Un in-octavo en chagrin rouge, doré sur les trois tranches, est retrouvé chaque matin décalé de quelques millimètres vers la fenêtre. Son propriétaire, un amateur du XVIe arrondissement, a observé le phénomène pendant trois semaines avant d’appeler l’IGLI. Le volume sort de quarante ans de vitrine à Saint Germain des Prés.
Amis bibliophiles, bonjour.
Service spécial de surveillance zoobibliologique. Inspection Générale du Livre Imprimé (IGLI). Par le docteur Fulbert de Cuirac, vétérinaire assermenté des entités imprimées, expert près le Bureau des manifestations anormales du Livre, chargé de mission pour les troubles d’adhésion propriétaire et les phénomènes de rejet héraldico-bibliologiques.
Dossier ouvert à la demande de : M. B., amateur, XVIe arrondissement, propriétaire inquiet.
Entité concernée : volume in-octavo du milieu du XIXe siècle, plein chagrin rouge, dos à nerfs orné, tranches dorées sur les trois faces, très bel état général. Par discrétion clinique, nous l’appellerons le Patient doré.
L’entité a passé, selon le registre de provenance, quarante ans dans la vitrine d’une librairie du quartier latin, exposée plein jour, avant son acquisition par M. B. en vente publique. Depuis son installation chez ce dernier (rayonnage d’angle, position médiane, voisinage honorable), l’entité manifeste des troubles du comportement que le propriétaire décrit, avec l’imprécision touchante des non-spécialistes, comme « une bougeotte ».

Les faits ont été consignés sur trois semaines par le propriétaire, puis vérifiés par le service. Chaque matin, l’entité est retrouvée décalée de quelques millimètres vers l’extrémité éclairée du rayonnage, du côté de la fenêtre. Repoussée à sa place, elle récidive. Lors de l’inspection à domicile, Mlle Lépine, mon assistante, a relevé au sol de fins dépôts d’or en poudre traçant un chemin d’environ quatorze centimètres, ce que le service, dans sa nomenclature, appelle une traînée de vanité. Les volumes voisins, deux honnêtes demi-basanes sans dorure, présentent un tassement latéral anormal, comme des voyageurs de métro aux heures d’affluence. Ils font de la place. Les entités modestes font toujours de la place.
Placée en observation au service, dans nos rayonnages calibrés, l’entité a confirmé le tableau : orientation systématique des tranches dorées vers la source lumineuse, quelle que soit la position initiale ; reflets qualifiés par le personnel de « provocants » aux heures de fort ensoleillement ; et refus caractérisé de l’obscurité. Placée en réserve fermée à titre d’épreuve, l’entité a développé en une nuit un début de ternissement que nos dorures témoins, stockées dans les mêmes conditions, n’ont pas présenté. Elle se ternit exprès. Nous avons affaire à un chantage.
Le service pose le diagnostic de syndrome de la tranche dorée, forme classique de l’héliotropisme vaniteux (Splendor compulsivus, variété vitrinae nostalgicus) : photophobie inversée acquise, consécutive à une exposition prolongée en vitrine durant les années de formation. L’entité a passé quarante ans à être regardée ; elle a contracté la maladie des devantures, qui est de confondre la lumière avec l’amour. Le rayonnage domestique, avec sa pénombre égalitaire où un Elzévir vaut un maroquin, constitue pour elle une déchéance sociale que son organisme refuse. Diagnostic différentiel : nous avons écarté le simple glissement mécanique (l’étagère est de niveau, Mlle Lépine y a posé le sien, qui ne pardonne pas) ainsi que l’intervention d’un chat, hypothèse toujours avancée par les propriétaires et presque toujours calomnieuse.
Recommandations
- Ne pas céder au chantage à la vitrine. L’exposition permanente aggraverait le syndrome et, accessoirement, décolorerait le chagrin — la vanité punie par où elle pèche, ce qui est moralement satisfaisant mais bibliographiquement regrettable.
- Rotation d’estime : quinze jours par trimestre sur le présentoir du salon, annoncés à l’entité à l’avance. Les entités dorées supportent tout, sauf l’improvisation.
- Thérapie de voisinage : placer à sa gauche un Elzévir du XVIIe en vélin ivoire, modeste et parfaitement imprimé. Le contact prolongé des gloires discrètes est le seul traitement de fond connu de la vanité — chez les livres. Chez les propriétaires, le service ne promet rien.
- Suivi : nouvelle inspection dans six mois. Mlle Lépine tiendra le registre des déplacements, qu’elle a d’ailleurs déjà ouvert, coté et paginé sans qu’on le lui demande, comme à son habitude.
Pronostic favorable. L’entité n’est pas méchante ; elle a simplement été aimée en public trop jeune.
GUILDE · FC/VITRINE
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Inspection d’agrément d’un atelier de reliure par l’IGLI





















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