Notices de l’IGLI #2: Procédure d’urgence en cas de découverte d’un livre manifestement vivant

Service Spécial de Surveillance Zoobibliologique – Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI)

Par le professeur adjoint Théodore Brisepage
Rédacteur principal des notices anormales et procédures de quarantaine
Attaché au Service spécial de surveillance zoobibliologique – IGLI

Amis bibliophiles, bonjour,

La bibliobiologie, discipline encore contestée par les esprits courts, étudie les livres lorsqu’ils cessent d’avoir tout à fait le bon goût de demeurer inertes. Elle s’occupe des volumes qui respirent, des reliures qui frémissent, des in-folios qui lisent seuls ou des in-quarto qui mangent leurs voisins. Science de frontière, elle exige à la fois des nerfs solides, de bons yeux, et le refus absolu de rire trop tôt.

Il arrive, quoique rarement, qu’un agent de l’IGLI soit confronté à un volume présentant des signes de vie ne pouvant raisonnablement être imputés ni à l’usure, ni au climat, ni à la vermine ordinaire. Ont ainsi été signalés, dans divers dépôts, cabinets, réserves et arrière-boutiques, des battements sourds sous les ais, des frémissements périodiques de coiffe, une respiration discrète entre les cahiers, des variations thermiques localisées au dos et, dans les cas les plus nets, une tendance du livre à se rouvrir de lui-même à certaines pages auxquelles il paraît attaché.

Ces manifestations, que le profane qualifie volontiers de fantaisistes avant de reculer de trois pas, relèvent pourtant d’un protocole parfaitement établi, classé par l’Inspection sous l’intitulé : Procédure d’urgence type Z-4 – Spécimen bibliobiologique actif.

Identification préliminaire

Dès l’apparition d’un doute sérieux, l’agent doit s’abstenir de tout contact direct et procéder à une première évaluation visuelle. Il s’agira de déterminer si l’ouvrage relève de la catégorie des vivants reliés — catégorie encore contestée par certains services mais reconnue de fait par la jurisprudence interne — ou s’il convient de l’attribuer à un phénomène annexe : pullulation entomologique, moisissure en expansion, infiltration murine, fermentation de colle animale, ou simple agitation due à un collectionneur nerveux.

L’examen s’effectue au moyen d’une lampe froide, de verres grossissants et, lorsque le poste en est pourvu, d’un capteur thermique portatif. Tout bruit assimilable à un soupir, à un raclement intérieur, à une crispation de couture ou à un léger claquement de langue papyracée doit être consigné sans commentaire.

Il est rappelé qu’en pareille matière, l’excès d’esprit nuit au diagnostic. L’agent n’est pas tenu de comprendre ce qu’il observe. Il lui suffit, dans un premier temps, de ne pas mourir de curiosité.

Isolement immédiat

Tout volume suspect doit être placé sans délai dans une enceinte d’isolement à atmosphère neutre. L’IGLI recommande, pour les interventions de première urgence, l’usage de la malle réglementaire dite Sanctorius, munie d’un hygromètre, d’un double système de fermeture et d’un dispositif anti-fuite dont le brevet, déposé en 1911, fut remis en service en 1984 à la suite de l’incident de Moulins, qu’il n’y a pas lieu de rappeler ici.

La manipulation doit être opérée avec des gants souples, non abrasifs. L’ancien usage des gants de parchemin traité est désormais déconseillé dans les services bien tenus, plusieurs spécimens ayant montré, au contact dudit matériau, des réactions ambiguës qu’il serait inutile d’aggraver.

L’ouvrage ne devra en aucun cas être plaqué brutalement, secoué, ouvert de force, ni traité comme un paquet documentaire ordinaire. Les livres vivants, lorsqu’ils existent, supportent mal d’être confondus avec l’administratif courant.

Intervention du Service zoobibliologique

Une fois l’isolement assuré, l’agent requiert l’intervention du Service spécial de surveillance zoobibliologique, composé, selon disponibilité, d’un bibliothérapeute, d’un vétérinaire des entités imprimées et d’un officier de quarantaine. Leur mission consiste :

  1. à confirmer le caractère vivant du spécimen ;
  2. à distinguer l’éveil spontané d’une mutation lente ;
  3. à apprécier son degré de sociabilité ;
  4. à déterminer s’il lit, s’il rumine, ou s’il attend.

Un procès-verbal de constat est établi sur place en double exemplaire, dont l’un est transmis au Bureau des manifestations anormales du Livre, l’autre étant classé sous cote réservée jusqu’à disparition du phénomène, extinction du spécimen ou retraite du rédacteur.

Dans les cas de mobilité avérée, il est recommandé de doubler la surveillance humaine d’un relevé minutieux de la position du volume sur la tablette. Il demeure surprenant de devoir écrire cela. Il demeure plus surprenant encore d’avoir eu à le vérifier.

Considérations éthiques

Depuis l’arrêté du 14 mai 1978 relatif au traitement des entités imprimées non inertes, l’IGLI prescrit de privilégier la conservation vivante chaque fois que la coexistence avec les personnes et les collections demeure possible.

En conséquence, sont strictement prohibés :

– tout désassemblage exploratoire ;
– toute ouverture forcée excédant l’angle toléré par l’état de la reliure ;
– toute tentative de lecture intrusive ;
– tout usage d’appâts textuels destinés à provoquer une réaction ;
– toute expérience visant à vérifier si l’ouvrage mord effectivement.

Il est rappelé qu’un livre vivant n’est pas un document capricieux, mais un organisme relié. À ce titre, il ne saurait être ni brutalement consulté, ni feuilleté par curiosité, ni frappé sur le dos pour “voir ce qu’il a dans le ventre”, formule regrettablement relevée dans plusieurs rapports de province.

Premier cas d’école : l’in-folio lecteur

En octobre 2016, l’IGLI fut saisie par un libraire du Quartier Latin au sujet d’un in-folio daté de 1623 qui présentait la particularité de changer, chaque nuit, de page ouverte. L’observation du cycle révéla un rythme d’une régularité remarquable : deux feuillets tournés en vingt-quatre heures, toujours à la même heure, sans intervention extérieure ni courant d’air susceptible d’expliquer le phénomène.

Après mise en quarantaine et surveillance prolongée, les experts conclurent à un mécanisme d’auto-lecture autonome, possiblement lié à une imprégnation ancienne de spores mnésiques. Le volume fut transféré au Conservatoire des espèces imprimées rares, où il poursuit, à ce jour, une lecture lente, méthodique et parfaitement silencieuse. Aucun signe d’agressivité n’a été relevé. Une certaine impatience fut en revanche notée lorsqu’on tenta de l’interrompre au milieu d’un chapitre.

Ce cas demeure exemplaire en ce qu’il rappelle qu’un livre peut manifester une activité cognitive sans pour autant devenir dangereux. L’erreur commune consiste à supposer que tout livre vivant veuille s’échapper. Quelques-uns, au contraire, demandent seulement qu’on les laisse finir.

Deuxième cas d’école : le volume prédateur de Saint-Wulfran

Le cas dit de Saint-Wulfran, désormais étudié dans les sessions avancées de formation zoobibliologique, demeure l’un des plus instructifs jamais traités par l’Inspection.

L’affaire débuta sans éclat. Au mois de février 2022, le conservateur d’une bibliothèque privée de province signala une série de disparitions qu’aucune cause ordinaire ne permettait d’expliquer. Trois volumes in-12 du XVIIIe siècle manquaient à l’appel. On crut d’abord à un prêt mal noté, puis à un déplacement de rayon, puis, comme il arrive souvent dans les maisons où l’ordre est ancien mais la mémoire mobile, à une distraction du propriétaire lui-même. La chose eût pu en rester là si deux phénomènes annexes n’avaient retenu l’attention.

D’une part, plusieurs ouvrages voisins présentaient des lésions singulières : coins rongés non de l’extérieur vers l’intérieur, comme dans le cas trivial du rongeur, mais selon un mode inverse, comme si la morsure s’était déclarée depuis la marge interne du volume absent. D’autre part, l’on constata, sur les tablettes du troisième rang, une fine poussière noirâtre mêlée de parcelles de papier mâché, de filasse, de colle ancienne et, plus troublant encore, de minuscules fragments de veau fauve que nul relieur consciencieux n’aurait laissés derrière lui.

L’IGLI fut saisie après la disparition d’un quatrième volume, cette fois sous surveillance. Le propriétaire, homme d’un courage relatif mais d’une excellente écriture, affirma avoir entendu, vers deux heures du matin, “un bruit de mastication feutrée, analogue à celui d’une personne bien élevée mangeant des biscottes dans une sacristie”. Cette déposition, jugée d’abord excessive, fut néanmoins versée au dossier.

L’équipe dépêchée sur place comprenait le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de cours en pathologie comparée du dos à nerfs et membre correspondant de la Société protectrice des ouvrages susceptibles ; Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine ; et le sous-inspecteur Achille Peutre, spécialiste des mouvements spontanés de rayonnage et des déplacements non autorisés en bibliothèque close.

L’examen du fonds permit rapidement d’isoler un suspect principal : un fort volume in-quarto de théologie polémique, relié en basane brune, sans grand mérite apparent, mais d’une corpulence anormale pour son contenu réel. Le catalogue le donnait pour complet à trois cent douze pages. Or la pesée révélait une masse correspondant plutôt à un ouvrage de cinq cents pages, reliure comprise. La différence ne pouvait s’expliquer ni par l’humidité, ni par une restauration, ni par le zèle d’un relieur criminel.

Plus remarquable encore : le livre paraissait somnoler le jour, mais montrait, à l’approche du soir, de légers tressaillements de mors. On observait aussi une dilatation intermittente du dos, comme un gonflement digestif. À la lampe froide, des débris de papier vergé furent aperçus entre les tranchefiles, là où aucun papier ne devait se trouver. Mlle Lépine signala enfin, lors d’une écoute prolongée, un froissement interne à rythme lent, suivi d’un bruit discret de déglutition.

La surveillance nocturne fut organisée selon le protocole Z-4 bis, avec appât documentaire. On disposa à proximité immédiate un lot de brochures sans valeur, deux annuaires fatigués et, à titre comparatif, un exemplaire dépareillé d’almanach administratif. Pendant deux heures, rien ne se produisit. Puis, à une heure dix-sept, le volume de théologie se souleva légèrement de son plat inférieur, pivota d’environ trois centimètres et ouvrit sa couvrure avec une lenteur prudente qui fit écrire plus tard au sous-inspecteur Peutre : “On eût dit moins un livre qu’un crapaud doctrinal sortant de sa torpeur.”

L’attaque fut d’une grande netteté technique. Le volume saisit d’abord l’almanach par le coin supérieur, le rabattit contre lui, puis entreprit une absorption méthodique par inclusion marginale. Il ne déchirait pas : il incorporait. Les feuillets de la victime semblaient se dissoudre au contact des gardes du prédateur, comme attirés par une succion textuelle. En moins de sept minutes, l’almanach avait disparu à moitié. À la neuvième minute, seule subsistait la couverture, rejetée au sol avec une sorte de mépris nutritionnel.

L’intervention eut lieu à cet instant. Le docteur de Cuirac appliqua la couverture de contention réglementaire, doublée de toile grise, pendant que Mlle Lépine détournait l’attention du spécimen au moyen d’un leurre typographique composé de pages non coupées. Le sous-inspecteur Peutre immobilisa l’ensemble avec les sangles de calme, modèle 1932. Le volume manifesta alors une vive résistance, accompagnée d’un claquement sec assimilé par les experts à une protestation plutôt qu’à une agression.

Le diagnostic fut formel : bibliophagie active de type endocatalogique, avec comportement sélectif. Le spécimen ne dévorait pas n’importe quoi. Il privilégiait les ouvrages faibles, les éditions fatiguées, les reliures lâches et, selon toute apparence, les textes qu’il jugeait inférieurs. Deux hypothèses furent avancées : soit une faim purement matérielle, orientée vers le papier ancien et les colles animales ; soit, théorie plus inquiétante, une forme de prédation critique, le livre absorbant ses voisins moins pour s’en nourrir que pour les corriger définitivement.

Transféré en caisson Sanctorius au dépôt de sûreté de l’IGLI, le volume fut soumis à un régime strict de feuillets neutres et de formulaires périmés. Son état se stabilisa au bout de trois semaines. On constate encore, à ce jour, qu’il frémit légèrement lorsqu’on introduit dans son voisinage des ouvrages de dévotion médiocres, des compilations molles ou des réimpressions sans nerf. Pour cette raison, il demeure isolé.

Le cas de Saint-Wulfran a conduit l’Inspection à rappeler une règle trop souvent négligée : dans toute bibliothèque ancienne, l’absence inexpliquée d’un livre n’autorise jamais à conclure trop vite au désordre ; il convient parfois d’envisager qu’un autre livre ait simplement dîné.

Dispositions finales

La découverte d’un livre vivant ne relève ni de l’anecdote, ni de la superstition, ni de l’exagération de cabinet. Elle constitue un événement zoobibliologique de première catégorie, exigeant sang-froid, méthode et respect.

Tout témoin est tenu :

– de signaler immédiatement le cas à l’autorité compétente ;
– de s’abstenir de toute manipulation non prescrite ;
– de maintenir autour du spécimen une distance convenable ;
– de ne jamais supposer qu’un livre immobile soit un livre inerte.

L’IGLI rappelle enfin qu’en pareille matière, la première faute consiste presque toujours à croire que l’on a affaire à un simple livre.

Rapport établi par le professeur adjoint Théodore Brisepage
Rédacteur principal des notices anormales et procédures de quarantaine
Attaché au Service spécial de surveillance zoobibliologique – IGLI
Docteur en pathologie comparée des reliures nerveuses
Membre titulaire de la Commission des cas d’éveil, de morsure et de locomotion imprimée
Correspondant honoraire de la Guilde des Bibliopolicés

Document classé : Usage interne Guilde & IGLI
Reproduction interdite sans autorisation

Cote de classement : IGLI/SSSZ/Z4/2 bis – Rés. anomal. in-8°
Ex. de service : GdB-Quar./Φ.27


Rapport rédigé sous l’autorité du Service Spécial de Surveillance Zoobibliologique – IGLI

ent classé “Usage interne Guilde & IGLI” – Reproduction interdite sans autorisation

La lettre du bibliophile

Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.

Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.

À lire ensuite

Dossiers cliniques de l’IGLI: Le livre qui choisissait son ex-libris

Dossiers cliniques de l’IGLI: Le livre qui choisissait son ex-libris

Service spécial de surveillance zoobibliologique
Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI)

Par le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de mission pour les troubles d’adhésion propriétaire et les phénomènes de rejet héraldico-bibliologiques.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il est peu de gestes plus révélateurs, dans la vie d’un bibliophile, que celui par lequel il glisse son nom dans un livre. L’achat même peut tenir au hasard, à l’héritage, à l’ennui, à la spéculation, à l’orgueil, à cette petite fièvre du samedi que les libraires connaissent bien. Mais l’ex-libris, lui, suppose davantage. Il ne dit pas seulement : « ce livre est à moi ». Il insinue : « ce livre me convient ». Il ajoute même, chez les plus résolus : « j’étais, en quelque sorte, attendu. »

Les hommes ont sur ce point une confiance excessive. Ils croient qu’il suffit de posséder pour appartenir. C’est peut-être vrai en immobilier. En matière de livres, l’affaire est moins simple. Certains volumes reçoivent très bien les marques de possession : ils s’y prêtent, s’y soumettent, les absorbent sans drame, parfois même avec cette résignation complaisante qu’on voit chez les ouvrages trop heureux d’avoir enfin trouvé une bibliothèque chaude et des rayons stables. D’autres tolèrent l’ex-libris comme ils tolèrent la poussière : faute de mieux. Mais il existe enfin, et c’est ici notre sujet, des exemplaires d’un caractère si net qu’ils n’acceptent pas n’importe quelle appartenance. Ils choisissent, pour ainsi dire, l’idée qu’ils consentent à se faire de leur propriétaire.

L’IGLI classe ce trouble dans la famille des réactions de rejet héraldico-bibliologique, sous-classe des refus d’adhésion nominative. En français plus simple : certains livres ne veulent pas du nom qu’on leur colle.

Le cas ici rapporté, classé sous la référence E.L. 6ex-libris sélectif, sixième espèce documentée — nous fut signalé par M. Léonce de Falguières, amateur de beaux papiers, d’armes parlantes et de notices trop longues, qui, à l’occasion d’une vacation discrète tenue dans le Bordelais, avait acquis un très beau Pascal avec le dessein légitime, quoique légèrement solennel, d’y placer enfin son ex-libris gravé. L’ouvrage en question était un exemplaire des Pensées de M. Pascal, en édition ancienne, de belle tenue, relié sobrement mais avec goût, et d’une qualité de papier qui rend l’œil meilleur et la conscience moins sûre.

M. de Falguières, dans la lettre qu’il adressa au Bureau des manifestations anormales du Livre, exposait les faits avec une netteté presque douloureuse. Son propre ex-libris, parfaitement bien imprimé, armorié sans vulgarité, et selon lui « d’une discrétion de haute race », s’était décollé de l’intérieur du contreplat dans les quarante-huit heures de sa pose. Il avait recommencé. Même résultat. Une troisième tentative, confiée cette fois à un relieur dont les prix étaient supérieurs à ses moyens, avait produit un effet plus humiliant encore : l’étiquette adhéra d’abord, puis se mit à gondoler par les angles, avant de choir à demi, « comme par répugnance raisonnée », selon l’expression du propriétaire.

Cette seule formule eût suffi à m’intéresser. Mais la suite était meilleure. M. de Falguières avait tenté, par curiosité contrariée, plusieurs expériences. Un ex-libris ancien provenant d’un aïeul, refusé. Une simple étiquette manuscrite à son nom, refusée également. Un ex-libris neutre d’essai, préparé par son relieur pour contrôle du papier et de la colle, rejeté plus vite encore que les autres. En revanche, deux devises très sobres avaient été tolérées au moins provisoirement : Ad usum, non ad pompam, et Ex bibliotheca parva, sed attenta. Il ajoutait enfin, avec une franchise qui l’honore, que le volume lui donnait surtout l’impression d’être parfaitement calme tant qu’on s’abstenait de lui imposer le moindre ex-libris.

J’acceptai la mission et me rendis sur place accompagné de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine, et du sous-inspecteur Achille Peutre, auquel je n’avais donné que des indications générales, sachant par expérience que le mot ex-libris suffit à le rendre méfiant. Peutre considère en effet que la plupart des marques de possession sont moins des signes d’amour que des tampons d’assurance sociale. Il n’a pas toujours tort, ce qui rend sa compagnie plus utile qu’agréable.

L’exemplaire des Pensées reposait dans la bibliothèque de Falguières, pièce bien tenue, trop bien tenue peut-être, où les dos s’alignaient avec cette correction un peu sèche des collections composées pour durer aussi longtemps que les certitudes du propriétaire. Le volume, in-12 de belle main, se présentait avec une modestie souveraine. Veau brun légèrement raciné, dos orné sans coquetterie, charnières honnêtes, marges suffisantes, papier ferme, et cette tenue intérieure des bons Pascal qui donne au lecteur l’impression d’être jugé dès le feuillet de titre.

Je l’ouvris. Le contreplat intérieur, là où l’ex-libris avait été posé, montrait plusieurs traces nettes de tentative : infimes restes de colle, ombre d’un papier arraché, et surtout cette lassitude du support qu’on voit parfois chez les volumes trop sollicités à des endroits qu’ils désapprouvent. Le livre n’était pas blessé ; il était contrarié.

Je demandai à voir les pièces rejetées.

M. de Falguières les conservait dans un portefeuille bleu, non sans dignité, mais avec cette gêne particulière des hommes qui vous montrent les preuves matérielles d’avoir été personnellement désavoués par un objet. Le premier rejeté portait cette légende latine, gravée avec une pompe maigre : Ex libris Huberti de Cernières, ultimi gravis lectoris saeculiEx-libris de Hubert de Cernières, dernier lecteur sérieux de son siècle. J’observai que le Pascal avait eu raison. Rien n’est plus irritant, pour un livre de gravité authentique, que le propriétaire qui s’en proclame l’ultime dépositaire au milieu des ruines modernes. Le volume y avait sans doute senti cette solennité terminale, ce parfum de survivant de salon, cette manière de s’ériger soi-même en dernier rempart de la profondeur.

Le second énonçait simplement : Ce livre est de ceux qu’on ne prête pas. Le rejet ne surprenait guère. Le Pascal supporte la garde ; il goûte moins l’avarice affichée. L’ex-libris sentait la jalousie de propriétaire, le coffre-fort moral, le lecteur qui annonce son soupçon avant même d’avoir commencé son examen.

Le troisième, plus superbe encore dans sa sottise, proclamait : À moi par grâce de vente publique. Le livre avait ici refusé ce que j’appellerai la vanité adjudicataire : cette prétention à transformer un achat en élection, un coup de marteau en onction. Un Pascal bien né peut admettre qu’on l’acquière ; il répugne à servir de sacrement à l’orgueil d’un amateur.

Le quatrième portait : Je lis pour tous. La formule, qui paraît inspirée par quelque chouette présidentielle de province, avait été repoussée avec vigueur. Un bon livre n’aime pas les délégués autoproclamés de l’intelligence publique. Il s’y rencontre toujours trop de mission et pas assez de lecture.

Le cinquième affichait cette magnificence moderne dont peu de contreplats se relèvent : Bibliothèque existentielle de Philippe Vernoux. Je confesse avoir éprouvé, à sa lecture, un mouvement de sympathie pour l’ouvrage. Le mot “existentielle”, appliqué à une bibliothèque, salit plus sûrement un papier de garde qu’une colle médiocre. Le volume y avait reconnu ce jargon de profondeur molle par lequel certains hommes décorent leur vide à peu de frais.

L’ex-libris de M. de Falguières tel qu’il se présentait avant soumission au contreplat des Pensées. On notera la modestie de l’armoirie, la clarté du cartouche, et l’absence de tout signe avant-coureur d’un rejet imminent.

Le sixième, plus sec encore, disait : Possédé avec méthode. Peutre leva les yeux vers moi et demanda s’il fallait y voir un hommage dévoyé à Descartes. Je répondis que le cartésianisme souffre beaucoup d’être invoqué par des collectionneurs. Un Pascal ne pouvait recevoir sans résistance une formule qui annonçait si bien la souveraineté froide, l’appropriation technique, l’espoir de réduire la lecture à un protocole. Le rejet, ici, n’était pas seulement moral ; il était presque historique.

Le septième portait : Aux heures graves, chez Louis de Moranges. C’était très bien tourné, et par conséquent suspect. Le livre y avait vu, très justement, une mise en scène de la gravité domestique, une profondeur d’antichambre, cette manière insupportable de meubler d’avance l’âme du propriétaire avant même d’avoir ouvert le volume.

Le huitième enfin proclamait : N’entre ici que l’essentiel. Je ne m’étonnai pas du refus. Tout ex-libris qui prétend filtrer l’essentiel avant la lecture commet une usurpation de compétence. Un Pascal tolère mal qu’on tienne douane à sa porte.

Nous procédâmes à une première série d’épreuves selon le protocole Prop. 4, applicable aux ouvrages soupçonnés de sélectivité nominative. L’idée en était simple : soumettre le même volume à plusieurs ex-libris d’espèces différentes — sentencieux, mondains, possessifs, modestes, dévots, ridicules — et observer non seulement l’adhésion matérielle, mais le comportement du contreplat, la prise de colle, la tension du papier et la stabilité à vingt-quatre heures.

Mlle Lépine, dont la main est plus fiable que celle de maint restaurateur honoré, prépara les essais avec une mesure irréprochable. Le premier rejeté, celui de Cernières, se souleva par l’angle inférieur dès les premières heures, comme s’il ne voulait pas même offrir au papier le temps d’une humiliation complète. Ce livre est de ceux qu’on ne prête pas adhéra d’abord, puis se décolla d’un côté avec cette lenteur obstinée qui marque les refus réfléchis. À moi par grâce de vente publique tomba presque immédiatement ; le contreplat, sous lui, avait comme durci. Je lis pour tous fut l’objet d’un phénomène plus comique : l’étiquette tint parfaitement sur la colle, mais la garde elle-même sembla se rétracter très légèrement, comme si le livre, faute de pouvoir recracher la formule, s’éloignait d’elle. Bibliothèque existentielle de Philippe Vernoux provoqua une mauvaise prise générale, grumeleuse, presque honteuse. Possédé avec méthode eut le sort sec et net des choses détestées sans détour : coin supérieur relevé, puis rejet complet. Aux heures graves, chez Louis de Moranges se gondola avec une élégance désolée. N’entre ici que l’essentiel fut enfin repoussé avec une précision presque administrative, l’un des bords se détachant à la ligne même du mot essentiel, comme si le livre eût voulu faire savoir où commençait l’insupportable.

Peutre, qui observait les opérations avec une joie d’huissier bien tempéré, se permit :
— Il classe les imbéciles par catégorie.

Je corrigeai :
— Il distribue surtout les formes de propriété mal portées.

La distinction, ici encore, était utile. Le volume ne rejetait pas seulement les ex-libris ridicules ; il opposait une résistance générale à toute forme d’installation trop visible dans la propriété. Les devises triomphantes, les professions de profondeur, les cris de possession, les fanfaronnades de lecture publique, les élégances sinistres et les maximes de vestibule étaient refusés avec une netteté parfois cruelle.

Il fallait donc examiner le versant positif du trouble.

Nous essayâmes d’abord la première des deux devises tolérées : Ad usum, non ad pompamPour l’usage, non pour l’apparat. L’adhésion fut excellente. Le contreplat la reçut sans se tendre, la colle prit franchement, le papier demeura calme. C’était une très belle leçon. Le livre acceptait ici une propriété discrète, anti-décorative, presque ascétique. Rien dans cette formule ne faisait du propriétaire un vainqueur, un arbitre ou un personnage ; elle disait seulement qu’un livre peut être gardé pour servir, non pour pavoiser.

Le second essai confirma ce diagnostic. Ex bibliotheca parva, sed attentaD’une petite bibliothèque, mais attentive — fut reçu avec la même aisance. Le volume semblait goûter là la modestie non affectée, le refus de grandeur, la précision du regard plutôt que l’ambition du propriétaire. J’observai même qu’il se tenait alors avec une sorte de soulagement matériel, comme si la discrétion du futur milieu lui convenait davantage que les splendeurs où l’on voulait l’installer.

Mlle Lépine fit alors une remarque décisive :
— Il accepte la retenue. Il préfère encore l’absence.

Elle avait raison. Car il fallait noter ceci, essentiel pour le dossier : même avec ces deux devises acceptées, le livre ne paraissait jamais aussi calme que lorsqu’on le laissait sans ex-libris du tout. Aucune marque, même juste, ne lui convenait autant que le silence du contreplat intact. Il tolérait certaines appartenances modestes ; il semblait pourtant n’être tout à fait heureux que sans marque.

Je formulai l’hypothèse devant Falguières, qui la reçut avec cette douleur polie des hommes à qui l’on explique qu’ils déplaisent à leur propre acquisition :
— Votre exemplaire supporte mal les appartenances appuyées. Il consent à l’usage, supporte la modestie, tolère la mémoire. Mais il ne se montre jamais aussi bien que lorsqu’on s’abstient de lui imposer une identité de propriétaire.

Falguières, blessé mais intelligent, demanda :
— Il ne veut donc appartenir à personne ?
Je répondis :
— Il ne veut peut-être pas appartenir de façon visible.

C’était là, selon moi, le fond du cas. Les Pensées supportaient les appartenances faibles, provisoires, presque humbles ; elles rejetaient les appropriations triomphantes. Le volume ne voulait pas être annexé ; il consentait à être confié.

Le diagnostic fut posé sous sa forme complète : sélectivité héraldico-bibliologique avec rejet des ex-libris d’appropriation forte, acceptation conditionnelle des devises modestes, et préférence manifeste pour l’absence de marque nominative.

Je le traduis pour les bibliophiles pressés : ce Pascal n’acceptait pas qu’on le possède comme un trophée, et semblait n’être jamais tout à fait aussi tranquille que lorsqu’on le laissait sans ex-libris.

Restait à savoir s’il existait un remède. Falguières, malgré la blessure reçue, désirait encore marquer l’exemplaire, mais il avait désormais assez souffert pour vouloir le faire sans violence. Je lui recommandai ce que j’appellerai une solution de discrétion consentie. Point d’armes. Point de devise haute. Point de papier de parade. Je prescrivis une simple note volante, au crayon, glissée sous garde, indiquant en petits mots : “Acquis à Bordeaux, novembre.” Non pour posséder, mais pour mémoire.

L’essai réussit.

Le livre ne manifesta aucune résistance. Mieux encore : la petite note, loin de troubler le contreplat, sembla l’apaiser. Il y a des volumes qui aiment qu’on se souvienne d’eux ; ils aiment moins qu’on s’en déclare vainqueur.

Falguières, à ce stade, aurait pu s’en tenir là. Mais comme tous les hommes blessés dans leur souveraineté, il voulut une dernière certitude. Il me demanda si son Pascal eût accepté un ex-libris vraiment digne de lui. Je répondis qu’en clinique sérieuse on évite les flatteries thérapeutiques. Puis, par goût de l’exactitude, j’ajoutai que rien n’était exclu, pourvu que la marque renonçât à l’insistance. Nous ne tentâmes pas l’épreuve. Il est des défaites qu’un homme bien élevé doit savoir conserver.

Le cas présente plusieurs enseignements que l’IGLI recommande de méditer. Le premier est qu’un ex-libris n’est pas toujours reçu comme une simple formalité matérielle ; il peut constituer, pour certains volumes, une épreuve de convenance. Le second est que la légitimité d’une possession se joue parfois moins dans le droit que dans le ton. Le troisième, enfin, est que les meilleurs livres ne refusent pas nécessairement d’avoir un maître ; ils refusent seulement qu’il se comporte comme tel.

Je n’ignore pas que plusieurs lecteurs hausseront les épaules. Ils auront tort, comme d’habitude, mais dans les limites du bon goût. Qu’ils se demandent simplement combien d’ex-libris, dans les bibliothèques privées, ne sont au fond que des cris de propriété collés sur des volumes qui n’ont rien demandé. Il est des livres dont l’orgueil n’est pas d’appartenir à quelqu’un ; il est d’être assez bien tenus pour que quelqu’un n’y insiste pas trop.

Conclusion: les bibliophiles aiment laisser leur nom dans les livres. L’IGLI, sur ce point, demeure plus prudente. Il arrive qu’un volume accepte la mémoire, tolère l’usage, supporte la modestie — et préfère encore n’être marqué par personne.

Rapport établi et visé par le docteur Fulbert de Cuirac
avec le concours de Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine
et du sous-inspecteur Achille Peutre, chargé des troubles d’adhésion propriétaire et des manifestations nominatives

Document classé : diffusion restreinte – Guilde & IGLI
Reproduction déconseillée sur papier gommé sans nécessité

Cote de classement : IGLI/SSSZ/EL/6 – Ex-libris sélectifs, première série
Ex. de service : GdB-Poss./Φ.19

Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · IGLI · CUIRAC · SSSZ · PASCAL-6

4 Commentaires

    • Très juste. Silas, Deckard et Alcide Raturon ont justement prévu de se rendre prochainement à la bibliothèque de l’Université de l’Invisible. On nous dit le fonds remarquable, malgré un catalogage parfois interrompu par quelques “Oook”.

  1. Il doit s’agir de livres sur les vampires…
    Je ne sais pas si les écrivains se sont souvent emparés de ce type de thème mais en tout cas, il y a une nouvelle de M.R. James (ou deux ?) où l’on trouve des livres -disons- habités.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.