Chroniques d’Adso de Melk: La Bibliothèque scellée

Dans le catalogue de frère Konrad, la liste des traités sur les fins dernières s’interrompt après trois titres. Le reste de la page est blanc, puis une encre plus pâle porte : Translata sunt in parte vetere bibliothecae. Au nord du cloître de Melk, un mur de briques ferme l’aile condamnée trente ans plus tôt.

Enquête dans l’aile murée de l’abbaye, Anno Domini 1342

Par Adso de Melk, ancien novice de Guillaume de Baskerville, copiste et bibliothécaire à l’abbaye de Melk

Amis Bibliophiles bonjour,

Il est des portes que l’on ne ferme point à clef, mais au silence. Dans chaque monastère, je le crois désormais, existe un lieu que l’on cesse d’habiter non par nécessité, mais par décision lente, presque honteuse, dont nul ne revendique plus la paternité. À Melk, cette porte se trouvait au nord du cloître, au-delà de l’ancienne salle des novices, dissimulée derrière un mur de briques que l’on disait dressé pour préserver les livres de l’humidité. Je n’avais pas encore quarante ans lorsque je découvris que cette justification, répétée avec une trop grande régularité, dissimulait peut-être autre chose qu’un simple souci de conservation.

Ce ne fut ni l’audace ni un goût excessif pour les mystères qui m’y conduisirent, mais un inventaire. En classant d’anciens registres de l’armarium, je tombai sur le catalogue rédigé par frère Konrad, mon prédécesseur. L’écriture en était ferme, régulière, d’une exactitude presque militaire. Les volumes y étaient répartis avec ordre : théologie dogmatique, exégèse des Pères, sermons, droit canon, comput et sciences naturelles. Pourtant, à la section des traités concernant les fins dernières, la liste s’interrompait après trois titres. Un blanc inhabituel occupait le reste de la page, puis, d’une encre plus pâle et d’une main légèrement différente, je lus : Translata sunt in parte vetere bibliothecae — transférés dans l’ancienne partie de la bibliothèque. Les inventaires ultérieurs n’en faisaient plus mention. Les volumes n’étaient ni signalés comme perdus, ni prêtés, ni copiés ailleurs. Ils avaient cessé d’exister pour les registres, ce qui, pour un livre, constitue déjà une forme d’effacement.

Lorsque j’interrogeai l’abbé, il m’écouta longuement, les mains enfouies dans les manches de sa coule, puis me répondit avec cette prudence qui appartient aux hommes ayant connu des décisions difficiles : l’aile nord avait été condamnée trente ans auparavant, les murs suintaient, le bois se déformait, il fallait protéger le reste des collections. Je demandai si les livres avaient été déplacés. Il marqua une pause, imperceptible mais réelle, avant de répondre : « Certains. » Cette hésitation me convainquit que l’humidité n’était pas seule en cause.

Avec son autorisation, deux frères maçons abattirent le mur de briques un matin froid de février. La chaux céda aisément, comme si elle n’avait jamais été destinée à durer. L’air qui s’échappa n’était ni fétide ni saturé d’eau ; il portait cette odeur sèche du parchemin ancien, mêlée à celle du bois resté clos trop longtemps. La lumière pénétra par les fenêtres hautes dont les volets avaient été simplement rabattus. La poussière reposait uniformément sur les pupitres et les tables de lecture, preuve qu’aucune agitation n’avait troublé les lieux depuis des années. Les rayonnages demeuraient intacts, garnis de codices enchaînés avec soin. Rien n’évoquait la ruine ; tout suggérait au contraire une mise à l’écart méthodique, presque respectueuse. Ce n’était pas une catastrophe que je découvrais, mais un oubli organisé.

Je tirai un premier volume de son pupitre. Il s’agissait d’un commentaire sur l’Apocalypse attribué à un maître rhénan peu diffusé. La copie était régulière, l’encre stable, la reliure modeste mais solide. Pourtant, les marges attiraient immédiatement l’œil : elles étaient habitées d’annotations nombreuses, d’une main vive, presque nerveuse, qui interrogeait plus qu’elle n’affirmait. « Pourquoi comprendre la Bête comme l’Empire, et non comme la corruption intérieure ? » lisais-je ; plus loin : « La fin des temps est-elle un événement soudain ou la lente dérive de l’âme ? » Rien d’ouvertement contraire à la doctrine, rien qui puisse être dénoncé comme hérétique ; mais chaque glose ouvrait un passage là où le texte semblait vouloir fixer un sens. Je consultai d’autres volumes : les mêmes mains revenaient, reconnaissables à l’inclinaison des lettres et à la forme des ligatures. Trois scribes au moins avaient dialogué avec ces textes, et leur dialogue n’avait rien de clandestin. Il témoignait d’une intelligence inquiète, désireuse de comprendre au-delà des formulations reçues.

Je retournai alors aux registres capitulaires des années correspondantes. J’y trouvai mention de réunions extraordinaires consacrées à des « excès d’interprétation » et à « la multiplication de lectures divergentes susceptibles de troubler les esprits faibles ». Aucune condamnation formelle n’était prononcée, aucun nom n’était cité. Cependant, peu après ces débats, les transferts vers « l’ancienne partie » s’étaient multipliés. La coïncidence était trop exacte pour être fortuite. Je compris que l’on n’avait pas voulu brûler ces livres ni les proscrire ouvertement ; on avait choisi une voie plus discrète : les conserver à distance, les maintenir dans une zone que l’on pouvait ignorer sans les détruire.

Je me souvins alors de mon maître, Guillaume de Baskerville, qui me répétait que l’on craint moins l’erreur que la question. « L’hérésie, Adso, se combat par l’argument ; le doute, lui, se répand comme une brume. » Il m’avait appris que les bibliothèques ne sont pas seulement des dépôts de certitudes, mais des terrains d’épreuves pour l’intelligence. Devant ces volumes déplacés sans condamnation, je compris que mes prédécesseurs avaient peut-être voulu dissiper la brume en fermant les fenêtres.

Il est plus aisé d’allumer un bûcher que d’assumer la pluralité des lectures ; à Melk, nul feu ne fut allumé, mais l’on mura une salle.

Au fond de l’aile, je découvris un catalogue interrompu en pleine phrase : Item, volumina quae prudenter separanda sunt… — les volumes qu’il convient prudemment de séparer. Le verbe me frappa davantage que tout le reste. Séparer n’est pas interdire ; séparer n’est pas condamner. C’est organiser l’espace du savoir, tracer des frontières invisibles, décider quels textes dialogueront entre eux et lesquels demeureront isolés. Classer, je le savais déjà, n’est jamais un acte neutre ; mais ce jour-là, j’en mesurai toute la portée. Une bibliothèque n’est pas seulement un ensemble de livres : elle est une architecture de décisions.

Je passai plusieurs semaines dans cette salle retrouvée, comparant les mains des glossateurs avec celles des scribes encore vivants, relisant attentivement ces commentaires suspects. Rien ne niait la foi ; tout invitait à la réfléchir autrement. Je compris alors que le véritable danger, aux yeux de mes prédécesseurs, n’était pas l’erreur manifeste, mais la question persistante. Un livre qui affirme peut être réfuté ; un livre qui interroge se propage dans l’esprit du lecteur, l’oblige à poursuivre le dialogue. Peut-être avait-on craint que les novices, peu exercés au discernement, ne prennent ces nuances pour des certitudes nouvelles. Peut-être avait-on redouté que la diversité des interprétations n’affaiblît l’unité du monastère.

Je me trouvai dès lors devant un dilemme que nul catalogue ne pouvait résoudre. Fallait-il rouvrir cette aile aux lecteurs ? Devais-je restituer ces volumes aux rayonnages principaux, au risque de raviver d’anciens débats ? Ou convenait-il de respecter la décision de ceux qui m’avaient précédé, au nom d’une prudence dont je ne connaissais pas toutes les raisons ? Le bibliothécaire conserve, certes, mais il organise aussi l’accès ; il protège autant qu’il transmet. Or protéger peut devenir exclure, et transmettre peut troubler. Tandis que je refermais un commentaire particulièrement audacieux, je tombai sur une dernière glose, plus ancienne que les autres, écrite d’une main ferme : « Si tu crains ce livre, interroge d’abord ta propre crainte. » Je demeurai longtemps immobile devant ces mots, comprenant que la peur ne résidait peut-être pas dans les pages, mais dans l’usage que l’on en faisait.

Je proposai finalement à l’abbé une solution intermédiaire : l’aile ne serait pas livrée sans discernement aux novices, mais elle ne demeurerait plus ignorée. Nous en dresserions un catalogue complet, précis, honnête ; chaque volume serait décrit, analysé, replacé dans son contexte. Ce qui est connu effraie moins que ce qui est muré. L’abbé acquiesça. Ainsi, la bibliothèque scellée ne redevint pas une salle commune, mais elle cessa d’être un oubli. J’appris ce jour-là qu’un livre peut survivre au feu, mais qu’il peut aussi languir dans l’ombre d’une prudence excessive. Et je compris que la véritable humidité qui menace les bibliothèques n’est pas celle des murs, mais celle de la crainte.


Nota bene :
Écrit de ma main, en l’an de grâce 1380, alors que j’approche de mes soixante-dix ans. Ces souvenirs me reviennent avec une netteté étrange. Frère Guillaume disait que la mémoire est un palais ; le mien comporte une aile longtemps murée. J’y ai appris que l’on peut enfermer des livres sans les détruire, et que le silence, parfois, est une architecture plus solide que la pierre.

Adso de Melk, bibliothécaire de l’abbaye de Melk

Cote (ajoutée par la Guilde des Bibliopolicés, XXIe siècle) :
GUILDE · ADSO · 1342 · BIB-04

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Les carnets d’Isidore Cornavin, colporteur sous Louis XV — Du sieur Alligier, médecin de Saint-Just

À Saint-Just-sur-Loire, en octobre 1768, la toux depuis trois jours et le mulet boitant, j’ai renoncé à passer le fleuve. J’ai demandé un médecin. Chez le sieur Alligier, deux rayons sans porte : un Tissot, un Boerhaave aux coins frottés, un volume relié sans titre, des fascicules jaunes de l’Encyclopédie.

Par Isidore Cornavin, colporteur de livres en la vallée de la Durance et autres lieux, sujet du Roi Louis quinzième de ce nom, correspondant rétrospectif de la Guilde des Bibliopolicés par voie de carnets retrouvés.

Amis Bibliophiles bonjour,

Ce 26ᵉ jour d’octobre 1768, à Saint-Just-sur-Loire, par grand vent d’aval.

Je suis arrivé à Saint-Just par la rive droite, ayant tiré ma plus mauvaise toux depuis trois jours, et le mulet souffrant aussi d’un mal de jambe qui le faisait poser le sabot avec précaution. Il faut bien savoir s’arrêter quand l’homme et la bête s’accordent à dire qu’on s’arrête. J’ai songé un instant à passer le fleuve pour gagner Saint-Rambert, où l’on dit qu’il y a un meilleur aubergiste, mais j’ai regardé le vieux pont, et j’ai changé d’avis.

Ce pont, on le franchit encore, mais d’un pas qui n’est pas le pas naturel. Les piles sont rongées à la base, le tablier de bois se plaint à chaque charroi, et les bateliers du port disent qu’il ne passera pas trois hivers. Le bourg de Saint-Just attend qu’on le rebâtisse depuis longtemps et ne sait toujours pas quand. En attendant, on traverse en serrant les épaules, ou bien on prend le bac, ou bien on reste de ce côté-ci. J’ai pris le troisième parti, qui était aussi le plus sage pour un mulet qui boitait.

Le port de Saint-Just est plus animé qu’on ne croirait. Des sapines à fond plat y sont mises en chantier, qu’on charge du charbon descendu à dos de mulet de la montagne stéphanoise, pour le mener jusqu’à Roanne et pas plus loin. On dit qu’on défait ces barques à l’arrivée pour en brûler le bois — un commerce qui dévore ses bateaux comme d’autres dévorent leurs chevaux.

Sous le règne du Bien-Aimé, le commerce de la Loire a remplacé en ce bourg ce que la guerre a parfois ôté ailleurs. C’est un endroit où l’on voit passer beaucoup d’hommes pressés, ce qui est rarement bon pour le colporteur, lequel a besoin d’auditoires lents.

J’ai demandé un médecin. On m’a montré la maison du sieur Alligier, au bout de la rue qui descend vers l’eau. Il m’a reçu dans une salle où les livres tenaient deux rayons d’une étagère sans porte, ce que j’ai noté d’un coup d’œil par habitude. J’ai aperçu, à la première rangée, un Avis au peuple sur sa santé du sieur Tissot, qui se vend partout depuis sept ans et qu’un médecin de bourg se doit d’avoir pour le prêter aux curés des paroisses voisines ; un Boerhaave en latin, dont les coins étaient frottés ; un volume relié sans titre que j’ai pris pour un manuscrit de cours, peut-être de Montpellier.

À la seconde, des fascicules brochés, jaunes encore, qui m’ont paru être de l’Encyclopédie prise au détail chez Le Breton ou chez un de ses contrefacteurs. Un médecin de Saint-Just qui lit l’Encyclopédie au fascicule n’est pas un homme à mépriser.

Il m’a regardé tousser, m’a fait tirer la langue, a pris mon pouls avec deux doigts qu’il avait propres, ce qui est plus rare qu’on ne pense. Il a dit que je ne mourrais pas, mais qu’il valait mieux dormir trois jours plein et boire d’une tisane qu’il me ferait préparer chez l’apothicaire d’à côté.

Tout en écrivant, il parlait, comme font les hommes qui sont seuls de leur état dans un bourg et qui prennent un passant pour une fenêtre ouverte. Il m’a montré le Tissot du bout de sa plume. Voilà, disait-il, le seul livre qui lui eût jamais servi à quelque chose, parce qu’il était écrit pour être lu par ceux qui n’ont pas étudié, et que la moitié de la médecine consiste à se faire entendre. Le reste de son étagère, le Boerhaave, les cours de Montpellier, il en parlait avec respect mais sans tendresse, comme d’un héritage qu’on garde sans s’en servir.

Il a dit qu’en faculté on apprend les fièvres des livres, et qu’à Saint-Just on apprend les fièvres des bateliers, et que ce ne sont pas les mêmes, encore qu’elles tuent pareillement.

J’ai écouté sans rien dire. C’est mon métier d’écouter ; le sien est de parler ; nous étions chacun à notre place. J’ai seulement noté, par devers moi, qu’un homme qui possède des livres et qui sait lesquels ne lui servent pas en sait plus long que celui qui les a tous lus.

J’ai dit que trois jours, c’était beaucoup pour un colporteur, et que les routes du printemps n’attendraient pas. Il a souri à demi et a dit :
— Vous mourrez peut-être de votre métier, mais vous ne mourrez pas de ce rhume. Faites au moins une journée.

J’ai consenti pour une journée. Cela me parut un bon prix entre sa science et mon urgence.

Pendant qu’il écrivait le mot pour l’apothicaire, j’ai ouvert le ballot sur le coin de sa table. J’avais peu pour lui, à dire vrai. Mais j’avais un Almanach royal de l’année courante, qu’il m’a pris à dix sols sans marchander, et un livret bleu de Troyes intitulé Remèdes très utiles et faciles contre la peste et autres maladies contagieuses, qu’il a feuilleté en riant doucement, et qu’il m’a pris pour trois sols et six deniers. Il a dit :
— Je ne le crois point, mais je le donne à celui du village qui sait lire, et il le lit aux autres quand ils sont déjà guéris. Cela les console des honoraires.

Cette phrase m’a paru d’un homme qui exerce son métier les yeux ouverts. J’ai noté qu’à Saint-Just, un médecin peut être savant et de bon sens à la fois, ce qui n’est point la règle. Il m’a demandé si je n’avais pas un Tissot d’occasion — non pas pour lui, le sien étant sur le rayon, mais pour en donner un à qui le ferait lire dans les villages, car les bons livres, disait-il, sont ceux qu’on prête et qu’on ne revoit plus, et il valait mieux en avoir un à perdre d’avance. J’ai dit que non, mais que si j’en trouvais un fatigué à Lyon je le lui porterais au printemps. Il a paru content de cette promesse.

Au moment de me reconduire, il a regardé le ballot d’un air qui n’était pas celui d’un homme qui cherche à acheter, mais d’un homme qui devine. Il n’a rien dit. Je n’ai rien dit non plus. Mais avant que je sorte, il a ajouté :
— Si vous repassez, et si vous avez par hasard un livre de Genève ou d’ailleurs qui traite des maladies de la société plutôt que de celles du corps, n’oubliez pas Saint-Just. Nous lisons aussi, ici.

J’ai entendu. C’est exactement ce que je voulais entendre, et c’est aussi ce que je craignais d’entendre. Les médecins de campagne sont parmi les meilleurs clients du livre prohibé, parce qu’ils ont les moyens et la solitude. Mais ce sont aussi les premiers que la police interroge quand il y a un livre saisi dans une cure voisine. Cela demande réflexion.

Je suis allé dormir à l’auberge des Trois Mariniers, où le tonnelier d’à côté frappait son bois jusqu’à la nuit. Le mulet a eu son picotin. J’ai eu ma tisane. Le pont a craqué une fois ou deux sous le vent, ce que j’ai entendu à travers la fenêtre, et je me suis dit que les choses qu’on attend trop longtemps finissent toujours par tomber d’elles-mêmes.

Compte du jour. Vendu pour treize sols et six deniers. Consultation du sieur Alligier : six sols, ce qui est honnête. Tisane à l’apothicaire : deux sols. Couché à l’auberge : quatre sols, picotin du mulet compris. Reste en bourse : quatre livres et quinze sols, plus le ballot toujours pesant.

Note pour mémoire. Tissot d’occasion pour le sieur Alligier. Voir chez Périsse à Lyon, qui a souvent des exemplaires défraîchis d’auteurs récents. Pour le reste, attendre que le sieur Alligier reparle de lui-même au printemps. On ne propose pas la chose, on la laisse venir.

Document classé : GUILDE · IC/CARNET-XVI — diffusion restreinte.

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