Chroniques d’Adso de Melk : Le Copiste illettré

Matthias avait dix-sept ans, venait d’un village de la haute vallée du Danube et ne savait pas lire. Sa main traçait pourtant des lettres d’une régularité que vingt ans de métier n’obtiennent pas toujours. Vingt-sept ans plus tard, je reconnus cette écriture là où elle n’aurait pas dû se trouver.

Histoire d’une main parfaite, Anno Domini 1345

Par Adso de Melk, ancien novice de Guillaume de Baskerville, copiste et bibliothécaire à l’abbaye de Melk

Amis Bibliophiles bonjour,

En l’an de grâce 1345, l’abbé me confia un jeune novice nommé Matthias, avec mission de le former à la copie. Le garçon avait dix-sept ans, venait d’un village de la haute vallée du Danube, et ne savait pas lire. Vingt-sept ans plus tard, je reconnus son écriture dans un manuscrit qui prétendait être ce qu’il n’était pas. Mais je dois raconter les choses dans l’ordre.

Matthias avait été offert à l’abbaye par sa famille, des paysans qui devaient un fils à Dieu comme d’autres doivent un impôt au seigneur. Il ne savait ni lire ni écrire. Mais il avait une main. L’abbé me montra un feuillet que le garçon avait tracé lors d’un exercice préliminaire : une page d’antiphonaire recopiée sans en comprendre un mot. L’écriture était d’une régularité parfaite. Chaque lettre avait la même hauteur, la même inclinaison, le même espacement. Les pleins et les déliés alternaient avec une fluidité que j’avais rarement vue, même chez des copistes de vingt ans de métier.

« Forme-le, me dit l’abbé. Il peut nous être utile. »

« Mais il ne comprend rien à ce qu’il copie. »

« Alors il copiera sans comprendre. Ce ne sera pas le premier. »

La remarque me piqua, car elle était juste. J’avais rencontré à Ratisbonne, des années plus tôt, un copiste nommé Jakob qui m’avait fait le même aveu : il copiait des formes, pas du sens. Mais Jakob travaillait dans un atelier commercial. Ici, à Melk, nous copions pour transmettre le savoir. Comment transmettre ce que l’on ne comprend pas ?

Matthias apprenait vite — non pas le latin, que je tentais de lui enseigner en parallèle, mais les gestes. En quelques jours, il maîtrisait la taille de plume, le dosage de l’encre, la position de la main. Il observait mes mouvements avec une attention intense, puis les reproduisait avec une exactitude qui me troublait. Ce n’était pas de l’imitation mécanique. C’était une intelligence de la main, indépendante de celle de l’esprit.

Au bout de deux semaines, je lui confiai une page des Étymologies d’Isidore de Séville. Il ne lisait pas : il regardait. Chaque mot était pour lui une forme, chaque ligne un dessin. Le soir, je comparai sa copie avec le modèle. Pas une erreur. Pas un mot sauté, pas une lettre déformée. La copie était parfaite — et plus fidèle que celles de nos copistes lettrés.

Car je connaissais le phénomène que tout copiste lettré connaît, même s’il n’en parle pas volontiers. Lorsqu’on comprend ce que l’on copie, il arrive que l’esprit prenne le pas sur l’œil. On lit un mot, on comprend la phrase, et la main, guidée par la compréhension, écrit ce que l’on a compris plutôt que ce que l’on a vu. Un quod devient un quia. Un fortasse disparaît. Le texte reste lisible, cohérent. Mais il n’est plus tout à fait celui de l’auteur.

Matthias, lui, ne comprenait pas. Il copiait comme un miroir reflète — sans interprétation, sans filtre. Et sa copie était meilleure que les nôtres. Je n’en dormis pas. Car si un garçon illettré produisait des copies plus fidèles que celles des moines instruits, qu’est-ce que cela disait de nos dizaines de milliers de pages copiées au fil des siècles ? Combien de nuances avaient été lissées, combien de difficultés aplanies, combien de formulations gênantes imperceptiblement adoucies — non par malveillance, mais par le simple fait de comprendre ?

Il devint notre copiste le plus fiable — celui à qui l’on confiait les textes dont la fidélité importait le plus. Les frères le regardaient avec un mélange de respect et de gêne.

Le latin finit par venir, lentement, par imprégnation. Et c’est alors que ses copies devinrent légèrement moins bonnes. Les mêmes petites variations que chez les autres. L’intelligence avait rejoint la main, et avec elle, l’approximation.

Mais ce n’est pas cela qui me troubla le plus.

Ce qui me troubla, c’est que Matthias, ayant commencé à comprendre les textes, commença aussi à s’en lasser. Le silence du scriptorium, qu’il avait accepté sans difficulté lorsqu’il ne faisait que dessiner des formes, lui devint pesant dès qu’il comprit ce que ces formes disaient. Il posait des questions auxquelles la règle bénédictine offrait des réponses qu’il trouvait insuffisantes. Il avait appris à lire ; et en apprenant à lire, il avait appris à douter.

À la fin de l’été 1349, quelques semaines avant que la peste noire n’atteignît nos murs, Matthias disparut. Pas de lettre, pas d’explication. Un matin, sa cellule était vide, son pupitre nu. Il avait emporté un couteau à parchemin, un jeu de plumes et un petit encrier de corne. Il n’avait rien volé. Il avait pris ses outils.

Je ne fus pas surpris. Mais je fus blessé. Non pas qu’il fût parti, mais qu’il eût emporté cette main extraordinaire hors du lieu qui l’avait formée. Je sentais confusément que ce don, une fois lâché dans le monde, servirait à des usages que je ne pouvais prévoir.

Les années passèrent. La peste reflua. Je n’eus plus de nouvelles de Matthias et finis par ne plus y penser.

Puis, en l’an 1372, un marchand proposa à l’abbé un manuscrit d’exception : un recueil de lettres attribuées à saint Jérôme, prétendument copié au VIe siècle dans un monastère dalmate. Le parchemin était ancien, l’encre pâle, la reliure usée de manière convaincante. Le prix était considérable. L’abbé, se souvenant de l’affaire du faux Augustin acheté à Hermann von Trier en 1348, me fit appeler.

Je pris le manuscrit, l’ouvris, et mon cœur s’arrêta.

L’écriture n’était pas du VIe siècle. C’était une imitation — excellente, savante, presque parfaite. Mais ce n’est pas l’imitation qui me glaça. C’est que je reconnus la main.

Cette régularité absolue. Cette fluidité des ligatures. Cette manière de poser les pleins, exactement perpendiculaires à la ligne de base, sans la moindre oscillation. J’avais passé quatre ans à regarder cette main travailler. Je l’avais formée. Je l’aurais reconnue entre mille.

Matthias avait changé de registre — il avait adopté une onciale archaïsante pour simuler l’antiquité. Mais sous le déguisement paléographique, le geste était le même. La même pression, le même rythme, la même perfection inhumaine.

Je refermai le manuscrit.

« C’est un faux. »

Le marchand protesta. L’abbé attendait une explication. Je montrai les incohérences matérielles : le parchemin, quoique ancien, n’était pas du VIe siècle ; l’encre avait été artificiellement pâlie ; certaines abréviations n’existaient pas à l’époque revendiquée. Le marchand repartit sans argent. L’abbé me remercia.

« Comment as-tu su ? »

« L’écriture était trop régulière. Aucun copiste du VIe siècle n’avait cette constance. »

Ce n’était pas un mensonge. Mais ce n’était pas toute la vérité.

À Cologne, en 1348, j’avais rencontré Dietrich, un faussaire que la misère avait poussé à fabriquer de faux manuscrits. J’avais éprouvé pour lui une compassion mêlée de dégoût. Mais Dietrich, au moins, savait ce qu’il faisait. Il comprenait les textes qu’il falsifiait. Il mesurait l’ampleur de sa tromperie. Matthias, lui, avait commencé par copier sans comprendre. Et je crains qu’il ne falsifie de la même manière — sans culpabilité, avec cette innocence terrible de la main qui ne sait pas ce qu’elle sert.

Ou peut-être suis-je injuste. Peut-être Matthias a-t-il faim. Peut-être fait-il de beaux objets pour survivre dans un monde qui n’a que faire des mains habiles quand elles n’appartiennent pas à un moine. Peut-être, comme Dietrich, est-il un artisan qui donne aux acheteurs ce qu’ils cherchent — non pas la vérité, mais l’apparence.

J’avais admiré que sa main fût libre de toute pensée. Je n’avais pas compris que cette liberté pouvait servir n’importe quel maître.

Nota bene : Écrit de ma main, en l’an de grâce 1382. Je n’ai jamais signalé que le faux Jérôme était l’œuvre de Matthias. Donner un nom au faussaire ne rendrait pas le manuscrit plus vrai. Et je ne suis pas certain de vouloir savoir ce que deviendrait Matthias si on le retrouvait. Le monde punit les faussaires. Mais qui punira celui qui a formé leur main ?

Adso de Melk, bibliothécaire de l’abbaye de Melk

Cote (ajoutée par la Guilde des Bibliopolicés, XXIe siècle) : GUILDE · ADSO · 1345 · COP-01 Chroniques d’Adso de Melk — Le Copiste illettré

Post-scriptum d’Alcide Raturon, secrétaire perpétuellement provisoire de la Guilde : Le faux Jérôme mentionné par Adso a connu, comme beaucoup de faux réussis, un destin plus glorieux que bien des originaux. Repéré au XIXe siècle dans la collection du baron Double — qui l’avait acquis comme authentique lors d’une vente parisienne —, il passa après la dispersion de 1881 entre diverses mains, avant d’être acquis par Pierre Bérès, lequel eut l’élégance de le vendre à la Bibliothèque nationale en le signalant comme faux médiéval d’intérêt paléographique. Il y repose aujourd’hui sous la cote ms. latin 18 247, catalogué non pas pour ce qu’il prétend être, mais pour ce qu’il est : un chef-d’œuvre d’imitation. On ne sait toujours pas qui l’a fabriqué. Adso, lui, le savait. Les modes ont leurs caprices, et les réputations leurs ironies. Elles passent. Les belles mains, elles, laissent toujours une trace.

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Promenade de bibliophile: Strasbourg, ville de livres, Gutenberg, ses librairies et ses musées

Promenade de bibliophile: Strasbourg, ville de livres, Gutenberg, ses librairies et ses musées

Amis Bibliophiles bonjour, 
Un voyage familial à Strasbourg le temps d’un court congé de fin de semaine fut aussi l’occasion de redécouvrir une ville du livre.
Gutenberg par David d’AngersIci Gutenberg fit ses premières armes et sa statue au centre de la place éponyme rappelle qu’il travailla dans la ville de 1430 environ à 1444. Il quitta la ville après le procès qui suivit le décès d’un de ses associés. 
La statue est l’œuvre de  David d’Angers, portrait idéalisé bien sûr, car comme chacun sait, il ne subsiste aucune représentation d’époque des traits de l’inventeur de l’imprimerie typographique.
Son histoire est brièvement retracée au Musée historique de Strasbourg avec la présentation de quelques incunables et post-incunables et de matériel typographique regrettablement bien postérieur (une galée du XXe  siècle, une matrice de Monotype, un disque de Lumitype), mais point de reconstitution de presse par exemple. 

Une visite aux D.N.A. (Dernières Nouvelles d’Alsace) permet cependant de découvrir en vitrine une très belle presse métallique (XIXe siècle) à un coup de type Stanhope, de marque Foucher à Paris, ainsi qu’un rang typographique et ses divers accessoires qui voisinent avec un matériel informatique moderne.
Pour les incunables, je n’ai pas vu les 2098 exemplaires que renferme aujourd’hui la Bibliothèque nationale universitaire de Strasbourg (seconde bibliothèque de France par l’étendue et la diversité de ses collections), mais je regrette encore les 300 000 volumes incendiés en 1870. L’édifice qui succéda à cette bibliothèque disparue est un gros bâtiment de style prussien  actuellement sous les échafaudages.

Les libraires s’étaient donnés rendez-vous ce jour-là à Molsheim au salon du livre ancien où paraît-il des incunables se sont négociés. Samedi la librairie Gangloff place de la cathédrale était fermée, ainsi que la librairie de l’Amateur, rue des Orfèvres. En revanche « la Jument verte », rue des Juifs, dépouillée de beaucoup de ses trésors pour Molsheim présentait notamment un calendrier sur peau de vélin du XVe siècle, une édition de La Fontaine en deux volumes en maroquin mosaïqué de Koehler, ou une lettre autographe sur une séance de spiritisme de Huysmans truffant un exemplaire illustré de 1923  de « En ménage ». 

Non loin de là, la librairie d’occasion était aussi ouverte…avant cession de bail.
Les musées de la ville organisent de leur côté une exposition temporaire « Automne cuivré » sur la gravure au XVIIe siècle. Wenzel Hollar (1607-1677) qui travailla deux années à Strasbourg se taille la part du lion au Palais Rohan, dans les anciennes écuries puis bibliothèque aujourd’hui galerie Heitz. Mais le Musée des Beaux-Arts présente aussi des gravures et leurs versions  miniatures en couleurs sur vélin et le Musée de l’Œuvre Notre-Dame quelques productions strasbourgeoises de l’époque et un cuivre original en vis à vis de son tirage.

Place du château, l’Œuvre Notre-Dame, superbe Musée Moyen Age – Renaissance au demeurant, réserve aussi quelques plats de reliure médiévaux en ivoire et une intéressante représentation de bibliothèque sur un panneau peint du XVe siècle, tandis que le Musée des Arts décoratifs, son voisin au Palais Rohan,  présente une unique collection de reliures d’orfèvrerie du XVIIIe siècle et le Musée alsacien sur les quai de l’Ill, quelques ouvrages et imprimés plus populaires. 


Comme toujours j’ai longtemps admiré la Bibliothèque  des grands appartements des princes évêques, cardinaux  de Rohan. Les livres ne sont pas ceux d’origine mais offrent quelques agréables surprises de reliures ou de titres. La collection hélas semble plus être la proie de la poussière que le sujet d’un intérêt quelconque. Les quelques cartels subsistants palissent de vieillesse.
La pièce est cependant extraordinaire, les meubles d’origine,  en acajou sont surmontés de bustes à l’antique et  les sphères terrestres ou célestes qui ornent le centre de la pièce ajoutent à l’ambiance.

Bien sûr vous ne pourrez pas ignorer les autres merveilles de Strasbourg, sa cathédrale, la petite France, le mausolée du Maréchal de Saxe en l’église Saint-Thomas… un week-end n’y suffira cependant pas.
Lauverjat

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