Dossiers cliniques de l’IGLI : Le bibliophile égaré 24h sur Le Bon coin

Cinq cent quarante-cinq mille quatre cent dix-sept annonces sous les deux mots livre ancien. M. R., cinquante-deux ans, deux mille volumes en reliure d’époque, les a remontées vingt-quatre heures sans manger ni dormir. Une Vulgate lyonnaise de 1732 y vaut quatre-vingt-dix euros, un roman sentimental de 1920 quatre-vingt-neuf.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par le docteur Achille Dandillot, médecin-inspecteur à la section clinique de l’Institut pour la Gestion du Livre Imprimé, titulaire d’une chaire qu’il a créée lui-même et que personne n’a songé à lui disputer. Dossier n°2, cote IGLI-DC-2/207.

La sœur du patient a téléphoné à sept heures dix, et elle parlait bas. Son frère était entré la veille au soir sur le Boncoin juste pour voir, et depuis, plus rien. Il n’avait pas dîné, il n’avait pas dormi. On l’entendait de loin en loin répéter des prix sans phrase autour d’eux, quatre-vingt-dix euros, mille euros, quatorze euros quatre-vingts. Vers cinq heures du matin il avait dit à voix haute, pour lui seul, « celle-ci est peut-être la bonne ». Sa sœur a attendu deux heures avant d’appeler, par égard pour lui.

Je consigne le symptôme sous le nom de palilalie tarifaire. Le patient ne répète plus des mots, il répète des prix, et le prix est le seul élément qui subsiste d’une annonce à qui l’on a retiré sa description. Nous n’avions pas encore rencontré ce stade chez un sujet aussi exercé.

M. R. a cinquante-deux ans et deux mille volumes, dont une bonne part en reliure d’époque. Il fréquente les ventes publiques depuis vingt ans, il lit le latin d’imprimeur, il sait collationner. Nos services le connaissaient déjà : dossier IGLI-DC-1/193, gallicanose de forme bénigne, résolue sans traitement. J’ajoute, parce que le diagnostic en dépend entièrement, qu’il n’a jamais acheté un Jean de Bonnot de sa vie.

Le lieu où nous l’avons trouvé n’a pas de nom dans notre nomenclature. Une plaine. Ou un dépotoir, le mot me vient et je le garde.

Le relevé de la plaine est sur le site : les quatre adjectifs qui s’échangent sans que personne y perde, L’Éléphant rose à quatorze euros quatre-vingts, la couette à fleurs, et la page où nous avons fini par le trouver.

Sous les deux mots livre ancien, la section des Livres du Boncoin déclare cinq cent quarante-cinq mille quatre cent dix-sept annonces. Les mêmes deux mots, portés dans les Antiquités, en donnent deux mille huit cent cinquante-neuf, et la première de la liste est une pendule en marbre avec ses cassolettes, cent trente euros.

Le vocabulaire du Boncoin tient en quatre adjectifs qui s’échangent sans que personne y perde : ancien, vieux, rare, de collection. On trouve donc, dans le premier écran de chaque requête et sans avoir eu à les chercher, une collection encyclopédie Larousse vendue comme livres anciens pour dix euros, un lot de livres anciens rares annoncé plus de cent ans entre parenthèses pour quinze euros, un livre ancien rare de 1862 à mille euros dont ni le titre ni l’auteur ne sont donnés, un livre ancien à huit euros dont rien du tout n’est donné, et un livre ancien rare intitulé L’Éléphant rose à quatorze euros quatre-vingts. Une autre annonce propose de vieux livres de Victor Hugo, cause décès, sans préciser de qui, et une paire de serre-livres Art déco figure dans la même catégorie, où elle serre en effet quelque chose. Le patient cherchait un livre imprimé avant 1700.

Les prix n’ont pas d’échelle. Une Bible en latin, Vulgate imprimée à Lyon en 1732, quatre-vingt-dix euros. Trois lignes plus haut, un roman sentimental de 1920, quatre-vingt-neuf euros. Sous le mot incunable, cent cinquante-quatre annonces mêlent des fac-similés de Gutenberg à cent euros et un Bartholomaeus Anglicus de 1525 à deux mille deux cents ; les essais universitaires sur les incunables y figurent aussi, à quinze euros, sans que rien ne les distingue des objets. Sous le mot bibliophilie, la toute première annonce, affichée à huit mille euros, n’est pas une vente : un libraire y achète, et il a rempli la case parce qu’elle était obligatoire.

Restent les photographies. Toujours la même : le volume fermé, posé sur une couette à fleurs, pris de trois quarts. Jamais la page de titre. Jamais le dos. La description tient en deux mots, voir photos, et il n’y a rien à voir sur les photos. J’ajoute, sans que cela serve à rien, que ce sont souvent les mêmes fleurs, de grosses pivoines roses sur fond crème, et que j’ai fini par me demander quel fabricant de linge de maison a équipé une génération entière de vendeurs.

L’historique était resté ouvert. Le patient a d’abord cherché un Elzevier et obtenu onze résultats, dont quatre pour une maison d’édition scientifique néerlandaise du vingtième siècle et un pour un chat à donner. Il a ensuite affiné, reliure plein veau XVIIe, et reçu la paire de serre-livres et un manuel d’arithmétique de 1883. La précision dégrade le résultat, la machine ignorant ce qu’est un plein veau et retenant les annonces qui partagent avec la requête le plus grand nombre de lettres. Il a enfin tapé incunable, le mot le plus haut du vocabulaire, et reçu un fac-similé de Gutenberg et un essai sur la gravure sur bois.

Il a alors abandonné toute requête, tapé livre ancien, et cessé de lire. Je propose d’appeler cet état acédie défilante. Mâchoire relâchée, respiration haute, pouce descendant à intervalle régulier, perte de la notion d’heure, intelligence critique intacte : interrogé le lendemain, M. R. savait parfaitement que les trois cents dernières annonces ne valaient rien. Nous l’avons trouvé à la page quarante et une, entre un lot de bibliothèque verte et le manuel d’arithmétique de 1883, revenu là par un chemin que je n’explique pas.

Nous n’avons pas parlé au patient et nous nous sommes gardés de lui dire qu’il perdait son temps, puisqu’il le sait et que c’est la seule chose qu’il sache encore. Mon assistant a lu à voix haute, lentement, la notice complète d’un livre. Un vrai. Titre au long, lieu, imprimeur, date, format, collation, pagination, état de la reliure, nature des gardes, accidents, provenances avec le nom de leurs porteurs. Au bout de deux minutes, M. R. a levé les yeux.

Le protocole s’arrête là. La cure par la notice, variante lourde de l’électrothérapie bibliographique douce administrée au dossier précédent, tient en trois minutes de description exacte et ne demande aucun appareil. On ne sort pas un bibliophile du Boncoin en lui montrant la porte, on l’en sort en lui faisant entendre un livre décrit. Le patient a demandé l’heure, a mis longtemps à admettre qu’il manquait un jour entier, et a dit qu’il n’avait rien trouvé.

Ni la cupidité ni la paresse ne tiennent un homme au vingt-quatrième millier d’annonces. L’espérance le tient. Sur cinq cent quarante-cinq mille annonces mal nommées et non décrites, il y a le veau plein du dix-septième vendu quarante euros par quelqu’un qui ne sait pas ce qu’il tient ; j’en ai eu un entre les mains il y a longtemps, ramassé sur un trottoir par un confrère qui n’y connaissait rien et qui me l’a montré le soir même, tout content. Le patient a donc raison, et un homme qui a raison ne se soigne pas. Nous n’avons aucun traitement de fond à proposer.

La notice de librairie sert d’abord à permettre de dire non. Sa collation et son relevé d’accidents rendent la journée finissable, et un catalogue rend une passion habitable. Le Boncoin ne rend jamais son verdict. Un homme qui n’obtient jamais de verdict ne s’arrête que par épuisement, et l’épuisement est venu, chez M. R., à la vingt-quatrième heure.

Pronostic réservé. Le patient a dormi onze heures et repris ses travaux. Je recommande, pour les sujets exercés, qu’un tiers appelle le sujet par son nom, à voix haute, dans la pièce, passé quarante minutes de présence sur le site, et par le nom, non par le prénom, le prénom ne réveillant personne. Les autres mesures que j’avais prévu de proposer ne tiennent pas devant l’espérance, et je les retire.

Reste à savoir si le Boncoin y est pour quelque chose. L’Institut ne dresse pas de réquisitoire et je n’impute aucune intention à une société que je ne connais pas, mais je relève l’état des cases. Un vendeur doit choisir une catégorie, indiquer un prix et poser une photographie.

Il peut laisser la description vide, et beaucoup la laissent vide. Aucun champ ne réclame une date d’impression, un format, un état de reliure, alors que le patient n’achetait jamais rien d’autre que cela. La même catégorie accueille une pendule en marbre, une paire de serre-livres, un lot de bibliothèque verte et un Bartholomaeus Anglicus de 1525.

Le moteur classe par lettres communes, et la maison vend des options de visibilité qui portent en tête de liste des annonces qui ne disent rien. La case du prix ne peut pas rester vide.

J’ai regardé le site vingt minutes en rentrant, pour les besoins du dossier. Je n’ai rien acheté. Sa sœur écrit qu’il ne veut plus entendre parler de rien.

Il y est retourné jeudi. Moi aussi.

GUILDE · AD/BONCOIN

La lettre du bibliophile

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Le vol dans les bibliothèques

Le vol dans les bibliothèques

À l’automne 2023, près de quatre-vingts volumes russes rares disparaissaient des collections universitaires de Varsovie. Certains avaient été remplacés en rayon par des fac-similés. À Paris, la BULAC était visitée de nuit, après une demande de consultation de Pouchkine déposée la veille.

Barthélémy d’Arcole, inspecteur des mirages patrimoniaux et des dérives bibliophiliques contemporaines.
Amis bibliophiles, bonjour.

Du vol dans les bibliothèques patrimoniales

Il y a, dans toute bibliothèque patrimoniale, une inquiétude sourde que ne dissipent ni les murs épais, ni les alarmes, ni les procédures. Une inquiétude ancienne, presque constitutive de l’institution elle-même : celle de la disparition silencieuse. Le livre ancien, si patiemment conservé, catalogué, restauré, demeure un objet vulnérable. Non parce qu’il est fragile — il l’est — mais parce qu’il est désirable. Et qu’il circule.

L’actualité récente, ponctuée de vols spectaculaires dans des bibliothèques universitaires, nationales ou muséales, ne fait que rappeler une vérité ancienne : le vol de livres – comme celui des couronnes, hélas -, est aussi ancien que le livre lui-même. Il accompagne l’histoire des collections comme une ombre fidèle, changeant de visage selon les époques, mais conservant les mêmes ressorts : la convoitise, la passion, la cupidité, parfois la conviction intime de mieux servir le patrimoine que l’institution qui le conserve.

Une menace contemporaine, un mal ancien

À l’automne 2023, plusieurs affaires rappelaient brutalement que les bibliothèques patrimoniales ne sont pas des sanctuaires inviolables. À Varsovie, près de quatre-vingts volumes rares d’éditions russes disparaissaient des collections universitaires, remplacés pour certains par des fac-similés soigneusement installés sur les rayonnages. À Paris, dans la nuit, une intrusion visait les réserves de la BULAC, où des éditions originales de Pouchkine avaient été demandées en consultation la veille. À Lyon, quelques mois plus tôt, d’autres éditions russes rares avaient déjà disparu. Les bandes de vidéosurveillance établirent rapidement que les mêmes individus circulaient d’un établissement à l’autre.

Ces faits, pris isolément, pourraient sembler relever du fait divers. Ils dessinent en réalité un phénomène plus vaste : celui d’un marché international du livre ancien et du document patrimonial, où certaines pièces circulent sur commande, parfois à l’échelle d’un État, parfois pour satisfaire un collectionneur discret, parfois pour alimenter un commerce parallèle.

Mais réduire le vol en bibliothèque à une criminalité organisée serait une erreur. Car l’histoire montre que les bibliothèques ont été pillées par toutes sortes d’acteurs, et souvent de l’intérieur.

Le reste du dossier est sur le site : le serment qu’on prête encore à Oxford, les vingt-trois mille volumes que Stephen Blumberg disait mettre à l’abri, les pages découpées à la British Library par Farhad Hakimzadeh pour compléter ses propres exemplaires, et le voleur de la Gutenberg de Harvard tombé au bout de sa corde en 1969.

Sorts, chaînes et serments : la longue histoire des parades

Dès l’Antiquité, on tenta de dissuader les voleurs par la menace surnaturelle. Des formules de malédiction, gravées ou copiées dans les manuscrits, promettaient le courroux des dieux à quiconque oserait soustraire un livre. Au Moyen Âge, ces imprécations cédèrent la place à des formules d’excommunication, parfois ajoutées au colophon. On enchaîna les livres aux pupitres, on ferma les armoires, on surveilla les lecteurs.

À l’époque moderne, les bibliothèques firent prêter serment à leurs usagers. Certaines salles de lecture affichaient encore, au XVIIIᵉ siècle, des avertissements solennels rappelant que toute altération ou soustraction serait sévèrement punie. Le célèbre serment exigé à Oxford, toujours en vigueur aujourd’hui sous une forme modernisée, rappelle cette continuité : le lecteur promet de ne pas emporter, mutiler ou endommager les ouvrages qui lui sont confiés.

« I hereby undertake not to remove, deface, or injure in any way, any volume, document, or other object belonging to it or in its custody; not to bring into the Library, or kindle therein, any fire or flame; and not to smoke in the Library. And I promise to obey all rules of the Library.”

En français:

« Je m’engage par la présente à ne retirer, dégrader ou endommager de quelque manière que ce soit aucun volume, document ou autre objet appartenant à la bibliothèque ou placé sous sa garde ; à ne pas introduire dans la bibliothèque ni y allumer aucun feu ou flamme ; à ne pas fumer dans la bibliothèque ; et je promets de respecter l’ensemble des règles de la bibliothèque.« 

Ces dispositifs, pourtant, n’ont jamais empêché les vols. Ils rappellent seulement que la conscience du danger est ancienne, et que la bibliothèque n’a jamais été un espace naïf.

Le livre : un objet d’art volable

Contrairement au tableau ou à la sculpture, le livre ancien présente une particularité troublante : il n’est que rarement unique. Un exemplaire volé peut être remplacé par un autre de la même édition, parfois sans que la perte soit immédiatement détectée. Pire : il peut être transformé. On change une reliure, on coupe des marges, on efface des cachets, on recompose un volume à partir de feuillets dispersés.

Cette plasticité explique en grande partie l’attrait du livre pour les voleurs. Elle permet le camouflage, la dilution, la réintégration sur le marché. Les affaires récentes l’ont montré : certains voleurs n’hésitent pas à substituer des copies aux originaux, retardant la découverte du vol parfois de plusieurs années.

Passion, bibliomanie et pulsion de possession

Tous les voleurs de livres ne sont pas mus par l’appât du gain. L’histoire bibliophilique est jalonnée de figures ambiguës, où la passion pour le livre se transforme en justification du vol.

Le cas de Stephen Carrie Blumberg demeure emblématique (https://bibliophilie.com/stephen-carrie-blumberg-bibliophile-et-voleur-de-haut-vol/). Pendant plus de quinze ans, il pilla près de trois cents bibliothèques nord-américaines, dérobant plus de vingt-trois mille ouvrages et manuscrits. À son arrestation, il se présenta non comme un criminel, mais comme un sauveur : selon lui, les institutions ne protégeaient pas suffisamment leurs trésors, et il ne faisait que les mettre à l’abri. Cette rhétorique du « sauvetage » revient avec une constance troublante dans les procès de voleurs bibliomanes.

En France, l’affaire du Mont Sainte-Odile révéla un autre profil : celui d’un lecteur solitaire, passionné d’ouvrages anciens, qui profita d’un passage secret pour s’approprier plus d’un millier de volumes, dont plusieurs incunables. Il ne revendait rien. Il conservait. La bibliothèque publique devenait le réservoir de sa collection privée. (https://bibliophilie.blogspot.com/2007/05/un-arsne-lupin-bibliophile.html)

Compléter sa bibliothèque aux dépens des autres

Chez certains collectionneurs, la tentation est plus insidieuse encore. Ils fréquentent assidûment les bibliothèques, notent les manques de leurs propres exemplaires, puis découpent, feuillet par feuillet, ce qui leur fait défaut.

L’affaire Farhad Hakimzadeh, à Londres, est à cet égard exemplaire. Pendant des années, il découpa avec une précision chirurgicale des pages dans des ouvrages rares de la British Library et de la Bodleian Library. Les pages volées servaient à compléter ses propres livres. La découverte de l’affaire ne fut possible que grâce à l’examen minutieux des particularités d’exemplaire : taches, défauts, dorures de tranches, petites marques invisibles à l’œil non exercé.

Ici, le vol ne détruit pas seulement le patrimoine : il le fragmente, le disperse, le rend presque impossible à reconstituer.

Le lucre et le spectaculaire

D’autres affaires relèvent d’une criminalité plus classique, parfois teintée d’une audace presque théâtrale. La tentative de vol de la Bible de Gutenberg à Harvard, en 1969, reste l’une des plus célèbres. Caché dans les toilettes, le voleur tenta de s’échapper par une corde improvisée, avant de s’effondrer, grièvement blessé, sous le poids des volumes. Ironie cruelle : il ne fut jamais condamné.

La même Bible de Gutenberg suscita d’autres convoitises, jusqu’au vol commis à Moscou par d’anciens officiers du renseignement, qui tentèrent de la revendre plusieurs années après l’avoir subtilisée.

Ces affaires spectaculaires fascinent, mais elles masquent une réalité plus banale : la majorité des vols sont discrets, progressifs, presque invisibles.

Quand les professionnels trahissent

L’une des dimensions les plus dérangeantes du vol patrimonial réside dans l’implication de professionnels : libraires, experts, universitaires, bibliothécaires. Leur connaissance intime des collections, des procédures et du marché en fait des acteurs redoutablement efficaces.

Dans les années 1920-1930, un réseau de libraires new-yorkais organisa le pillage systématique des bibliothèques publiques, alimentant un commerce parallèle florissant. Plus récemment, des marchands réputés ont été condamnés pour avoir dérobé cartes, livres ou manuscrits directement en salle de lecture.

Les universitaires ne sont pas exempts de cette dérive. Musicologues, papyrologues, historiens du livre ont parfois cédé à la tentation, revendant à l’étranger des documents qu’ils étaient censés étudier. L’affaire des fragments de papyrus anciens vendus à un musée américain, puis reconnus comme volés, illustre les zones d’ombre où se mêlent recherche, marché et collection privée.

Les bibliothécaires, entre négligence et prédation

Plus douloureux encore est le constat que certaines bibliothèques ont été pillées par ceux-là mêmes qui en avaient la garde. Le XIXᵉ siècle connut le scandale Guglielmo Libri ; le XXᵉ et le XXIᵉ n’ont pas été en reste. (https://bibliophilie.com/laffaire-du-comte-libri-le-biblio-kleptomane/)

Au Danemark, en Suède, en Italie, en France, des conservateurs et des agents ont méthodiquement soustrait des milliers de volumes. À Naples, le cas de la bibliothèque des Girolamini frappa les esprits : des éditions originales de Galilée furent remplacées par des faux d’une qualité telle qu’ils trompèrent longtemps les experts.

À Paris, l’affaire du manuscrit hébraïque exporté frauduleusement révéla combien une signature administrative pouvait suffire à faire disparaître un trésor national.

Il faut aussi évoquer la négligence. Certains vols ne furent découverts que des décennies plus tard, à l’occasion d’une succession ou d’une vente. Des bibliothèques entières ont été amputées sans que personne ne s’en aperçoive.

Illusion technologique et véritables remparts

Caméras, RFID, bases de données, numérisation massive : les bibliothèques contemporaines n’ont jamais été aussi équipées. Pourtant, aucune technologie ne garantit une protection absolue. Les puces ne peuvent être apposées sur les ouvrages anciens sans risque. Les bases de données peuvent être modifiées. Les images ne servent souvent qu’après le vol.

Ce qui s’avère décisif, en revanche, c’est la connaissance fine des exemplaires : relevé systématique des particularités, photographies, conservation des anciens catalogues sur fiches, vérfifications régulières. Là où ces pratiques existent, les voleurs sont plus vite confondus.

Conclusion : une responsabilité partagée

Le vol en bibliothèque ne disparaîtra jamais totalement. Il est le revers sombre de l’amour du livre, de sa valeur symbolique et marchande. Face à lui, aucune parade n’est infaillible. La protection du patrimoine repose sur une vigilance collective : celle des professionnels, des chercheurs, des libraires, mais aussi des lecteurs.

Car le livre ancien n’est pas seulement un objet à conserver : il est un objet à comprendre. Et c’est peut-être là, dans cette compréhension partagée, que réside la meilleure défense contre sa disparition.

IGLI — DPM-XVI-PIG-PEY-1993

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