Chroniques d’Adso de Melk : Le seigneur qui ne lisait pas ses livres

Le roi de France Charles V gardait 917 volumes dans une tour du Louvre, selon les comptes de son garde Gilles Malet en 1373. Le seigneur qui est descendu à Melk un soir de neige en possédait 300, de son propre aveu, et il voulait le 301e, notre évangéliaire du grand autel. L’abbé a refusé. C’est moi qu’on a chargé de le reconduire jusqu’au Danube.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Adso de Melk, chroniqueur des ombres monastiques, des marges interdites et des énigmes scripturaires reçues en dépôt par la Guilde des Bibliopolicés.

Il m’a fallu bien des années pour comprendre qu’un homme peut aimer les livres sans les ouvrir, et que ce n’est pas toujours la pire manière de les aimer.

J’avais passé la cinquantaine et je gardais les armoires depuis longtemps quand il est arrivé, un soir de décembre, avec une suite de douze chevaux et une litière qui ne portait personne. Il revenait de Prague, où l’empereur tenait sa cour, et il rentrait vers l’ouest par le fleuve. On lui a donné la chambre des hôtes de marque, celle qui a une cheminée, et l’abbé l’a reçu après complies, ce qui ne se fait pas, mais l’homme avait des lettres et des armes peintes sur ses coffres. J’ai servi le vin.

Plat d'or et de pierres du Codex Aureus de Saint-Emmeram, vers 870
Un évangéliaire qu’on ne lit pas : plat supérieur du Codex Aureus de Saint-Emmeram, or repoussé et pierres, vers 870 (Munich, Bayerische Staatsbibliothek, Clm 14000). Domaine public (Wikimedia Commons).

Il a parlé de livres dès le second verre. Il en possédait trois cents, disait-il, dans son château et dans sa maison de ville, des heures, des romans, des chroniques, un Tite-Live en français, deux Bibles, et il les faisait relier de velours et d’argent par un homme qu’il payait à l’année. Il a demandé à voir les nôtres. L’abbé a dit que les armoires étaient fermées à cette heure, ce qui était vrai, et que l’église ne l’était pas, ce qui était une erreur, car le seigneur a demandé à voir l’église, et dans l’église il y avait l’évangéliaire.

Je dois le décrire, puisqu’il n’est plus à Melk et que personne ne le reverra.

C’était un grand livre à ais de chêne, et le plat supérieur disparaissait sous une plaque d’or repoussé où le Christ en majesté tenait entre quatre pierres les quatre vivants, un lion, un taureau, un aigle et un homme, avec des cabochons de cristal aux angles et un rang de perles qui faisait le tour. On ne le lisait pas. On le portait à la procession, on le posait sur l’autel, on le baisait, et on le rangeait dans le trésor avec les reliques. Les Évangiles qu’il contenait, nous les lisions dans un autre volume, en parchemin ordinaire, à la chaire. Je crois que le seigneur a compris cela avant moi, et que c’est pour cela qu’il l’a voulu.

Il a fait son offre le lendemain, au chapitre, devant tous les frères, ce qui était habile : il nous a demandé de le vendre, à l’assemblée et non à l’abbé, et il a dit la somme. Je ne l’écris pas. Elle aurait payé le toit de l’église, la reconstruction du moulin et dix années de cire, et plusieurs frères ont regardé l’abbé avec cette tête que font les hommes qui calculent sans comprendre.

L’abbé a laissé le silence durer. Puis il a répondu que le livre n’était pas à vendre, non parce qu’il était trop précieux, mais parce qu’il n’appartenait à personne qui pût le vendre. « Il est à saint Coloman, à saint Benoît et à ceux qui prieront ici dans cent ans. Je n’ai pas leur procuration. » Le seigneur a souri, il a dit qu’il connaissait des abbés moins scrupuleux, et il a demandé qu’on lui donne un moine pour le conduire jusqu’au bac, parce que ses gens ne connaissaient pas le chemin sous la neige.

Le moine, c’était moi. Nous avons marché deux heures, lui à cheval, moi à pied, sa suite derrière, et il a parlé tout le long. Il n’était pas fâché. Il m’a demandé ce que nous faisions de l’évangéliaire, et je lui ai dit la vérité, la procession, l’autel, le baiser, le trésor. Il a hoché la tête comme un homme qui entend confirmer ce qu’il sait. « Alors vous faites comme moi, a-t-il dit. Vous ne le lisez pas. » Je lui ai répondu que nous lisions les Évangiles tous les jours. « Dans un autre livre, mon frère. Celui-là, vous le gardez. Moi aussi je garde les miens. » Et il m’a raconté sa librairie, les trois cents volumes, le relieur à l’année, les coffres de cuir pour les voyages, et il a fini par cette phrase, que j’ai retournée pendant des années :

« Je n’en ai lu aucun. Je sais ce qu’il y a dedans, on me l’a dit. Mais je sais surtout ce qu’ils sont, et cela, personne n’a besoin de me le dire. »

J’ai eu, sur le chemin du retour, la réaction d’un moine qui a copié des livres toute sa jeunesse. Trois cents volumes fermés, que des mains avaient tracés lettre à lettre pendant des mois pour qu’un homme les range dans des coffres. J’ai trouvé cela monstrueux, et je l’ai dit à l’abbé le soir même. Il m’a écouté, il a réfléchi, et il m’a demandé combien de frères, à Melk, avaient lu l’évangéliaire du grand autel. J’ai répondu qu’on ne le lisait pas. « Alors, a-t-il dit, nous possédons un livre que nous ne lisons pas, et nous avons refusé de le vendre à un homme qui ne l’aurait pas lu non plus. La différence n’est pas dans la lecture, Adso. Elle est dans ce qu’on garde, et pour qui. »

J’ai mis longtemps à lui donner raison, et je ne suis pas sûr de le faire encore tout à fait. Car le seigneur gardait ses livres pour lui, et nous gardions le nôtre pour des hommes qui n’étaient pas nés ; mais lui faisait relier, protéger, inventorier, et à sa mort ses trois cents volumes iraient quelque part, entiers, dans leurs coffres de cuir, tandis que notre évangéliaire, je l’ai dit, n’est plus à Melk. Il est parti un jour d’incendie, ou de guerre, ou de dette, je ne sais plus lequel, car il y en a eu beaucoup. Le seigneur, lui, savait ce qu’il avait, et où. Nous, nous avions fini par ne plus le savoir.

Je repense souvent au seigneur, à sa litière vide et à ses douze chevaux. Il voulait que les livres existent, qu’ils soient à lui, et qu’on le sache ; lire venait après, ou ne venait pas. Je n’ai jamais eu cette faim-là et je ne la comprends qu’à moitié, mais j’ai vu depuis assez de bibliothèques dispersées pour savoir qu’elle a sauvé plus de livres que la nôtre, qui use les volumes jusqu’à la corde.

Remarque personnelle : j’ai cherché, bien plus tard, si ce seigneur avait laissé un inventaire. Je n’ai rien trouvé. Il n’a pas laissé de nom non plus, pas à Melk en tout cas, et je n’ai jamais su s’il avait acheté ailleurs ce que nous lui avons refusé.

Post-scriptum d’Alcide Raturon, secrétaire perpétuellement provisoire de la Guilde, qui a reçu cette chronique en dépôt et se permet une note en marge. Frère Adso n’a pas trouvé l’inventaire de son seigneur, mais j’en connais un qui lui ressemble. Jean de France, duc de Berry, frère de Charles V, a laissé trois inventaires, de 1401, 1413 et 1416, que Jules Guiffrey a publiés en 1894, et Léopold Delisle y a compté en 1907 297 manuscrits, parmi lesquels une quinzaine de livres d’heures. Il les faisait relier, couvrir de velours et fermer de fermoirs d’or ; il les faisait signer par son secrétaire Jean Flamel au dernier feuillet ; il les faisait inventorier avec ses joyaux, entre les coupes et les reliquaires.

A-t-il lu les Très Riches Heures ? Il est mort avant qu’elles soient finies. Je pose donc la question à frère Adso, respectueusement : le seigneur qui n’ouvre pas ses livres, qui les fait relier, qui les compte et qui veut le 301e, ne serait-il pas le premier d’entre nous, un bibliophile?

La Guilde, dans sa sagesse, n’a jamais exigé de ses membres qu’ils lisent.

GUILDE · AM/TRÉSOR

Le secrétaire ayant posé une question dans la marge d’un manuscrit qu’il ne possède pas, l’affaire est renvoyée au chapitre. Document classé : diffusion restreinte.

La lettre du bibliophile

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Chroniques d’Adso de Melk : Le dernier enseignement de Guillaume de Baskerville

Chroniques d’Adso de Melk : Le dernier enseignement de Guillaume de Baskerville

Dans une hôtellerie misérable du nord, Guillaume de Baskerville ouvrit sa besace et en tira des feuillets enveloppés dans un linge. Le parchemin gardait une noirceur légère, comme s’il avait connu la fumée de l’abbaye brûlée. Adso attendait une sentence haute, il reçut un feuillet d’Aristote.

Par Adso de Melk, chroniqueur des ombres monastiques, des marges interdites et des énigmes scripturaires reçues en dépôt par la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il m’a fallu bien des années pour comprendre que les maîtres ne nous laissent presque jamais ce que nous attendions d’eux.

Je crus, dans ma jeunesse, qu’un homme tel que Guillaume de Baskerville devait léguer à ses disciples une doctrine bien ordonnée, quelque édifice d’idées où l’on pût entrer ensuite pour vivre à l’abri des confusions du siècle. Je me trompais. Guillaume ne m’a laissé ni système, ni repos, ni cette certitude seconde que les esprits timides empruntent volontiers aux grands hommes afin d’éviter de penser seuls. Il m’a laissé une méthode plus austère : l’obligation d’examiner, et le scrupule de ne pas adorer trop vite.

Je parle ici d’un jour survenu peu après les calamités que l’on sait. Nous avions quitté l’abbaye détruite, ses morts, ses fumées, ses terreurs, et cette bibliothèque dont le souvenir m’accompagna ensuite comme une architecture intérieure, plus tenace que bien des prières. Nous voyagions vers le nord par des routes détrempées, dans cette fatigue de l’âme où la jeunesse s’imagine avoir tout appris parce qu’elle a vu l’horreur de près, alors qu’elle n’a fait que perdre l’innocence de ceux qui n’ont encore rien vu.

Guillaume parlait peu. Je pris ce silence d’abord pour de l’épuisement, puis pour du chagrin. Enfin, n’y tenant plus, je lui demandai ce qu’il retenait de tout ce que nous venions de traverser.

Il me regarda avec cette expression qui lui était propre, mélange d’ironie envers moi, de sévérité envers lui-même, et d’une fatigue de l’intelligence lorsqu’elle vient de mesurer les limites de son propre pouvoir.

« Je retiens, dit-il, que le feu résout les disputes plus vite que les théologiens, mais beaucoup moins bien. »

J’avoue que cette réponse me déçut. Je voulais une sentence plus haute, plus mémorable, quelque clef générale qui m’eût permis de ranger en ordre tant de morts, de signes, de ruses et de livres. Guillaume, qui connaissait les impatiences de la jeunesse, s’en aperçut aussitôt.

Nous nous trouvions ce soir-là dans une hôtellerie misérable, où une lampe fumeuse faisait à peine reculer l’ombre. L’hôte nous avait laissé une table boiteuse, une soupe médiocre et la paix, ce qui était déjà beaucoup. Guillaume déposa sa besace sur le banc, l’ouvrit, et, après un moment d’hésitation que je ne compris pas d’abord, en tira quelques feuillets enveloppés dans un linge.

Je reconnus aussitôt, non sans trouble, une écriture grecque et latine mêlées, ainsi qu’un parchemin d’une qualité plus fine que celle des textes ordinaires de voyage. Les bords étaient froissés, une marge avait souffert, et l’un des angles portait une noirceur légère, comme si le feuillet avait connu de trop près la fumée sans être touché par la flamme.

Je levai les yeux vers lui.

« Oui, dit-il, je l’ai escamoté. Le mot te déplaira peut-être, mais il est juste. Je ne l’ai ni sauvé noblement, ni reçu par permission. Je l’ai soustrait. »

Il parlait d’un feuillet d’Aristote, ou plutôt d’un fragment attribué au Philosophe, accompagné d’un commentaire ancien. Je ne dirai point avec assurance de quel traité il provenait ; ma mémoire, sur ces détails, a vieilli comme un manuscrit trop consulté. Mais je me souviens de la secousse que j’éprouvai. Au milieu des ruines, des morts, de l’incendie et de la confusion, Guillaume avait trouvé le moyen d’arracher à la destruction un morceau de ce monde de textes que l’abbaye gardait si jalousement.

Je crus d’abord devoir l’admirer sans réserve.

Il lut mon regard, et secoua la tête.

« N’en fais pas un acte héroïque, Adso. Les bibliothèques produisent ce genre de tentation. On s’y figure aisément que dérober un texte au désordre, c’est le sauver. Il faut se méfier de cette idée, car beaucoup de voleurs ont commencé comme des consciences délicates. »

Il posa le feuillet sur la table. Je m’en approchai avec cette dévotion physique que les jeunes clercs ressentent devant la matière même des livres anciens. Le parchemin, malgré ses blessures, conservait une fermeté admirable. L’encre avait pâli par endroits, mais la main demeurait sûre. Une glose marginale, ajoutée plus tard, semblait contester en deux lignes sèches le commentaire principal. Je regardais cela comme on regarde une relique.

Guillaume me laissa faire, puis dit :

« Voilà précisément ce qui m’inquiète chez toi. »

Je crus avoir commis quelque faute.

« Tu regardes ce feuillet comme si sa seule ancienneté lui conférait une innocence et presque une sainteté. Or les vieux livres ne sont pas saints parce qu’ils sont vieux. Ils sont seulement plus exposés que les autres à susciter l’idolâtrie. »

Je demeurai silencieux. Il poursuivit :

« Un texte ancien porte plusieurs séductions à la fois. Il offre l’autorité d’un nom, le prestige de la rareté, la flatterie de la difficulté, et cette volupté particulière qu’éprouvent certains esprits lorsqu’ils ont le sentiment de toucher ce qui manque aux autres. Tout cela obscurcit le jugement. Et plus un livre est rare, plus l’âme est portée à lui céder. »

Il me fit alors signe de regarder non le centre du feuillet, mais ses bords, ses accidents, ses mains successives.

« Lis aussi ce qui n’est pas le texte. Regarde la coupe, la peau, les traces de pliure, l’encre ajoutée, l’hésitation du copiste, la contradiction du glossateur. Les hommes veulent toujours savoir ce qu’un livre dit. Ils s’interrogent moins souvent sur ce qu’il a traversé. Pourtant, bien des erreurs naissent de ce qu’on lit les autorités sans lire leur histoire matérielle. »

Ce fut, je crois, la première fois que je compris avec netteté qu’un livre n’est pas seulement un réceptacle de propositions, mais un objet qui a vécu. Avant même d’être commenté par les docteurs, il est touché, copié, corrigé, déplacé, mutilé, confisqué, restauré, mal lu, bien lu, orné, rogné, déplacé encore. Et cette vie extérieure n’est pas étrangère à sa vérité ; elle en fait partie.

Je demandai à Guillaume pourquoi, s’il parlait ainsi, il avait néanmoins jugé bon d’emporter ce feuillet.

Il sourit tristement.

« Parce que je ne suis pas plus pur que les autres, Adso. J’ai voulu qu’au moins une chose échappât à la destruction. Mais surtout, j’ai voulu t’enseigner ceci : un gardien du savoir peut se tromper autant qu’un persécuteur. Les uns détruisent les livres par haine. Les autres les enferment par amour de la maîtrise. Entre les deux, il faut tenter une troisième voie, qui est de transmettre sans idolâtrer. »

Puis il ajouta, en posant deux doigts sur le parchemin :

« Le vice d’une bibliothèque n’est pas d’être secrète. Il est de vouloir qu’un seul esprit décide à lui seul de ce que les autres peuvent désirer savoir. »

Je lui objectai qu’il fallait pourtant des règles, des classements, des interdits mêmes, faute de quoi tout fonds finirait en chaos.

« Assurément, dit-il. Mais il existe deux manières de garder. On garde un livre pour qu’il passe. Ou on le garde pour qu’il s’arrête. Toute la morale des bibliothèques tient dans cette différence. »

Il me demanda alors de prendre le feuillet. Je le fis avec des mains trop ferventes. Je voulus le soutenir par le milieu ; il me reprit aussitôt.

« Toujours par les bords, et avec moins d’émotion. Le zèle abîme les textes aussi sûrement que la négligence. »

Il y avait dans cette remarque quelque chose de plus qu’un conseil pratique. Il me semblait qu’il parlait tout ensemble des manuscrits, des idées et des hommes.

Je lui demandai ce qu’il fallait aimer, alors, dans un livre : son texte, son autorité, sa rareté, ou sa survie même.

Il répondit :

« Il faut l’aimer assez pour le servir, mais non assez pour lui sacrifier l’examen. Et il faut l’examiner assez pour ne pas devenir son esclave, mais non assez pour perdre le sens de son miracle. »

Cette phrase demeura en moi plus longtemps que bien des raisonnements plus éclatants. Car Guillaume ne méprisait pas la matière du livre ; il redoutait seulement l’adoration confuse qu’elle suscite. Il savait qu’un manuscrit ancien peut rendre modestes les âmes bien faites, et orgueilleuses les autres. Il savait aussi qu’un feuillet d’Aristote, vrai ou supposé tel, suffit parfois à faire oublier la question essentielle : non pas seulement « est-il rare ? », mais « à quoi sert-il d’être sauvé, si nul ne l’examine honnêtement ? »

Je pris alors la hardiesse de lui demander si ce feuillet devait être rendu à quelque maison religieuse, ou conservé par lui.

« Ni l’un ni l’autre, répondit-il d’abord. Il devra d’abord être compris. Les hommes veulent toujours placer les objets avant de les lire. Ils se demandent à qui appartient un texte avant de se demander ce qu’ils en voient réellement. C’est une maladie très répandue chez les autorités et chez les amateurs de livres. »

Le mot me surprit.

« Les amateurs de livres ? »

« Oui, Adso. Il existe, même parmi les clercs, des hommes qui aiment moins les livres pour leur lumière que pour la volupté de les posséder. Ils ne lisent plus des textes ; ils comptent des raretés. Ils confondent la garde avec la domination, la conservation avec l’appropriation. Ils sont aux bibliothèques ce que les avares sont à l’argent : des dévots qui ont perdu le sens de l’usage. »

Je compris alors que Guillaume me parlait d’un péril plus subtil que l’ignorance. Détruire un livre est une brutalité visible. Le posséder sans le faire servir à autre chose qu’à la vanité est une destruction plus lente, plus respectable en apparence, et peut-être plus commune.

La nuit avançait. L’hôte bâillait au fond de la salle avec la discrétion lasse des hommes qui ne voient dans les manuscrits qu’une occasion de retarder le coucher. Guillaume replia soigneusement le feuillet dans son linge et me demanda de le ranger moi-même dans la besace. Cette fois, je le fis sans trembler, ou du moins avec un tremblement plus discipliné.

Alors il me dit, d’une voix plus grave :

« Je ne te demande pas de devenir mon imitateur. Ce serait un résultat médiocre pour nous deux. Je te demande seulement de ne jamais te prosterner trop vite devant un nom, une reliure, une difficulté, une réputation d’interdit, ou même une belle antiquité. Que ton respect passe toujours par l’examen. Et que ton examen n’aille jamais jusqu’à dessécher ton respect. »

Je sus, sans qu’il fût besoin d’autres paroles, qu’il s’agissait là du véritable héritage. Non une doctrine, encore moins un secret, mais une discipline. Je n’étais pas chargé de répéter Guillaume, ni de défendre ses conclusions comme un factionnaire défend une porte. J’étais chargé de poursuivre honnêtement l’examen, même là où il m’éloignerait de lui.

Bien des années ont passé depuis. J’ai vu d’autres manuscrits, d’autres gardiens, d’autres hommes ivres d’autorité, d’autres lecteurs fascinés moins par la vérité d’un texte que par le prestige de son obscurité. Souvent j’ai été moins sagace qu’il ne l’eût fallu. Plus souvent encore, j’ai été plus timide que sage. Mais chaque fois qu’un livre ancien me parut exiger l’agenouillement plutôt que la lecture, chaque fois qu’une rareté sembla vouloir se faire adorer avant d’être comprise, j’entendis de nouveau la voix de Guillaume.

Je sais à présent ce qu’il m’a laissé.

Non point la certitude, qui appartient aux prédicateurs et aux sots. Non point la victoire, qui appartient aux chroniqueurs officiels. Non point même le repos, qui est le privilège des âmes plus simples ou mieux protégées que la mienne.

Il m’a laissé un feuillet escamoté, une leçon de modestie devant la matière des livres, et cette vérité sévère que tout amoureux des textes devrait apprendre tôt : un manuscrit n’est pas un dieu de parchemin, mais une responsabilité.

Cote de bibliothèque de la Guilde : GUILDE · ADSO · GUILLELMUS · FOLIUM ARISTOTELIS · DISCIPLINA EXAMINIS · I

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