Fable pour bibliophiles : L’Enchérisseur et le Téléphone

Un La Fontaine relié en maroquin passe en salle des ventes, et un amateur l’a coché dans son catalogue. À chaque main qu’il lève, un téléphone posé au bout du comptoir répond « cent de plus ». Personne dans la salle ne sait qui est au bout du fil. L’amateur continue de lever la main.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Philibert Cramoisi, spécialiste autoproclamé des moralités en vers et des fabulistes mineurs du XVIIIe siècle, membre associé de la Société des Fabulistes négligés, correspondant intermittent de la Guilde.

Moralité composée à l’ancienne, sur un sujet fort moderne. La Société des Fabulistes négligés rappelle qu’elle décline toute responsabilité dans les adjudications de ses lecteurs.

Dans une salle des ventes, un jour d’un grand fracas,
Un Enchérisseur vint, le catalogue au bras.
Il avait repéré, cœur battant, mine sobre,
Un charmant La Fontaine en maroquin d’octobre,
Et se disait tout bas : « Nul ne l’aura que moi ;
J’ai des yeux pour le voir, une main pour l’avoir»

Il leva donc sa main, d’un geste plein d’audace.
Mais au bout du comptoir, posé à côté d’une tasse
Un “Téléphone” noir, luisant, silencieux,
Décrocha lentement son combiné malicieux.
« Cent de plus », dit l’appareil d’une voix sans visage.
L’homme reprit la main, l’appareil davantage ;
L’un montrait son désir, ses yeux, son front en feu,
L’autre n’offrait à voir qu’un fil et rien de mieux.

« Qui donc es-tu, criait l’Enchérisseur en nage,
Toi qui n’as ni regard, ni cœur, ni catalogue ?
Montre-toi, si tu l’oses ! On combat face à face ! »
Le Téléphone alors, sans quitter sa grimace :
« Je suis ce que tu crains et ne peux défier :
Un désir sans témoin ne peut s’humilier.
Toi, la salle te voit, te compte et te mesure ;
Ta femme sait ton nom, ton banquier ta blessure.
Moi je suis l’inconnu : prince ou fou, qui le sait ?
On me prête un budget que nul ne connaissait. »

L’homme enchérit encore — orgueil plus que finance —
Puis se tut, et l’appel emporta la vacance.
Adjugé. Le marteau retomba comme un glas.
Et l’on ne sut jamais qui parlait au bout, là-bas.

Or voici le plus beau : la voix mystérieuse
Était d’un vieux monsieur à la mine peureuse
Qui, n’osant enchérir sous l’œil de ses rivaux,
Appelait de la pièce à côté du dépôt.

La Société conclut, et grave en lettres d’or :

Ce n’est pas l’inconnu qui fait monter l’enchère,
C’est l’idée qu’on s’en fait — elle est bien plus altière.
Bibliophile, en salle, garde ton quant-à-soi :
Tu crois lutter contre un prince… et c’est peut-être toi.

Moralité recueillie et versifiée pour la Guilde des Bibliopolicés.

GUILDE · PC/FABLE-IV

Document classé : diffusion restreinte.

La lettre du bibliophile

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Vocabulaire de la bibliophilie: quelques expressions peu communes

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Amis Bibliophiles Bonsoir,

J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer ici quelques uns des mots insolites et originaux qui font le quotidien d’un bibliophile, qu’ils servent à qualifier la couleur d’un maroquin (sable, citron, taupe, violine, etc.), la qualité d’un papier, ou un livre même (chopin, etc.). C’est je trouve un grand plaisir de la bibliophile que de (re)découvrir ces termes, que nous sommes peut-être les seuls ou les derniers à employer… En voici un florilège, collectés dans un petit carnet au cours de lectures (chacun ses manies!)… En connaissez-vous d’autres?

Moustache: tranchefile sur ficelle en reliure.
Faire du cul: cette expression est employée par Dudin (L’art du relieur-doreur de livres, 1772) pour désigner un livre qui est plus rogné vers l’ouverture que vers le dos (mais je n’ai jamais personnellement croisé cette expression dans les délicats catalogues de maisons de ventes.)
Faire de la pointe: c’est le contraire, l’expression est employée pour désigner un livre qui présente le défaut d’être plus rogné vers le dos.
Livre truffé, expression qui n’est pas rare mais que j’aime beaucoup: se dit d’un livre dans lequel on a incorporé des documents (portraits, dessins originaux, états intermédiaires de gravure, prières d’insérer, lettres, etc.). A retenir, quand c’est bien truffé, cela se vend en effet au prix de la truffe.
Défouetter: pratiquer le défouettage, à savoir débarrasser un livre du fouet qui le serre sur un ais ou entre deux ais.
Dents de rat: expression employée pour désigner les décors de dorure qui se présentent sous la forme d’une succession de petits triangles plus ou moins détaillés.
Lavron: groupe de feuilles qui n’ont pas été ouvertes ou « coupées », ni par le relieur, ni par un lecteur et qui restent donc fermées.
Farci: en codicologie, ce mot désigne un volume manuscrit dans lequel on a inséré des feuillets portant un autre texte entre les pages.
Biblioklepte: voleur de livres, évidemment.
Bibliocapèle: du grec bibliokapelos, désigne un libraire vendant des ouvrages au détail.
Le très élégant « astéronyme » qui désigne un ensemble d’astérisques employées pour masquer un nom que l’on veut conserver anonyme. Ce procédé a beaucoup servi au 18ème siècle pour les ouvrages anonymes justement.
Le regrettable « caviarder » qui signifie couvrir d’encre un passage d’un livre que l’on veut rendre illisible.
Bouquineur: celui qui aime rechercher et lire des bouquins ou des « vieux livres ».
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