaces autographes de Louis XVI et de Marie-Antoinette, précieux trésor adjugé à 30 000 francs et qui avait été acquis par lui pour 1500 francs, il y a quelques années! Temps heureux!.
A d’autres points de vue, M. de Lignerolles était dans la meilleure situation pour collectionner : il était célibataire!… »

A suivre….

JULES LE PETIT PARIS ÉMILE RONDEAU, LIBRAIRE 19, BOULEVARD MONTMARTRE1895 

La lettre du bibliophile

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LA BIBLIOTHEQUE OCCULTE DE STANISLAS DE GUAITA – 1ère partie: Les derniers instants de la bibliothèque

Amis Bibliophiles bonjour,
Si les murs pouvaient parler, ils nous diraient ce qu’ils ont surpris des intuitions de Stanislas de Guaita dans son petit rez-de-chaussée de l’avenue Trudaine. Le Maître y avait réuni la plus extraordinaire collection de livres occultes. Cette bibliothèque étrange renfermait des secrets que les hommes avaient arrachés au cours des âges. Le voile levé, ces chercheurs de l’ombre avaient scellé leurs découvertes en des ouvrages d’alchimie, de kabbale ou de magie ; si le secret était trop brûlant, avec patience ils avaient inscrit sur parchemin l’impénétrable révélation, parfois enluminée de graves et mystérieuses miniatures.


L’émergence des sciences positives relégua ces trésors de l’intuition humaine au fond des placards, taxés d’erreur et définitivement oubliés.
En se promenant sur les quais, Stanislas de Guaita trouvait parfois ces livres devenus rares et recherchés par quelque hiérophante comme lui, las de la rigidité et du manque de saveur de la démarche scientifique. Lorsqu’il en trouvait un, il le collationnait soigneusement, et selon les critères du bibliophile exigeant, pouvait l’acheter fort cher si l’exemplaire était de qualité. A la joie de la découverte de l’ouvrage tant désiré s’ajoutait celle de l’étude, car contrairement à la grande majorité des collectionneurs, Guaita lisait ses livres avec toute la méthode et l’ordre du chercheur, se plongeant de longues heures dans le dédale de symboles oubliés. Tous ces livres, en perdant leur sens, avaient conservé leur âme, laissant au Maître le fil d’Ariane qui le conduirait à « la clef de l’Absolu ». C’est auréolé de cette énigme que Stanislas de Guaita s’offre à nous, liant notre quête biographique à l’étude de son extraordinaire bibliothèque. (1)
Un parfum de mystère se dégage de cette bibliothèque, et plus encore une sensation mêlant incertitude et incomplétude. Pourtant, la bibliothèque nous est parfaitement connue, grâce au fameux catalogue édité par Dorbon et dont les 2227 ouvrages mentionnées sont décrits avec rigueur ; cela n’est cependant qu’une constatation limitée au seul critère du contenant, et ne tient pas compte de l’intérêt du contenu des livres, qui lui, reste tout à fait incompréhensible aux yeux du non-initié. Mystérieuse donc, parce que les connaissances renfermées dans un ensemble aussi important ne peuvent être embrassées qu’à la condition d’y avoir aisément accès. Ce ne sont malheureusement pas les bibliothèques publiques, dont la vocation n’est pas d’être spécialisées, qui peuvent permettre une mise à disposition, dans son ensemble, et sans restriction de temps, un si grand nombre de volumes. (2)
L’incomplétude, quant à elle, s’imposa d’elle-même au fur et à mesure de nos recherches. Il est certain que Guaita n’a pas créé sa bibliothèque en y apportant jour après jour chacun des 2235 ouvrages (3) formant sa bibliothèque; non, elle renferma d’autres livres, que nous pouvons classer en deux catégories : ceux dont il se sépara pour pouvoir en acheter de nouveaux, plus précieux ou plus importants pour ses études, c’est la fluctuation qui caractérise la collection progressive de l’amateur qui évolue ; et ceux dont nous ignorons pour quelle raison ils n’apparaissent pas dans le catalogue Dorbon. Insaisissable pour la seconde fois, cette bibliothèque, parce que tous les livres ne figurent pas sur la photographie que nous connaissons. Nous verrons plus loin dans quelle mesure on peut s’interroger sur des manques manifestes.
La bibliothèque fut mise en vente par le libraire Dorbon en décembre 1898, février, avril, et juin 1899. Quatre fascicules (4) furent imprimés pour l’occasion et envoyés aux clients de la librairie de la rue de la Seine, dispersant définitivement tous les ouvrages que Guaita avait mis près de treize ans à réunir. Albert de Pouvourville, alias Matgioi en littérature ésotérique, écrit : 
« Nous n’avons pas à rappeler, si ce n’est pour commémorer la tristesse profonde avec laquelle nous vîmes jadis échouer tous nos efforts, comment la bibliothèque parisienne de Guaita, soigneusement soulagée de tous les autographes, fut refusée péremptoirement aux offres, pourtant généreuses, des amis du mort, et dispersée par intermédiaire marchand entre mille amateurs particuliers ; et cela dans le but, nettement déclaré par les héritiers, d’enlever aux occultistes un précieux fond de travail. Quant à la bibliothèque lorraine, quant aux notes et manuscrits, ils devenaient la propriété normale et légale d’une famille, dont nous n’avons pas le droit de scruter les motifs, mais dont nous avons le droit de dire qu’elle se montra plus soucieuse de l’opinion des vivants que de la gloire du mort. » (5)
Ce témoignage fait état d’une bibliothèque lorraine dans laquelle Guaita entreposait une partie de ses livres ; l’appartement parisien n’a donc pas contenu la totalité des ouvrages. Nous pourrons distinguer un peu plus nettement chacune des deux entités, après avoir relaté les évènements qui se déroulèrent entre l’avenue Trudaine et Alteville, quelques mois seulement avant que la bibliothèque ne fût définitivement dispersée.
Les derniers instants de la bibliothèque:
La décision de se séparer de la bibliothèque ne fut pas prise sans quelques hésitations. Il est vrai que l’héritage paraissait à la famille bien encombrant, sinon sulfureux. Il convient cependant de nuancer les sentiments de la famille à l’égard de ce legs à propos duquel Guaita ne laissa aucune instruction. Nous venons de le voir, Matgioi n’a pas été très tendre avec la famille. Pourtant, Marie-Amélie de Guaita, n’avait pas décidé de vendre si hâtivement les livres de son fils. Wirth écrit (6) :
« En présentant mes hommages les plus respectueux à Madame de Guaita, veuillez lui dire que mon impression est qu’il n’y a rien à regretter dans la décision prise au sujet de la bibliothèque. »


La mère de Stanislas avait même entrepris la rénovation de la bibliothèque du château d’Alteville dans laquelle se trouvaient les « livres maudits », alors que son fils était en pleine agonie. Un dossier intitulé « nouvelle bibliothèque 1897-1898 » (7) contient les devis datés et les acomptes versés aux différents entrepreneurs. Le premier acompte fut versé le 23 juin 1897. Stanislas était au plus mal, alité au château et veillé par ses proches. Il est probable que Marie-Amélie avait décidé de faire plaisir à son fils. Elle le fit sûrement en espérant que l’idée même d’un nouveau cadre d’étude, ses « chères études », puisse lui redonner un peu de force, un peu d’espoir. Il n’était plus question de lui reprocher ses déviances.

La propre sœur de Guaita ne fut pas totalement hostile à ces études occultes si contraires à la foi catholique. Maurice Barrès nous en parle (8) :
   « Je sais ce que ces études, ces sciences occultes (9) ont été pour l’ennoblissement moral de mon frère. »
Le beau-frère de Guaita, Pierre de Lallemand de Mont, ne réprouva pas non plus ses études occultes, puisqu’il lui offrit lui-même le plus précieux des cadeaux que l’on puisse faire à un collectionneur de livres anciens. Guaita écrit à Péladan (10) :
       « Ma bibliothèque kabbalistique s’est considérablement augmentée, et je vous dresse la liste des plus curieux ouvrages, trésors intellectuels que j’aurai la joie de partager avec vous. 2 manuscrits, l’un du Juif Abraham, développé (16 dessins de Flamel) ; l’autre du Philosophe Selidonius, manuscrit unique en style et orthogr. de souffleur, 18 étonnants pantacles coloriés, XVIIème siècle, naïfs, on ne peut plus remarquables. Ce manuscrit (11), absolument au dessus de mes moyens (50 f.) m’a été donné au nouvel-an par mon beau-frère. »
Cependant, l’existence de la bibliothèque, en de telles circonstances, ne représentait plus qu’amertume et souvenir de l’enfant perdu, et dans l’urgence, l’abattement et la tristesse dictèrent de se débarrasser du fardeau. Il fut donc décidé de vendre. 
Pierre de Lallemand de Mont (12) fut tout naturellement désigné pour s’acquitter de cette tâche, étant le dernier homme de la famille. Il contacta immédiatement Oswald Wirth, ancien secrétaire de Guaita, plus qualifié pour une telle entreprise, d’une part pour la vente proprement dite des livres, d’autre part pour l’inventaire qu’il convenait de rapidement dresser. La tâche qui lui échut supposait que P. de Mont  fût régulièrement informé de l’avancée de son travail. Une correspondance (13) s’établit donc entre les deux hommes après que Wirth fut rentré à Paris. Très rapidement, au début du mois de février 1898, se manifesta le premier acquéreur potentiel, en la personne d’un certain Van Der. 
Pierre de Mont reçut en effet, quelques jours auparavant, une offre de dix mille francs pour l’ensemble de la bibliothèque, mais jugeant probablement l’affaire trop floue, il chargea Wirth de se renseigner plus en profondeur sur ce client sorti de nulle part. Croyant servir sa cause en se réclamant du musée Guimet (14), Van Der avait offert un point de départ inespéré à la petite enquête qui s’imposait. 
En effet, Wirth revenait de ce musée, où il y avait proposé des manuscrits arabes ramenés par son frère. On lui répondit que la caisse étant vide, c’est sous forme de don uniquement que le musée serait heureux de les recevoir. Comment Van Der aurait-il pu alors disposer de dix mille francs pour acheter la bibliothèque ? 
Le 15 février, Wirth se rendit au 96 rue de la Fontaine avec l’intention de réclamer de sérieuses références, mais ne trouva que la concierge et laissa sa carte, puis au numéro 56 de cette même rue (15), sans résultat. C’est le 16 février que Van Der alla chez Wirth et lui dit être en relation avec le libraire Chamuel, certainement dans le but de donner un peu plus de crédit à sa candidature. La situation devint plus claire et les soupçons se confirmèrent à la Librairie du Merveilleux (16). 
De la bouche même des employés de Chamuel, (celui-ci étant parti en voyage) Van Der ne faisait qu’un avec Elias Conrad, dont le vrai nom, raconte Wirth, était en fait Van Kerkov (17); dans ces identités diverses, ce personnage haut en couleur aux surnoms exotiques se révélait finalement n’être qu’un escroc, du moins un individu sans le sou. Wirth retrouva pourtant le fameux Van Kerkov un mois plus tard. 
Il était assis dans les escaliers, et avait préparé à Wirth une histoire savoureuse. Il lui dit qu’en sa qualité de médium, il avait communiqué avec Stanislas de Guaita, et que celui-ci lui aurait promis de lui obtenir sa bibliothèque, afin qu’elle ne tombe pas entre les mains d’acheteurs profanes. Aussi surprenant que cela puisse paraître, Van Kerkov ne fut pas le seul à tenir des propos de ce genre. La frénésie qui s’installait alors alimentait les convoitises des amis mêmes du défunt, qui ne voulaient pas que la bibliothèque soit dispersée. Gérard Encausse (dit Papus) fut un de ceux-là, certainement surpris de la vente décidée par la famille. Il écrit juste après la mort de Guaita.
 « Guaita avait un culte sacré : celui de sa mère. Et cette mère méritait certainement une telle piété filiale et une si douce récompense des croix sans cesse accumulées sur sa route. C’est elle, nous en sommes persuadés, qui voudra recueillir et conserver dans le château de famille, ces livres, tous annotés de la main du cher enfant et contenant comme une émanation de lui après son départ. C’est en pensant à elle que ces notes furent écrites et sa piété saura en apprécier la valeur. » (18)
Papus tint le même langage que Van Kerkov, tout aussi insensé, à Marguerite (19), la vieille servante qui avait entourée l’enfance de Guaita au château d’Alteville. 
Outre ces deux personnages, un homme du nom de Mailhat, peut-être libraire, se signala en mai 1898 mais ne donna plus de nouvelles ensuite. Ce même mois, Wirth attendait également que se manifeste la bibliothèque de la ville de Paris, sans grand espoir. Il aurait été étonnant que le Conseil Municipal votât les fonds pour l’acquisition d’une bibliothèque d’occultisme.
Pendant tout le temps que se décida le sort de la bibliothèque, le libraire Chamuel fut de loin le plus actif. Dès le mois de mars, il se rapprocha étroitement de Wirth. Il fut d’abord question du Temple de Satan (20), dont il était l’éditeur, sur le point d’être épuisé. Il se proposa de se charger de la publication du catalogue de la bibliothèque et pensa même y insérer une biographie, une reproduction des articles parus, et autres compléments, afin que le catalogue fût plus facilement vendable. 
Enfin, Chamuel prétendit être en relation avec un inconnu intéressé par l’achat de la bibliothèque, un millionnaire de surcroît, ce qui ne gâtait rien. Un mois passé et Chamuel promet d’écrire à son client de venir à Paris, un autre mois et Wirth n’en sait toujours pas plus. Le 13 juin, Chamuel dit avoir écrit à son amateur et attendre encore une réponse. Il lui écrira à nouveau pour le presser, c’est promis. Début juillet, il n’est toujours pas rentré d’un voyage à Londres. Matgioi l’informera à son retour de la vente de la bibliothèque à Dorbon, qui avait acheté l’ensemble des livres pour 15.000 francs. L’affaire avait raté. Son millionnaire était en mer lorsqu’il lui avait écrit, et la consolation fut bien maigre à lire ces deux lignes :
« Le génie occulte qui veille aux destinées de la Maison Chamuel ne fait aboutir que les bonnes affaires en sorte que finalement tout est pour le mieux … » (21)
Chamuel se posa alors en victime et trouva le tour que M. de Mont lui avait joué tout à fait injuste. Lui, l’ami de Guaita, avait été délaissé pour un libraire concurrent alors qu’il était absent. 
Une fois l’affaire négociée avec Dorbon, il assura que s’il avait su que P. de Mont était disposé à céder pour 15.000 francs, il se serait mis sur les rangs et aurait offert 16.000, dont 10.000 comptant. Son amateur aurait, selon lui, sûrement accepté le prix de 20.000 francs, s’il n’avait pas été entendu qu’en dessous de 30.000 les offres n’étaient pas reçues. 
Il est vrai que Chamuel avait bien avancé les négociations avec Wirth. Il avait notamment réclamé une commission au cas où son client viendrait à acheter la bibliothèque, en compensation du « service commercial rendu ». Il souhaitait dix pour cent sur le prix de vente, « sous prétexte que les libraires ont  fait un escompte de dix pour cent sur tous les achats de Guaita » (22). Il crut bon de devoir associer Wirth à sa petite affaire, en sorte que l’association ainsi créée pourrait se faire la part aussi belle que possible en manoeuvrant adroitement auprès de P. de Mont. 
Wirth n’entra pas dans la combine et expliqua la situation à P. de Mont, en prenant bien soin de ne rien en dire à Chamuel. Mais cette vague assurance d’une commission ne lui suffit pas, et il se mit à convoiter activement les livres en double. Il espérait en fait proposer le prix important de 30.000 francs à son client pour une partie de la bibliothèque, et récupérer à prix très modéré tous les exemplaires que Guaita possédait au moins deux fois. Pour arriver à ses fins, il mit en avant toute l’importance de son rôle d’intermédiaire et insista pour que Wirth fût très modéré dans l’estimation des doubles. Quant à l’acheteur qui désirerait acheter en bloc, il fallait qu’il fût riche et qu’il épousât les goûts de M. de Guaita en accordant une valeur ajoutée à la qualité et à l’exceptionnel état des ouvrages. Chamuel tentait de paraître indispensable aux yeux de Wirth, mais la décision traîna, et les mois passèrent sans que rien de concret n’arrivât.
Finalement, plusieurs facteurs eurent raison de la patience des vendeurs. Retenons en priorité le délai de quatre mois qui s’écoula, au cours desquels la vente stagna, alors que la famille n’avait certainement pas l’intention de rester les bras croisés. Le côté très prononcé de  commerçant de Chamuel, qui aimait marchander et tirer le plus possible la couverture à lui, sa tentative canaille de s’arranger avec Wirth pour obtenir plus d’avantages encore, et ce millionnaire qui ne donnait pas signe de vie, c’est tout cela qui décida P. de Mont à traiter avec un autre personnage qui se présenta sous un tout autre visage….
Dorbon (23) entra en contact avec Wirth à la fin du mois de juin 1898. Celui-ci le traita de 
« libraire intelligent, qui a tout intérêt à se conformer aux vœux qu’un bibliophile peut formuler touchant le sort de ses livres » (24). De plus, il n’avait pas l’intention de lésiner, afin que le catalogue de la bibliothèque soit irréprochable, alors que Chamuel n’était finalement pas dans des dispositions aussi favorables (25). L’accord avec Dorbon fut bouclé en moins de quinze jours. Wirth se tint à la disposition du libraire dès le mois de juillet 1898. Il lui porta quelques ouvrages de la bibliothèque, ainsi que le catalogue manuscrit des livres formant la bibliothèque occulte de Guaita qu’il venait de dresser (26) afin que le libraire puisse rapidement se mettre au travail.
Ce catalogue manuscrit contenait tout le travail d’inventaire de la bibliothèque, dont le triage débuta le 9 mars 1898. Les livres entreposés avenue Trudaine n’étaient pas restés très longtemps sans surveillance. Marguerite (27), qui avait depuis toujours servi la famille Guaita au château d’Alteville, était à Paris. Elle préparait le déjeuner de Wirth lorsqu’il était là, et ne manquait pas de toujours entretenir un bon feu dans le cabinet de travail. La sœur de Wirth qui étudiait à Paris, vint régulièrement aider son frère à l’inventaire des ouvrages et, dès le début du labeur, ils suivirent une méthode de classement rigoureuse. Il s’agissait de prendre les ouvrages rayon par rayon, dans l’ordre de leur emplacement respectif, et de leur attribuer un numéro provisoire à l’aide d’une petite fiche insérée dans le livre. Guaita, qui avait pris soin de truffer de copieuses et judicieuses remarques la plupart de ses livres, facilita véritablement le travail de Wirth, qui n’avait plus qu’à recopier ces notices de catalogue sur de grandes feuilles de papier. Il suffisait ensuite de grouper par feuille les ouvrages de même nature. Au fur et à mesure, Wirth s’efforça de déterminer le prix de chaque ouvrage. Ce premier classement méthodique eut pour objectif de faciliter le classement définitif.
La cadence de ce travail est allée croissante. Ainsi, en ce premier jour de triage du 9 mars, Wirth aidé de sa sœur n’établit qu’une cinquantaine de fiches ; les hésitations et les inexactitudes du début étaient inévitables. Cependant, cette première journée de travail lui  permit d’estimer en avoir jusqu’à la fin du mois, à raison de cinq jours par semaine. Le 20 mars, trois cents et quelques fiches étaient établies. Les notices à recopier lui prirent le plus clair de son temps. La bibliothèque d’Alteville fut acheminée avenue Trudaine vers la fin du mois d’avril, et Wirth termina de cataloguer ces livres autour du 18 mai. (28)
Le classement définitif fut prêt à la fin du mois de mai. Wirth avait établi des fiches par nom d’auteur ; il lui restait à établir une simple liste de tous les ouvrages dans le rang voulu avec le prix. Une fois recopiée, cette liste pourrait être remise à l’acheteur, qui aurait ainsi plus de facilité à  rédiger son propre catalogue. Le 13 juin, Wirth avait enfin terminé le fameux relevé de catalogue et avait fixé la somme de 35.834 francs pour la totalité des livres, qui furent groupés en six catégories :
1 – Religion, Philosophie, Mysticisme2 – Alchimie, Hermétisme, Kabbale3 – Magie, Occultisme, Magnétisme, Spiritisme, Théosophie4 – Divination, Astrologie, Prédictions, Chiromancie, etc.5 – Sorcellerie, Démonologie, Magie Noire6 – Histoire, Archéologie, Divers.
Il fallait encore tout vérifier, puis corriger les erreurs éventuelles, préparer les feuilles pour l’imprimeur, et cela le plus rapidement possible, puisque les livres devaient être emballés à bref délais afin de libérer l’appartement. De là, nous retrouvons les livres chez Dorbon, regroupés pour la dernière fois, puis dispersés au gré de mille collectionneurs. 
Tout bibliophile ne peut contenir une pointe de tristesse ou de nostalgie à cette évocation, ne connaissant que trop le temps passé et les sacrifices que réclament l’édification d’une  bibliothèque si remarquable à la fois par le nombre et par la qualité de ses ouvrages. Ces sentiments, Maître Maurice Garçon (29) en évoquait de semblables quand lui-même se sépara de sa bibliothèque le 9 Mai 1967 à l’hôtel des ventes de Drouot. Il notait dans l’avant-propos de son catalogue :
« Quelque douleur que j’en éprouve, je me suis résolu à me séparer de mes vieux amis. A la vérité, cette collection que j’ai amoureusement rassemblée n’a plus aucun intérêt pour moi. J’en ai épuisé depuis longtemps les richesses et elle n’est plus que le témoignage d’un morceau de vie passé. Faut-il rompre les attaches qui se sont créées entre ces livres ? Je suis revenu depuis longtemps de toute superstition et ces ouvrages traitant de magie, de sorcellerie et d’occultisme demandent, j’en suis convaincu, à être dispersés. Cette collection qui me fut précieuse est maintenant inerte pour son détenteur qui en a tari l’intérêt. Je confie donc ma bibliothèque aux amateurs, espérant que certains pourront y poursuivre l’étude de l’évolution de l’esprit. Pour d’autres, acculés par l’impossibilité d’écarter d’eux une certaine incertitude, ils s’en trouveront renforcés dans leurs croyances. Alors ces livres reprendront la vie qui les animait, ils retrouveront leur raison d’être et donneront à leurs nouveaux détenteurs les joies que j’ai connues dans leur commerce. Je leur rends donc leur liberté, avec l’espoir que leur dispersion leur fera rencontrer d’autres amis. »
A suivre….
Frédérick Coxe.
Notes:

1. Une étude a été entreprise par Guy Bechtel sous le titre suivant :  Notules sur l’art de distinguer les ouvrages provenant des bibliothèques de Monsieur Stanislas de Guaita, (1861-1897), avec  plusieurs exemples et les reproductions nécessaires à une juste appréciation.  Préface de Jean-Claude Carrière. Paris, L’intersigne, 1998, in-8. 
2. Cette remarque est valable aujourd’hui, mais ne le sera plus demain, grâce à la bibliothèque dite « virtuelle » qui est appelée à prendre une importance croissante dans les années à venir, via internet.
3. Le catalogue Guaita fait état de 2227 ouvrages, alors qu’il en contient en fait 2235, en comptabilisant les livres numérotés « bis » (n°703, n°1027, n°1105, n°1525, n°1656, n°1738, n°1887, n°2023, n°2048, n°2085) ainsi que deux numéros manquants (n° 1066 et n° 1465).
4. Ces quatre fascicules peuvent être qualifiés « d’édition originale ». Un catalogue rassemblant les quatre fascicules fut ensuite édité par Dorbon à 150 exemplaires.
5. Matgioi, Nos Maîtres, Stanislas de Guaita ; librairie hermétique. 1909. p.23-24.
6. Lettre de Wirth à M. de Mont du 9 juillet 1898. Travaux de la loge nationale de recherche Villard de Honnecourt. n°1. 1980.
7. Collection privée. Le total des travaux s’éleva à 4017 Francs.
8. Maurice Barrès Mes cahiers, Tome 10, p.76.
9. Dans une lettre de Guaita à Péladan (Lettres inédites de Stanislas de Guaita au Sâr joséphin Péladan. N° 48) que l’on peut dater entre juillet et septembre 1887 (il y est fait mention de la mort récente de son frère Tony), Stanislas écrit : « Initiation fort goûtée par mon beau-frère ». On pourrait croire que M. de Mont avait alors été «initié», mais ce ne fut pas le cas. L’ « initiation » en question est en fait un poème autographe de Guaita sur le feuillet de garde du premier volume de l’exemplaire personnel de M. de Mont des Essais de Sciences Maudites. Ce poème fut également publié dans La Revue des Hautes Etudes du 21 novembre 1886. Il est signé de Guaita, juillet 1883, suivi d’une note qui précise que « ce sonnet fut écrit le jour où les yeux de l’auteur s’ouvrirent aux premières lueurs de l’occultisme».
10. Lettre inédite de Stanislas de Guaita au Sâr Joséphin Péladan. Ed. Bertholet – Emile Dantinne. Editions Rosicruciennes. 1954. Lettre n° 100.
11. Ce manuscrit est répertorié au n° 676 du catalogue Guaita.
12. Le père et le frère de Guaita étaient morts depuis bien longtemps. P. de Mont, originaire de Neufchâteau en Lorraine épousa le 27 février 1878 Marie de Guaita (née le 30 Décembre 1853) ; ils eurent deux enfants ; un fils, Jacques, né vers 1890 (il a 7 ans à la mort de son oncle), et une fille, Madeleine, née vers 1891 (qui a 8 ans à la mort de son oncle).
13. F. Declerk d’Arras mit la main sur la correspondance entre les deux hommes. Travaux de la loge nationale de recherche Villard de Honnecourt. n°1. 1980.
14. Fondé par Emile Guimet (1836-1918) à Lyon en 1879, ce département des arts asiatiques des Musées nationaux (depuis 1945) fut transféré à Paris en 1885.
15. P. de Mont avait indiqué cette adresse à Wirth dans un courrier précédant comme étant le domicile d’Elias Conrad, personnage ne faisant qu’un avec Van Der. La concierge assure d’ailleurs à Wirth ne pas connaître ce nom-là.
16. Quelques précisions sur l’historique de la librairie sont données dans le n°2 de La Nouvelle Revue des Livres Anciens.
17. Ce fameux Van Kerkov était peut-être l’ésotériste Auguste Van Dekerkove (1838-1923), plus connu sous le pseudonyme de S.U. Zanne. Il mena une vie aventureuse de journaliste, manœuvre, dessinateur, maître d’école, puis de magnétiseur au Nouveau-Mexique et en Europe. Il se fixa à Paris de 1884 à 1908 et, à partir de 1895, il élabora une doctrine secrète appelée « la Grande Cosmosophie ». Il n’existe que de rares textes autographiés de cet ouvrage de 2167 pages ; un exemplaire est conservé à la Bibliothèque Municipale de Lyon (ms 5967). Van Dekerkove mourut à Mâcon le 23 mars 1923.
18. Revue l’Initiation de janvier 1898. Article intitulé L’œuvre de réalisation. Papus avait également écrit à ce propos une lettre à Marie, la sœur de Stanislas «J’espère, Madame, que votre influence s’exercera pour que la merveilleuse bibliothèque de votre frère aille au château de famille… ».
19. Lettre de Wirth à M. De Mont du 20 mars 1898, op. cit. Lettre n°5. Marguerite était avenue Trudaine ; elle était devenue un temps la gardienne des livres comme nous le verrons plus loin.20. Il s’agit de la seconde édition de 1891. La première avait été éditée chez Carré en 1890, la troisième chez Durville en 1916.
21. Lettre de Wirth à M. de Mont du 9 Juillet 1898, op. cit. lettre n° 9.
22. Dans la lettre n°56 des lettres inédites de Guaita à Péladan ( Bertholet – Dantinne, op. cit.), Guaita parle même de remises plus importantes : « A défalquer onze francs et centimes qui constituent le 20% de remise que font tous les libraires. »
23. Quelques précisions sur l’historique de la librairie sont données dans le n°2 de La Nouvelle Revue des Livres Anciens.
24. Op. cit. lettre n° 9.
25. Op. cit. lettre n° 9.
26. Dorbon mit d’ailleurs en vente ce manuscrit que nous retrouvons au n° 1886 du catalogue Guaita sous l’appellation suivante : Manuscrit. Catalogue manuscrit des livres formant la bibliothèque occulte de Stanislas de Guaita, dressé par M. Oswald Wirth, donnant le prix d’achat de chacun de ses ouvrages et reproduisant textuellement les notes bio-bibliographiques mises par Stanislas de Guaita sur ses volumes. Manuscrit, pet. In-f° de 265 pp., en feuilles. Nous n’avons pas réussi jusqu’à présent à mettre la main sur ce catalogue classé méthodiquement et qui fut vendu 50 francs de l’époque, ce qui représentait une somme importante. Il existe pourtant et ne fut pas détruit. L’exemplaire refit surface dans le catalogue n338 de la librairie J. Thiébaud en 1963. Il était proposé au prix de 75 fr.
27. Nous ne savons pas grand chose de Marguerite. A cette époque, elle se plaint du genou et craint une tumeur. Elle fut très appréciée de la famille, et même Wirth l’invite pour aller voir Cyrano de Bergerac le temps que Marguerite est à Paris. En fait, il semble que cette Lorraine de naissance faisait vraiment partie de la famille. Après que l’inventaire de la bibliothèque fut terminé, la famille se sépara probablement d’elle ; Wirth espère « qu’elle ne souffre pas de son genou et qu’elle a réussi à se faire la petite existence qui convient à ses vieux jours ».
28. Travaux de la loge nationale de recherche Villard de Honnecourt, op. cit. Lettres n° 7 et 8.
29. Maurice Garçon s’illustra comme avocat lors de procès criminels et littéraires et entra à l’Académie française en 1946. Il mourut en 1967, la même année que la vente de sa bibliothèque. Il écrivit d’ailleurs sur Guaita dans Vintras, hérésiarque et prophète, Nourry éditeur.

10 Commentaires

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  3. ils n'hésitaient pas seulement à casser les reliures, mais les exemplaires : on prend 3 ou 4 exemplaires imparfaits, et avec on en fait un "parfait" qu'on fait relier, éventuellement un second moins bon qu'on revend, et le reste devient quoi ? de la matière première pour restaurateur… ceci même si ces exemplaires étaient tous complets : on garde certaines gravures de l'un (meilleur tirage), on complète avec les gravures d'un second, les pages de titre de l'autre (pas de maculature) le corps d'ouvrage d'un dernier…

  4. A mon sens,si l'on peut parfois déplorer la perte de quelques conditions anciennes (l'état"d'époque",même très altéré, a tjrs fait prime chez les bibliophiles anglo-saxons,témoin la vente en Angleterre -en1877 de mémoire- de la formidable collection de romans de chevalerie par Seillière-château de Mello,où ses rares et précieuses éditions,revêtues de splendides reliures"modernes" a fait un flop retentissant ),les libraires et grands bibliophiles de la 2° moitié du 19è s.ont plutôt fait oeuvre pie.En effet,les ouvrages ont alors fait l'objet de soins attentifs par d'excellents spécialistes :défauts restaurés, manques comblés,lavage si nécessaire… bref,en vertu d'une condition interne irréprochable et une protection parfaite grâce à une reliure,neuve certes,mais splendide,on est sûr de disposer,à de très rares exceptions près, d'exemplaires sans tare;ce qui en matière de livres anciens est une garantie peu commune. Ces bibliophiles de bonne race savaient aussi conserver les reliures anciennes,quand elles le méritaient par leur qualité.

  5. Apprendre (grâce au blog, en l'occurrence) c'est toujours se rendre compte que l'on ne sait rien… A part Pichon et quelques autres, les noms des "grands" bibliophiles cités ici me sont inconnus ou presque…

    Merci !

    B.

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