Chroniques d’Adso de Melk : Les marges interdites

En 1351, au cent-dix-septième manuscrit de l’inventaire de Melk, un psautier du XIIe siècle porte en marge du psaume 23 un moine défécant. Frère Ulrich, quatre-vingts ans, refuse d’abord d’en parler. En trois semaines, j’ai relevé quarante-sept volumes marqués de la même façon.

Sur les dessins obscènes dans les manuscrits sacrés, Anno Domini 1351

Par Adso de Melk, ancien novice de Guillaume de Baskerville, copiste et bibliothécaire à l’abbaye de Melk

Amis Bibliophiles bonjour,

En l’an de grâce 1351, je découvris un secret que l’abbaye de Melk gardait depuis des siècles. Ce secret n’était pas caché dans une crypte, ni scellé par un serment. Il était exposé à la vue de tous, dans les marges de nos manuscrits les plus sacrés. Mais personne n’en parlait jamais.

Ce silence faillit me coûter la vie.


I. La découverte

Tout commença un matin de novembre, alors que je cataloguais les manuscrits de notre bibliothèque. L’abbé m’avait confié cette tâche monumentale : inventorier l’intégralité de notre collection, décrire chaque volume, noter son état, répertorier son contenu.

J’en étais au cent-dix-septième manuscrit — un psautier du XIIe siècle, magnifiquement enluminé — quand je remarquai, en marge du psaume 23, un dessin étrange.

Un moine défécant.

Je crus d’abord à une tache, une déformation du parchemin. Mais non. C’était bien un dessin délibéré, tracé à l’encre brune, représentant un moine accroupi, robe relevée, en train de se soulager.

En marge d’un psaume.

Je restai stupéfait. Qui avait osé profaner ainsi la parole de Dieu ? Je tournai les pages, cherchant d’autres dessins. Et j’en trouvai.

Beaucoup.

A la page 34 : un lapin chassant un chasseur.
A la page 56 : un évêque à tête d’âne.
A la page 78 : deux animaux accouplés de manière indécente.
A la page 92 : un diable grimaçant tirant la langue.

Et partout, disséminés dans les marges, des grotesques, des drôleries, des obscénités.

Je refermai le manuscrit, troublé. Puis j’en ouvris un autre. Un évangéliaire du XIe siècle. Mêmes dessins. Mêmes profanations.

Un troisième. Un quatrième. Tous portaient, cachés dans leurs marges, ces images impossibles.


II. L’interrogatoire des anciens

Je décidai d’interroger les vieux moines, ceux qui avaient passé leur vie dans le scriptorium. Le premier que je trouvai fut Frère Ulrich, quatre-vingts ans, presque aveugle, mais encore lucide.

« Frère Ulrich, ces dessins dans les marges… qui les a faits ? »

Il détourna le regard.

« Je ne sais pas de quoi tu parles. »

« Si. Vous savez. Les grotesques. Les obscénités. »

Un long silence.

« Laisse cela tranquille, Adso. »

« Mais c’est un sacrilège ! »

« Non. C’est… autre chose. »

« Quoi donc ? »

Il se leva, s’appuya sur sa canne, s’approcha de moi. Sa voix se fit basse, presque un murmure.

« Quand tu copies le même texte pendant des mois, des années, tu deviens fou. Les lettres dansent. Les mots perdent leur sens. Tu as l’impression de disparaître dans le parchemin. Alors tu dessines. Pour rester vivant. »

« Vous avez dessiné… ces choses ? »

Il hocha la tête.

« Oui. Comme tous ceux qui ont copié avant moi. Comme tous ceux qui copieront après. »

« Mais… les moines défécants ? Les animaux obscènes ? »

« C’est notre manière de rire. En secret. De nous moquer de l’ordre, de la règle, du silence. Personne ne regarde jamais les marges. Alors on y cache notre humanité. »


III. L’enquête s’approfondit

Je ne pouvais accepter cette explication. Frère Guillaume m’avait appris à chercher la vérité, pas à accepter les justifications faciles. Je décidai d’examiner systématiquement tous les manuscrits de Melk portant des marges décorées.

En trois semaines, j’en identifiai quarante-sept.

Mais ce qui me troubla, c’est que ces dessins n’étaient pas anarchiques. Ils suivaient un système. Certains motifs revenaient : le moine défécant apparaissait toujours en marge des psaumes de pénitence. L’évêque à tête d’âne accompagnait les passages sur l’autorité ecclésiastique. Les animaux accouplés ornaient les textes sur la chasteté.

Ce n’était pas du hasard. C’était délibéré.

Quelqu’un — ou plusieurs personnes — avait méthodiquement profané les textes sacrés en y insérant des commentaires visuels ironiques, voire blasphématoires.

Je décidai de remonter à la source. D’identifier le premier manuscrit portant ces marges. Le plus ancien.

Après des jours de recherche dans nos archives, je le trouvai : un manuscrit daté de 1124, copié par un certain Frère Anselm.

Anselm. Ce nom ne me disait rien. Je consultai les registres de l’abbaye. Anselm était mort en 1142, âgé de cinquante-trois ans. Il avait passé trente ans dans le scriptorium. Aucune note particulière. Un copiste ordinaire.

Sauf qu’Anselm, apparemment, avait inventé cette tradition secrète. Et tous les copistes suivants l’avaient perpétuée.


IV. La découverte du cahier caché

En fouillant dans les archives, je tombai sur une liasse de feuillets non reliés, glissée entre deux registres comptables. Des notes manuscrites, datées de 1140. L’écriture était celle d’Anselm.

Je lus.

C’était un journal. Le journal d’un copiste qui devenait fou.

Anno Domini 1137. J’ai copié aujourd’hui le psaume 119 pour la vingt-septième fois. Les mêmes mots. Les mêmes lettres. Je ne les comprends plus. Ils sont devenus des formes vides. Je me demande si Dieu Lui-même ne s’est pas lassé de ces répétitions.

Anno Domini 1138. Frère Konrad est mort hier. Il copiait le même évangéliaire depuis quinze ans. Il n’avait pas fini. L’abbé a ordonné que je termine son travail. Je vais donc copier ce qu’un mort n’a pas pu finir. Cela me semble absurde.

Anno Domini 1139. J’ai dessiné aujourd’hui, dans la marge du psaume 23, un moine défécant. Personne ne le verra jamais. Mais moi, je sais qu’il est là. Et cela me fait rire.

Le journal continuait ainsi pendant des pages. Anselm racontait sa descente progressive dans la folie répétitive du scriptorium. Et il racontait aussi comment il avait commencé à dessiner.

Ces dessins sont ma rébellion. Ma manière de dire que je suis encore vivant. Que je ne suis pas qu’une machine à copier. Les textes que je reproduis parlent de Dieu, de foi, de salut. Mais moi, pendant que je les copie, je pense à des choses triviales. A la soupe du réfectoire. A mes pieds qui me font mal. A cette douleur dans mon dos. Alors je dessine ces pensées triviales. Et je les cache dans les marges.

La dernière entrée datait de 1142, quelques jours avant sa mort.

J’ai formé trois jeunes copistes. Je leur ai montré comment dessiner dans les marges. Je leur ai dit : « C’est notre secret. Ne le montrez jamais à l’abbé. Mais transmettez-le. » Ils ont juré. Maintenant, je peux mourir tranquille. Ma rébellion survivra.


V. Le dilemme moral

Je refermai le cahier, troublé. Que devais-je faire ?

D’un côté, ces dessins étaient des profanations. Ils se moquaient de l’Église, de la règle, des textes sacrés. Un abbé rigoureux ordonnerait leur effacement.

De l’autre, ils témoignaient d’une humanité irréductible. Les copistes n’étaient pas des machines. Ils souffraient, doutaient, riaient. Et ces marges étaient leur soupape de survie.

Frère Guillaume m’aurait dit quoi ?

Je repensai à nos conversations, vingt-quatre ans plus tôt, dans l’abbaye italienne. Guillaume défendait toujours l’humain contre l’abstrait. Il aurait probablement souri en voyant ces dessins. Il aurait dit : « Les moines sont des hommes. Et les hommes ont besoin de rire. »

Mais Jorge de Burgos, lui, aurait ordonné la destruction immédiate de tous ces manuscrits.

Entre ces deux positions, je devais choisir.


VI. La confrontation avec l’abbé

Je décidai de tout révéler à l’abbé. C’était mon devoir. Mais je savais que cela pouvait déclencher une purge.

Je me présentai dans son bureau, portant le psautier profané et le journal d’Anselm.

« Mon Père, j’ai découvert quelque chose de grave. »

L’abbé — un homme de soixante ans, sévère mais juste — leva les yeux de son registre.

« Montre. »

Je lui tendis le psautier, ouvert à la page du moine défécant.

Il observa le dessin longuement. Son visage ne trahit aucune émotion.

« Et alors ? »

« Mon Père… c’est un sacrilège. »

« C’est un dessin. »

« Un dessin obscène. Dans un livre sacré. »

« Le texte du psaume est-il correct ? »

« Oui. »

« Alors où est le problème ? »

Je restai interdit.

« Mais… ce dessin se moque de la règle ! »

« Non. Il se moque de ceux qui appliquent la règle sans humanité. Ce n’est pas la même chose. »

Il referma le psautier, me le rendit.

« Adso, je sais que ces dessins existent. Je les ai toujours su. Tous les abbés de Melk le savent. »

« Et vous les tolérez ? »

« Je les comprends. Tu crois que je ne sais pas ce que vivent les copistes ? J’ai moi-même copié pendant vingt ans, avant de devenir abbé. Je sais la souffrance du dos, la fatigue des yeux, l’ennui mortel. Ces dessins sont leur manière de survivre. »

« Mais c’est un péché ! »

« Peut-être. Ou peut-être pas. Dieu juge les cœurs, pas les marges. »


VII. Le retournement : la menace extérieure

Deux jours plus tard, tout bascula.

Un évêque visiteur arriva à Melk. Monseigneur Hartmann, envoyé par l’archevêché de Salzbourg pour inspecter nos manuscrits. Il avait entendu des rumeurs selon lesquelles notre bibliothèque abritait des textes hérétiques.

L’abbé me convoqua en urgence.

« Adso, cache les manuscrits portant des marges… problématiques. Tous. Immédiatement. »

« Mais vous avez dit… »

« J’ai dit que je les tolérais. Mais Hartmann, lui, ne les tolérera pas. Il ordonnera leur destruction. Et peut-être pire. »

« Pire ? »

« Il peut demander une enquête inquisitoriale. Accuser les copistes de blasphème. Faire arrêter des moines. »

Je compris soudain la gravité de la situation. Ce qui était une rébellion privée, tolérée en secret, devenait un danger mortel si elle était découverte.

Je rassemblai tous les manuscrits à marges profanes — quarante-sept volumes — et les cachai dans une réserve souterraine, sous le prétexte de travaux de restauration.


VIII. L’inspection de l’évêque

Monseigneur Hartmann était un homme maigre, au regard perçant, qui scrutait tout avec une suspicion maladive. Il examina nos manuscrits un par un, lisant les textes, inspectant les enluminures.

Je le suivais, le cœur battant, priant qu’il ne demande pas à voir les volumes que j’avais cachés.

Au bout de trois jours, il sembla satisfait.

« Votre bibliothèque est correcte. Rien d’hérétique. »

L’abbé respira.

« Mais, ajouta Hartmann, j’ai entendu dire que certains de vos manuscrits portent des marges… décorées de manière inappropriée. »

Le silence se fit.

« Des marges ? » dit l’abbé, feignant l’ignorance.

« Oui. Des grotesques. Des obscénités. Des moqueries. »

« Nous n’avons rien de tel ici. »

« J’aimerais en être sûr. Montrez-moi tous vos psautiers. »

L’abbé n’avait pas le choix. Il me lança un regard. Je compris : il fallait sortir les manuscrits cachés.

Je descendis à la réserve, le cœur lourd. J’en remontai trois psautiers — les moins profanes. Ceux où les dessins étaient discrets, presque invisibles.

Hartmann les examina. Il ne vit rien. Ou feignit de ne rien voir.

« Bien. Tout semble en ordre. »

Il repartit le lendemain.

Mais avant de partir, il me prit à part.

« Je sais qu’il y a d’autres manuscrits. »

Je ne répondis pas.

« Je sais que vous les cachez. Mais je ne dirai rien. »

« Pourquoi ? »

Il sourit tristement.

« Parce que j’ai été copiste, moi aussi. Et que j’ai dessiné, moi aussi. »


IX. La revelation finale

Apres le depart de Hartmann, l’abbe me convoqua.

« Tu as bien fait de cacher les manuscrits. »

« Mais Monseigneur a dit… »

« Il a dit ce qu’il devait dire. Mais il sait. Et il a choisi de fermer les yeux. Parce qu’il comprend. »

« Alors… nous gardons ces manuscrits ? »

« Oui. Mais plus jamais tu ne parleras de cela. Plus jamais tu ne montreras ces marges a quiconque. C’est notre secret. Le secret de tous les scriptoria. »

« Mais pourquoi ? »

L’abbe soupira.

« Parce que l’Eglise a besoin de copistes. Et les copistes ont besoin de survivre. Si on leur interdit de dessiner, ils deviendront fous. Ou pire, ils cesseront de copier. Alors on tolere. En silence. »


X. Reflexion finale

Des annees ont passe. Je suis vieux maintenant. Mais je repense souvent a cette affaire.

Les marges interdites sont toujours la, cachees dans nos manuscrits. Elles temoignent d’une humanite irreductible, d’une rebellion douce contre l’ordre immuable.

Frere Guillaume aurait aime ces dessins. Il aurait dit que le rire sauve les hommes de la folie.

Jorge de Burgos les aurait brules. Il aurait dit que le rire detruit la foi.

Moi, je ne sais toujours pas qui avait raison.

Mais je sais une chose : tant qu’il y aura des copistes, il y aura des marges profanes. Parce que les hommes ne peuvent pas vivre uniquement dans le sacre. Ils ont besoin, parfois, de dessiner un moine defequant.

Et peut-etre que Dieu Lui-meme sourit en voyant cela.


Nota bene :
Ecrit de ma main, en l’an de grace 1380. J’ai garde le secret pendant vingt-neuf ans. Maintenant que je suis vieux, je peux enfin l’ecrire. Mais ce manuscrit sera scelle. Personne ne le lira de mon vivant. Apres ma mort… que Dieu decide.

Adso de Melk, bibliothecaire de l’abbaye de Melk

Cote (ajoutee par la Guilde des Biblopolices, XXIe siecle) :
GUILDE · ADSO · 1351 · MARG-01
Chroniques d’Adso de Melk — Les Marges Interdites

Note de la Guilde :
Ce manuscrit d’Adso fut effectivement scelle et ne fut decouvert qu’en 1803, lors de la secularisation de l’abbaye de Melk. Les manuscrits aux marges « interdites » qu’il mentionne existent toujours. Ils sont conserves dans la bibliotheque de Melk, mais ne sont jamais exposes au public.

Sur eBay en ce moment

Les incunables actuellement en vente.

Voir les annonces →
La lettre du bibliophile

Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.

Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.

À lire ensuite

Chroniques d’Adso de Melk : Le dernier enseignement de Guillaume de Baskerville

Chroniques d’Adso de Melk : Le dernier enseignement de Guillaume de Baskerville

Dans une hôtellerie misérable du nord, Guillaume de Baskerville ouvrit sa besace et en tira des feuillets enveloppés dans un linge. Le parchemin gardait une noirceur légère, comme s’il avait connu la fumée de l’abbaye brûlée. Adso attendait une sentence haute, il reçut un feuillet d’Aristote.

Par Adso de Melk, chroniqueur des ombres monastiques, des marges interdites et des énigmes scripturaires reçues en dépôt par la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il m’a fallu bien des années pour comprendre que les maîtres ne nous laissent presque jamais ce que nous attendions d’eux.

Je crus, dans ma jeunesse, qu’un homme tel que Guillaume de Baskerville devait léguer à ses disciples une doctrine bien ordonnée, quelque édifice d’idées où l’on pût entrer ensuite pour vivre à l’abri des confusions du siècle. Je me trompais. Guillaume ne m’a laissé ni système, ni repos, ni cette certitude seconde que les esprits timides empruntent volontiers aux grands hommes afin d’éviter de penser seuls. Il m’a laissé une méthode plus austère : l’obligation d’examiner, et le scrupule de ne pas adorer trop vite.

Je parle ici d’un jour survenu peu après les calamités que l’on sait. Nous avions quitté l’abbaye détruite, ses morts, ses fumées, ses terreurs, et cette bibliothèque dont le souvenir m’accompagna ensuite comme une architecture intérieure, plus tenace que bien des prières. Nous voyagions vers le nord par des routes détrempées, dans cette fatigue de l’âme où la jeunesse s’imagine avoir tout appris parce qu’elle a vu l’horreur de près, alors qu’elle n’a fait que perdre l’innocence de ceux qui n’ont encore rien vu.

Guillaume parlait peu. Je pris ce silence d’abord pour de l’épuisement, puis pour du chagrin. Enfin, n’y tenant plus, je lui demandai ce qu’il retenait de tout ce que nous venions de traverser.

Il me regarda avec cette expression qui lui était propre, mélange d’ironie envers moi, de sévérité envers lui-même, et d’une fatigue de l’intelligence lorsqu’elle vient de mesurer les limites de son propre pouvoir.

« Je retiens, dit-il, que le feu résout les disputes plus vite que les théologiens, mais beaucoup moins bien. »

J’avoue que cette réponse me déçut. Je voulais une sentence plus haute, plus mémorable, quelque clef générale qui m’eût permis de ranger en ordre tant de morts, de signes, de ruses et de livres. Guillaume, qui connaissait les impatiences de la jeunesse, s’en aperçut aussitôt.

Nous nous trouvions ce soir-là dans une hôtellerie misérable, où une lampe fumeuse faisait à peine reculer l’ombre. L’hôte nous avait laissé une table boiteuse, une soupe médiocre et la paix, ce qui était déjà beaucoup. Guillaume déposa sa besace sur le banc, l’ouvrit, et, après un moment d’hésitation que je ne compris pas d’abord, en tira quelques feuillets enveloppés dans un linge.

Je reconnus aussitôt, non sans trouble, une écriture grecque et latine mêlées, ainsi qu’un parchemin d’une qualité plus fine que celle des textes ordinaires de voyage. Les bords étaient froissés, une marge avait souffert, et l’un des angles portait une noirceur légère, comme si le feuillet avait connu de trop près la fumée sans être touché par la flamme.

Je levai les yeux vers lui.

« Oui, dit-il, je l’ai escamoté. Le mot te déplaira peut-être, mais il est juste. Je ne l’ai ni sauvé noblement, ni reçu par permission. Je l’ai soustrait. »

Il parlait d’un feuillet d’Aristote, ou plutôt d’un fragment attribué au Philosophe, accompagné d’un commentaire ancien. Je ne dirai point avec assurance de quel traité il provenait ; ma mémoire, sur ces détails, a vieilli comme un manuscrit trop consulté. Mais je me souviens de la secousse que j’éprouvai. Au milieu des ruines, des morts, de l’incendie et de la confusion, Guillaume avait trouvé le moyen d’arracher à la destruction un morceau de ce monde de textes que l’abbaye gardait si jalousement.

Je crus d’abord devoir l’admirer sans réserve.

Il lut mon regard, et secoua la tête.

« N’en fais pas un acte héroïque, Adso. Les bibliothèques produisent ce genre de tentation. On s’y figure aisément que dérober un texte au désordre, c’est le sauver. Il faut se méfier de cette idée, car beaucoup de voleurs ont commencé comme des consciences délicates. »

Il posa le feuillet sur la table. Je m’en approchai avec cette dévotion physique que les jeunes clercs ressentent devant la matière même des livres anciens. Le parchemin, malgré ses blessures, conservait une fermeté admirable. L’encre avait pâli par endroits, mais la main demeurait sûre. Une glose marginale, ajoutée plus tard, semblait contester en deux lignes sèches le commentaire principal. Je regardais cela comme on regarde une relique.

Guillaume me laissa faire, puis dit :

« Voilà précisément ce qui m’inquiète chez toi. »

Je crus avoir commis quelque faute.

« Tu regardes ce feuillet comme si sa seule ancienneté lui conférait une innocence et presque une sainteté. Or les vieux livres ne sont pas saints parce qu’ils sont vieux. Ils sont seulement plus exposés que les autres à susciter l’idolâtrie. »

Je demeurai silencieux. Il poursuivit :

« Un texte ancien porte plusieurs séductions à la fois. Il offre l’autorité d’un nom, le prestige de la rareté, la flatterie de la difficulté, et cette volupté particulière qu’éprouvent certains esprits lorsqu’ils ont le sentiment de toucher ce qui manque aux autres. Tout cela obscurcit le jugement. Et plus un livre est rare, plus l’âme est portée à lui céder. »

Il me fit alors signe de regarder non le centre du feuillet, mais ses bords, ses accidents, ses mains successives.

« Lis aussi ce qui n’est pas le texte. Regarde la coupe, la peau, les traces de pliure, l’encre ajoutée, l’hésitation du copiste, la contradiction du glossateur. Les hommes veulent toujours savoir ce qu’un livre dit. Ils s’interrogent moins souvent sur ce qu’il a traversé. Pourtant, bien des erreurs naissent de ce qu’on lit les autorités sans lire leur histoire matérielle. »

Ce fut, je crois, la première fois que je compris avec netteté qu’un livre n’est pas seulement un réceptacle de propositions, mais un objet qui a vécu. Avant même d’être commenté par les docteurs, il est touché, copié, corrigé, déplacé, mutilé, confisqué, restauré, mal lu, bien lu, orné, rogné, déplacé encore. Et cette vie extérieure n’est pas étrangère à sa vérité ; elle en fait partie.

Je demandai à Guillaume pourquoi, s’il parlait ainsi, il avait néanmoins jugé bon d’emporter ce feuillet.

Il sourit tristement.

« Parce que je ne suis pas plus pur que les autres, Adso. J’ai voulu qu’au moins une chose échappât à la destruction. Mais surtout, j’ai voulu t’enseigner ceci : un gardien du savoir peut se tromper autant qu’un persécuteur. Les uns détruisent les livres par haine. Les autres les enferment par amour de la maîtrise. Entre les deux, il faut tenter une troisième voie, qui est de transmettre sans idolâtrer. »

Puis il ajouta, en posant deux doigts sur le parchemin :

« Le vice d’une bibliothèque n’est pas d’être secrète. Il est de vouloir qu’un seul esprit décide à lui seul de ce que les autres peuvent désirer savoir. »

Je lui objectai qu’il fallait pourtant des règles, des classements, des interdits mêmes, faute de quoi tout fonds finirait en chaos.

« Assurément, dit-il. Mais il existe deux manières de garder. On garde un livre pour qu’il passe. Ou on le garde pour qu’il s’arrête. Toute la morale des bibliothèques tient dans cette différence. »

Il me demanda alors de prendre le feuillet. Je le fis avec des mains trop ferventes. Je voulus le soutenir par le milieu ; il me reprit aussitôt.

« Toujours par les bords, et avec moins d’émotion. Le zèle abîme les textes aussi sûrement que la négligence. »

Il y avait dans cette remarque quelque chose de plus qu’un conseil pratique. Il me semblait qu’il parlait tout ensemble des manuscrits, des idées et des hommes.

Je lui demandai ce qu’il fallait aimer, alors, dans un livre : son texte, son autorité, sa rareté, ou sa survie même.

Il répondit :

« Il faut l’aimer assez pour le servir, mais non assez pour lui sacrifier l’examen. Et il faut l’examiner assez pour ne pas devenir son esclave, mais non assez pour perdre le sens de son miracle. »

Cette phrase demeura en moi plus longtemps que bien des raisonnements plus éclatants. Car Guillaume ne méprisait pas la matière du livre ; il redoutait seulement l’adoration confuse qu’elle suscite. Il savait qu’un manuscrit ancien peut rendre modestes les âmes bien faites, et orgueilleuses les autres. Il savait aussi qu’un feuillet d’Aristote, vrai ou supposé tel, suffit parfois à faire oublier la question essentielle : non pas seulement « est-il rare ? », mais « à quoi sert-il d’être sauvé, si nul ne l’examine honnêtement ? »

Je pris alors la hardiesse de lui demander si ce feuillet devait être rendu à quelque maison religieuse, ou conservé par lui.

« Ni l’un ni l’autre, répondit-il d’abord. Il devra d’abord être compris. Les hommes veulent toujours placer les objets avant de les lire. Ils se demandent à qui appartient un texte avant de se demander ce qu’ils en voient réellement. C’est une maladie très répandue chez les autorités et chez les amateurs de livres. »

Le mot me surprit.

« Les amateurs de livres ? »

« Oui, Adso. Il existe, même parmi les clercs, des hommes qui aiment moins les livres pour leur lumière que pour la volupté de les posséder. Ils ne lisent plus des textes ; ils comptent des raretés. Ils confondent la garde avec la domination, la conservation avec l’appropriation. Ils sont aux bibliothèques ce que les avares sont à l’argent : des dévots qui ont perdu le sens de l’usage. »

Je compris alors que Guillaume me parlait d’un péril plus subtil que l’ignorance. Détruire un livre est une brutalité visible. Le posséder sans le faire servir à autre chose qu’à la vanité est une destruction plus lente, plus respectable en apparence, et peut-être plus commune.

La nuit avançait. L’hôte bâillait au fond de la salle avec la discrétion lasse des hommes qui ne voient dans les manuscrits qu’une occasion de retarder le coucher. Guillaume replia soigneusement le feuillet dans son linge et me demanda de le ranger moi-même dans la besace. Cette fois, je le fis sans trembler, ou du moins avec un tremblement plus discipliné.

Alors il me dit, d’une voix plus grave :

« Je ne te demande pas de devenir mon imitateur. Ce serait un résultat médiocre pour nous deux. Je te demande seulement de ne jamais te prosterner trop vite devant un nom, une reliure, une difficulté, une réputation d’interdit, ou même une belle antiquité. Que ton respect passe toujours par l’examen. Et que ton examen n’aille jamais jusqu’à dessécher ton respect. »

Je sus, sans qu’il fût besoin d’autres paroles, qu’il s’agissait là du véritable héritage. Non une doctrine, encore moins un secret, mais une discipline. Je n’étais pas chargé de répéter Guillaume, ni de défendre ses conclusions comme un factionnaire défend une porte. J’étais chargé de poursuivre honnêtement l’examen, même là où il m’éloignerait de lui.

Bien des années ont passé depuis. J’ai vu d’autres manuscrits, d’autres gardiens, d’autres hommes ivres d’autorité, d’autres lecteurs fascinés moins par la vérité d’un texte que par le prestige de son obscurité. Souvent j’ai été moins sagace qu’il ne l’eût fallu. Plus souvent encore, j’ai été plus timide que sage. Mais chaque fois qu’un livre ancien me parut exiger l’agenouillement plutôt que la lecture, chaque fois qu’une rareté sembla vouloir se faire adorer avant d’être comprise, j’entendis de nouveau la voix de Guillaume.

Je sais à présent ce qu’il m’a laissé.

Non point la certitude, qui appartient aux prédicateurs et aux sots. Non point la victoire, qui appartient aux chroniqueurs officiels. Non point même le repos, qui est le privilège des âmes plus simples ou mieux protégées que la mienne.

Il m’a laissé un feuillet escamoté, une leçon de modestie devant la matière des livres, et cette vérité sévère que tout amoureux des textes devrait apprendre tôt : un manuscrit n’est pas un dieu de parchemin, mais une responsabilité.

Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · ADSO · GUILLELMUS · FOLIUM ARISTOTELIS · DISCIPLINA EXAMINIS · I

1 Commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.