Les tranches peintes ou fore-edge paintings

Amis Bibliophiles bonjour,
Les tranches peintes sont l’une de ces petites subtilités bibliophiliques qu’il est difficile de ranger dans une catégorie. S’agît-il d’un complément à l’illustration d’un ouvrage, cela tient-il plus de la reliure, n’est-ce qu’une simple fantaisie héritée de l’ère victorienne, aucun des trois?Mais avant tout, que sont les tranches peintes? En fait, l’expression tranches peintes ne définit pas réellement les tranches peintes que l’on peut trouver sur les Pillone (http://bibliophilie.blogspot.com/2008/09/un-monument-de-la-bibliophilie-les.html), mais plutôt une décoration aquarellée que l’on peut parfois trouver sur les tranches des ouvrages (en anglais fore-edge painting). Sur les Pillone, la décoration se présente verticalement et est visible en permanence, ce qui n’est pas le cas habituel des tranches peintes, qui ne se découvrent qu’en modifiant légèrement les tranches. Ainsi les tranches d’un livre à tranches peintes semblent elles le plus souvent totalement normales si on ne manipule pas l’ouvrage de façon à les faire apparaître, pour mieux comprendre, voici une vidéo éloquente.

Les premières tranches peintes semblent dater du 14ème siècle et sont le plus souvent symboliques. L’exemple connu le plus ancien de tranches peintes disparaissant lorsque le livre est fermé date de 1649. C’est à partir du milieu du 18ème siècle, et presque toujours au Royaume Uni, que les tranches peintes deviennent figuratives et commencent à représenter des paysages, des portraits, des scènes religieuses, voire des scènes érotiques, d’abord de façon monochrome, puis rapidement en couleurs.L’intérêt des tranches peintes réside dans leur rapport au livre qu’elles décorent, même si ce n’est pas toujours le cas. A partir de l’ère victorienne au tout au long du 19ème siècle la décoration avec des tranches peintes devient une pratique assez courante sur les livres précieux.
Cela reste assez rare en France et personnellement je n’ai croisé que deux ouvrages français aux tranches peintes, tous les deux proposés par la librairie Cambon. L’un était un ouvrage de poésie du 18ème et fut vendu pendant le pourtant court laps de temps que je mis à me décider, le second sur un ouvrage plus courant du 19ème, mais le décor n’était pas figuratif et cela m’a semblé moins intéressant.J’avoue un faible pour ce type de décoration pour deux raisons: la première est le rapport à l’ouvrage, j’ai ainsi croisé un ouvrage anglais sur Naples dont les tranches peintes représentaient une vue ancienne de la ville. La seconde est liée au fait que les tranches peintes ne se dévoilent finalement qu’aux bibliophiles qui le méritent et qui prennent réellement le temps de découvrir un ouvrage: le livre fermé, elles sont impossibles à détecter, il faut le prendre dans ses mains, l’ouvrir, le découvrir sous tous les angles pour espérer révéler l’oeuvre peinte. Cela ne m’est jamais arrivé, mais j’imagine quelle délicieuse surprise cela doit être pour un bibliophile qui découvre une tranche peinte insoupçonnée.Deux détails pratiques: pour être crées, les tranches nécessitent de placer délicatement un ouvrage dans un étau afin de donner une « courbure » à la tranche. On peint alors le sujet choisi, on laisse sécher et on enlève l’ouvrage de l’étau, la tranche redevient alors « droite » et l’oeuvre peinte disparaît.
On distingue trois sortes de tranches peintes:- Les « tranches peintes » simples, lorsqu’un seul décor apparaît sur la tranche. Dans ce cas, une dorure sur tranche est souvent appliquée pour rendre l’oeuvre totalement indécelable.- Les tranches peintes doubles, plus compliquées à expliquer. Il s’agît d’ouvrages faisant apparaître un décor peint lorsque l’on « évente » le livre dans un sens par exemple de bas en haut lorsque le livre est présenté à plat, et un autre décor quand on retourne le livre et qu’on « l’évente »: deux décors différents apparaissent selon la façon de manipuler l’ouvrage.
– Les tranches peintes triples: il s’agît de tranches peintes doubles sur lesquelles on peint un troisième décor à la place de la dorure ou de la marbrure. Ce troisième décor devient donc visible. Je n’en ai jamais croisé, mais cela ouvre des perspectives intéressantes pour les bibliophiles à l’imagination fertile… ou ayant des choses à cacher.Enfin, on parle de tranches peintes panoramiques lorsque les trois tranches sont décorées, mais cela reste plus rare. En voici une en vidéo:
H

P.S.: on rencontre parfois ce type d’ouvrages sur ebay:

Une tranche peinte sur un ouvrage de Shakespeare

Et celle-ci, moderne et nettement plus polissonne:

Un fore-edge d’inspiration très libre….

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À lire ensuite

Les Formats des livres : in-folio, in-4, etc.

Plusieurs d’entre vous m’ont posé la question de l’appellation des formats des livres anciens : in-folio, in-quarto, in-octavo… Voici quelques éclaircissements, même si au final ce sont la pratique et l’expérience qui permettent de nommer rapidement le format d’un livre. Après quelques hésitations, on prend vite l’habitude.

Le principe : le format dépend du pliage de la feuille

Le format d’un livre ancien est déterminé par le nombre de fois où la feuille d’imprimerie a été pliée pour le constituer :

  • In-plano : la feuille n’est pas pliée du tout (très grand format, atlas, planches isolées).
  • In-folio (2°) : feuilles pliées en 2, formant 4 pages (recto-verso).
  • In-quarto (4°) : feuilles pliées en 4, formant 8 pages.
  • In-octavo (8°) : feuilles pliées en 8, formant 16 pages.
  • In-douze (12°) : 12 feuillets par cahier, format de poche très répandu au XVIIIe siècle.
  • In-seize (16°), in-dix-huit (18°), in-trente-deux (32°) : formats très petits, dits « de poche » ou « de gousset ».

En pratique, comment le bibliophile mesure-t-il le format ?

Voilà pour la théorie. En pratique, c’est différent. Comme la feuille de papier d’imprimerie n’a pas toujours eu la même dimension (et que seul l’imprimeur connaît la taille du stock employé), il faudrait quasiment dérelier un livre pour compter les pliures… La tâche peut donc s’avérer délicate, même pour un bibliophile expérimenté ou un libraire confirmé.

Pour simplifier et codifier, on utilise depuis le XIXe siècle une cote moyenne dite « format bibliographique », fondée sur la hauteur du livre relié :

Tableau des formats bibliographiques

Format Hauteur Usage typique
Grand in-folio plus de 40 cm Bibles, atlas, livres de cérémonie
In-folio moins de 40 cm Ouvrages savants, théologie, droit
In-4 (in-quarto) moins de 30 cm Ouvrages d’érudition, livres illustrés
In-8 (in-octavo) moins de 25 cm Format courant pour la littérature
In-12 moins de 20 cm Romans, livres de dévotion (XVIIIe)
In-16 moins de 16 cm Petits classiques, livres de poche
In-18 moins de 14 cm Édition Charpentier, livres économiques (XIXe)
In-32 moins de 10 cm Almanachs, livres de gousset

Comparaison des grands formats : in-folio, in-quarto, in-octavo

Comparaison des petits formats : in-12, in-16, in-18

Avec l’habitude, il n’est plus nécessaire de regarder ce tableau : on sait immédiatement à quel format on a affaire.

Petite histoire des formats

L’usage des formats remonte à l’imprimerie occidentale du XVe siècle. Gutenberg et ses successeurs publient principalement in-folio : le format majestueux convient aux Bibles, aux missels et aux ouvrages d’apparat. Les premiers incunables sont presque tous des in-folio.

Au XVIe siècle, l’humaniste vénitien Alde Manuce popularise un format plus maniable : l’in-octavo. C’est une révolution. Désormais, on peut emporter un classique grec ou latin dans sa poche. Ce format devient celui de la littérature pour les siècles suivants.

Au XVIIe siècle, on voit apparaître l’in-douze (ou « duodecimo »), encore plus économe en papier, qui s’imposera comme le format roi du roman au XVIIIe siècle. Au XIXe siècle, l’éditeur Gervais Charpentier lancera son célèbre format Charpentier (in-18), à 3,50 francs le volume, démocratisant la lecture.

Pourquoi le format compte pour le bibliophile

Le format n’est pas qu’une question de taille : il influence directement la valeur et l’usage d’un livre ancien.

  • Les in-folio sont rares, lourds, encombrants, mais souvent les plus prestigieux. Une Bible in-folio du XVIe siècle peut atteindre des sommes importantes.
  • Les in-octavo et in-douze sont les formats les plus courants en littérature : la valeur dépendra surtout de l’édition (originale, illustrée, recherchée) et de la reliure.
  • Les très petits formats (in-32, in-48) sont souvent des curiosités : almanachs, livres de gousset, sont prisés des collectionneurs spécialisés.

Foire aux questions

Quelle est la différence entre in-4 et in-quarto ?

Aucune, c’est la même chose. In-quarto est l’expression latine, in-4 son abréviation usuelle (notée parfois 4°). Les deux désignent un livre dont les feuilles ont été pliées en quatre.

Comment mesurer le format d’un livre ancien ?

Mesurez la hauteur du dos (du haut au bas du plat) et reportez-vous au tableau ci-dessus. C’est la convention bibliographique en usage chez les libraires depuis le XIXe siècle.

Pourquoi parle-t-on parfois d’in-folio « raisin » ou « jésus » ?

Ce sont les noms anciens des formats de papier avant pliage. Le papier « raisin » faisait environ 50 × 65 cm ; le « jésus » environ 56 × 72 cm. Un « in-folio jésus » est donc un in-folio imprimé sur du papier jésus, soit un grand in-folio.

Existe-t-il des formats encore plus grands que l’in-folio ?

Oui : l’in-plano (feuille non pliée), l’atlas (très grand format pour cartes et planches), et l’éléphant (format spécial des planches d’histoire naturelle, comme les Birds of America d’Audubon, qui font près d’un mètre de haut).

Pour aller plus loin

H

P.S. : Source partielle « Histoire et Commerce du Livre », par Henri Desmars, GIPPE.

11 Commentaires

  1. Toujours un plaisir les "vous aimerez peut-être" en bas des messages. J'adore ce jeu aléatoire…On y fait de belles découvertes. J'avais déjà vu des tranches peintes, mais les tranches doubles sont fascinantes. Merci Hugues
    Thérèse

  2. Merci beaucoup pour cette découverte!! Je n'avais jamais lu ni vu de tel décor! 🙂

    Tout comme Bergamote, je n'ai pu m'empêcher de me crisper quand je vois la torsion que cela impose aux livres tout de même…

  3. ce n'est donc pas un hasard que ce soit un mes seuls livres en langue anglaise qui en porte une… J'envoie une photo au chef dès que possible, mais mon APN m'a lâché, je n'ai plus que mon scanner pr mes annonces Ebay! Mais promis dès que possible je fais ça. Pour info elle n'est malheureusement pas figurative, c'est une frise, type grecque (ligne qui fait des angles droits – du ce n'est plus une ligne – j'espère être assez clair !) de couleur verte… Elle est donc très simple, mais quel régal de la découvrir, juste après la lecture de l'article. A propos, quand vous visionnez la 1ère video du post, regardez dans l'interface de Youtube, juste à droite de la vignette, il y a celle d'une autre, plus longue, avec des choses… incroyables !!!
    Et je m'interroge toujours sur le savoir-faire des artisans-artistes qui ont fait de telles merveilles… Donner deux angles à une tranche… Le raffinement n'a pas de limites, c'est rassérénant de voir tant de génie chez ceux qui nous ont précédés… Bonne nuit !

  4. Très intéressant sujet sur une pratique plutôt anglaise. Voir les reproductions de tranches peintes:
    -catalogue Librairie Alix "livres choisis 1476-1957", (paru 10/2000), N° 132, John Ruskin, the Ethic of the Dust, Londres 1902, peinture "libre"!
    – catalogue librairie D. Valette, "nouvelles acquisitions 125 livres précieux", N° 113 Extracts from the works of the most celebrated italian poets with translation… Londres, Rivinfton, 1798, : deux peintures érotiques (l'une au-dessus de l'autre semble-t-il).

    Lauverjat

  5. Ton commentaire me fait marrer : je me suis effectivement précipité sur certains des miens et oh divine surprise, j'en ai trouvé une, sur mon EO de Tristram Shandy !!! Merci à Hugues. Je ne connaissais que les Pillone, car j'ai tous les catalogues Bérès, mais là, c'est une jolie découverte…

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