Personne n’explique à un débutant ce qu’est une collation, ni ce que vaut un exemplaire dit strictement conforme. On le sait, ou on se tait. Les mots manquants se cherchent le soir, chez soi, faute d’avoir osé la question devant les vitrines capitonnées.
Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.
Amis bibliophiles, bonjour.
La bibliophilie est socialement conservatrice? Voire « de droite »?
(et je dis ça en aimant profondément les livres anciens)
Je suis venu à la bibliophilie par amour des textes, pas par nostalgie des salons Empire ni par fascination pour les vitrines capitonnées. J’ai aimé les livres anciens avant d’aimer le milieu qui les entoure — et, pour être honnête, je ne suis toujours pas sûr d’aimer ce milieu.
Très vite, quelque chose m’a frappé : la bibliophilie se présente comme un refuge de l’esprit, un espace de transmission et de passion désintéressée. Mais, dans ses pratiques, ses codes et ses silences, elle fonctionne souvent comme un monde très conservateur socialement, bien plus que ses acteurs ne veulent l’admettre.
Ce n’est pas une accusation morale. C’est un constat.
Un milieu qui parle doucement… mais pas à tout le monde
La première barrière est le langage. Pas le vocabulaire technique — celui-là, on peut l’apprendre — mais la manière dont il est utilisé. On ne vous explique pas ce qu’est une collation ou un état “strictement conforme”. On le sait, ou on est censé le savoir. Sinon, on se tait.
Je me souviens très bien de mes débuts. J’écoutais, je notais, je rentrais chez moi chercher les mots que je n’avais pas osé demander. Les réponses existaient, bien sûr, mais rarement données. Il fallait les mériter par la fréquentation, par l’endurance, par une forme de docilité.
Le reste est sur le site : le prix réel des erreurs de débutant, la préférence du milieu pour le XVIIIe siècle et les reliures d’usage, et la raison qui me fait rester malgré tout.
Ce n’est pas un hasard : ce fonctionnement favorise ceux qui ont déjà le capital culturel, le temps et la confiance sociale pour ne pas se sentir déplacés.
L’apprentissage par l’humiliation douce
On dit souvent que la bibliophilie s’apprend “en se trompant”. C’est vrai. Mais on oublie de préciser que ces erreurs ont un coût — financier, symbolique, parfois humiliant.
Le débutant se trompe, et le milieu le regarde faire. On sourit, on laisse passer. Rarement on corrige frontalement. Le message est clair : tu apprendras, mais seul. Cette pédagogie par imprégnation favorise ceux qui peuvent se permettre de perdre de l’argent, du temps, ou de l’ego.
Ce n’est pas un hasard si tant de bibliophiles viennent de milieux déjà favorisés. La bibliophilie n’est pas chère par nature ; elle le devient par ses règles implicites.
Le goût comme norme sociale
Très vite, on comprend qu’il existe des livres “respectables” et d’autres qui le sont moins. Le XVIIIᵉ siècle est sûr. Le XIXᵉ classique est toléré. Le XXᵉ est suspect. Le contemporain, franchement gênant.
Les reliures doivent être traditionnelles. Les bibliothèques doivent sentir le bois sombre et la cire ancienne. Les objets hybrides, les parcours singuliers, les bibliophilies personnelles sont accueillis avec un sourire poli — jamais avec un véritable intérêt.
Le goût, ici, n’est pas une préférence : c’est une norme. Et toute norme sociale est conservatrice par définition.
L’hypocrisie du désintéressement
Ce qui m’a le plus frappé, c’est le discours moral. Le “vrai” bibliophile serait désintéressé, presque ascétique. Il n’achèterait pas pour la valeur, mais pour l’amour du livre.
Dans le même temps, tout le monde connaît les cotes, surveille les prix, commente les adjudications, compare les exemplaires. Ce double discours est révélateur : on nie la dimension économique tout en la pratiquant intensément.
Ce n’est pas immoral. C’est humain. Mais c’est aussi une manière de dissimuler un capital symbolique derrière une posture morale, très typique des milieux conservateurs.
Une ouverture proclamée, une sélection réelle
Officiellement, la bibliophilie est ouverte à tous. En pratique, elle demande :
du temps libre,
de la stabilité financière,
un rapport familier à la culture écrite,
et une aisance sociale suffisante pour naviguer dans des espaces codés.
Ce n’est pas un reproche individuel. C’est un mécanisme collectif. On peut aimer les livres anciens et reconnaître que le milieu qui les entoure reproduit très bien les hiérarchies sociales existantes.
La bibliophilie ne ferme pas la porte. Elle la laisse simplement lourde.
La nostalgie comme refuge politique
Le passé est omniprésent dans les discours bibliophiliques. On évoque des âges d’or, des libraires d’exception, des collectionneurs mythiques. Le présent est presque toujours perçu comme une dégradation.
Cette nostalgie n’est pas neutre. Elle sert à figer les pratiques, à délégitimer les renouvellements, à disqualifier les nouvelles voix comme superficielles ou ignorantes.
C’est une posture profondément conservatrice : le passé comme modèle, le présent comme chute, l’avenir comme menace.
Pourquoi je reste, malgré tout
Et pourtant, je reste. Parce que les livres anciens sont plus subversifs que le milieu qui les entoure. Parce que lire, vraiment lire, finit toujours par fissurer les vitrines.
Je reste parce que je crois qu’on peut aimer la matérialité du livre sans sacraliser les hiérarchies qui l’accompagnent. Parce que je crois à une bibliophilie plus explicite, plus généreuse, plus conflictuelle aussi.
Une bibliophilie qui accepte le désaccord. Une bibliophilie qui explique ses codes au lieu de les protéger. Une bibliophilie qui ne confond pas conservation et immobilisme.
Conclusion personnelle (et assumée)
Dire que la bibliophilie est socialement conservatrice n’est pas une insulte. C’est une invitation à regarder lucidement ses propres habitudes. À se demander qui parle, qui se tait, qui entre, qui reste dehors.
Les livres anciens ont traversé des révolutions, des ruptures, des conflits sociaux. Ils méritent mieux qu’un milieu figé dans la répétition de ses propres certitudes.
Si la bibliophilie veut rester vivante, elle devra accepter d’être dérangée — y compris par ceux qui l’aiment sans lui ressembler.
Et tant pis si cela fait un peu de bruit dans les rayonnages. Comme cet article, qui n’est qu’une boutade.
Cote de bibliothèque de la Guilde des Bibliopolicés : GdB — SOC/08-REB
La lettre du bibliophile
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Sur eBay circulent des exemplaires de Michel Houellebecq revêtus d’une signature, et le prix se dresse aussitôt. Le texte n’a pas changé et le papier n’a pas gagné une fibre. Un envoi de Flaubert à Adolphe Gaïffe sur Madame Bovary, lui, désigne un destinataire et une date.
Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.
Amis bibliophiles, bonjour.
Il circule sur les sites de vente, et notamment sur eBay, un nombre fort honorable d’ouvrages attribués à Michel Houellebecq, revêtus de cette grâce suprême qui suffit aujourd’hui à faire frémir le petit monde des amateurs : une signature.
Le spectacle est délicieux.
À voir certaines de ces griffes pâles, penchées, désossées, filantes, on songe moins à la main majestueuse d’un auteur consacrant l’exemplaire qu’au labeur appliqué d’un enfant de huit ans prié d’écrire son nom de la main gauche sur le coin d’une table branlante, dans une cuisine mal éclairée, un soir de punition. Le trait hésite, bifurque, se contredit, puis finit par renoncer à la dignité graphique pour entrer franchement dans la catégorie du petit accident médical. On dirait moins une signature qu’une crise de fatigue (ou alors comme le disent souvent certains parents « si le petit écrit mal et qu’il est malpoli, c’est juste parce qu’il est surdoué »)… Bref, ça gribouille.
Qu’on me comprenne bien. Il ne s’agit pas ici de décréter faux ce que l’on trouve laid, ni suspect ce qui semble griffonné dans un autobus. L’authenticité n’a jamais été tenue d’être élégante. Un auteur peut fort bien signer comme un blessé. Mais enfin, il est permis de sourire en voyant avec quelle ferveur le marché accueille n’importe quelle chenille d’encre pourvu qu’elle soit accompagnée d’un nom coté, surtout si l’on a – donc – un enfant de huit ans et un stylo Bic sous la main.
Car le miracle, lui, se produit toujours. Le texte n’a pas changé. Le papier n’a pas gagné une fibre. L’idée n’a pas mûri. Le livre n’est pas devenu plus rare, plus beau, ni mieux imprimé. Pourtant le prix, soudain, se dresse sur ses pattes arrière et prend des airs de grand seigneur. Une griffe. Une ligne. Un paraphe vaguement tuberculeux. Et voici l’exemplaire promu, relevé, exalté, presque canonisé.
Il y a là une des naïvetés les plus touchantes de la bibliophilie moderne. Elle voit un nom manuscrit, et s’incline. Peu importe que le paraphe ressemble à un électrocardiogramme contrarié, à une ordonnance rédigée dans l’obscurité, ou au devoir surveillé d’un collégien fiévreux. Il y a de l’encre. Donc il y a du prestige. Il y a du prestige. Donc il y a de la prime. Le raisonnement est court, mais il marche fort bien.
Le plus admirable, c’est qu’il profite à tout le monde. Le bibliophile croit toucher l’écrivain du doigt. Le libraire croit toucher la marge du bout de la calculatrice. Et chacun se persuade qu’il s’agit là d’une opération presque sacrée, une sorte de communion laïque où le commerce du livre se mêlerait à la théologie des reliques.
La suite est sur le site : la différence entre une signature nue, un envoi et un exemplaire d’association, le sort des signatures obtenues en file d’attente, et l’envoi de Flaubert à Adolphe Gaïffe, qui porte un destinataire et une date.
Or il n’en est rien. Ou plutôt : il n’en est ainsi que très rarement.
Car un livre signé n’est pas un exemplaire d’envoi. Un exemplaire d’envoi n’est pas un exemplaire d’association. Et un exemplaire d’association n’est pas automatiquement un grand exemplaire. Le vocabulaire professionnel distingue nettement ces catégories : un presentation copy est un exemplaire portant une inscription ou accompagné d’une lettre établissant qu’il s’agit d’un cadeau, généralement de l’auteur, tandis que les professionnels rappellent aussi qu’une simple signature, isolée, raconte souvent moins qu’une inscription adressée à quelqu’un… qu’une séance de dédicace dans une librairie ou lors d’une rencontre fortuite… On a vu des lecteurs courir acheter un livre d’un auteur parce que celui-ci prenait un café sur une terrasse au coin de la rue… et hop « Pour Marcel, amitiés ».
Autrement dit : la bibliophilie adore payer ce qu’elle s’abstient le plus souvent de définir.
Voilà qui est d’une grande commodité pour le commerce. Car rien n’est plus rentable qu’un fétiche flou.
La signature nue : le hochet du collectionneur pressé
Pourquoi le livre signé plaît-il tant ? Parce qu’il donne au collectionneur l’illusion de la proximité sans lui imposer le travail du contexte.
L’auteur a tenu le volume. L’auteur a posé la plume. L’auteur a laissé son nom.
L’affaire est simple, visible, photographiable, revendable. Elle se raconte en une seconde au dîner. “J’ai un Proust signé.” “J’ai un Gide signé.” “J’ai un Houellebecq signé.” L’objet se résume en trois syllabes de vanité portative.
Or c’est précisément là le problème.
La signature seule est la forme la plus pauvre du livre autographe, mais aussi l’une des plus efficaces commercialement. Elle donne très peu d’informations et produit beaucoup d’effet. Les professionnels notent d’ailleurs que beaucoup de collectionneurs préfèrent la signature “plate”, sans dédicace, parce qu’elle serait plus neutre et plus facile à revendre, tandis que d’autres rappellent qu’une inscription, même adressée à un nom obscur, apporte souvent bien plus d’histoire et de provenance qu’une simple signature.
Le bibliophile paresseux, ou snob au choix, lui, préfère souvent l’inverse. Il veut la neutralité parce qu’elle est socialement plus pratique. Une signature seule ne l’oblige à rien. Elle n’impose aucune enquête, aucune biographie du destinataire, aucun embarras de contexte. Elle permet le prestige sans la peine.
Un exemplaire adressé à un médecin de province, à un voisin, à une cousine, à un collaborateur oublié ? Voilà qui demanderait de comprendre, donc de travailler. Une signature nue, en revanche, suffit au bonheur de l’amateur pressé. Elle est le trophée idéal de qui veut posséder un nom plutôt qu’un exemplaire.
Je sais bien ce que l’on objectera. On me dira qu’il est déjà beau qu’un auteur ait touché le livre. Certes. Mais enfin, de là à majorer la valeur de l’objet comme si l’écrivain y avait déposé un fragment de sa rate ou une miette de génie, il y a un pas que beaucoup franchissent avec l’élan d’un pénitent en pèlerinage.
Le bibliophile moderne demande moins une preuve qu’un frisson. Une griffe lui suffit, pourvu qu’elle soit du bon nom. Le reste — date, circonstance, destinataire, portée réelle — viendra après, c’est-à-dire jamais.
Les signatures tardives : cette banalité que tant d’amateurs préfèrent oublier
Ajoutons une vérité de peu de poésie, mais de grande utilité : un livre ancien signé n’a pas nécessairement été signé au moment de sa publication.
Il faut même partir de cette hypothèse avec une bonne humeur méthodique.
Au XIXe siècle, les écrivains célèbres sont sollicités. On leur présente des volumes. On leur demande une ligne, un nom, un mot. La chasse à l’autographe n’est pas une invention de nos contemporains fatigués ; elle appartient de longue date aux manies du public lettré. Les guides du commerce antiquaire distinguent ainsi soigneusement le livre signé, le livre avec envoi et le « presentation copy » comme disent nos amis anglophones, précisément parce qu’un exemplaire peut avoir été signé bien après sa mise en circulation.
Cela signifie une chose très simple, mais que le marché n’aime pas trop formuler en caractères gras : un livre publié en 1845 peut très bien avoir été signé en 1868.
Le texte, dans cette affaire, n’y a rien gagné.
L’histoire de l’édition, pas davantage.
Mais la fiche du libraire, elle, s’en trouve souvent embellie.
Le libraire sérieux l’explique.
Le libraire habile le suggère à demi.
Le libraire lyrique laisse flotter autour de l’exemplaire un parfum de rencontre originelle dont il sait fort bien qu’il ajoutera quelques zéros.
Là réside une bonne part du malentendu. Beaucoup de bibliophiles paient non une information, mais une ambiance. Ils n’achètent pas seulement une signature ; ils achètent la rêverie de la signature. Et c’est un produit fort lucratif.
Il faut voir comme certains catalogues savent tirer parti de cette pauvreté même. “Bel exemplaire signé.” “Précieux exemplaire enrichi d’un envoi.” “Très rare volume avec autographes.” On dirait parfois la prose d’un parfumeur décrivant une eau de Cologne. Le texte est net, l’effet psychologique certain, et la démonstration souvent mince.
Quand l’envoi devient un fait
Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit. Il existe des exemplaires d’envoi admirables. Il existe même des cas où l’inscription autographe transforme réellement le livre en document.
C’est précisément pour cela qu’il convient de distinguer les vrais cas des autres.
Prenons Victor Hugo. Christie’s a présenté un exemplaire des Misérables de 1862 portant un envoi à Adèle Hugo, son épouse. La notice décrit un envoi signé “V”, suivi de la mention “H[auteville] H[ouse] 1862” : ici, “H.H.” n’est pas une signature, mais la référence à Hauteville House, résidence de l’écrivain à Guernesey. Voilà un cas exemplaire. Non pas parce qu’il y a de l’encre, mais parce qu’il y a une situation : un livre majeur, adressé à l’épouse, daté, localisé, rattaché à la sphère intime de l’auteur. On y sent l’attachement, l’exil, l’intimité, l’Histoire.
Le bibliophile devrait comprendre, devant un tel exemplaire, ce que signifie réellement une prime légitime. Il ne s’agit pas de “plus de Hugo” à cause de quelques mots manuscrits. Il s’agit d’un exemplaire qui documente une relation domestique, une scène familiale, une destination précise. Là, oui, l’autographe ajoute quelque chose de substantiel.
Le même raisonnement vaut pour Flaubert. Sotheby’s a présenté un Madame Bovary de 1857 avec envoi à Adolphe Gaïffe. La maison rappelait que Gaïffe collaborait à L’Artiste et à La Presse et fréquentait des milieux littéraires où gravitaient aussi les fils de Victor Hugo, Baudelaire et Théophile Gautier. Là encore, l’intérêt de l’exemplaire ne réside pas seulement dans la présence manuscrite de Flaubert. Il réside dans le réseau que l’envoi fait apparaître : presse, sociabilité littéraire, amitiés, circulation du livre.
Un bibliophile superficiel dira : “Flaubert a signé.”
Un bibliophile sérieux dira : “Flaubert a remis cet exemplaire à Gaïffe, dans un milieu précis, à un moment donné, et cet exemplaire nous en apprend plus sur la circulation de Madame Bovary qu’un paraphe nu sur un faux-titre.”
Le premier collectionne une aura.
Le second travaille sur un document.
Le cas de Proust est encore plus instructif, parce qu’il montre que l’envoi n’est pas toujours sentimental : il peut être diplomatique. Sotheby’s a décrit l’exemplaire sur japon de Du côté de chez Swann offert à Louis Brun, secrétaire général de Grasset ainsi: la notice rappelle la trajectoire éditoriale de Proust, de Grasset vers la NRF, et l’envoi même évoque cette transition. Ce n’est pas une petite fleur manuscrite. C’est un geste situé dans une histoire éditoriale compliquée, presque une note de politique littéraire.
Voilà ce que l’autographe peut avoir de passionnant quand il mérite son prix : il cesse d’être un supplément d’âme et devient un morceau d’histoire.
Autre Proust, autre leçon. Sotheby’s a également présenté un exemplaire de À l’ombre des jeunes filles en fleurs avec envoi à J.-H. Rosny aîné, l’un des fondateurs du prix Goncourt. Là encore, le destinataire change tout. Le livre ne dit pas seulement “Proust a écrit quelque chose de sa main”. Il dit : “Proust a remis cet exemplaire à un acteur central d’une institution littéraire décisive.” Cela, bibliographiquement, n’est pas la même denrée.
On voit aussitôt comment le snobisme entre dans la danse. Le collectionneur ne veut pas seulement l’auteur ; il veut l’auteur reconnu par d’autres noms reconnus. Il ne veut pas seulement un Proust autographe ; il veut un Proust à Rosny aîné, un Hugo à Adèle, un Flaubert à Gaïffe. Le livre devient alors un petit dîner de célébrités fixé sur papier.
Et l’on me dira que cela n’a rien de mondain. Sapristi.
Baudelaire, ou l’envoi oi la dédicace comme distribution choisie
Le cas de Baudelaire permet d’aller plus loin encore. Il rappelle que l’envoi n’est pas toujours un débordement du cœur ; il peut être aussi une stratégie de placement symbolique.
Les sources consacrées à Baudelaire montrent qu’en janvier 1857 il transmet à Poulet-Malassis la dédicace des Fleurs du mal destinée à Théophile Gautier ; Gautier n’est évidemment pas ici un destinataire indifférent, mais une autorité, un nom tutélaire, une figure de consécration. La BnF rappelle de son côté la dédicace fameuse de l’édition de 1857, “Au poète impeccable…”, adressée à Gautier.
Qu’est-ce que cela signifie ? Ceci : un envoi – comme ceux que Baudelaire a multipliés dans son entourage privé, au sens large du terme – ou une dédicace ne relèvent pas seulement de l’affection privée ; ils inscrivent aussi le livre dans une hiérarchie, une filiation, un système de reconnaissance.
On donne un exemplaire à sa mère.
On en donne un à un maître.
On en donne un à un critique.
On en donne un à un allié.
Le livre circule comme un ambassadeur.
Voilà qui devrait calmer quelque peu la sentimentalité bibliophile. L’envoi n’est pas toujours plus “sincère” qu’une signature seule. Il est souvent plus instructif, ce qui est infiniment mieux.
Les libraires, ces prêtres du supplément manuscrit
Il faut maintenant dire un mot des libraires. Je n’entends pas ici accabler indistinctement la profession ; il existe des libraires excellents, précis, savants, scrupuleux, dont les catalogues apprennent quelque chose. Ceux-là honorent leur métier.
Je parle des autres. Ou plutôt d’une tentation très répandue chez les autres.
La signature est une bénédiction commerciale. Elle a cette propriété admirable d’être immédiatement visible et immédiatement monnayable. Elle permet de dire “exemplaire enrichi”, “envoi autographe”, “bel exemplaire signé”, “précieux volume”, sans toujours préciser ce que l’écriture ajoute réellement à la valeur historique du livre. Entre le catalogue rigoureux et la prose d’ambiance, il y a un monde. C’est souvent dans cet écart que se loge la prime.
Le libraire peu scrupuleux exploitera l’ambiguïté.
Le libraire moyen l’entretiendra.
Le bon libraire la dissipera.
Or le marché récompense souvent les deux premiers, parce que le client veut rêver. Il veut croire que la moindre trace manuscrite introduit l’exemplaire dans un ordre supérieur. Il aime qu’on lui vende non une qualification exacte, mais un frisson.
Une signature tardive, sans destinataire, sans contexte ? “Très bel exemplaire signé.”
Un envoi banal à un inconnu ? “Exemplaire de choix.”
Une note de propriétaire un peu prestigieuse ? “Provenance intéressante.”
Le commerce du livre ancien a parfois quelque chose de la parfumerie sacrée. Il transforme la moindre ligne d’encre en plus-value métaphysique.
Et le plus drôle est que beaucoup de bibliophiles, qui affectent par ailleurs un scepticisme féroce dès qu’on leur parle de littérature contemporaine, se montrent d’une crédulité exquise dès qu’il s’agit d’un paraphe. Il n’y a plus alors ni critique, ni prudence, ni méthode. Il y a l’encre. Et l’encre absout tout.
Ce que l’amateur devrait enfin apprendre à demander
La première question n’est pas : “Est-ce signé ?”
La première question est : “Que prouve exactement cette écriture ?”
La deuxième : “Quand a-t-elle été « écrite » ?”
La troisième : “À qui ?”
La quatrième : “Que sait-on de la provenance de l’exemplaire ?”
La cinquième : “L’intérêt est-il biographique, bibliographique, historique, ou simplement décoratif ?”
C’est moins charmant que de soupirer devant un paraphe, j’en conviens. Mais c’est ainsi que l’on distingue un document d’un bibelot.
L’amateur qui se contente d’un nom manuscrit collectionne des signes extérieurs d’exemplaire. L’amateur qui s’intéresse au destinataire, au contexte, à la circulation du volume, commence à faire de la bibliophilie.
Il faut choisir là encore.
La bibliophilie n’est pas condamnée au fétichisme. Elle peut être une discipline de l’attention. Encore faut-il renoncer à cette paresse mondaine qui préfère un prestige portable à un passé réel.
De ce que l’on achète vraiment
Le bibliophile croit acheter une proximité avec l’auteur.
Parfois il achète seulement une signature.
Parfois il achète une relation.
Parfois il achète une scène du monde littéraire.
Parfois il achète une illusion fort habilement tarifée.
Les vrais exemplaires d’envoi — Hugo à Adèle, Flaubert à Gaïffe, Proust à Louis Brun, Proust à Rosny aîné — montrent ce qu’un livre autographe peut avoir de nécessaire, de documenté, de presque irremplaçable.
En somme, la signature ne vaut pas par superstition. Elle vaut par contexte.
Mais le contexte oblige à penser, et penser fatigue parfois davantage que payer.
C’est pourquoi tant de bibliophiles continuent de confondre l’histoire avec son accessoire, et tant de libraires de transformer la moindre ligne d’encre en supplément d’âme facturable.
Le livre ancien est un domaine où l’intelligence devrait gouverner le désir.
Il arrive encore, trop souvent, que le désir gouverne la facture.
Au moment de conclure je m’aperçois que je n’ai pas parlé des fausses signatures, j’y viendrais, le temps que mon fils de 8 ans termine de signer la pile d’exemplaires de Cocteau, de Houellebecq et de Sagan qu’il a sur son pupître.
Les codes bibliophiliques et les silences que vous décrivez ont assurément plusieurs causes difficiles à démêler ou à hiérarchiser. Sans doute ne devrions-nous pas y négliger le syndrome de l’imposteur. Pas seulement chez le néophyte ayant la sensation de ne pas être à sa place dans ce landerneau aussi feutré qu’impressionnant. Mais, aussi chez le bibliophile plus aguerri lequel semble parfois redouter de dévoiler sa bibliothèque ou plus modestement l’un des ouvrages qu’il chérit.
Partager implique nécessairement de s’exposer au jugement. Or, nous savons qu’il existe des bibliophiles dont l’exigence nous échappera toujours faute de moyens financiers suffisants. Même si l’exemplaire que l’on dévoile jouit d’une qualité honorable et présente des caractéristiques dignes d’intérêt (provenance, annotations, histoire éditoriale, …), ne va-t-on pas nous faire remarquer que sa reliure souffre de quelques défauts ? Et encore ne s’agit-il là que d’un livre : imaginez que l’on montre la bibliothèque toute entière ! Il ne faudrait sans doute pas longtemps pour y trouver diverses incohérences, dans le choix des thèmes, des éditions, des reliures ou de tant d’autres choses encore.
Voilà pourquoi j’apprécie tant ce blog. On y montre sans pudeur des livres auquel on tient même s’ils ne figureront jamais dans une exposition de la BNF. On y parle de ses achats et de sa collection, sans cacher les erreurs et les maladresses. Gageons que le jeune bibliophile apprend plus ici en quelques heures qu’en plusieurs années à fréquenter les salons. Or, ce blog n’est pas extérieur à la bibliophilie. Cela ne suffit pas à réfuter votre thèse d’une bibliophilie intrinsèquement conservatrice, mais illustre la possibilité pour l’amateur motivé de se former autrement qu’en écoutant des silences ou des soupirs réprobateurs au fil de ses errements.
Bonjour.
Nous éditons une Gazette mensuelle et votre commentaire m’intéresse tout particulièrement. D’une part parce que nous avons en commun le goût des livres, ensuite notre partenaire est une libraire de livres anciens, et enfin le sujet me paraît intéressant pour notre Gazette qui a une connotation culturelle marquée. Nous voudrions le publier en l’état dans notre Gazette. Acceptez-vous? Merci
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C’est la Gazette de l’éveil senlisien, sous-titre l’écho des 3 forêts.
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Toute activité demande du temps libre, et de l’argent. Prenons l’exemple du football, proche de la sainte plèbe que chérit la gauche : il faut aussi connaitre les règles. Je confesse que je les ignore. Il y a une hierarchie. N’est pas Zidane qui veut. Et puis il faut avoir la santé. On ne s’intéresse pas aux vieux, aux bien enrobés, aux lunetteux, aux éclopés… Oui, toute activité pratiquée à bon niveau demande une initiation, et à ce titre tout peut être qualifié d’entre-soi élitiste si on le veut vraiment. Des mots croisés au rugby, du tunning automobile à la pétanque.
Je n’ai jamais eu de gros moyens et je chéris certains livres que j’ai payé 5€, même si les grands libraires spécialisés dans les exemplaires princiers ne m’invitent pas à déjeuner pour me proposer une affaire exceptionnelle à 10 smics… je suis juste heureux de trouver mes lectures dans de beaux volumes…
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Bel article, merci.
Les codes bibliophiliques et les silences que vous décrivez ont assurément plusieurs causes difficiles à démêler ou à hiérarchiser. Sans doute ne devrions-nous pas y négliger le syndrome de l’imposteur. Pas seulement chez le néophyte ayant la sensation de ne pas être à sa place dans ce landerneau aussi feutré qu’impressionnant. Mais, aussi chez le bibliophile plus aguerri lequel semble parfois redouter de dévoiler sa bibliothèque ou plus modestement l’un des ouvrages qu’il chérit.
Partager implique nécessairement de s’exposer au jugement. Or, nous savons qu’il existe des bibliophiles dont l’exigence nous échappera toujours faute de moyens financiers suffisants. Même si l’exemplaire que l’on dévoile jouit d’une qualité honorable et présente des caractéristiques dignes d’intérêt (provenance, annotations, histoire éditoriale, …), ne va-t-on pas nous faire remarquer que sa reliure souffre de quelques défauts ? Et encore ne s’agit-il là que d’un livre : imaginez que l’on montre la bibliothèque toute entière ! Il ne faudrait sans doute pas longtemps pour y trouver diverses incohérences, dans le choix des thèmes, des éditions, des reliures ou de tant d’autres choses encore.
Voilà pourquoi j’apprécie tant ce blog. On y montre sans pudeur des livres auquel on tient même s’ils ne figureront jamais dans une exposition de la BNF. On y parle de ses achats et de sa collection, sans cacher les erreurs et les maladresses. Gageons que le jeune bibliophile apprend plus ici en quelques heures qu’en plusieurs années à fréquenter les salons. Or, ce blog n’est pas extérieur à la bibliophilie. Cela ne suffit pas à réfuter votre thèse d’une bibliophilie intrinsèquement conservatrice, mais illustre la possibilité pour l’amateur motivé de se former autrement qu’en écoutant des silences ou des soupirs réprobateurs au fil de ses errements.
Deux contre exemples qui viennent confirmer les faits, Jean Claude Carrière et Umberto Eco.
Bonjour.
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Bonjour, serait-il possible de connaître le nom de cette Gazette et le moyen de se la procurer ? Bien cordialement
Bonjour.
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Bonjour, je vous remercie. L’exemplaire en ligne illustre de la qualité de cette Gazette et bien des municipalités gagneraient à s’en inspirer.
Toute activité demande du temps libre, et de l’argent. Prenons l’exemple du football, proche de la sainte plèbe que chérit la gauche : il faut aussi connaitre les règles. Je confesse que je les ignore. Il y a une hierarchie. N’est pas Zidane qui veut. Et puis il faut avoir la santé. On ne s’intéresse pas aux vieux, aux bien enrobés, aux lunetteux, aux éclopés… Oui, toute activité pratiquée à bon niveau demande une initiation, et à ce titre tout peut être qualifié d’entre-soi élitiste si on le veut vraiment. Des mots croisés au rugby, du tunning automobile à la pétanque.
Je n’ai jamais eu de gros moyens et je chéris certains livres que j’ai payé 5€, même si les grands libraires spécialisés dans les exemplaires princiers ne m’invitent pas à déjeuner pour me proposer une affaire exceptionnelle à 10 smics… je suis juste heureux de trouver mes lectures dans de beaux volumes…