Les ex-libris… on s’en tamponne ! Une chronique de Mathieu Lenoir

Au 24 rue de Sèvres, un atelier vend un manche de bois verni et une plaque de caoutchouc gravée de six centimètres sur quatre. Quatre mille trois cent soixante-douze clients lui donnent 4,90 sur 5. L’objet s’appelle un ex-libris, et l’encre grasse qu’il dépose traverse le feuillet.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.

La maison s’appelle Ex-Libris Paris. Boutique en ligne à l’enseigne exlibris.paris, atelier au 24 rue de Sèvres, dans le septième. On y vend des ex-libris personnalisés, des blasons, des sceaux de cire, des pinces à gaufrer. Le site est impeccable, les dessins sont charmants, quatre mille trois cent soixante-douze clients donnent 4,90 sur 5, et je n’ai rien à redire au commerce : il est soigné et il répond à une demande.

Reste à savoir ce qu’on vend. Manche de bois verni, plaque de caoutchouc gravée, six centimètres sur quatre, encrier et pochette, douze exemplaires par modèle, vingt caractères de personnalisation. Autrement dit : un tampon.

Cet objet sert à abîmer des livres. Définitivement. Ils l’appellent un ex-libris.

Je serai direct, la politesse n’ayant plus rien à faire ici : c’est du crime en bande organisée. Pas au sens figuré. Au sens où il y a une arme, une méthode, des complices, de la préméditation vendue en option et des victimes qu’on ne ranime pas.

L’arme, d’abord. Une plaque de caoutchouc, une encre grasse, et en face un papier de chiffon. L’encre ne reste pas en surface : elle entre, s’étale dans la fibre, traverse le feuillet, ressort au verso et brunit pendant trente ans. On me dira qu’un restaurateur y remédiera. Non. Le lessivage attaque l’encollage et vous rend un feuillet mou que n’importe quel œil repère : le remède coûte plus cher que le mal et l’aggrave. La pince à gaufrer ne vaut pas mieux — elle ne tache pas, elle écrase, et une fibre écrasée ne se relève pas davantage qu’une encre ne se retire.

Rappelons ce qu’était la chose avant qu’on lui vole son nom. L’ex-libris est un feuillet : une estampe tirée à part, sur un autre papier que celui du livre, posée au contreplat à la colle d’amidon. Le plus ancien connu, le hérisson de Hildebrand Brandenburg, date des années 1470. Cinq siècles et demi qu’elle se colle — parce qu’elle se décolle, à l’humidité, sans drame. Nos prédécesseurs s’arrangeaient pour que leur marque puisse être effacée par ceux d’après. Ce n’était pas de la modestie, c’était du calcul : ils savaient qu’ils mourraient avant le livre. Nous avons gardé le nom et supprimé la réversibilité.

Vient la préméditation, et elle est vendue en option : sept jours ouvrés pour la gravure, soixante-douze heures pour les pressés, quarante-cinq euros de supplément. Relisez. On peut payer un supplément pour abîmer un livre plus vite. Et douze exemplaires par modèle, parce que la rareté rassure. Douze tampons. Faisons le calcul que personne ne fait : un tampon ne s’use pas, ne se casse pas, ne se jette pas. Il dure une vie entière et servira des centaines de fois, sur tout ce qui passera à portée d’encrier. Douze exemplaires, ce n’est pas douze livres marqués : c’est douze bibliothèques. Le crime en bande organisée débouche ici sur le crime en série. C’est très exactement ce que le code appelle une préparation.

L’instruction est sur le site : l’encre grasse qui traverse le feuillet et brunit trente ans, les quarante-cinq euros de supplément pour graver le tampon en soixante-douze heures, et les douze exemplaires par modèle, qui font douze bibliothèques.

Restent les complices. Louis Vuitton. Ladurée. Diptyque. Hublot. Le Bon Marché. Le Plaza Athénée. Le Meurice. La Comédie-Française. Art Basel. On appelle ça des collaborations, et je veux bien croire que personne, dans aucune de ces maisons, n’a eu l’intention de nuire à un livre. C’est bien le problème. La malveillance se corrige ; l’ignorance décorée, non. Elle se vend avec un ruban, elle passe pour du raffinement, et elle recrute.

Ajoutons le marché, qui n’est pas complice mais témoin — un témoin dont personne ne lit la déposition, quoiqu’elle soit publique depuis un siècle. Ouvrez n’importe quel catalogue : « cachets de bibliothèque », « estampille sur le titre ». Ces mentions ne figurent jamais dans les agréments. Elles figurent à l’état, entre la mouillure et le manque. Un exemplaire tamponné vaut moins. Toujours. Partout. Nous avons passé cent ans à déplorer les cachets des bibliothèques publiques sur nos exemplaires, et nous vendons aujourd’hui aux particuliers l’outil pour en faire autant chez eux, avec un mode d’emploi.

La victime, enfin. Elle est en page d’accueil, sous une bannière qui annonce « le cadeau idéal pour le bibliophile ». Un volume ouvert, le tampon posé à côté. Et sur la page de titre — sur la page de titre — un ovale à l’encre noire aux initiales B. R. Le titre se lit parfaitement : Contes de La Fontaine, tome premier.

Page d'accueil du site exlibris.paris : les Contes de La Fontaine ouverts, un tampon posé sur la page de titre déjà marquée d'un ex-libris à l'encre noire
Page d’accueil d’exlibris.paris : les Contes de La Fontaine, tome premier, tamponnés sur la page de titre. Capture d’écran, juillet 2026.

Je ne daterai pas ce volume d’après une photographie. Peu importe : le geste ne se juge pas à la valeur de l’exemplaire, il se juge à l’endroit où on l’applique, et l’endroit choisi est le pire de tous. La page de titre est la seule page qui dise ce qu’est le livre, celle par où commence toute collation, celle qui décide de la valeur. Sur une garde, on supporte. Sur le titre, c’est une signature apposée par-dessus celle de l’auteur.

Je laisse à Cramoisi la moralité en vers. La mienne tient en deux lignes. En avril 1675, La Reynie faisait saisir les Nouveaux Contes et en interdisait le débit : imprimés sans privilège, disait l’ordonnance, et remplis de termes indiscrets. Il aura fallu trois cent cinquante ans pour qu’on tamponne enfin ce livre-là, et ce n’est plus la police qui s’en charge, c’est le cadeau de Noël.

Reste à comprendre pourquoi. « Le cadeau idéal pour le bibliophile », dit la bannière : le mot est revendiqué, mis en capitales. Or l’objet n’est pas fait pour des bibliophiles, il est fait pour des gens à qui l’on offre le titre sans les obligations. Il ne dit pas voici ma bibliothèque, il dit j’aime lire — ce n’est pas la même déclaration. L’ex-libris ancien supposait une collection : on ne fait pas graver une plaque de cuivre pour treize volumes. Donc un inventaire, une durée, l’intention de transmettre. Le tampon ne suppose qu’une envie.

Je ne reproche à personne de vouloir marquer ses livres ; le désir est ancien, légitime, et je l’ai eu. Je reproche qu’on ait remplacé un geste réversible par un geste définitif sans le dire, et qu’on ait gardé le nom de l’ancien pour vendre le nouveau. Coller, c’était admettre qu’on ne fait que passer. Tamponner, c’est décider à la place de tous ceux qui achèteront ce livre après vous — et ils n’ont pas voix au chapitre, pour l’excellente raison qu’ils ne sont pas nés.

La Guilde continuera de coller ses ex-libris à l’amidon, qui se défait à l’eau tiède. Non par délicatesse : par prudence. Nous ne sommes pas propriétaires, nous sommes de passage, et il faudra bien rendre les livres.

Tamponnez, si le cœur vous en dit. Vous ne risquez rien. C’est l’avantage des crimes dont les victimes ne portent jamais plainte.

Un dernier mot, et il ne sera pas de moi. La maison publie sur Instagram — compte certifié, écusson « depuis 1802 », ce qui pour un tampon de caoutchouc mérite d’être médité — des réclames que je recommande à tous. Sur la première, le même volume des Contes, mais un ovale plus ambitieux : un nom de famille, DUBOIS, et sous ce nom une demeure avec sa pelouse — la maison de campagne du client convertie en armoiries. Le médaillon ne représente ni un livre, ni une devise, ni une bibliothèque : une propriété. On ne marque plus le livre au nom de ce qu’on lit, mais de ce qu’on possède ailleurs. Et le tampon, lui, est photographié posé sur la tranche d’un vieux volume qui lui sert de socle. Quatre légendes entourent la scène. « Gravé sur bois noble à Paris » : le manche est noble, c’est déjà cela de pris. « Créé à partir d’une simple photo. » « Illustré à la main par une artiste à Paris. » Et, sous une flèche qui désigne la page de titre : « Une signature unique dans chaque livre. »

Dans chaque livre. Ils l’écrivent. Je n’aurai donc rien eu à démontrer.

La seconde réclame est plus belle encore : « Le cadeau qui a fait pleurer mon père. » Une flèche précise : « Un souvenir qu’il gardera toute sa vie. » Un bouton, en bas : Acheter. Je veux bien le croire, sur les deux points. Il l’a gardé toute sa vie, puisqu’on ne l’enlève pas. Et il a pleuré — encore faut-il s’entendre sur le motif. Si ce père est bibliophile, s’il a mis quarante ans à réunir ses volumes, s’il sait ce qu’est une page de titre, alors il a ouvert le paquet, il a compris ce qu’on lui offrait, il a vu le sourire de ses enfants, et il a pleuré. Puis il a dit merci. C’est ce qu’on fait dans les familles.

Reste le titre de la première réclame, qui vaut mieux que tout ce que j’ai écrit ici : « L’objet que les amoureux de livres gardent pour eux. » Ils ont raison, et je les approuve sans réserve. Qu’ils le gardent pour eux. Qu’ils n’en parlent à personne, qu’ils referment le volume avant qu’un tiers n’aille voir la page de titre. C’est exactement ce qu’on fait d’une chose dont on n’est pas fier — et la langue, qui ne se trompe jamais bien longtemps, avait trouvé la formule avant eux.

On me trouvera dur. Je le suis, et j’y tiens — mais qu’on ne se méprenne pas sur la cible. Je n’ai rien contre cette maison, qui travaille bien et n’a trompé personne ; rien contre ses clients, qui n’ont d’autre tort que d’aimer les livres sans qu’on leur ait jamais expliqué comment.

Si je hausse le ton, c’est qu’ils sont les seuls ici à qui l’on puisse encore parler. Le livre, lui, ne dira rien. Il encaissera l’encre en silence, comme il encaisse tout depuis cinq siècles, et il sera encore là bien après que nous aurons tous cessé d’avoir raison. C’est pour lui que j’écris, et non contre eux. On appelle cela de la sévérité ; je la tiens pour la forme la plus laborieuse de l’affection.

GUILDE · ML/EX-LIBRIS

Document classé : diffusion restreinte.

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Bibliophilie.com, ou la lente invention d’une petite république des livres et des voix

Bibliophilie.com, ou la lente invention d’une petite république des livres et des voix

Ce site est né le 3 mars 2007, d’abord comme blog, et n’est devenu bibliophilie.com qu’en mai 2017. Dix-neuf ans plus tard, la même conversation continue, mais plus avec une seule voix. Depuis septembre, plusieurs signatures s’y croisent, et l’IGLI a fiché son fondateur en B.

Par Hugues, artisan des marges de bibliophilie.com depuis 2007, fondateur involontaire de la Guilde des Bibliopolicés, fiché B par l’IGLI, bibliophile sans mandat clair, mais compromis de longue date dans les affaires de rayons, de catalogues, de reliures et de manies persistantes.

Amis bibliophiles, bonjour.

Depuis un peu plus de dix-neuf ans, ce site — d’abord blog, puis maison plus vaste — poursuit la même conversation avec les livres anciens. Né le 3 mars 2007 avant de devenir bibliophilie.com en mai 2017, il a surtout déplacé ses murs, mais finalement assez peu le reste… et pourtant….

Screenshot

Depuis septembre, bibliophilie.com a pris un tour un peu différent. Je n’irai pas jusqu’à dire que le site est devenu un (petite) univers, ni que j’ai sciemment bâti une architecture secrète dont chaque pièce répondrait à la précédente avec la majesté d’un plan d’ensemble. Ce serait me prêter trop de méthode. Disons plutôt que j’essaie depuis quelques mois de faire autre chose qu’un simple site de textes sur les livres anciens. J’essaie de lui donner plus de relief, plus de voix, plus de circulation intérieure. Si la bibliophilie est cosa mentale, elle est aussi, en tout cas j’aime le croire, vivante.

Le mot moderne pour désigner cet ensemble serait peut-être « lore » — au sens où l’on parle du lore de Tolkien, de Game of Thrones, de Star Wars ou de certains univers romanesques et fictionnels. Il est un peu bizarre dans le monde du livre ancien, mais il n’est pas absurde. Par lore, je n’entends pas une mythologie grandiloquente ni une machine romanesque achevée, et encore moins me placer au niveau du talent des auteurs qui ont produit les œuvres citées ci-dessus. J’entends quelque chose de plus artisanal, de plus progressif, de plus mouvant : un ensemble de voix, de figures, de manies, de références, de tonalités, de personnages, de signatures, qui reviennent, se croisent, s’éclairent les uns les autres, et finissent par donner au site autre chose qu’une simple juxtaposition d’articles. Non pas un système. Plutôt un climat. Ou peut être est-ce un voyage auquel je vous invite.

Au fond, j’essaie de faire en sorte que bibliophilie.com ne parle pas toujours des livres anciens avec la même voix. Le sujet s’y prête mal. Le livre ancien n’est jamais seulement un objet d’érudition ; c’est aussi un objet de désir, de commerce, de croyance, de vanité, de mémoire, d’illusion, de théâtre social, de manie classificatoire, de quête, parfois même d’hallucination douce. Une seule voix finit vite par tout aplatir. Alors j’en ai laissé entrer plusieurs.

La suite est sur le site : Alcide Raturon, Barthélemy d’Arcole et Fulbert de Cuirac, autour de qui tout s’est organisé, puis Lucas Corso, Adso de Melk et Mathieu Lenoir, arrivés après eux.

C’est peut-être là la forme la plus acceptable de ma schizophrénie bibliophilique.

Il y a d’abord ceux qui ont pris une place centrale dans cette évolution, presque sans le vouloir. Alcide Raturon, Barthélémy d’Arcole et Fulbert de Cuirac sont probablement les trois figures autour desquelles ce déplacement s’est le plus nettement organisé.

Alcide Raturon m’a permis d’écrire la bibliophilie comme elle est souvent dans la vie réelle : savante, drôle, un peu vaniteuse, parfois touchante, parfois crédule, souvent plus romanesque qu’elle ne le croit. Avec lui, l’exemplaire n’est jamais tout à fait immobile. Il traîne une histoire, une illusion, une petite comédie de prestige, un désir de croire… parfois même un voyage dans le temps… Raturon apporte cette ironie de l’amateur qui aime assez son monde pour ne pas l’épargner.

Barthélémy d’Arcole, lui, regarde davantage du côté des notices, des annonces, des raretés proclamées, des mirages marchands, des promesses d’exemplaires singuliers. Il a quelque chose de l’inspecteur des apparences bibliophiliques. Grâce à lui, j’essaie de traiter le marché du livre ancien non comme une simple donnée commerciale, mais comme une scène où se fabriquent de l’aura, de la croyance et parfois de la confusion.

Fulbert de Cuirac, enfin, m’a offert une autre liberté : celle de traiter le monde du livre avec le sérieux absurde d’une administration imaginaire, l’IGLI. Avec lui, on peut rêver, classer l’inclassable, rédiger des notices pour des anomalies, instruire des dossiers sur des cas impossibles, et singer avec affection cette pente très bibliophile à l’inventaire, au catalogue, à la catégorie, à la procédure. Fulbert n’est pas seulement un personnage ; il est presque un petit ministère du dérèglement bibliographique.

Autour de ce premier noyau, d’autres voix se sont imposées.

Il faut citer Lucas Corso et Adso de Melk, mais avec une nuance essentielle : ni l’un ni l’autre ne m’appartiennent. Ils arrivent chargés d’une mémoire littéraire qui les précède. Corso est déjà connu ; Adso aussi. Le site ne les invente pas. Il essaie plutôt de les accueillir, de les déplacer, de les faire travailler dans un voisinage bibliophilique qui leur convient assez bien. Corso apporte la traque, l’ombre, le livre comme indice ou comme menace, la poussière des enquêtes et la fatigue des chasseurs d’exemplaires.

Adso apporte au contraire le silence, le manuscrit, la bibliothèque comme labyrinthe spirituel, la mémoire monastique, la gravité ancienne du texte. L’un vient avec la nuit, l’autre avec la pénombre des cloîtres. Ils étaient déjà connus ; j’essaie simplement de les faire résonner ici autrement.

Il faut citer enfin Mathieu Lenoir, qui joue un rôle très utile : celui de la contradiction. Dans un univers bibliophile, on peut vite devenir trop indulgent avec ses propres rites, ses mots, ses postures, ses illusions. Lenoir sert à rompre cette douceur. Il taille, il conteste, il démonte, il rappelle qu’un vieux livre médiocre ne devient pas admirable parce qu’il a survécu, qu’un lecteur n’est pas nécessairement un bibliophile, et que le petit monde du livre ancien mérite parfois moins de révérence que de netteté.

Il y a et il y aura d’autres voix, plus discrètes, moins installées, moins immédiatement identifiables, mais qui comptent justement parce qu’elles élargissent le champ sans prétendre au premier rôle.

Elles apportent une autre température, un autre grain, d’autres manières d’habiter le texte. Elles ne sont pas forcément des figures cardinales du dispositif, mais elles participent à cette impression que le site n’est plus écrit depuis un seul bureau. C’est important. Un « lore », s’il existe ici, ne repose pas seulement sur quelques têtes d’affiche ; il tient aussi à ces présences secondaires, à ces voix latérales, à ces autres vérités, à ces auteurs moins connus qui densifient l’ensemble.

Je crois que c’est là le point : bibliophilie.com n’est pas en train de devenir un grand système parfaitement refermé sur lui-même. J’essaie plutôt de lui donner une forme de pluralité cohérente. J’essaie de faire cohabiter plusieurs manières de parler des livres anciens sans les dissoudre dans une soupe uniforme. J’essaie de faire en sorte qu’un article puisse être sérieux sans être sec, ironique sans être léger, romanesque sans perdre le contact avec la réalité bibliographique, érudit sans tourner à la démonstration.

Au fond, ce que j’appelle ici lore bibliophilique n’est peut-être rien d’autre que cela : la tentative de faire sentir que le monde du livre ancien n’est pas plat. Qu’il appelle plusieurs voix parce qu’il contient plusieurs régimes de vérité. Une reliure peut relever du goût, du fétichisme, de l’histoire de l’art, de l’erreur ou du crime esthétique. Une provenance peut être un fait, un prestige, une fiction ou un malentendu. Une vente publique peut être un événement commercial, une scène de théâtre ou un roman en accéléré. Une bibliothèque peut être une autobiographie en rayonnages. Il fallait donc plusieurs regards.

Cette petite schizophrénie bibliophilique n’est pas forcément un défaut. C’est peut-être même, pour l’instant, la meilleure méthode que j’aie trouvée pour approcher honnêtement mon sujet.

Depuis septembre, bibliophilie.com reste un site sur les livres anciens, la bibliophilie, les faux, les reliures, les catalogues, les collectionneurs, les marchés et les curiosités du papier. Mais j’essaie qu’il soit aussi un peu plus que cela : un lieu où ces sujets prennent des voix différentes ; un lieu où certains auteurs reviennent ; un lieu où les textes se répondent parfois à distance ; un lieu où quelques personnages connus croisent des présences plus confidentielles ; un lieu, enfin, où l’on puisse sentir qu’une bibliothèque n’est jamais seulement une accumulation de volumes, mais aussi une accumulation de regards et surtout d’histoires.

Il est possible que rien de tout cela ne tienne. Que ces voix finissent par se contredire au point de se dissoudre, ou qu’une seule d’entre elles prenne trop de place et avale les autres. J’écris cet article un peu comme on dresse un état des lieux à mi-parcours, sans savoir si le chantier ira à son terme, ni quelle forme il aura s’il y parvient. Ce qui est sûr, c’est qu’il serait plus confortable de revenir à une voix unique. Et pourtant je n’en ai pas envie.

Je ne sais pas non plus qui entrera ensuite. D’autres figures tournent autour du site sans avoir encore trouvé leur ton juste : un relieur taciturne, peut-être quelqu’un venu du côté des libraires de province, peut-être une femme — car il faut bien reconnaître que cette petite république est, pour l’instant, exclusivement masculine, et ce n’est ni un programme ni une fatalité, simplement un déséquilibre que je commence à trouver encombrant. Certaines séries attendent d’être reprises ; d’autres n’ont produit qu’un seul texte et appellent manifestement une suite. Le dispositif reste poreux, incomplet, et c’est probablement ce qui le maintient vivant. Un lore achevé serait un lore mort.

Alors, appelons cela, faute de mieux, un lore bibliophilique.

Le mot est un peu neuf. Le fond, lui, est très ancien : dès qu’on aime vraiment les livres, on finit par les peupler.

Reste une question que je ne peux pas trancher seul : est-ce que ces voix, vues du dehors, forment quelque chose, ou restent-elles une collection de masques posés les uns à côté des autres ?

De l’intérieur, je crois les entendre dialoguer et je me surprends parfois à penser comme ou à être Alcide, Lenoir ou Fulbert; écrivant leurs textes, je suis dans la pire position possible pour les juger. Les lecteurs qui fréquentent bibliophilie.com depuis septembre ou même depuis 2007 sauront mieux que moi si ce déplacement a produit un climat réel, ou seulement son apparence.

Je serais curieux de le savoir.

La seule chose que je sais, c’est que je vous remercie de prêter votre attention à mes divagations.

Hugues

PS: 2007 – 2026, c’est peu et c’est beaucoup à la fois, et j’ai bien sûr une pensée pour ceux qui nous ont quittés en chemin, en particulier Pierre B., et Ugo P.

8 Commentaires

  1. Le site ex-libris Paris, comme pas mal d’autres sites similaires, à pour cible commerciale un public de lecteurs, comme vous le dites. Si il ne visait que les bibliophile, je crois que le risque de faillite serait grand.
    Mais les bibliophiles ne peuvent ils pas aussi y trouver leur compte? Parce que ce qui est vendu, c’est avant tout un produit. Et un produit est ce que l’on en fait.
    Un bibliophile ne voudra jamais d’un ex libris « clef en main « . Tout comme il ne tamponnera jamais directement un livre.
    Je crois que l’on peut affirmer qu’aucun bibliophile sérieux ne tamponnera la page de titre d’une édition aldine avec la photo de son chat. Et si quelqu’un qui s’est vu offrir un tampon s’en sert sur le dernier livre de Nabilla, c’est un moindre mal.
    Mais à partir du moment où l’ex-libris sous forme de tampon est le fruit d’une réflexion ( longue…), d’interrogations sur le motif, l’entourage, le style, etc, il n’y a que le support qui change.
    Et là, un ex libris doit il être obligatoirement gravé? Les exemplaires sont nombreux pour prouver le contraire. Et si l’on invoque la tradition, on peut répliquer que le premier ex-libris, que vous citez, était sans doute gravé sur bois et non sur cuivre.
    Les techniques actuelles permettent de produire des tampons aux lignes très fines. Et rien n’empêche de tamponner sur un papier velin, avec de l’encre japonaise de bien meilleure qualité, pour produire un ex-libris, en vignette, et que l’on peut coller de manière réversible.
    Et là, on n’est plus dans la mutilation d’un livre.
    Et tout de même une petite remarque sur les tampons en page de titre. Si effectivement, nous, bibliophiles, déplorons le tampon de la bibliothèque municipale de Saint-Barton-les-trois-oies, il y a fort à parier que la découverte du tampon « bibliothèque du citoyen Napoléon Bonaparte » ne provoque pas la même réaction, alors qu’il est tout aussi moche et mal placé.
    Pour finir, si vous voulez vraiment voir quelque chose qui relève de l’hérésie bibliophilique, il faut que vous alliez voir sur Etsy les ex-libris autocollants couleurs qu’ils vendent.

  2. Ne pas confondre ex-libris et tampons !
    Certains ex-libris sont précieux.
    Quand on fait relier un ouvrage, on le « dénature » certes, mais y apposer son ex-libris, et également le nom du relieur, me paraît normal.

  3. Bonjour à tous. Je persiste à détester l’anonymat sous lequel certains prennent la parole. Je veux savoir à qui j’ai « affaire » et pouvoir satisfaire ma curiosité par une recherche Internet sur le vrai nom.

  4. Un coup de gueule salutaire, certaines colères ayant du mérite. Et qui rappelle que posséder et conserver ne se confondent pas. Le bibliophile conservateur a conscience de son rôle de passeur, du caractère éphémère de son rapport au livre et ce faisant le préserve de sa propre passion. Le bibliophile possesseur ne songe pas au futur, il ne pense qu’au présent. Là, maintenant, il est le propriétaire d’un bel ouvrage et veut qu’on le sache. Lui le sait déjà d’ailleurs et n’a nul besoin d’un tampon pour s’en souvenir. La marque indélébile est pour les autres. Pour tous les autres sauf un, le livre. L’amour, le vrai, se reconnaît pourtant au fait de penser à l’autre avant de penser à soi-même.

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