Les ex-libris… on s’en tamponne ! Une chronique de Mathieu Lenoir

Au 24 rue de Sèvres, un atelier vend un manche de bois verni et une plaque de caoutchouc gravée de six centimètres sur quatre. Quatre mille trois cent soixante-douze clients lui donnent 4,90 sur 5. L’objet s’appelle un ex-libris, et l’encre grasse qu’il dépose traverse le feuillet.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.

La maison s’appelle Ex-Libris Paris. Boutique en ligne à l’enseigne exlibris.paris, atelier au 24 rue de Sèvres, dans le septième. On y vend des ex-libris personnalisés, des blasons, des sceaux de cire, des pinces à gaufrer. Le site est impeccable, les dessins sont charmants, quatre mille trois cent soixante-douze clients donnent 4,90 sur 5, et je n’ai rien à redire au commerce : il est soigné et il répond à une demande.

Reste à savoir ce qu’on vend. Manche de bois verni, plaque de caoutchouc gravée, six centimètres sur quatre, encrier et pochette, douze exemplaires par modèle, vingt caractères de personnalisation. Autrement dit : un tampon.

Cet objet sert à abîmer des livres. Définitivement. Ils l’appellent un ex-libris.

Je serai direct, la politesse n’ayant plus rien à faire ici : c’est du crime en bande organisée. Pas au sens figuré. Au sens où il y a une arme, une méthode, des complices, de la préméditation vendue en option et des victimes qu’on ne ranime pas.

L’arme, d’abord. Une plaque de caoutchouc, une encre grasse, et en face un papier de chiffon. L’encre ne reste pas en surface : elle entre, s’étale dans la fibre, traverse le feuillet, ressort au verso et brunit pendant trente ans. On me dira qu’un restaurateur y remédiera. Non. Le lessivage attaque l’encollage et vous rend un feuillet mou que n’importe quel œil repère : le remède coûte plus cher que le mal et l’aggrave. La pince à gaufrer ne vaut pas mieux — elle ne tache pas, elle écrase, et une fibre écrasée ne se relève pas davantage qu’une encre ne se retire.

Rappelons ce qu’était la chose avant qu’on lui vole son nom. L’ex-libris est un feuillet : une estampe tirée à part, sur un autre papier que celui du livre, posée au contreplat à la colle d’amidon. Le plus ancien connu, le hérisson de Hildebrand Brandenburg, date des années 1470. Cinq siècles et demi qu’elle se colle — parce qu’elle se décolle, à l’humidité, sans drame. Nos prédécesseurs s’arrangeaient pour que leur marque puisse être effacée par ceux d’après. Ce n’était pas de la modestie, c’était du calcul : ils savaient qu’ils mourraient avant le livre. Nous avons gardé le nom et supprimé la réversibilité.

Vient la préméditation, et elle est vendue en option : sept jours ouvrés pour la gravure, soixante-douze heures pour les pressés, quarante-cinq euros de supplément. Relisez. On peut payer un supplément pour abîmer un livre plus vite. Et douze exemplaires par modèle, parce que la rareté rassure. Douze tampons. Faisons le calcul que personne ne fait : un tampon ne s’use pas, ne se casse pas, ne se jette pas. Il dure une vie entière et servira des centaines de fois, sur tout ce qui passera à portée d’encrier. Douze exemplaires, ce n’est pas douze livres marqués : c’est douze bibliothèques. Le crime en bande organisée débouche ici sur le crime en série. C’est très exactement ce que le code appelle une préparation.

L’instruction est sur le site : l’encre grasse qui traverse le feuillet et brunit trente ans, les quarante-cinq euros de supplément pour graver le tampon en soixante-douze heures, et les douze exemplaires par modèle, qui font douze bibliothèques.

Restent les complices. Louis Vuitton. Ladurée. Diptyque. Hublot. Le Bon Marché. Le Plaza Athénée. Le Meurice. La Comédie-Française. Art Basel. On appelle ça des collaborations, et je veux bien croire que personne, dans aucune de ces maisons, n’a eu l’intention de nuire à un livre. C’est bien le problème. La malveillance se corrige ; l’ignorance décorée, non. Elle se vend avec un ruban, elle passe pour du raffinement, et elle recrute.

Ajoutons le marché, qui n’est pas complice mais témoin — un témoin dont personne ne lit la déposition, quoiqu’elle soit publique depuis un siècle. Ouvrez n’importe quel catalogue : « cachets de bibliothèque », « estampille sur le titre ». Ces mentions ne figurent jamais dans les agréments. Elles figurent à l’état, entre la mouillure et le manque. Un exemplaire tamponné vaut moins. Toujours. Partout. Nous avons passé cent ans à déplorer les cachets des bibliothèques publiques sur nos exemplaires, et nous vendons aujourd’hui aux particuliers l’outil pour en faire autant chez eux, avec un mode d’emploi.

La victime, enfin. Elle est en page d’accueil, sous une bannière qui annonce « le cadeau idéal pour le bibliophile ». Un volume ouvert, le tampon posé à côté. Et sur la page de titre — sur la page de titre — un ovale à l’encre noire aux initiales B. R. Le titre se lit parfaitement : Contes de La Fontaine, tome premier.

Page d'accueil du site exlibris.paris : les Contes de La Fontaine ouverts, un tampon posé sur la page de titre déjà marquée d'un ex-libris à l'encre noire
Page d’accueil d’exlibris.paris : les Contes de La Fontaine, tome premier, tamponnés sur la page de titre. Capture d’écran, juillet 2026.

Je ne daterai pas ce volume d’après une photographie. Peu importe : le geste ne se juge pas à la valeur de l’exemplaire, il se juge à l’endroit où on l’applique, et l’endroit choisi est le pire de tous. La page de titre est la seule page qui dise ce qu’est le livre, celle par où commence toute collation, celle qui décide de la valeur. Sur une garde, on supporte. Sur le titre, c’est une signature apposée par-dessus celle de l’auteur.

Je laisse à Cramoisi la moralité en vers. La mienne tient en deux lignes. En avril 1675, La Reynie faisait saisir les Nouveaux Contes et en interdisait le débit : imprimés sans privilège, disait l’ordonnance, et remplis de termes indiscrets. Il aura fallu trois cent cinquante ans pour qu’on tamponne enfin ce livre-là, et ce n’est plus la police qui s’en charge, c’est le cadeau de Noël.

Reste à comprendre pourquoi. « Le cadeau idéal pour le bibliophile », dit la bannière : le mot est revendiqué, mis en capitales. Or l’objet n’est pas fait pour des bibliophiles, il est fait pour des gens à qui l’on offre le titre sans les obligations. Il ne dit pas voici ma bibliothèque, il dit j’aime lire — ce n’est pas la même déclaration. L’ex-libris ancien supposait une collection : on ne fait pas graver une plaque de cuivre pour treize volumes. Donc un inventaire, une durée, l’intention de transmettre. Le tampon ne suppose qu’une envie.

Je ne reproche à personne de vouloir marquer ses livres ; le désir est ancien, légitime, et je l’ai eu. Je reproche qu’on ait remplacé un geste réversible par un geste définitif sans le dire, et qu’on ait gardé le nom de l’ancien pour vendre le nouveau. Coller, c’était admettre qu’on ne fait que passer. Tamponner, c’est décider à la place de tous ceux qui achèteront ce livre après vous — et ils n’ont pas voix au chapitre, pour l’excellente raison qu’ils ne sont pas nés.

La Guilde continuera de coller ses ex-libris à l’amidon, qui se défait à l’eau tiède. Non par délicatesse : par prudence. Nous ne sommes pas propriétaires, nous sommes de passage, et il faudra bien rendre les livres.

Tamponnez, si le cœur vous en dit. Vous ne risquez rien. C’est l’avantage des crimes dont les victimes ne portent jamais plainte.

Un dernier mot, et il ne sera pas de moi. La maison publie sur Instagram — compte certifié, écusson « depuis 1802 », ce qui pour un tampon de caoutchouc mérite d’être médité — des réclames que je recommande à tous. Sur la première, le même volume des Contes, mais un ovale plus ambitieux : un nom de famille, DUBOIS, et sous ce nom une demeure avec sa pelouse — la maison de campagne du client convertie en armoiries. Le médaillon ne représente ni un livre, ni une devise, ni une bibliothèque : une propriété. On ne marque plus le livre au nom de ce qu’on lit, mais de ce qu’on possède ailleurs. Et le tampon, lui, est photographié posé sur la tranche d’un vieux volume qui lui sert de socle. Quatre légendes entourent la scène. « Gravé sur bois noble à Paris » : le manche est noble, c’est déjà cela de pris. « Créé à partir d’une simple photo. » « Illustré à la main par une artiste à Paris. » Et, sous une flèche qui désigne la page de titre : « Une signature unique dans chaque livre. »

Dans chaque livre. Ils l’écrivent. Je n’aurai donc rien eu à démontrer.

La seconde réclame est plus belle encore : « Le cadeau qui a fait pleurer mon père. » Une flèche précise : « Un souvenir qu’il gardera toute sa vie. » Un bouton, en bas : Acheter. Je veux bien le croire, sur les deux points. Il l’a gardé toute sa vie, puisqu’on ne l’enlève pas. Et il a pleuré — encore faut-il s’entendre sur le motif. Si ce père est bibliophile, s’il a mis quarante ans à réunir ses volumes, s’il sait ce qu’est une page de titre, alors il a ouvert le paquet, il a compris ce qu’on lui offrait, il a vu le sourire de ses enfants, et il a pleuré. Puis il a dit merci. C’est ce qu’on fait dans les familles.

Reste le titre de la première réclame, qui vaut mieux que tout ce que j’ai écrit ici : « L’objet que les amoureux de livres gardent pour eux. » Ils ont raison, et je les approuve sans réserve. Qu’ils le gardent pour eux. Qu’ils n’en parlent à personne, qu’ils referment le volume avant qu’un tiers n’aille voir la page de titre. C’est exactement ce qu’on fait d’une chose dont on n’est pas fier — et la langue, qui ne se trompe jamais bien longtemps, avait trouvé la formule avant eux.

On me trouvera dur. Je le suis, et j’y tiens — mais qu’on ne se méprenne pas sur la cible. Je n’ai rien contre cette maison, qui travaille bien et n’a trompé personne ; rien contre ses clients, qui n’ont d’autre tort que d’aimer les livres sans qu’on leur ait jamais expliqué comment.

Si je hausse le ton, c’est qu’ils sont les seuls ici à qui l’on puisse encore parler. Le livre, lui, ne dira rien. Il encaissera l’encre en silence, comme il encaisse tout depuis cinq siècles, et il sera encore là bien après que nous aurons tous cessé d’avoir raison. C’est pour lui que j’écris, et non contre eux. On appelle cela de la sévérité ; je la tiens pour la forme la plus laborieuse de l’affection.

GUILDE · ML/EX-LIBRIS

Document classé : diffusion restreinte.

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Chez Aguttes, dix Almanachs et une question simple : à quoi sert l’expert ?

Chez Aguttes, dix Almanachs et une question simple : à quoi sert l’expert ?

Lot 311 chez Aguttes, le 22 avril à Neuilly : un Almanach Royal de 1759 en maroquin rouge, estimé 200 à 300 euros. Il porte les armes du marquis de Marigny, frère de Madame de Pompadour et directeur général des Bâtiments du Roi. Neuf autres suivent, jusqu’à 1790.

Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il y a des catalogues que l’on feuillette sans y penser, avec cette politesse qu’inspirent les ventes correctes, bien rangées, sans grand vice ni grand relief. Et puis il y en a d’autres qui arrêtent net, non pas à cause d’un chef-d’œuvre, mais à cause d’un chiffre. On relit une estimation, puis une autre, puis une troisième, et l’on finit par se poser une question simple : s’agit-il encore d’une appréciation, ou déjà d’une mise en scène ?

Le catalogue de la vente « Livres & Manuscrits » qu’Aguttes tiendra le 22 avril à Neuilly appartient à cette seconde catégorie. La vacation, dirigée par Sophie Perrine, avec Thierry Bodin pour les autographes et le Cabinet Le Prince pour les livres, comprend 332 lots décrits, auxquels s’ajoutent 96 lots d’autographes non décrits, vendus le matin. L’après-midi mêle lettres et volumes. Très bien. C’est une structure classique, et même plutôt intelligente.

La partie autographes reste d’ailleurs assez sage. On y croise Monet, Magritte, Delacroix, Pissarro, Hugo, George Sand, Musset, Rilke, Maupassant, Robespierre ou Nicolas II, dans des estimations qui dépassent rarement 1 500 euros, sauf un Montesquieu annoncé à 3 000-4 000 euros. Rien là qui doive scandaliser qui que ce soit.

Le vrai sujet est ailleurs.

Il se trouve dans la série des lots 311 à 320, soit dix Almanachs Royaux couvrant les années 1759 à 1790, tous en maroquin rouge d’époque, avec plaques dorées de type Dubuisson, dos à nerfs, tranches dorées. Et là, il faut bien le dire, on change de niveau. On n’est plus devant de simples volumes décoratifs, mais devant des exemplaires qui cumulent plusieurs qualités que le marché reconnaît d’ordinaire sans difficulté : belle reliure d’époque, provenance armoriée, intérêt de série, charme administratif et curial du XVIIIe siècle.

Le relevé lot par lot est sur le site : le maroquin aux armes du marquis de Marigny estimé 200 euros, celui du comte d’Artois à 300, et la plaque Dubuisson à oiseaux exotiques de 1790 avec son étiquette de papetier de la rue de la Verrerie.

Le lot 311, Almanach Royal de 1759, estimé 200 à 300 euros, est aux armes du marquis de Marigny, Abel-François Poisson de Vandières, frère de Madame de Pompadour et directeur général des Bâtiments du Roi. Maroquin rouge, plaque Dubuisson, gardes de papier dominoté : il n’y manque à peu près rien de ce qui fait aimer ce type de livre.

Le lot 312, pour 1762, dans la même estimation, porte les armes de Jean de Boullongne, comte de Nogent, conseiller au parlement de Metz, avec une plaque dorée à entrelacs et coquilles rocaille.

Le lot 315, année 1784, estimé 300 à 400 euros, est aux armes du comte d’Artois, futur Charles X. Là, on ne parle plus seulement d’un joli almanach de bureau. On parle d’un exemplaire qui touche à la cour, au protocole, à la représentation monarchique.

Le lot 317, année 1790, estimé 350 à 400 euros, présente une plaque Dubuisson plus rare, à motifs animaliers exotiques, avec oiseaux, palmes et fantaisies ornementales. S’y ajoute l’étiquette du marchand papetier « A la Teste noire », rue de la Verrerie, détail qui donne au volume ce supplément de vie matérielle que les amateurs apprécient souvent davantage que les superlatifs de catalogue.

Les autres années — 1765, 1775, 1782, 1783, 1787 notamment — ne sont pas des rebuts venus remplir une série. Elles offrent elles aussi des armes identifiées, des reliures de qualité, une tenue d’ensemble plus qu’honorable, pour des estimations qui restent, la plupart du temps, entre 200 et 300 euros.

C’est ici qu’il faut cesser de tourner autour du pot.

Ces estimations sont basses. Pas basses au sens usuel et admissible du terme. Basses au point de devenir un sujet en elles-mêmes. Ridiculement basses, au sens comique du terme.

Qu’une maison de ventes pratique des estimations attractives, personne ne le découvrira aujourd’hui. Les enchères vivent de cela depuis longtemps. On part bas pour faire venir les mains, rassurer les hésitants, lancer la salle, créer du mouvement, puis l’on se réjouit ensuite que le lot « dépasse l’estimation ». Très bien. C’est un usage. Mais un usage n’est pas une excuse universelle. Il y a une différence entre une estimation prudente, une estimation théâtrale et une insulte à l’intelligence.

C’est précisément cette frontière qui me paraît ici franchie.

Car enfin, à quoi sert l’expert si le chiffre imprimé ne sert plus à donner une mesure, mais à fabriquer un effet ? On ne lui demande pas d’être prophète. On ne lui demande pas de deviner le prix final au marteau près. On lui demande mieux, et plus simplement : de porter un jugement crédible sur la position d’un objet dans son marché.

Or quand un Almanach Royal en maroquin rouge d’époque, aux armes identifiées, avec provenance désirable, décor de belle qualité et intérêt de série, se voit attribuer une estimation qui semble surtout conçue pour flatter l’appétit de la salle, le mot expertise commence à perdre un peu de sa tenue.

Le problème n’est pas que ces lots puissent faire davantage. C’est même probable, c’est même souhaitable. Le problème est que l’estimation paraît ne plus éclairer l’objet. Elle l’accompagne comme un accessoire. Elle ne dit pas ce qu’on pense du lot ; elle dit ce qu’on espère provoquer autour de lui.

À partir de là, le chiffre officiel cesse d’être une indication. Il devient un outil de dramaturgie.

Le bibliophile n’est pas naïf. Il connaît les usages de la salle. Il sait qu’une estimation n’est ni une vérité révélée ni une promesse contractuelle. Il sait aussi qu’un prix peut monter très au-dessus de son point de départ. Mais il y a une limite au-delà de laquelle la modestie cesse d’être habile et commence à devenir irritante. L’amateur aime être séduit ; il n’aime pas être pris pour simple — ou disons-le carrément, pour un imbécile — surtout à un moment où les frais approchent déjà les 30 %.

C’est d’ailleurs un point que le marché ferait bien de ne pas oublier. À mesure que les frais acheteurs montent, la tolérance envers les petits jeux de scène baisse. Plus on paie autour du marteau, plus on attend que l’autorité imprimée conserve un minimum de sérieux. Quand les coûts deviennent lourds, la légèreté stratégique passe moins bien.

On me dira qu’il existe des explications. C’est vrai.

Il y a d’abord l’effet de série. Dix Almanachs du même type dans une même vente, cela fait beaucoup pour un marché étroit. Tout le monde n’a pas vocation à acheter une annexe complète des bureaux du roi. Le collectionneur ne prendra pas dix exemplaires. Le libraire ne peut pas toujours immobiliser sa trésorerie sur une petite armée d’almanachs armoriés. La répétition calme nécessairement la tension.

Il y a ensuite la logique commerciale la plus banale : partir bas pour susciter l’envie, lancer la bataille, fabriquer du rythme. Rien d’illégitime là-dedans non plus. Une vente n’est pas un traité de morale.

Mais précisément : c’est ici que l’expert est censé introduire un peu autre chose que de la pure mécanique commerciale. Il est là pour empêcher que le chiffre ne devienne un simple levier psychologique. Il est là pour donner au catalogue autre chose qu’un rôle de bande-annonce.

Or lorsqu’on voit certaines estimations de cette série, on a le sentiment que la compétence s’efface un peu derrière la stratégie. Pas totalement, pas grossièrement, mais assez pour que la question se pose. Et cette question est mauvaise pour tout le monde, y compris pour la maison de ventes. Car le jour où l’acheteur commence à se dire que l’expertise n’est plus qu’un décor, c’est la confiance globale dans le catalogue qui baisse.

Et c’est peut-être cela, au fond, le plus fâcheux. Le départ bas est censé créer de l’énergie. Mais lorsqu’il devient trop visible comme procédé, il peut produire l’effet inverse. Il ne stimule plus ; il agace. Il ne rassure plus ; il fait douter. Il ne donne pas envie de jouer ; il donne envie de prendre du recul.

Je ne dirai donc pas que ces estimations sont absurdes. Le mot serait facile, et un peu paresseux. Je dirai plus exactement qu’à ce niveau de modestie calculée, elles ne paraissent dignes ni d’un expert, ni des bibliophiles auxquels on les présente. A mon sens, on ne parle plus d’expert ici, mais de publicitaire…

Le reste de la vente mérite d’ailleurs le détour. On y trouve un Livre d’Heures manuscrit enluminé du XVe siècle avec quatorze miniatures, estimé 18 000 à 20 000 euros ; un Descartes à 5 000-6 000 euros ; plusieurs incunables entre 2 000 et 5 000 euros ; un Choderlos de Laclos à 3 000-4 000 euros ; un Oscar Wilde illustré par Schmied, dans une reliure d’Annick Butré, également estimé 3 000-4 000 euros. Autrement dit, une vente réelle, variée, nourrie, qui peut intéresser plusieurs familles d’amateurs.

Il arrive qu’une estimation basse soit une habileté. Il arrive aussi qu’à force d’habileté, elle tourne à la petite insolence. Et cette petite insolence, à la longue, abîme quelque chose de plus précieux qu’un résultat de vente : elle abîme l’idée même que l’expertise sert encore à nommer honnêtement les choses.

Personnellement, c’est devenu un repoussoir. Ce sera sans moi!

Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · RAT · VAC-AGU-ALM · 22-IV-2026

7 Commentaires

  1. Le site ex-libris Paris, comme pas mal d’autres sites similaires, à pour cible commerciale un public de lecteurs, comme vous le dites. Si il ne visait que les bibliophile, je crois que le risque de faillite serait grand.
    Mais les bibliophiles ne peuvent ils pas aussi y trouver leur compte? Parce que ce qui est vendu, c’est avant tout un produit. Et un produit est ce que l’on en fait.
    Un bibliophile ne voudra jamais d’un ex libris « clef en main « . Tout comme il ne tamponnera jamais directement un livre.
    Je crois que l’on peut affirmer qu’aucun bibliophile sérieux ne tamponnera la page de titre d’une édition aldine avec la photo de son chat. Et si quelqu’un qui s’est vu offrir un tampon s’en sert sur le dernier livre de Nabilla, c’est un moindre mal.
    Mais à partir du moment où l’ex-libris sous forme de tampon est le fruit d’une réflexion ( longue…), d’interrogations sur le motif, l’entourage, le style, etc, il n’y a que le support qui change.
    Et là, un ex libris doit il être obligatoirement gravé? Les exemplaires sont nombreux pour prouver le contraire. Et si l’on invoque la tradition, on peut répliquer que le premier ex-libris, que vous citez, était sans doute gravé sur bois et non sur cuivre.
    Les techniques actuelles permettent de produire des tampons aux lignes très fines. Et rien n’empêche de tamponner sur un papier velin, avec de l’encre japonaise de bien meilleure qualité, pour produire un ex-libris, en vignette, et que l’on peut coller de manière réversible.
    Et là, on n’est plus dans la mutilation d’un livre.
    Et tout de même une petite remarque sur les tampons en page de titre. Si effectivement, nous, bibliophiles, déplorons le tampon de la bibliothèque municipale de Saint-Barton-les-trois-oies, il y a fort à parier que la découverte du tampon « bibliothèque du citoyen Napoléon Bonaparte » ne provoque pas la même réaction, alors qu’il est tout aussi moche et mal placé.
    Pour finir, si vous voulez vraiment voir quelque chose qui relève de l’hérésie bibliophilique, il faut que vous alliez voir sur Etsy les ex-libris autocollants couleurs qu’ils vendent.

  2. Ne pas confondre ex-libris et tampons !
    Certains ex-libris sont précieux.
    Quand on fait relier un ouvrage, on le « dénature » certes, mais y apposer son ex-libris, et également le nom du relieur, me paraît normal.

  3. Bonjour à tous. Je persiste à détester l’anonymat sous lequel certains prennent la parole. Je veux savoir à qui j’ai « affaire » et pouvoir satisfaire ma curiosité par une recherche Internet sur le vrai nom.

  4. Un coup de gueule salutaire, certaines colères ayant du mérite. Et qui rappelle que posséder et conserver ne se confondent pas. Le bibliophile conservateur a conscience de son rôle de passeur, du caractère éphémère de son rapport au livre et ce faisant le préserve de sa propre passion. Le bibliophile possesseur ne songe pas au futur, il ne pense qu’au présent. Là, maintenant, il est le propriétaire d’un bel ouvrage et veut qu’on le sache. Lui le sait déjà d’ailleurs et n’a nul besoin d’un tampon pour s’en souvenir. La marque indélébile est pour les autres. Pour tous les autres sauf un, le livre. L’amour, le vrai, se reconnaît pourtant au fait de penser à l’autre avant de penser à soi-même.

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