Chroniques d’Adso de Melk: Peste noire

En 1349, l’abbé de Melk fit fermer les portes de l’abbaye aux paysans venus des villages du Danube. Un convers s’effondra ensuite au réfectoire, une enflure sombre sous le bras, et mourut avant la nuit suivante. Le cimetière fut saturé ; on creusa derrière le verger.

Les jours d’air immobile

Souvenirs de la grande mortalité, Anno Domini 1349

Par Adso de Melk, ancien novice de Guillaume de Baskerville, copiste et bibliothécaire à l’abbaye de Melk

Amis Bibliophiles bonjour,

Avant même que la Peste n’atteigne nos murs, elle avait déjà vidé les campagnes.

Les villages en amont du Danube se fermaient les uns après les autres. Des voyageurs rapportaient que certaines maisons restaient ouvertes, portes battantes, tables dressées, mais sans vivants pour les relever. Les champs étaient laissés sans moisson. Les chiens erraient. Les clochers sonnaient sans régularité, puis plus du tout.

Des paysans montèrent jusqu’à nos portes, suppliant qu’on les laisse entrer dans l’enceinte de l’abbaye, croyant que la pierre et la règle bénédictine offriraient protection contre le Fléau. L’abbé hésita. Ouvrir, c’était risquer d’introduire la contagion. Refuser, c’était renvoyer des hommes vers une mort presque certaine.

Nous fermâmes les portes.

Je n’oublierai jamais le bruit de la barre de bois glissant dans son logement.

Ce fut peut-être la première décision irréversible. L’an 1349 ne fut pas celui des cris, mais celui d’un air immobile.

La peste noire avait remonté le Danube sans hâte visible. Lorsque les premiers malades tombèrent à l’abbaye, nul ne feignit la surprise. Il ne s’agissait plus de savoir si le Fléau viendrait, mais combien de temps nous tiendrions.

Je me souviens de trois jours consécutifs.

Le premier, un convers s’effondra au réfectoire. Le soir même, une enflure sombre se dessina sous son bras. Il mourut avant la nuit suivante. La cloche sonna. Elle sonna encore le lendemain. À force, le son perdit sa fonction d’annonce pour devenir simple battement régulier du désastre.

Le deuxième jour, les matines furent incomplètes. Deux voix manquaient. À prime, une troisième. L’office continua, plus bref, plus grave. Les psaumes semblaient flotter dans une nef devenue trop vaste.

Le troisième jour, nous creusâmes derrière le verger. Le cimetière était saturé. On ne marquait plus chaque tombe. On alignait les corps. La précision cédait devant la nécessité.

C’est durant ces semaines que je commençai à écrire autrement.

Non point une chronique ordonnée, comme celles que je rédige aujourd’hui avec recul, mais des notes brèves, prises le soir, parfois à la lueur incertaine d’une lampe. Je n’y mettais ni méditation ni structure. J’y consignais des faits : nombre de morts, symptômes, refus d’asile, hésitations de l’autorité, silences inhabituels.

Je n’intitulai pas ces feuillets. Je ne les destinai à personne. Je les rédigeais parce que les événements se succédaient trop vite pour être laissés à la seule mémoire.

À certaines dates, je n’écrivis qu’une ligne :

« Trois frères. Deux paysans. »

Ou bien :

« Porte close. Cris au-dehors. »

Il m’importait que ces jours, qui semblaient se dissoudre les uns dans les autres, possèdent au moins une trace, même nue.

C’est au milieu de ces journées que l’abbé me fit mander.

Il était encore valide, mais déjà entouré d’une fatigue visible. La Peste ne l’avait pas frappé dans sa chair ; elle l’avait atteint dans son autorité.

« Adso, me dit-il, vous qui avez fréquenté tant de manuscrits… existe-t-il quelque remède que nous aurions négligé ? »

La question n’était pas théologique. Elle était presque suppliante.

Il ne me demanda pas de prier davantage. Il me demanda de chercher.

Je descendis à la bibliothèque avec un empressement que je crus d’abord vertueux. Je commençai par consulter un herbier ancien, copie d’un traité attribué à Dioscoride, décrivant les vertus des simples : sauge, absinthe, ail. Je relevai les passages concernant les fumigations purificatrices, les décoctions censées « chasser les humeurs corrompues ».

Je poursuivis avec un exemplaire latin du De methodo medendi de Galien, où il est longuement question des déséquilibres des humeurs et des corruptions de l’air. Galien recommande la saignée lorsque la chaleur excède, les purges lorsque la bile domine, l’équilibre lorsque les tempéraments se dérèglent.

Je consultai également les Aphorismi d’Hippocrate, qui rappellent que certaines constitutions succombent lorsque l’air devient malsain, et que l’observation prime sur la spéculation.

Enfin, je feuilletai un manuscrit plus récent, issu de la tradition de Salerne, lui-même nourri d’Avicenne — le Canon medicinae circulait alors dans des copies partielles. On y évoquait les contagions, les influences astrales, la nécessité d’éviter les vents chargés de putréfaction.

Je trouvai des recommandations contradictoires.
Je trouvai des prudences.
Je trouvai des analogies anciennes avec d’autres pestilences.

Je ne trouvai aucun remède.

Le soir même, sur l’un de mes feuillets, j’écrivis :

« Les autorités anciennes décrivent le mal. Elles n’en contiennent pas l’issue. »

Je n’ajoutai rien.

Durant deux jours, je poursuivis cette recherche avec une rigueur presque désespérée. J’établis des tableaux comparatifs : saignées conseillées, aromates recommandés, périodes propices aux purifications. J’examinai si la Peste correspondait aux descriptions antiques de fièvres pestilentielles. J’observai les bubons, la rapidité des décès, l’odeur particulière des chambres fermées.

Plus je comparais, plus l’écart devenait manifeste. Les textes supposaient une maladie progressive. La peste noire frappait avec une brutalité presque immédiate.

L’abbé venait s’enquérir de mes progrès. Son regard cherchait moins une formule précise qu’une possibilité. Je compris alors que ma tâche n’était pas seulement de consulter des autorités, mais de maintenir une espérance fragile.

Je lui rapportai des indications prudentes : éviter les rassemblements inutiles, purifier l’air par des feux aromatiques, isoler les malades autant que possible, suspendre les visites extérieures. Rien qui pût arrêter la contagion.

Il hocha la tête sans protester. Le lendemain, le prieur mourut.

Sur mes feuillets, l’écriture devint plus serrée.

La Peste ne distinguait ni la science antique ni la prière fervente. Les frères continuaient de tomber. Les maisons de la ville de Melk se fermaient. Les bateliers hésitaient à accoster. Les nouvelles venues d’autres cités du Saint-Empire confirmaient que le Fléau ravageait indistinctement princes et manants.

Un soir, l’abbé me rappela.

« Il n’y a donc rien ? »

Je répondis avec la plus grande exactitude dont j’étais capable :
« Il y a des conseils, Père. Mais aucun ne garantit la survie. »

Il demeura silencieux. Ce silence pesa davantage que toutes les cloches.

Ce soir-là, je n’écrivis qu’un mot sur mes feuillets :

« Impuissance. »

Lorsque la mortalité diminua enfin, les villages autour de nous n’étaient plus que des silhouettes amoindries. Certaines terres restèrent sans maître. Des familles entières s’étaient éteintes. L’autorité du duc Albert II d’Autriche se maintint ; l’ordre politique du Saint-Empire ne s’effondra point. Mais le tissu humain était déchiré.

Je cessai de rédiger mes notes lorsque les enterrements devinrent moins fréquents. Je ne les relus pas. Je ne les incorporai pas à mes chroniques ultérieures.

Je les laissai sous forme de cahiers distincts, composés de quelques bifolia de parchemin de qualité inégale, non réglés à la mine comme mes copies ordinaires. L’écriture y est plus serrée, parfois inclinée vers la droite, et l’encre légèrement plus brune — je dus la préparer moi-même lorsque le stock commun vint à manquer.

Je n’y traçai ni titre ni rubrication initiale. Seulement, au verso du dernier feuillet, dans l’angle inférieur, j’apposai une mention brève, presque administrative :

« Anno mortalitatis. »

Je pliai ces feuillets et les déposai parmi des documents de moindre importance, sans les coudre aux cahiers principaux.

Peut-être parce qu’elles ne contenaient aucune leçon.
Peut-être parce qu’elles n’offraient aucune consolation.

Nous survécûmes, mais je cessai ce jour-là de croire que toute question trouve sa réponse écrite quelque part.

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Nota bene
Écrit de ma main en l’an de grâce 1380. Les feuillets de la Peste demeurent séparés de mes autres chroniques. Ils témoignent d’un temps où la science antique, la règle monastique et l’autorité politique se révélèrent insuffisantes face au Fléau. Guillaume m’avait appris que la vérité exige distance. En 1349, je n’en possédais aucune.

Adso de Melk, bibliothécaire de l’abbaye de Melk

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Cote (ajoutée par la Guilde des Bibliopolicés, XXIe siècle)
GUILDE · ADSO · 1349 · MOR-02
Chroniques d’Adso de Melk – Les jours d’air immobile

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Chroniques d’Adso de Melk : Le Silence du scriptorium

Page de manuscrit latin du début du XIIe siècle, écriture caroline sur une colonne, rubriques rouges en marge : le chapitre des signes de la main pour demander les livres au scriptorium.

Le coutumier de Cluny recense près de trois cents signes de la main, dont un pour demander un livre païen : se gratter l’oreille comme un chien. J’ai appris ces signes l’année de mon noviciat. Un autre novice et moi en avons fabriqué d’autres, qui n’étaient dans aucun coutumier, et l’affaire est allée au chapitre.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Adso de Melk, chroniqueur des ombres monastiques, des marges interdites et des énigmes scripturaires reçues en dépôt par la Guilde des Bibliopolicés.

Le matin où l’on m’enseigna les signes, il gelait dans le cloître et le vieux frère chargé de m’instruire avait les mains fendues jusqu’au sang. Il les tenait sous ses aisselles pour les réchauffer, les sortait, faisait un geste, les remettait aussitôt. J’ai donc appris le langage de nos maisons de deux mains qui avaient mal, et je me souviens mieux de leurs crevasses que de la moitié des visages que j’ai connus depuis.

La règle interdit la parole au réfectoire, au dortoir et dans les salles où l’on garde les livres. Il faut pourtant que le copiste réclame son exemplaire et que l’armarius accorde ou refuse. Nos pères avaient donc établi de longue main un trésor de signes, signa loquendi, par quoi l’on demandait sans ouvrir les lèvres. Le vieux frère me les montra un matin entre laudes et prime, et je pensai, dans ma simplicité de novice, qu’on m’enseignait des gestes d’enfant. Je ne voyais pas encore qu’on me remettait des clefs.

Pour demander un livre, quel qu’il fût, on étendait la main et on la mouvait comme qui tourne des feuillets. Pour un psautier, on ajoutait le signe qui rappelait le roi David. Pour un missel, la croix venait couronner la main ouverte. Une bibliothèque entière pouvait ainsi se réclamer et se rendre sans qu’un seul mot montât troubler l’air où séchait l’encre.

Page de manuscrit latin du début du XIIe siècle, écriture caroline sur une colonne, rubriques rouges en marge : le chapitre des signes de la main pour demander les livres au scriptorium.

Constitutiones Hirsaugienses, vers 1110, f. 10r, chapitre De signis librorum : « Pro signo libri secularis quem aliquis paganus composuit, pro generali signo libri hoc adde ut aurem cum digito tangas sicut canis cum pede pruriens solet, quia nec immerito infidelis tali animanti comparatur. » — Pour un livre profane composé par un païen, ajoute au signe général du livre celui-ci : gratte-toi l’oreille du doigt, comme le chien qui se démange de la patte ; car ce n’est pas sans raison que l’infidèle est comparé à cette bête. Staatsbibliothek Bamberg, Msc.Lit.152 — numérisation Staatsbibliothek Bamberg / bavarikon, CC BY-SA 4.0.

Trois cents signes, à peu près. Personne ne les savait tous.

Il en était un que je n’oublierai pas. Lorsqu’un frère désirait un livre composé par un païen, car nous en gardions, qu’on ne s’en étonne pas, il faisait d’abord le signe général du livre, puis se grattait l’oreille du bout des doigts, comme fait un chien qui se démange. Ainsi le voulait le coutumier : que l’infidèle fût désigné par la bête. J’ai fait ce geste moi-même, plus tard, pour l’Ovide de la grande armoire, un mardi de carême ; le frère qui me l’apporta ne me regarda pas.

J’en fis un jour la remarque à mon maître Guillaume, dans cette abbaye dont j’ai conté ailleurs les splendeurs et le malheur. Je lui dis qu’il me semblait étrange de flétrir d’un geste ce qu’on se donnait la peine de conserver et de copier. Il ne rit pas. « Le signe ne juge pas le livre, Adso. Il juge celui qui le demande. C’est le péage qu’on lui fait payer pour l’obtenir, et il le paie de bon cœur, puisqu’il repart avec le livre. »

Guibert était entré au monastère la même année que moi. Il venait de Souabe, il avait deux ans de plus, et des mains si rapides qu’on le prenait pour insolent avant même de savoir ce qu’il avait dit. Il ne lui fallut pas un mois pour faire de nos signes autre chose que ce qu’ils étaient. Il imitait le reniflement du prieur en trois doigts. Il avait un geste pour le cuisinier, un autre pour la soupe du vendredi, un autre pour dire que l’armarius était de bonne humeur et qu’il fallait demander maintenant. Rien de tout cela ne figurait dans le coutumier de Bernard, ni dans les usages de Hirsau que nous récitions le soir.

Nous étions deux gamins qui s’ennuyaient sous une règle faite pour des hommes.

Cela s’étendit comme s’étend l’eau. À la fin de l’hiver, nous avions notre lexique : une quarantaine de signes à nous, dont aucun n’était permis et dont pas un ne servait à demander un livre. Cet hiver-là fut si froid que l’encre gelait dans les cornets, et qu’on posait les encriers sur de petites braises que le novice de service portait d’un pupitre à l’autre. Je n’ai plus jamais senti cette odeur, l’encre tiède et le charbon. Elle n’a rien à voir avec cette histoire.

Guibert voulait l’Ovide. Un novice n’avait aucun titre à le demander, et l’armarius ne le lui aurait pas donné en le lui donnant, si vous voyez ce que dit un vieil homme : il l’aurait porté au prieur, et le prieur au chapitre. Nous avons donc fait un signe pour l’Ovide, deux doigts posés sur les lèvres puis la main qui tourne les feuillets, et pendant des semaines ce signe n’a rien voulu dire d’autre qu’une plaisanterie entre nous.

Il l’a pris une nuit de mars. L’armoire n’était pas fermée à clef, elle n’avait jamais eu besoin de l’être, ce qui vous dira mieux que tout le reste dans quel monde nous vivions. Il s’est installé sous la fenêtre du couloir nord, à l’endroit où la lune donne, et il a lu. Moi, j’étais dans l’ombre de l’arcade, à trente pas, chargé de veiller, et j’ai vu passer la lampe du prieur au bout de la galerie longtemps avant que le prieur lui-même n’apparaisse : j’ai fait notre signe, celui qui voulait dire que quelqu’un venait, deux fois, puis quatre fois, puis à m’en décrocher le poignet, avec cette énergie inutile des enfants qui croient qu’on va les entendre plus fort. Il ne levait pas les yeux. Il lisait. Le prieur nous vit tous les deux, moi faisant le signe et Guibert…

On l’a trouvé assis, le livre ouvert sur les genoux.

Le chapitre eut lieu le lendemain. La faute du livre fut réglée en trois phrases : le volume regagna l’armoire, Guibert eut sa discipline et son jeûne, et l’on n’en parla plus. Ce fut la suite qui dura. Le vieil armarius, celui-là même qui m’avait appris les signes, voulut savoir comment j’avais averti mon camarade, et j’eus l’idiotie de le lui montrer. Alors il nous fit tout montrer. Nous sommes restés debout devant le chapitre, deux novices exécutant l’un après l’autre quarante signes qui n’appartenaient à personne, le reniflement du prieur compris, devant le prieur. Il les nota sur ses tablettes de cire à mesure que nous les faisions, avec le sérieux d’un homme qui dresse un inventaire. Puis il passa le plat du stylet et les effaça.

« Un langage que le chapitre n’a pas donné est un langage qui peut mentir », dit-il. Il ne s’adressait pas à nous. Il regardait le prieur.

Guibert partit à la Pentecôte pour Reichenau. On ne nous dit pas que c’était une punition.

Je l’ai vu s’éloigner depuis la poterne, avec sa besace et son bâton, au milieu de la cour. Arrivé sous le porche, il s’est retourné, il m’a cherché des yeux, et il a fait un signe. Ce n’était pas le signe de l’adieu que la règle permet. Ce n’était aucun des quarante que nous avions inventés, et j’ai cherché depuis dans tous les coutumiers qui me sont passés entre les mains sans jamais rien trouver qui lui ressemble : la main gauche ouverte, paume vers le haut, et deux doigts de la droite posés dessus, comme on pose un objet dans la main de quelqu’un qui s’en va.

J’ai passé ma vie à garder des livres, et c’est le seul signe que je n’aie pas su lire.

GUILDE · AM/LEXIQUE

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