Notices de l’IGLI #2: Procédure d’urgence en cas de découverte d’un livre manifestement vivant

Service Spécial de Surveillance Zoobibliologique – Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI)

Par le professeur adjoint Théodore Brisepage
Rédacteur principal des notices anormales et procédures de quarantaine
Attaché au Service spécial de surveillance zoobibliologique – IGLI

Amis bibliophiles, bonjour,

La bibliobiologie, discipline encore contestée par les esprits courts, étudie les livres lorsqu’ils cessent d’avoir tout à fait le bon goût de demeurer inertes. Elle s’occupe des volumes qui respirent, des reliures qui frémissent, des in-folios qui lisent seuls ou des in-quarto qui mangent leurs voisins. Science de frontière, elle exige à la fois des nerfs solides, de bons yeux, et le refus absolu de rire trop tôt.

Il arrive, quoique rarement, qu’un agent de l’IGLI soit confronté à un volume présentant des signes de vie ne pouvant raisonnablement être imputés ni à l’usure, ni au climat, ni à la vermine ordinaire. Ont ainsi été signalés, dans divers dépôts, cabinets, réserves et arrière-boutiques, des battements sourds sous les ais, des frémissements périodiques de coiffe, une respiration discrète entre les cahiers, des variations thermiques localisées au dos et, dans les cas les plus nets, une tendance du livre à se rouvrir de lui-même à certaines pages auxquelles il paraît attaché.

Ces manifestations, que le profane qualifie volontiers de fantaisistes avant de reculer de trois pas, relèvent pourtant d’un protocole parfaitement établi, classé par l’Inspection sous l’intitulé : Procédure d’urgence type Z-4 – Spécimen bibliobiologique actif.

Identification préliminaire

Dès l’apparition d’un doute sérieux, l’agent doit s’abstenir de tout contact direct et procéder à une première évaluation visuelle. Il s’agira de déterminer si l’ouvrage relève de la catégorie des vivants reliés — catégorie encore contestée par certains services mais reconnue de fait par la jurisprudence interne — ou s’il convient de l’attribuer à un phénomène annexe : pullulation entomologique, moisissure en expansion, infiltration murine, fermentation de colle animale, ou simple agitation due à un collectionneur nerveux.

L’examen s’effectue au moyen d’une lampe froide, de verres grossissants et, lorsque le poste en est pourvu, d’un capteur thermique portatif. Tout bruit assimilable à un soupir, à un raclement intérieur, à une crispation de couture ou à un léger claquement de langue papyracée doit être consigné sans commentaire.

Il est rappelé qu’en pareille matière, l’excès d’esprit nuit au diagnostic. L’agent n’est pas tenu de comprendre ce qu’il observe. Il lui suffit, dans un premier temps, de ne pas mourir de curiosité.

Isolement immédiat

Tout volume suspect doit être placé sans délai dans une enceinte d’isolement à atmosphère neutre. L’IGLI recommande, pour les interventions de première urgence, l’usage de la malle réglementaire dite Sanctorius, munie d’un hygromètre, d’un double système de fermeture et d’un dispositif anti-fuite dont le brevet, déposé en 1911, fut remis en service en 1984 à la suite de l’incident de Moulins, qu’il n’y a pas lieu de rappeler ici.

La manipulation doit être opérée avec des gants souples, non abrasifs. L’ancien usage des gants de parchemin traité est désormais déconseillé dans les services bien tenus, plusieurs spécimens ayant montré, au contact dudit matériau, des réactions ambiguës qu’il serait inutile d’aggraver.

L’ouvrage ne devra en aucun cas être plaqué brutalement, secoué, ouvert de force, ni traité comme un paquet documentaire ordinaire. Les livres vivants, lorsqu’ils existent, supportent mal d’être confondus avec l’administratif courant.

Intervention du Service zoobibliologique

Une fois l’isolement assuré, l’agent requiert l’intervention du Service spécial de surveillance zoobibliologique, composé, selon disponibilité, d’un bibliothérapeute, d’un vétérinaire des entités imprimées et d’un officier de quarantaine. Leur mission consiste :

  1. à confirmer le caractère vivant du spécimen ;
  2. à distinguer l’éveil spontané d’une mutation lente ;
  3. à apprécier son degré de sociabilité ;
  4. à déterminer s’il lit, s’il rumine, ou s’il attend.

Un procès-verbal de constat est établi sur place en double exemplaire, dont l’un est transmis au Bureau des manifestations anormales du Livre, l’autre étant classé sous cote réservée jusqu’à disparition du phénomène, extinction du spécimen ou retraite du rédacteur.

Dans les cas de mobilité avérée, il est recommandé de doubler la surveillance humaine d’un relevé minutieux de la position du volume sur la tablette. Il demeure surprenant de devoir écrire cela. Il demeure plus surprenant encore d’avoir eu à le vérifier.

Considérations éthiques

Depuis l’arrêté du 14 mai 1978 relatif au traitement des entités imprimées non inertes, l’IGLI prescrit de privilégier la conservation vivante chaque fois que la coexistence avec les personnes et les collections demeure possible.

En conséquence, sont strictement prohibés :

– tout désassemblage exploratoire ;
– toute ouverture forcée excédant l’angle toléré par l’état de la reliure ;
– toute tentative de lecture intrusive ;
– tout usage d’appâts textuels destinés à provoquer une réaction ;
– toute expérience visant à vérifier si l’ouvrage mord effectivement.

Il est rappelé qu’un livre vivant n’est pas un document capricieux, mais un organisme relié. À ce titre, il ne saurait être ni brutalement consulté, ni feuilleté par curiosité, ni frappé sur le dos pour “voir ce qu’il a dans le ventre”, formule regrettablement relevée dans plusieurs rapports de province.

Premier cas d’école : l’in-folio lecteur

En octobre 2016, l’IGLI fut saisie par un libraire du Quartier Latin au sujet d’un in-folio daté de 1623 qui présentait la particularité de changer, chaque nuit, de page ouverte. L’observation du cycle révéla un rythme d’une régularité remarquable : deux feuillets tournés en vingt-quatre heures, toujours à la même heure, sans intervention extérieure ni courant d’air susceptible d’expliquer le phénomène.

Après mise en quarantaine et surveillance prolongée, les experts conclurent à un mécanisme d’auto-lecture autonome, possiblement lié à une imprégnation ancienne de spores mnésiques. Le volume fut transféré au Conservatoire des espèces imprimées rares, où il poursuit, à ce jour, une lecture lente, méthodique et parfaitement silencieuse. Aucun signe d’agressivité n’a été relevé. Une certaine impatience fut en revanche notée lorsqu’on tenta de l’interrompre au milieu d’un chapitre.

Ce cas demeure exemplaire en ce qu’il rappelle qu’un livre peut manifester une activité cognitive sans pour autant devenir dangereux. L’erreur commune consiste à supposer que tout livre vivant veuille s’échapper. Quelques-uns, au contraire, demandent seulement qu’on les laisse finir.

Deuxième cas d’école : le volume prédateur de Saint-Wulfran

Le cas dit de Saint-Wulfran, désormais étudié dans les sessions avancées de formation zoobibliologique, demeure l’un des plus instructifs jamais traités par l’Inspection.

L’affaire débuta sans éclat. Au mois de février 2022, le conservateur d’une bibliothèque privée de province signala une série de disparitions qu’aucune cause ordinaire ne permettait d’expliquer. Trois volumes in-12 du XVIIIe siècle manquaient à l’appel. On crut d’abord à un prêt mal noté, puis à un déplacement de rayon, puis, comme il arrive souvent dans les maisons où l’ordre est ancien mais la mémoire mobile, à une distraction du propriétaire lui-même. La chose eût pu en rester là si deux phénomènes annexes n’avaient retenu l’attention.

D’une part, plusieurs ouvrages voisins présentaient des lésions singulières : coins rongés non de l’extérieur vers l’intérieur, comme dans le cas trivial du rongeur, mais selon un mode inverse, comme si la morsure s’était déclarée depuis la marge interne du volume absent. D’autre part, l’on constata, sur les tablettes du troisième rang, une fine poussière noirâtre mêlée de parcelles de papier mâché, de filasse, de colle ancienne et, plus troublant encore, de minuscules fragments de veau fauve que nul relieur consciencieux n’aurait laissés derrière lui.

L’IGLI fut saisie après la disparition d’un quatrième volume, cette fois sous surveillance. Le propriétaire, homme d’un courage relatif mais d’une excellente écriture, affirma avoir entendu, vers deux heures du matin, “un bruit de mastication feutrée, analogue à celui d’une personne bien élevée mangeant des biscottes dans une sacristie”. Cette déposition, jugée d’abord excessive, fut néanmoins versée au dossier.

L’équipe dépêchée sur place comprenait le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de cours en pathologie comparée du dos à nerfs et membre correspondant de la Société protectrice des ouvrages susceptibles ; Mlle Berthe Lépine, bibliothérapeute de quarantaine ; et le sous-inspecteur Achille Peutre, spécialiste des mouvements spontanés de rayonnage et des déplacements non autorisés en bibliothèque close.

L’examen du fonds permit rapidement d’isoler un suspect principal : un fort volume in-quarto de théologie polémique, relié en basane brune, sans grand mérite apparent, mais d’une corpulence anormale pour son contenu réel. Le catalogue le donnait pour complet à trois cent douze pages. Or la pesée révélait une masse correspondant plutôt à un ouvrage de cinq cents pages, reliure comprise. La différence ne pouvait s’expliquer ni par l’humidité, ni par une restauration, ni par le zèle d’un relieur criminel.

Plus remarquable encore : le livre paraissait somnoler le jour, mais montrait, à l’approche du soir, de légers tressaillements de mors. On observait aussi une dilatation intermittente du dos, comme un gonflement digestif. À la lampe froide, des débris de papier vergé furent aperçus entre les tranchefiles, là où aucun papier ne devait se trouver. Mlle Lépine signala enfin, lors d’une écoute prolongée, un froissement interne à rythme lent, suivi d’un bruit discret de déglutition.

La surveillance nocturne fut organisée selon le protocole Z-4 bis, avec appât documentaire. On disposa à proximité immédiate un lot de brochures sans valeur, deux annuaires fatigués et, à titre comparatif, un exemplaire dépareillé d’almanach administratif. Pendant deux heures, rien ne se produisit. Puis, à une heure dix-sept, le volume de théologie se souleva légèrement de son plat inférieur, pivota d’environ trois centimètres et ouvrit sa couvrure avec une lenteur prudente qui fit écrire plus tard au sous-inspecteur Peutre : “On eût dit moins un livre qu’un crapaud doctrinal sortant de sa torpeur.”

L’attaque fut d’une grande netteté technique. Le volume saisit d’abord l’almanach par le coin supérieur, le rabattit contre lui, puis entreprit une absorption méthodique par inclusion marginale. Il ne déchirait pas : il incorporait. Les feuillets de la victime semblaient se dissoudre au contact des gardes du prédateur, comme attirés par une succion textuelle. En moins de sept minutes, l’almanach avait disparu à moitié. À la neuvième minute, seule subsistait la couverture, rejetée au sol avec une sorte de mépris nutritionnel.

L’intervention eut lieu à cet instant. Le docteur de Cuirac appliqua la couverture de contention réglementaire, doublée de toile grise, pendant que Mlle Lépine détournait l’attention du spécimen au moyen d’un leurre typographique composé de pages non coupées. Le sous-inspecteur Peutre immobilisa l’ensemble avec les sangles de calme, modèle 1932. Le volume manifesta alors une vive résistance, accompagnée d’un claquement sec assimilé par les experts à une protestation plutôt qu’à une agression.

Le diagnostic fut formel : bibliophagie active de type endocatalogique, avec comportement sélectif. Le spécimen ne dévorait pas n’importe quoi. Il privilégiait les ouvrages faibles, les éditions fatiguées, les reliures lâches et, selon toute apparence, les textes qu’il jugeait inférieurs. Deux hypothèses furent avancées : soit une faim purement matérielle, orientée vers le papier ancien et les colles animales ; soit, théorie plus inquiétante, une forme de prédation critique, le livre absorbant ses voisins moins pour s’en nourrir que pour les corriger définitivement.

Transféré en caisson Sanctorius au dépôt de sûreté de l’IGLI, le volume fut soumis à un régime strict de feuillets neutres et de formulaires périmés. Son état se stabilisa au bout de trois semaines. On constate encore, à ce jour, qu’il frémit légèrement lorsqu’on introduit dans son voisinage des ouvrages de dévotion médiocres, des compilations molles ou des réimpressions sans nerf. Pour cette raison, il demeure isolé.

Le cas de Saint-Wulfran a conduit l’Inspection à rappeler une règle trop souvent négligée : dans toute bibliothèque ancienne, l’absence inexpliquée d’un livre n’autorise jamais à conclure trop vite au désordre ; il convient parfois d’envisager qu’un autre livre ait simplement dîné.

Dispositions finales

La découverte d’un livre vivant ne relève ni de l’anecdote, ni de la superstition, ni de l’exagération de cabinet. Elle constitue un événement zoobibliologique de première catégorie, exigeant sang-froid, méthode et respect.

Tout témoin est tenu :

– de signaler immédiatement le cas à l’autorité compétente ;
– de s’abstenir de toute manipulation non prescrite ;
– de maintenir autour du spécimen une distance convenable ;
– de ne jamais supposer qu’un livre immobile soit un livre inerte.

L’IGLI rappelle enfin qu’en pareille matière, la première faute consiste presque toujours à croire que l’on a affaire à un simple livre.

Rapport établi par le professeur adjoint Théodore Brisepage
Rédacteur principal des notices anormales et procédures de quarantaine
Attaché au Service spécial de surveillance zoobibliologique – IGLI
Docteur en pathologie comparée des reliures nerveuses
Membre titulaire de la Commission des cas d’éveil, de morsure et de locomotion imprimée
Correspondant honoraire de la Guilde des Bibliopolicés

Document classé : Usage interne Guilde & IGLI
Reproduction interdite sans autorisation

Cote de classement : IGLI/SSSZ/Z4/2 bis – Rés. anomal. in-8°
Ex. de service : GdB-Quar./Φ.27


Rapport rédigé sous l’autorité du Service Spécial de Surveillance Zoobibliologique – IGLI

ent classé “Usage interne Guilde & IGLI” – Reproduction interdite sans autorisation

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Le vol dans les bibliothèques

Le vol dans les bibliothèques

Barthélémy d’Arcole, inspecteur des mirages patrimoniaux et des dérives bibliophiliques contemporaines.
Amis bibliophiles, bonjour.

Du vol dans les bibliothèques patrimoniales

Il y a, dans toute bibliothèque patrimoniale, une inquiétude sourde que ne dissipent ni les murs épais, ni les alarmes, ni les procédures. Une inquiétude ancienne, presque constitutive de l’institution elle-même : celle de la disparition silencieuse. Le livre ancien, si patiemment conservé, catalogué, restauré, demeure un objet vulnérable. Non parce qu’il est fragile — il l’est — mais parce qu’il est désirable. Et qu’il circule.

L’actualité récente, ponctuée de vols spectaculaires dans des bibliothèques universitaires, nationales ou muséales, ne fait que rappeler une vérité ancienne : le vol de livres – comme celui des couronnes, hélas -, est aussi ancien que le livre lui-même. Il accompagne l’histoire des collections comme une ombre fidèle, changeant de visage selon les époques, mais conservant les mêmes ressorts : la convoitise, la passion, la cupidité, parfois la conviction intime de mieux servir le patrimoine que l’institution qui le conserve.

Une menace contemporaine, un mal ancien

À l’automne 2023, plusieurs affaires rappelaient brutalement que les bibliothèques patrimoniales ne sont pas des sanctuaires inviolables. À Varsovie, près de quatre-vingts volumes rares d’éditions russes disparaissaient des collections universitaires, remplacés pour certains par des fac-similés soigneusement installés sur les rayonnages. À Paris, dans la nuit, une intrusion visait les réserves de la BULAC, où des éditions originales de Pouchkine avaient été demandées en consultation la veille. À Lyon, quelques mois plus tôt, d’autres éditions russes rares avaient déjà disparu. Les bandes de vidéosurveillance établirent rapidement que les mêmes individus circulaient d’un établissement à l’autre.

Ces faits, pris isolément, pourraient sembler relever du fait divers. Ils dessinent en réalité un phénomène plus vaste : celui d’un marché international du livre ancien et du document patrimonial, où certaines pièces circulent sur commande, parfois à l’échelle d’un État, parfois pour satisfaire un collectionneur discret, parfois pour alimenter un commerce parallèle.

Mais réduire le vol en bibliothèque à une criminalité organisée serait une erreur. Car l’histoire montre que les bibliothèques ont été pillées par toutes sortes d’acteurs, et souvent de l’intérieur.

Sorts, chaînes et serments : la longue histoire des parades

Dès l’Antiquité, on tenta de dissuader les voleurs par la menace surnaturelle. Des formules de malédiction, gravées ou copiées dans les manuscrits, promettaient le courroux des dieux à quiconque oserait soustraire un livre. Au Moyen Âge, ces imprécations cédèrent la place à des formules d’excommunication, parfois ajoutées au colophon. On enchaîna les livres aux pupitres, on ferma les armoires, on surveilla les lecteurs.

À l’époque moderne, les bibliothèques firent prêter serment à leurs usagers. Certaines salles de lecture affichaient encore, au XVIIIᵉ siècle, des avertissements solennels rappelant que toute altération ou soustraction serait sévèrement punie. Le célèbre serment exigé à Oxford, toujours en vigueur aujourd’hui sous une forme modernisée, rappelle cette continuité : le lecteur promet de ne pas emporter, mutiler ou endommager les ouvrages qui lui sont confiés.

« I hereby undertake not to remove, deface, or injure in any way, any volume, document, or other object belonging to it or in its custody; not to bring into the Library, or kindle therein, any fire or flame; and not to smoke in the Library. And I promise to obey all rules of the Library.

En français:

« Je m’engage par la présente à ne retirer, dégrader ou endommager de quelque manière que ce soit aucun volume, document ou autre objet appartenant à la bibliothèque ou placé sous sa garde ; à ne pas introduire dans la bibliothèque ni y allumer aucun feu ou flamme ; à ne pas fumer dans la bibliothèque ; et je promets de respecter l’ensemble des règles de la bibliothèque.« 

Ces dispositifs, pourtant, n’ont jamais empêché les vols. Ils rappellent seulement que la conscience du danger est ancienne, et que la bibliothèque n’a jamais été un espace naïf.

Le livre : un objet d’art volable

Contrairement au tableau ou à la sculpture, le livre ancien présente une particularité troublante : il n’est que rarement unique. Un exemplaire volé peut être remplacé par un autre de la même édition, parfois sans que la perte soit immédiatement détectée. Pire : il peut être transformé. On change une reliure, on coupe des marges, on efface des cachets, on recompose un volume à partir de feuillets dispersés.

Cette plasticité explique en grande partie l’attrait du livre pour les voleurs. Elle permet le camouflage, la dilution, la réintégration sur le marché. Les affaires récentes l’ont montré : certains voleurs n’hésitent pas à substituer des copies aux originaux, retardant la découverte du vol parfois de plusieurs années.

Passion, bibliomanie et pulsion de possession

Tous les voleurs de livres ne sont pas mus par l’appât du gain. L’histoire bibliophilique est jalonnée de figures ambiguës, où la passion pour le livre se transforme en justification du vol.

Le cas de Stephen Carrie Blumberg demeure emblématique (https://bibliophilie.com/stephen-carrie-blumberg-bibliophile-et-voleur-de-haut-vol/). Pendant plus de quinze ans, il pilla près de trois cents bibliothèques nord-américaines, dérobant plus de vingt-trois mille ouvrages et manuscrits. À son arrestation, il se présenta non comme un criminel, mais comme un sauveur : selon lui, les institutions ne protégeaient pas suffisamment leurs trésors, et il ne faisait que les mettre à l’abri. Cette rhétorique du « sauvetage » revient avec une constance troublante dans les procès de voleurs bibliomanes.

En France, l’affaire du Mont Sainte-Odile révéla un autre profil : celui d’un lecteur solitaire, passionné d’ouvrages anciens, qui profita d’un passage secret pour s’approprier plus d’un millier de volumes, dont plusieurs incunables. Il ne revendait rien. Il conservait. La bibliothèque publique devenait le réservoir de sa collection privée. (https://bibliophilie.blogspot.com/2007/05/un-arsne-lupin-bibliophile.html)

Compléter sa bibliothèque aux dépens des autres

Chez certains collectionneurs, la tentation est plus insidieuse encore. Ils fréquentent assidûment les bibliothèques, notent les manques de leurs propres exemplaires, puis découpent, feuillet par feuillet, ce qui leur fait défaut.

L’affaire Farhad Hakimzadeh, à Londres, est à cet égard exemplaire. Pendant des années, il découpa avec une précision chirurgicale des pages dans des ouvrages rares de la British Library et de la Bodleian Library. Les pages volées servaient à compléter ses propres livres. La découverte de l’affaire ne fut possible que grâce à l’examen minutieux des particularités d’exemplaire : taches, défauts, dorures de tranches, petites marques invisibles à l’œil non exercé.

Ici, le vol ne détruit pas seulement le patrimoine : il le fragmente, le disperse, le rend presque impossible à reconstituer.

Le lucre et le spectaculaire

D’autres affaires relèvent d’une criminalité plus classique, parfois teintée d’une audace presque théâtrale. La tentative de vol de la Bible de Gutenberg à Harvard, en 1969, reste l’une des plus célèbres. Caché dans les toilettes, le voleur tenta de s’échapper par une corde improvisée, avant de s’effondrer, grièvement blessé, sous le poids des volumes. Ironie cruelle : il ne fut jamais condamné.

La même Bible de Gutenberg suscita d’autres convoitises, jusqu’au vol commis à Moscou par d’anciens officiers du renseignement, qui tentèrent de la revendre plusieurs années après l’avoir subtilisée.

Ces affaires spectaculaires fascinent, mais elles masquent une réalité plus banale : la majorité des vols sont discrets, progressifs, presque invisibles.

Quand les professionnels trahissent

L’une des dimensions les plus dérangeantes du vol patrimonial réside dans l’implication de professionnels : libraires, experts, universitaires, bibliothécaires. Leur connaissance intime des collections, des procédures et du marché en fait des acteurs redoutablement efficaces.

Dans les années 1920-1930, un réseau de libraires new-yorkais organisa le pillage systématique des bibliothèques publiques, alimentant un commerce parallèle florissant. Plus récemment, des marchands réputés ont été condamnés pour avoir dérobé cartes, livres ou manuscrits directement en salle de lecture.

Les universitaires ne sont pas exempts de cette dérive. Musicologues, papyrologues, historiens du livre ont parfois cédé à la tentation, revendant à l’étranger des documents qu’ils étaient censés étudier. L’affaire des fragments de papyrus anciens vendus à un musée américain, puis reconnus comme volés, illustre les zones d’ombre où se mêlent recherche, marché et collection privée.

Les bibliothécaires, entre négligence et prédation

Plus douloureux encore est le constat que certaines bibliothèques ont été pillées par ceux-là mêmes qui en avaient la garde. Le XIXᵉ siècle connut le scandale Guglielmo Libri ; le XXᵉ et le XXIᵉ n’ont pas été en reste. (https://bibliophilie.com/laffaire-du-comte-libri-le-biblio-kleptomane/)

Au Danemark, en Suède, en Italie, en France, des conservateurs et des agents ont méthodiquement soustrait des milliers de volumes. À Naples, le cas de la bibliothèque des Girolamini frappa les esprits : des éditions originales de Galilée furent remplacées par des faux d’une qualité telle qu’ils trompèrent longtemps les experts.

À Paris, l’affaire du manuscrit hébraïque exporté frauduleusement révéla combien une signature administrative pouvait suffire à faire disparaître un trésor national.

Il faut aussi évoquer la négligence. Certains vols ne furent découverts que des décennies plus tard, à l’occasion d’une succession ou d’une vente. Des bibliothèques entières ont été amputées sans que personne ne s’en aperçoive.

Illusion technologique et véritables remparts

Caméras, RFID, bases de données, numérisation massive : les bibliothèques contemporaines n’ont jamais été aussi équipées. Pourtant, aucune technologie ne garantit une protection absolue. Les puces ne peuvent être apposées sur les ouvrages anciens sans risque. Les bases de données peuvent être modifiées. Les images ne servent souvent qu’après le vol.

Ce qui s’avère décisif, en revanche, c’est la connaissance fine des exemplaires : relevé systématique des particularités, photographies, conservation des anciens catalogues sur fiches, vérfifications régulières. Là où ces pratiques existent, les voleurs sont plus vite confondus.

Conclusion : une responsabilité partagée

Le vol en bibliothèque ne disparaîtra jamais totalement. Il est le revers sombre de l’amour du livre, de sa valeur symbolique et marchande. Face à lui, aucune parade n’est infaillible. La protection du patrimoine repose sur une vigilance collective : celle des professionnels, des chercheurs, des libraires, mais aussi des lecteurs.

Car le livre ancien n’est pas seulement un objet à conserver : il est un objet à comprendre. Et c’est peut-être là, dans cette compréhension partagée, que réside la meilleure défense contre sa disparition.

IGLI — DPM-XVI-PIG-PEY-1993

4 Commentaires

    • Très juste. Silas, Deckard et Alcide Raturon ont justement prévu de se rendre prochainement à la bibliothèque de l’Université de l’Invisible. On nous dit le fonds remarquable, malgré un catalogage parfois interrompu par quelques “Oook”.

  1. Il doit s’agir de livres sur les vampires…
    Je ne sais pas si les écrivains se sont souvent emparés de ce type de thème mais en tout cas, il y a une nouvelle de M.R. James (ou deux ?) où l’on trouve des livres -disons- habités.

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