Chroniques temporelles du livre ancien: Daniel B. chez La Bruyère

Alcide Raturon, membre de la Guilde des Bibliopolicés, voyageur temporel à ses heures

Amis bibliophiles, bonjour.

Daniel Bayard n’aime pas les livres, il les vénère. Libraire installé près de Lyon, il conjugue son quotidien entre ses rayonnages rigoureux et ses passions personnelles : la musique qui rythme ses jours, la course à pied qui libère l’esprit, et La Bruyère, dont il collectionne les éditions avec une fidélité presque dévote. Chez lui, Les Caractères ne sont pas un simple texte, mais un organisme vivant, disséqué, comparé, interrogé dans ses moindres inflexions typographiques. Il connaît les variantes comme d’autres connaissent les visages de leurs proches ; il repère une correction marginale comme on reconnaît une cicatrice.

C’est précisément ce dernier point qui m’amena à lui. La Guilde m’avait confié une mission délicate : percer le mystère des premières impressions des Caractères. Trop de variantes, trop de corrections furtives entre les tirages de Michallet ; une géographie instable du texte qui déjouait les catalogues et les bibliographies modernes. Les érudits se perdaient en conjectures ; il fallait remonter à la source, vérifier de mes propres yeux. Mais il me fallait un compagnon dont l’œil fût à la fois passionné et intraitable. Daniel s’imposait pour ce petit voyage à travers le temps.

La décision fut prise lors d’une réunion discrète du cercle intérieur de la Guilde. Dans la salle capitonnée où s’alignent les chronomètres bibliographiques — ces instruments capricieux réglés non sur les dates, mais sur les états du texte — la question fut posée sans détour : fallait-il confronter La Bruyère à ses propres variantes ? Le risque était réel. Certains auteurs supportent mal d’être observés à l’ouvrage ; d’autres deviennent bavards, et c’est souvent plus dangereux encore. Mais l’énigme persistait depuis trop longtemps. J’acceptai la charge.

Le voyage temporel n’est jamais une promenade. Contrairement aux récits romanesques, il n’a rien de spectaculaire. Il commence toujours par une longue préparation mentale : dépouillement des certitudes, oubli volontaire des éditions critiques, renoncement à la chronologie confortable. Daniel eut du mal à s’y plier. Libr aire du XXIᵉ siècle, il voulait tout emporter : ses notes, ses relevés, ses tableaux comparatifs. Je dus le convaincre que le passé n’accueille que ceux qui acceptent d’y entrer nus — intellectuellement, du moins.

Nous franchîmes le seuil au matin, par une porte qui n’existe plus, dissimulée aujourd’hui derrière une boutique de téléphonie. La rue Saint-Jacques se révéla dans son étroitesse bruissante, encore humide des lavages nocturnes. À l’enseigne du Soleil d’Or, les presses d’Estienne Michallet s’activaient, vomissant leurs cahiers tachés d’encre. L’odeur d’huile et de papier neuf emplissait l’air, mêlée à celle du bois chauffé. Michallet, commerçant madré, surveillait les piles, parlait en marge de tirages différenciés, de corrections faites à la hâte, de censure à contourner. Daniel l’écoutait avec une compréhension instinctive : un libraire du XXIᵉ siècle et un imprimeur du XVIIᵉ s’étaient reconnus dans leur inquiétude commune des états du texte et des clientèles difficiles.

Je les observais en retrait. Il est toujours troublant de voir se superposer ainsi les temporalités : la prudence commerciale d’hier résonnant avec celle d’aujourd’hui, les mêmes gestes, les mêmes peurs. Michallet évoquait les plaintes de lecteurs influents, les murmures de la Cour, les remarques rapportées sans signature. Chaque correction devenait un acte de survie autant qu’un choix stylistique.

Dans la pièce attenante, Jean de La Bruyère écrivait. Figure sèche, concentrée, il ajustait une phrase, rayait, reprenait. La solitude de l’auteur au travail est une constante à travers les siècles : même entouré de bruit, il se tient dans une chambre intérieure inaccessible. Daniel, poussé par une ferveur qu’il ne chercha pas à cacher, évoqua son admiration, ses recherches, ses nuits penchées sur les variantes. La Bruyère releva lentement la tête, un pli d’ironie au coin de la bouche.

— « Vous collectionnez mes paroles comme on épingle des insectes ? » demanda-t-il.

— « Non, monsieur, je tente de surprendre leur battement d’ailes », répondit Daniel avec gravité.

Un silence bref suivit, rompu par un sourire fugace de l’auteur. Il reprit :

— « Les hommes ne sont ni tout à fait sincères, ni tout à fait cachés ; ils se montrent et se masquent à la fois. »

Daniel inclina la tête : il savait qu’il venait de recevoir une maxime vivante, en pleine forge, un éclat de vérité qui, plus tard, se fixerait sur le papier.

Mais Daniel osa poursuivre, oubliant la barrière des siècles :

— « Pourtant, maître, vos éditions me déconcertent. Chaque état diffère du précédent. Est-ce caprice ? Est-ce prudence ? »

La Bruyère se redressa, son regard s’assombrit.

— « C’est nécessité. Ce siècle est prompt à condamner ce qu’il lit trop vite. Alors je corrige, je détourne, je glisse l’aiguillon sous la soie. »

— « Vous craignez la censure ? »

— « Je crains moins les censeurs que les lecteurs hâtifs. Ceux-là vous déforment plus sûrement qu’un arrêt du roi. »

Daniel hocha la tête, troublé.

— « Alors vos variantes sont vos masques ? »

— « Non. Elles sont mes miroirs successifs. Chaque tirage reflète un angle de ma pensée, jamais entière, toujours partielle. À vous, collectionneurs obstinés, de les rassembler pour y chercher une unité qui n’existe pas. »

— « Peut-être est-ce là ce qui nous lie, nous autres libraires, aux auteurs : nous croyons fixer ce qui, par essence, fuit. »

Un léger éclat passa dans les yeux de La Bruyère : il avait trouvé un interlocuteur digne de son art.

Je sentis alors que l’équilibre temporel se fragilisait. Ces échanges, trop justes, trop profonds, avaient tendance à créer des nœuds — ces points où le passé résiste au retour à sa place. La Guilde redoute ces moments, car ils sont le prélude aux anomalies.

Alors, comme mû par une décision déjà prise, La Bruyère saisit un exemplaire frais sorti de la presse, l’ouvrit en page de garde, et traça de sa main :

Au chevalier venu de demain, témoin des mœurs d’hier. — J. de La Bruyère.

Il remit le livre à Daniel, sans un mot de plus. Michallet, en arrière-plan, fronça les sourcils : il savait qu’il venait d’assister à une scène qui dépassait le commerce des livres.

Nous repartîmes aussitôt, sans nous retourner. La Guilde interdit formellement de rapporter du passé des objets ou des livres : la règle est absolue, les sanctions certaines. Mais parfois, les auteurs eux-mêmes forcent la main du temps. Ce volume, nul catalogue ne l’enregistrera jamais ; il restera un secret scellé dans les rayonnages les plus discrets, enveloppé de silence plus que de papier.

En 2025, il fut authentifié. Papier, encre, filigrane, tout concordait avec Michallet. Mais l’envoi manuscrit demeurera hors commerce, hors cote : un présent silencieux de l’auteur au libraire, transmis par l’entremise d’un voyageur temporel.

L’énigme des variantes trouva enfin sa réponse. Les Caractères n’étaient pas un livre fixé mais un chantier mouvant, repris, ajusté au gré des pressions, des regards et des malentendus. Daniel le savait déjà ; La Bruyère venait de l’entériner d’un trait de plume.

Quant à moi, je consignai l’épisode sous la référence :

CT-VIII-1690-DB

et refermai le dossier. Certains mystères ne doivent pas être résolus ; ils doivent être compris.

La lettre du bibliophile

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Les tranches peintes ou fore-edge paintings

Les tranches peintes ou fore-edge paintings

Amis Bibliophiles bonjour,
Les tranches peintes sont l’une de ces petites subtilités bibliophiliques qu’il est difficile de ranger dans une catégorie. S’agît-il d’un complément à l’illustration d’un ouvrage, cela tient-il plus de la reliure, n’est-ce qu’une simple fantaisie héritée de l’ère victorienne, aucun des trois?Mais avant tout, que sont les tranches peintes? En fait, l’expression tranches peintes ne définit pas réellement les tranches peintes que l’on peut trouver sur les Pillone (http://bibliophilie.blogspot.com/2008/09/un-monument-de-la-bibliophilie-les.html), mais plutôt une décoration aquarellée que l’on peut parfois trouver sur les tranches des ouvrages (en anglais fore-edge painting). Sur les Pillone, la décoration se présente verticalement et est visible en permanence, ce qui n’est pas le cas habituel des tranches peintes, qui ne se découvrent qu’en modifiant légèrement les tranches. Ainsi les tranches d’un livre à tranches peintes semblent elles le plus souvent totalement normales si on ne manipule pas l’ouvrage de façon à les faire apparaître, pour mieux comprendre, voici une vidéo éloquente.

Les premières tranches peintes semblent dater du 14ème siècle et sont le plus souvent symboliques. L’exemple connu le plus ancien de tranches peintes disparaissant lorsque le livre est fermé date de 1649. C’est à partir du milieu du 18ème siècle, et presque toujours au Royaume Uni, que les tranches peintes deviennent figuratives et commencent à représenter des paysages, des portraits, des scènes religieuses, voire des scènes érotiques, d’abord de façon monochrome, puis rapidement en couleurs.L’intérêt des tranches peintes réside dans leur rapport au livre qu’elles décorent, même si ce n’est pas toujours le cas. A partir de l’ère victorienne au tout au long du 19ème siècle la décoration avec des tranches peintes devient une pratique assez courante sur les livres précieux.
Cela reste assez rare en France et personnellement je n’ai croisé que deux ouvrages français aux tranches peintes, tous les deux proposés par la librairie Cambon. L’un était un ouvrage de poésie du 18ème et fut vendu pendant le pourtant court laps de temps que je mis à me décider, le second sur un ouvrage plus courant du 19ème, mais le décor n’était pas figuratif et cela m’a semblé moins intéressant.J’avoue un faible pour ce type de décoration pour deux raisons: la première est le rapport à l’ouvrage, j’ai ainsi croisé un ouvrage anglais sur Naples dont les tranches peintes représentaient une vue ancienne de la ville. La seconde est liée au fait que les tranches peintes ne se dévoilent finalement qu’aux bibliophiles qui le méritent et qui prennent réellement le temps de découvrir un ouvrage: le livre fermé, elles sont impossibles à détecter, il faut le prendre dans ses mains, l’ouvrir, le découvrir sous tous les angles pour espérer révéler l’oeuvre peinte. Cela ne m’est jamais arrivé, mais j’imagine quelle délicieuse surprise cela doit être pour un bibliophile qui découvre une tranche peinte insoupçonnée.Deux détails pratiques: pour être crées, les tranches nécessitent de placer délicatement un ouvrage dans un étau afin de donner une « courbure » à la tranche. On peint alors le sujet choisi, on laisse sécher et on enlève l’ouvrage de l’étau, la tranche redevient alors « droite » et l’oeuvre peinte disparaît.
On distingue trois sortes de tranches peintes:- Les « tranches peintes » simples, lorsqu’un seul décor apparaît sur la tranche. Dans ce cas, une dorure sur tranche est souvent appliquée pour rendre l’oeuvre totalement indécelable.- Les tranches peintes doubles, plus compliquées à expliquer. Il s’agît d’ouvrages faisant apparaître un décor peint lorsque l’on « évente » le livre dans un sens par exemple de bas en haut lorsque le livre est présenté à plat, et un autre décor quand on retourne le livre et qu’on « l’évente »: deux décors différents apparaissent selon la façon de manipuler l’ouvrage.
– Les tranches peintes triples: il s’agît de tranches peintes doubles sur lesquelles on peint un troisième décor à la place de la dorure ou de la marbrure. Ce troisième décor devient donc visible. Je n’en ai jamais croisé, mais cela ouvre des perspectives intéressantes pour les bibliophiles à l’imagination fertile… ou ayant des choses à cacher.Enfin, on parle de tranches peintes panoramiques lorsque les trois tranches sont décorées, mais cela reste plus rare. En voici une en vidéo:
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P.S.: on rencontre parfois ce type d’ouvrages sur ebay:

Une tranche peinte sur un ouvrage de Shakespeare

Et celle-ci, moderne et nettement plus polissonne:

Un fore-edge d’inspiration très libre….

2 Commentaires

  1. Excellent article qui donne envie de trouver ce chemin de Traverse pour entrer dans l’officine de Michallet ! Ayant chercher à distinguer les cartons des deux premières éditions, j’ai l’impression que les variantes sont plus motivées par des préoccupations stylistiques que par une envie d’échapper à la censure. Ce n’est peut-être plus le cas pour les éditions suivantes…

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