Chroniques temporelles d’un bibliophile : Alcide Raturon chez Vrain Lucas

Étampes, années 1860 : derrière un comptoir encombré, un homme d’une quarantaine d’années tient une plume comme d’autres tiennent une arme. Michel Chasles lui a acheté des lettres d’Alexandre le Grand et de Vercingétorix, rédigées dans un français parfaitement anachronique.

Par Alcide Raturon, voyageur des bibliothèques, membre de la Guilde des Bibliopolicés

Amis bibliophiles, bonjour.

On m’avait dit, dans une de ces conversations nocturnes où l’on rêve plus que l’on ne pense, que si je voulais comprendre la frontière ténue entre la bibliophilie et l’escroquerie, il fallait rencontrer Vrain Lucas. Ce nom, à lui seul, évoque tout un catalogue de supercheries littéraires, de faux autographes vendus avec aplomb à des savants crédules, et une carrière oscillant entre génie de l’invention et misère du charlatanisme. J’avais lu les récits que l’on faisait de ce personnage : l’homme qui avait su berner Michel Chasles, ce mathématicien pourtant respecté, en lui fourguant des lettres supposées d’Alexandre le Grand, de Cléopâtre, de Lazare ressuscité ou encore de Vercingétorix, toutes rédigées dans un français parfaitement anachronique, mais achetées avec la ferveur du croyant.

Une énigme m’attirait : comment un homme, doté d’une instruction somme toute modeste, avait-il pu nourrir une telle fécondité dans la fabrication d’archives imaginaires ? Comment, surtout, avait-il pu convaincre des bibliophiles éclairés que ces écrits invraisemblables étaient authentiques ? Était-ce le génie du conteur, ou l’avidité de l’acheteur qui fait foi ?

Je décidai donc de remonter le temps — privilège discret mais inestimable de notre Guilde des Bibliopolicés — pour franchir la porte de ce passé qui n’existe plus qu’en anecdotes, afin de voir de mes propres yeux l’homme au cœur de ses manigances.

La rencontre à Étampes

Nous sommes dans les années 1860. Étampes, petite ville sans gloire excessive, mais à l’activité paisible, presque engourdie. Je trouvai, au détour d’une ruelle humide, une boutique dont la vitrine exhibait quelques volumes aux reliures ternies, dépareillées, sans éclat, mais qui faisaient signe à l’amateur : livres de piété, traités de mathématiques poussiéreux, dictionnaires mutilés, almanachs en haillons. Rien qui attire le bibliophile raffiné, mais tout pour nourrir un esprit avide de matière à forger.

L’enseigne ne portait pas son nom, mais en poussant la porte, je sus immédiatement que j’étais au bon endroit. Derrière un comptoir encombré, un homme d’une quarantaine d’années, au regard fuyant mais brillant, tenait une plume comme d’autres tiennent une arme.

— Monsieur Vrain Lucas, hasardai-je.

— On me connaît encore ? répondit-il avec une prudence mêlée d’orgueil.

Je me présentai comme un amateur de papiers anciens, venu chercher à Étampes quelques curiosités oubliées. Il sourit, comprenant que j’étais de ceux qui, parfois, payent sans trop examiner, séduits par une belle histoire.

Son échoppe n’était pas celle d’un relieur, encore moins d’un libraire de renom : c’était un atelier de falsification. Sur la table, je vis des feuilles anciennes, véritables supports arrachés à des registres paroissiaux ou à des manuscrits insignifiants, sur lesquelles il s’exerçait à faire naître des voix venues de l’Histoire. Le parchemin donnait l’illusion, l’encre brune achevait la métamorphose.

L’art du faux et l’ivresse du vrai

— Vous comprenez, me dit-il en me montrant une lettre qu’il venait d’achever, tout réside dans l’autorité du support. Donnez à un savant un papier du XVIe siècle, et il n’ira pas suspecter que le texte date d’hier. L’œil se laisse prendre au grain du papier, au filigrane, à l’usure des coins.

Je hochai la tête. Il était vrai que, dans la bibliophilie, combien d’amateurs confondent l’ancienneté matérielle avec la véracité intellectuelle ? Nous vénérons le parchemin, le vélin, le papier vergé, comme si la patine garantissait l’authenticité du contenu.

— Et puis, continua-t-il, il faut flatter la soif d’inédit. Chasles voulait des preuves de l’ancienneté de la science française, des témoignages de nos gloires. Qu’à cela ne tienne : je lui ai fourni Pascal écrivant à Newton, Archimède s’adressant à un Gaulois, et Vercingétorix rédigeant à César en un français clair et net. Vous voyez le ridicule, mais lui, il voyait une révélation.

Il éclata de rire, d’un rire sec, sans joie.

Je compris alors que Vrain Lucas n’était pas seulement un faussaire : il était un lecteur pervers des passions bibliophiliques. Il savait qu’un collectionneur veut croire. Que la rareté et l’étrangeté excitent davantage que la vérification.

Dialogue sur la crédulité bibliophilique

— Mais enfin, lui dis-je, comment avez-vous pu penser qu’un homme aussi savant que Michel Chasles avalerait ces énormités ?

Il me regarda fixement, et répondit :

— Monsieur, les savants sont comme les bibliophiles : ils ne croient pas ce qu’ils voient, ils voient ce qu’ils croient. Chasles voulait prouver la prééminence française dans les sciences. Moi, je lui ai fourni les preuves de son désir. Ce n’est pas un mensonge, c’est une complaisance.

Ces paroles me glacèrent. Dans sa logique, il n’était pas un menteur, mais un fournisseur de songes, un éditeur d’illusions. La frontière entre le crime et l’œuvre de l’imagination se brouillait dangereusement.

Je pensai à nos propres bibliophiles contemporains, qui parfois paient des sommes folles pour un exemplaire annoncé « unique », dont il existe pourtant d’autres témoins ; qui s’extasient devant un faux ex-libris ou une provenance douteuse, du moment que cela caresse leur rêve de possession. Vrain Lucas n’était pas un accident de l’histoire : il était le miroir grossissant de notre propre naïveté.

La chute d’un illusionniste

L’histoire, je la connaissais : arrêté en 1869, jugé en 1870, condamné à deux ans de prison pour escroquerie. Ses papiers saisis, ses faux dévoilés, son génie vilipendé. Mais dans l’atelier où je me trouvais, il n’était pas encore le coupable désigné, seulement l’artisan habile de ses chimères.

Je le vis ranger avec soin une liasse de fausses lettres de Marie-Madeleine, destinées à un abbé local trop crédule. Ses mains tremblaient d’une sorte d’excitation fiévreuse : il jouait avec le temps, il prêtait sa plume aux morts, il réinventait l’Histoire à son gré.

— Que dira-t-on de moi dans cent ans ? me demanda-t-il soudain.

— Qu’on vous a condamné, mais qu’on vous a lu, répondis-je.

Il eut un sourire triste.

Retour au présent : une leçon de vigilance

Quand je quittai Étampes et revins à mon siècle, je conservai de cette rencontre un malaise persistant. Non parce que j’avais côtoyé un escroc, mais parce que j’avais entrevu à quel point notre passion de bibliophiles peut être instrumentalisée.

Vrain Lucas fut condamné, mais ses illusions courent encore dans nos salles des ventes, dans nos catalogues, dans nos vitrines. La tentation de croire qu’on tient entre ses mains un document unique, un témoin exceptionnel, demeure intacte.

Je songeai alors que la véritable bibliophilie ne consiste pas à accumuler des trésors, mais à cultiver une vigilance : savoir admirer sans se laisser tromper, savoir désirer sans se laisser berner.

Et pourtant… une petite part de moi remerciait presque Vrain Lucas. Car il nous rappelle, malgré lui, que les livres et les papiers ne sont pas seulement des objets : ils sont des fictions matérialisées. Entre les mains d’un faussaire, la fiction se donne pour vraie ; entre les mains d’un bibliophile lucide, elle redevient ce qu’elle est : un jeu, une mise en scène, une provocation.

Je sens encore, dans l’ombre de ma bibliothèque, le froissement de ses papiers, comme un rappel ironique : aucun ex-libris n’est infaillible, aucune provenance n’est au-dessus du soupçon, et la crédulité bibliophilique est la plus douce des prisons.

— Cote : BnF, Rés. Z-1869, Chroniques temporelles des Bibliopolicés

La lettre du bibliophile

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Amis Bibliophiles bonjour, La bibliophilie, c’est pour les papys! Noël approche, et même si certains libraires s’épanchent sur le fait que le livre ancien ne semble pas être un cadeau prisé cette année (ce qui ne me surprend pas), d’autres au contraire rivalisent de marketing direct à grand renforts de mailing.  C’est l’un de ces mailings qui m’a interpellé aujourd’hui, celui envoyé par la Librairie Le Feu Follet et qui a pour titre « Pas d’idée pour Papy? Mais si… ».
  Il faut reconnaître que le reste du mailing propose des cadeaux pour le reste de la famille, mais à l’heure où tout le monde s’inquiète de voir le nombre de bibliophiles vieillir, voire mourir, je me demande si c’est vraiment le bon message à envoyer. Est-ce qu’un « il n’y a pas d’âge pour aimer les livres anciens », n’aurait pas été mieux? Quoi de neuf chez nos amis d’Aristophil? Hélas pas de bonnes nouvelles qui viendrait nous annoncer que ce remue-ménage juridique est infondé et que tous les investisseurs vont retrouver leurs billes. Au contraire, un article inquiétant dans le Républicain Lorrain dans lequel un investisseur affirme que malgré ses tentatives il ne peut récupérer ses fonds et la plus-value « promise ». Ce commerçant propriétaire en indivision de nombreux documents achetés par Aristophil et mis en vente via Art Courtage, dont les archives de De Gaulle réclamées et préemptées par l’Etat.  Interrogé par le journal, M. Lhéritier, qui n’est pas mis en examen et bénéficie toujours de la présomption d’innocence, affirme qu’il ne peut agir puisque tous ses comptes et autres actifs sont mis sous scellés, sauf que l’investisseur en question réclame depuis 6 mois auprès d’Aristophil, soit bien avant les perquisitions. Etrange. L’avocat de l’investisseur,  maître Alexandre Bouthier conclue que « tout ceci manque de transparence, et que le taux de rendement semble suspect ». Il va saisir le Parquet de Paris. Pour ce client d’Aristophil, ce sont potentiellement 235 000 euros qui sont perdus. Espérons qu’il les retrouvera une fois les choses clarifiées. Aristophil encore, actif sur les réseaux sociaux avec son groupe de soutien sur Facebook, Soutenons Aristophil, qui semble m’en vouloir, enfin j’imagine.   Je serais inquiet si la plupart des membres de ce groupe n’étaient pas des conseillers en patrimoine ayant vendu les produits d’Aristophil, et qui doivent être fort embarrassés lorsque leurs clients les interrogent, ou carrément des profils fantômes, comme Fabien Germain par exemple… fort actif pour soutenir Aristophil, mais qui est un faux profil.  Le plus inquiétant en fait, ce sont les innombrables fautes de français commises par ces amis des lettres sur leurs comptes Facebook et twitter, qui rendent leur logorrhée presque illisible, sans parler des références aux théories du complot, des médias manipulés, des journalistes véreux (c’est bien la première fois que Charlie Hebdo, Le Point, Boursorama, Libération ou UFC sont d’accord pourtant!), et, plus triste, des sorties comme celles ci-dessous, aux amalgames douteux. Mais je préfère vous laisser lire, j’ai peur de salir mes doigts en recopiant ces mots.  Vous pouvez suivre la page Facebook, mais je vous préviens, au niveau orthographe, ça pique les yeux. Cela me rappelle ces quelques lignes de Cyrano qui vont sans doute comme un gant aux zélateurs d’Aristophil sur Facebook, ce qui est cocasse quand on aime les Lettres et les Manuscrits, jusqu’à en faire un musée: Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit :
Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres,
Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettres
Vous n’avez que les trois qui forment le mot : sot !
 H

1 Commentaire

  1. Comme disait mon bon maître Georges Couton à propos d’une lettre très douteuse de Corneille à Rotrou ; « il y avait sous le Second Empire Vrain-Lucas, mais aussi d’autres plus doués qui ne se sont pas fait prendre ». On peut penser à Feuilet de Conches …

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