Amis Bibliophiles bonjour,
Je reviens aujourd’hui sur le Molière acquis il y a quelque temps. L’édition est connue, c’est l’une des meilleures du 18ème, si ce n’est la meilleure, parue en 1773, avec les corrections de Bret et la suite de Moreau, chez la Compagnie des Libraires Associés, 6 volumes in-8. Ici, l’exemplaire qui nous intéresse est relié en maroquin rouge par Francisque Cuzin (1836-1890).
C’est une acquisition risquée, puisque si le vendeur précisait bien que l’exemplaire contenait le portrait et les 33 gravures de Moreau, ainsi que les pages doublées du tome 1er (pages 66-67 et 80-81), il ne mentionnait que celles-ci… alors que les photos complètant la description montraient des gravures résolument 19ème.
Comme toujours, quelques palpitations accompagnèrent l’ouverture du colis à sa livraison… Bon, pas bon? Erreur de collationnement? Les volumes sont bien emballés, et après les avoir alignés puis consultés rapidement, je constate qu’il y a bien deux suites de gravures dans l’ouvrage, celle de Moreau, très 18ème et aisément identifiable, et une trentaine d’autres gravures, résolument début 19ème. Ces gravures 19ème présentent des caractéristiques différentes, certaines sont identifiées « A Paris, chez Ant. Aug. Renouard, Rue Sain-André des ares », d’autres non.

Cette première signature me met évidemment sur la piste d’Antoine Auguste Renouard, et il s’avère nécessaire de collationner l’ouvrage pour en avoir une image précise.
1ère tâche: compter le nombre total de gravures hors texte: 65 au total. Si j’enlève les 34 annoncées dans l’édition de 1773, il en reste donc 31 à identifier.
2ème tâche: identifier et recompter les 33 gravures de Moreau, gravées par Baquoy (3), De Launay (2), Duclos (4), De Ghendt (2), Helman (1), Lebas (1), Legrand (1), Le Veau (4), Masquelier (1), Née (6), Simonet (7) et Moreau lui-même (1), et le portrait d’après Mignard et gravé par Cathelin.
Simple tant le style de Moreau est reconnaissable. Elles sont toutes là, 34, certaines avant la lettre.
3ème tâche: identifier les 31 autres gravures en partant de l’indice, Renouard. Hélas, je n’ai pas trouvé de liste détaillée des 30 gravures que Renouard avait fait graver d’après Moreau le jeune sur le thème des Oeuvres de Molière, et qui est parue en 1812-1813. Et dans tous les cas, j’ai une gravure de plus dans mon exemplaire. Ce qui frappe avant tout, c’est l’hétérogénéité des marques d’identification: un certain nombre d’entre elles sont identifiées « Renouard », d’autres non. 

En y regardant de plus près, on constate que les gravures de la suite de Renouard répondent à celles de l’édition de 1773 à trois exceptions:
Tome 1: 5 gravures de l’édition de 1773 dont un portrait, 5 de « Renouard » dont un portraitTome 2: 6 gravures de l’édition de 1773, 6 de « Renouard » Tome 3: 6 gravures de l’édition de 1773 (2 pour La princesse d’Elide), 5 de « Renouard » (1 seule pour La princesse d’Elide)Tome 4: 6 gravures de l’édition de 1773 (2 pour Amphitryon), 5 de « Renouard » (1 seule pour Amphitryon)Tome 5: 5 gravures de l’édition de 1773, 5 de « Renouard »Tome 6: 6 gravures de l’édition de 1773 (2 pour Psiché), 5 de « Renouard » (1 seule pour Psiché)
Soit 34 pour l’édition de 1773 et 31 pour la suite de « Renouard ».
Le problème, c’est que selon mes informations, la suite de Renouard contient 30 gravures. J’en ai donc une de trop. Qui est-elle? D’où vient-elle? Pourquoi Renouard s’est il arrêté à 30?
J’ai d’abord pensé au portrait. Celui de 1773 étant de Mignard, celui du 19ème pouvait ne pas être « de » Renouard. Or il est bien identifié Renouard.


En reprenant les 31 gravures une par une, pour séparer celles identifiées clairement au nom de Renouard, j’ai réduit les possibilités à 11. En effet, sur les 31, 20 portent le nom Renouard d’une façon ou d’une autre (pas toujours la même d’ailleurs), 11 ne comportent aucune référence à Renouard. En comparant le style des 11 restantes: peu de différences. Je les ai donc reprises une par une pour identifier leur graveur.
Tome 1, p 474: elle porte la date 1813, gravée par BasqTome 2, p 34: elle porte la date 1813, gravée par RibaultTome 2, p 357: pas de date, gravée par Royer (ou Roger)Tome 2, p 456: elle porte la date 1813, gravée par SimonetTome 3, p 515: pas de date, gravée par Royer (ou Roger)Tome 4, p 50: pas de date, gravée par SimonetTome 4, p 342: pas de date, gravée par SimonetTome 4, p 469: pas de date, gravée par Royer (ou Roger)Tome 5, p 230: pas de date, gravée par Royer (ou Roger)Tome 5, p 559: pas de date, gravée par DeVilliers (ou Roger)Tome 5, p 654: pas de date, gravée par Royer (ou Roger)
La probabilité qu’une autre suite sur Molière soit produite par un autre que Renouard en 1813 me paraissant faible, j’ai éliminé les gravures portant cette date. Il n’en restait alors plus que 8. Sur ces 8, 7 ont été gravées soit par Royer (ou Roger), Basq, Simonet ou Ribault, graveurs qui sont également présents sur certaines des 20 premières gravures, identifiées Renouard. J’ai donc également éliminé ces 7 gravures, gravées par les graveurs ayant travaillé pour Renouard, mais non explicitement associées à lui.
Ne restait donc qu’une gravure, celle illustrant Les Amans Magnifiques et triplement identifiée: Moreau « junior » à gauche, DeVilliers fratres Aquaforti au milieu, et DeVilliers à droite.

C’est donc bien la 31ème gravure, celle qui ne fait pas partie de la suite de Renouard. La 65ème gravure, celle qui n’aurait jamais du se retrouver ici.
Il reste néanmoins plusieurs questions auxquelles je n’ai pas de réponse:
– Comment Renouard a-t-il choisi les gravures de sa suite: pourquoi seulement trente, pourquoi une seule pour Elide, Amphitryon et Psiché, là où on trouvait deux « Moreau »?- Pourquoi n’a-t-il pas voulu ou pu représenter Les Amans Magnifiques?- Qui est cet amateur (que je félicite) qui est allé chercher une autre gravure pour Les Amans Magnifiques pour pallier le manque?- Qui sont les DeVilliers?- Qui est B. Jouvin, dont l’ouvrage porte l’ex-libris?
Ce qui fait beaucoup de questions. J’ai déjà passé un très long moment à résoudre l’énigme des gravures (même si ça n’a l’air de rien), je vais m’arrêter là pour le moment.
H
Pour mémoire:
Renouard:
ANTOINE-AUGUSTIN RENOUARD par Brunet dans le Bibliophile Français (Tome Second, 1868)
Le bibliographe dont nous inscrivons le nom doit être envisagé à divers points de vue : il a vendu et publié des livres, il en a écrit, il en a réuni ; à notre connaissance, du moins, il est le seul qui offre l’assemblage de ces trois objets différents qui, depuis la jeunesse, ont rempli une carrière plus longue que celle qui est accordée à la presque totalité des mortels. Essayons de tracer une esquisse, incomplète sans doute, mais fidèle, nous en avons l’espoir, du triple aspect sous lequel se présente A.-A. Renouard.
Il naquit à Paris en 1765 ; son père était dans le commerce et lui-même, après avoir fait de très-bonnes études, fut destiné aux affaires ; mais ses goûts le portaient vers une autre direction. Très-jeune encore, il éprouvait pour les livres un attachement des plus vifs. Toutes ses économies étaient consacrées à acheter quelques volumes ; il se refusait, pour atteindre ce but, les plaisirs vers lesquels on se porte de préférence à vingt ans. Ses choix étaient intelligents, il guettait déjà des exemplaires sur peau de vélin, et lorsque vint, en 1788, la vente de la vaste et précieuse bibliothèque du prince de Soubise (où se trouvait en entier l’admirable collection de l’illustre président Auguste de Thou), Renouard y fit d’heureuses acquisitions. Observons d’ailleurs qu’à cette époque les raretés bibliographiques étaient accessibles aux fortunes les plus modestes ; on adjugeait pour quelques francs ces volumes aux armes de de Thou qui se payent aujourd’hui le centuple lorsqu’ils se montrent aux enchères. Les troubles de la Révolution arrêtèrent l’élan que la bibliophilie prenait en France ; au moment du 10 août et du 2 septembre, au milieu des terreurs de 1793, aux approches du 9 thermidor, on avait toute autre préoccupation que celle des exemplaires ayant appartenu à des amateurs célèbres ; les incunables, les vélins étaient oubliés ; les ventes avaient cessé.
Dès que la France put respirer, dès que les esprits eurent recouvré quelque tranquillité, Renouard s’amusa, comme distraction, à faire imprimer quelques volumes exécutés avec élégance et destinés à des amateurs délicats. Il était un admirateur instruit et fervent de l’antiquité ; il choisit de préférence des classiques, il débuta par quelques uns de ces écrits de philosophie morale où Cicéron a exprimé de nobles pensées que recouvre la diction la plus élégante. A cette époque il s’était placé à la tête d’une manufacture de gazes, mais des occupations de ce genre ne lui souriaient pas ; les volumes qu’il avait mis sous presse dans un but de passe-temps délicat, et non de spéculation, trouvaient des acheteurs empressés ; il prit le parti d’embrasser la profession qui lui souriait le mieux. Il devint libraire ; il établit une maison qui devint une des plus importantes de la capitale et qui prospéra rapidement. Il rouvrit avec les pays étrangers des relations qui s’étaient brisées au choc des guerres internationales et des discordes civiles ; il eut en Italie, en Allemagne, en Hollande, des correspondants actifs et intelligents ; il passa lui-même à plusieurs reprises les Alpes et le Rhin, malgré les lenteurs et les fatigues de voyages qu’on accomplit aujourd’hui avec une facilité rapide ; il fréquenta les foires de Leipzig ; sa probité sévère, son exactitude le mirent en possession de l’estime la mieux méritée. Ses magasins devinrent le rendez-vous des amateurs d’élite. Le goût était alors plus sérieux qu’aujourd’hui ; les facéties, les heures gothiques, les plaquettes françaises du XVe et du XVIe siècle, les poètes de la Renaissance, les reliures de Le Gascon, de Duseuil, de Pasdeloup, étaient loin d’exciter l’enthousiasme avec lequel on les envisage depuis quelques années, en se les disputant à coups de billets de banque. On demandait alors les plus belles éditions des classiques grecs et latins ; on se passionnait pour le grand papier : le Xénophon d’Oxford de 1705, l’Hésiode de 1730, l’Homère publié en 1800 par quelques jeunes patriciens anglais, le Tite-Live de Drakenborch, le Cicéron de d’Olivet, se payaient des prix qu’ils seraient loin d’obtenir ; les beaux volumes mis au jour à Parme par Bodoni étaient demandés avec avidité, et Renouards’était empressé de lier des relations avec cet habile typographe que, le premier, il fit connaître en France. Les bibliophiles d’alors n’étaient-ils pas plus sérieux que ceux de nos jours ? Les objets de leurs attachements ne répondaient-ils pas mieux aux aspirations du véritable connaisseur ? Faisons cependant une réserve en faveur des éditions originales de nos grands classiques français, de Molière, de La Fontaine, de La Bruyère, longtemps laissées dans l’oubli le plus complet, et qu’aujourd’hui on s’estime heureux d’obtenir au poids de l’or. C’est qu’en effet, comme l’a si bien dit Charles Nodier : « Qui pourrait dédaigner ces titres de notre gloire littéraire, dont les moindres variantes, inestimables aux yeux du goût, révèlent les secrets les plus intéressants de la composition et les développements du génie, éclairé par l’expérience et mûri par le temps (1) ? »
Tout en vendant les livres anciens ou étrangers qu’il savait se procurer avec intelligence, Renouard n’oubliait pas qu’il était éditeur. Il publia des ouvrages qui sont aujourd’hui passés de mode, mais qui eurent alors un immense succès : les Lettres Emilie, cet agréable badinage du spirituel Demoustier, Le Mérite des femmes de Legouvé, les Œuvres de Gessner. Il voulut d’ailleurs faire entrer ses éditions dans les bibliothèques des amateurs les plus difficiles; il les orna de gravures nombreuses, de portraits ; il appela à lui les artistes les plus distingués, d’abord Saint-Aubin, ensuite Moreau, si gracieux, si habile à reproduire les costumes de la fin du siècle dernier, à donner à de petites figures une élégance charmante. Il eut soin de faire tirer quelques exemplaires (souvent un seul) des beaux volumes qu’il confiait habituellement aux presses de l’habile Crapelet, son imprimeur habituel, et il se réservait pour lui-même ces exemplaires de choix, en y intercalant les dessins originaux. Peu d’éditeurs ont le goût ou les moyens de se permettre ces fantaisies auxquelles nous applaudissons de grand cœur. Mais Renouard était trop dévoué aux livres pour se borner à en acheter, à les revendre et à en fabriquer ; sa vocation le portait à en écrire, et les sujets qu’il devait embrasser ne pouvaient être douteux.
De bonne heure, il avait été frappé d’une admiration sympathique pour la famille des Aldes Manuce ; c’était justice. Pendant près d’un siècle, ces illustres typographes ont rendu à l’intelligence humaine d’éclatants services ; Alde l’ancien mérite surtout l’hommage le plus sincère : réunissant autour de lui les plus érudits des Grecs qui fuyaient la tyrannie musulmane, il fut le premier à publier la majeure partie des grands écrivains de l’Hellénie. On ne possédait que des manuscrits plus ou moins défectueux ; la critique n’était pas encore éclose, la tâche était Rude ; Alde la poursuivit avec une infatigable activité et un dévouement à toute épreuve. Ce fut lui encore qui, s’avisant d’abandonner les caractères gothiques et l’in-folio si incommodes, livra aux lecteurs Virgile, Horace, Lucrèce dans le format portatif du petit in-8 et avec les types italiques amis de l’œil ; ses fils ; ses successeurs, marchèrent sur ses traces : les Commentaires de Paul Manuce sur Cicéron, ses Traités sur les Antiquités romaines, jouissent encore d’une juste estime. Alde Manuce, fils de Paul, écrivit sur les grammaires latine et italienne, retraça la vie de Côme de Médicis, s’exerça sur Térence, promena sur de nombreux objets son intelligence rapide et chercheuse.
Il n’existait jusqu’alors sur cette illustre famille que quelques notions dispersées et incomplètes ; rien de suivi, rien d’exact. Renouard voulut combler cette lacune; il s’était procuré toutes les éditions aldines ou peu s’en faut ; deux ou trois tout au plus étaient parvenues à lui échapper ; il savait que la loi rigoureuse, inflexible, imposée à tout bibliographe qui se pique d’exactitude, est de ne parler que de visu, de décrire exclusivement les livres qu’il a longtemps tenus dans ses mains, sur lesquels il s’est courbé. Fruit d’un travail consciencieux, les Annales de l’imprimerie des Aides, ou Histoire des trois Manuce, parurent en 1803, 2 volumes in-8 ; vingt-deux années plus tard une seconde édition, revue et augmentée, vit le jour en 1825 ; enfin, toujours préoccupé de ce sujet favori de ses études, profitant de ces découvertes qu’amènent la marche de la science et le zèle des chercheurs,Renouard eut la satisfaction de faire paraître en 1834 une troisième et dernière édition qui demeure le mot définitif de la science bibliographique à l’égard des Aides. Il sera difficile d’y joindre quelques informations d’une valeur réelle.
A peine Renouard avait-il mis la dernière main à son grand travail sur les Aldes, que des typographes d’un mérite égal à celui des grands Vénitiens attirèrent avec raison son attention ; Paris doit citer les noms des Estiennes avec autant de fierté que la reine de l’Adriatique peut mentionner les Manuces. Ecrire l’histoire de cette illustre et laborieuse famille, dresser l’inventaire exact et raisonné de ses travaux, c’était se maintenir dans le domaine de l’histoire de l’imprimerie au XVIe siècle, c’était rester fidèle à l’ordre des idées dans lesquelles se plaisait le patient et scrupuleux bibliographe. Maittaire avait déjà abordé ce sujet, mais l’Historia Stephanorum, publiée en 1726, incomplète et lourdement écrite dans une latinité qui n’aurait pas obtenu le suffrage de Cicéron, n’offrait que des matériaux qu’il était nécessaire de disposer dans un meilleur ordre. En 1837 on vit paraître la première édition des Annales de l’imprimerie des Estienne ; une réimpression augmentée et fort améliorée vit le jour en 1843. Un juge sévère, qui a qualifié d’excellent le travail sur les Aldes M. J.-Ch. Brunet, reconnaît que la notice sur Henri Estienne surtout se fait remarquer par « des détails neufs et d’un véritable intérêt. » Toutefois ces Annales, il faut le reconnaître, n’ont pas atteint le degré de perfection que présentent celles des Alde. Lorsqu’il les acheva,Renouard était presque octogénaire, et c’est une circonstance qu’il serait injuste de ne point prendre en considération.
D’autres recherches avaient occupé le zélé bibliographe ; il avait entrepris un catalogue raisonné des anciennes éditions des classiques grecs et latins ; des occupations multipliées ne lui permirent point de poursuivre avec activité et de terminer un ouvrage dont l’utilité eût été grande, et qu’il était bien en mesure de mener à bonne fin.
Envisageons-le maintenant au point de vue du bibliophile.
Pendant près de trente années, il saisit les occasions que lui présentèrent les ventes publiques et le mouvement d’un commerce actif afin de jeter les bases dune collection qui devint avec le temps une des plus importantes de Paris. Les éditions aldines, les classiques anciens, de beaux livres modernes en tout genre figuraient surtout dans ces armoires où resplendissait le maroquin. Les éditions qu’avait publiées le propriétaire s’y montraient sous la forme d’exemplaires sur peau de vélin ornés de dessins originaux. On distinguait aussi un choix exquis d’impressions elzéviriennes (plus de 50 volumes non rognés), de somptueux ouvrages relatifs aux arts, des pamphlets du temps de la Ligue, des libelles dirigés contre Louis XIV et les dames de sa cour, des singularités de divers genres, rencontrées, recueillies pendant bien des années d’attention incessante. Il l’a écrit lui-même : « Ma bibliothèque fut commencée en 1778 avec le premier écu que me donna mon père et dont je fis usage pour acheter un Horace ; j’avais alors treize ans. » Dans les premières années de la Restauration, le bibliographe anglais Dibdin ne manqua point, en visitant Paris, de venir saluer la bibliothèque formée par Renouard. « Je trouvai en lui un œil de lynx, une connaissance parfaite des livres; jamais sa tête, ses pieds, ses mains n’ont connu un instant de repos, lorsqu’il s’agit de l’objet qu’il ne perd point de vue. Son exemplaire sur vélin des Epistoke de Cicéron, imprimées par Valdapfer en 1471, est un bijou exquis, une perle sans aucun défaut ; le Lucien, édition princeps, est peut-être le plus bel exemplaire qui existe. »
Lorsqu’on a réuni une foule de livres précieux, on éprouve tout naturellement le désir de faire connaître ce qu’on possède ; il y a là la vanité bien excusable du propriétaire qui s’est donné beaucoup de peine et qui a dépensé beaucoup d’argent, le plaisir de parler de ce qu’on aime, l’espoir qu’on se livre à un travail susceptible de rendre quelques services à la science. Renouard ne résista pas à cette tentation ; il entreprit l’inventaire raisonné de ses livres ; il le fit imprimer en 1818 sous le titre de Catalogue de la bibliothèque d’un amateur, avec notes bibliographiques, critiques et littéraires. Ces quatre volumes offrent une lecture qui aura toujours pour les bibliophiles un attrait particulier ; on y trouve en foule ce que Nodier appelle « d’excellentes choses de peu d’importance, et des notions qui ont plus de charme qu’on ne pense, quoiqu’elles aient encore moins de gravité qu’on ne le dit. » Nombre d’anecdotes se mêlent à des détails utiles pour le bibliographe ; on remarque aussi quelques notes d’une certaine étendue et offrant de l’intérêt ; nous indiquerons celles qui regardent les expéditions par le moyen des licences à la fin du premier empire et l’attribution à Laurent Coster de l’invention de la typographie, système qui n’obtient nullement l’assentiment de Renouard. Il mentionne parfois avec une satisfaction évidente de quelle façon tel ou tel volume précieux est passé entre ses mains ; il se met en scène avec bonhomie, il éprouve à parler de ce qu’il chérit un plaisir qui se communique.
Un écrivain ingénieux, conteur charmant, bibliophile fervent, et qui plus tard occupa à l’Académie française une place qui lui revenait de droit, rendit compte, dans le Journal des Débats, de cette publication; empruntons-lui quelques lignes oubliées aujourd’hui: « Lucullus avait formé une volière où se trouvaient assemblés et vivants tous les oiseaux du monde connu ; mais, à quelque prix que ce fût, il n’avait pu se procurer le phénix. Chez M. Renouard, on compte des phénix par douzaines… Il passe avec une insouciance un peu superbe, avec l’indifférence du luxe blasé, sur une foule d’ouvrages qui mériteraient bien une note de rareté ou un témoignage de contentement. On n’entreprendrait pas d’attirer un moment l’attention du lecteur sur un catalogue de livres qui ne sont pas d’ailleurs destinés à être vendus, si le catalogue de M.Renouard était un catalogue comme un autre ; mais M. Renouard, qui se distingue par une infinité de bonnes et solides connaissances, a imprimé à ses livres le sceau de son utile et curieuse érudition, On éprouvera souvent le regret qu’il ne se soit pas abandonné à la facile abondance de ses souvenirs, et qu’il ait dédaigné de nous faire part d’une foule de choses très-familières à sa mémoire qui seraient des découvertespour nous ».
Presque tous les amateurs connaissant d’ailleurs le Catalogue de leur confrère, nous ne regardons pas comme nécessaire d’en parler avec plus de détail.
Peu de temps après la publication de son catalogue,Renouard prit le parti de détruire de ses propres mains une portion de l’édifice qu’il avait élevé. Nous ne rechercherons pas quels furent les motifs qui le conduisirent à une résolution à laquelle il ne se résigna certainement point sans de vifs regrets. Les préoccupations imposées à tout père de famille lui firent probablement reconnaître qu’un capital considérable et improductif de revenu était immobilisé dans cette foule de splendides volumes ; ce n’est qu’à d’opulents amateurs anglais, tels qu’il s’en trouve dans les familles des Spenser et des Devonshire, qu’il est permis de maintenir de générations en générations des bibliothèques d’une immense valeur.
Quoi qu’il en soit, la collection aldine fut expédiée à Londres où l’on se flattait d’obtenir des prix plus élevés qu’à Paris, et elle fut livrée aux chances assez favorables d’une auction. D’autres ouvrages furent cédés de gré à gré ou placés, nous le croyons, dans diverses ventes, et ce n’était pas la première fois que Renouard employait ce moyen pour vider ses armoires trop remplies. En 1804, en 1811, il avait mis en vente deux collections assez nombreuses d’ouvrages de prix ; il motive sa résolution dans les termes suivants : « Il est bien difficile de former une bibliothèque sans avoir de temps à autre à en écarter plus ou moins de volumes. Ces deux ventes se composèrent donc d’exemplaires remplacés par d’autres plus beaux ou par des éditions meilleures, et aussi de livres dont je me suis défaitpour ne pas augmenter indiscrètement et indéfiniment mes collections. »
Toutefois, la majeure partie des livres fut conservée ; Renouard y ajouta même quelques livres de plus ; il acquit notamment deux de ces monuments de la xylographie qui ont devancé l’impression en caractères mobiles : l’Ars memorandi et l’Ars moriendi.
« Il faut vivre à Paris, il ne faut pas y mourir, a dit un célèbre critique contemporain. Fidèle à ce principe,Renouard, parvenu à un âge avancé, s’éloigna du tumulte de la capitale ; il alla s’établir dans les paisibles bâtiments de l’ancienne abbaye de Saint-Valéry (Somme) ; c’est là qu’il attendit tranquillement le terme de sa longue et honorable carrière : la mort l’atteignit au mois de décembre 1853, dans sa quatre-vingt-huitième année. Ses livres furent rapportés à Paris, et ce fut en grande partie d’après les notes qu’il avait laissées que fut rédigé le catalogue de la vente annoncée pour les mois de novembre et de décembre 1854. Ce catalogue, plus considérable que la plupart des inventaires de ce genre, ne présente pas moins de 3700 articles, et les amateurs qui ne sont plus de la première jeunesse se souviennent très-bien de l’émotion qu’il produisit. On y retrouva avec plaisir de beaux volumes sur vélin, des dessins originaux qui étaient déjà signalés dans les quatre volumes de 1818, et qui depuis un demi-siècle avaient été retirés de la circulation.
On accueillit avec enthousiasme la Bible latine de Robert Estienne, 1541, 2 vol. in-8, exemplaire de Thou (adjugé à 561 fr.) ; la Bible grecque de 1590, in-folio, grand papier, dont la rareté est extrême (2650 fr.) ; le Virgile d’Aide, 1527, in-8 (1600 fr.) ; les Œuvres de Coquillart, Paris, Galiot du Pré, 1532 (501 fr.) ; les Marguerites de la Marguerite des princesses, Lyon, J. de Tournes, 1537, parfaite reliure de Pasdeloup en maroquin rouge (685 fr.).
Cette riche collection, formée avec tant de goût, contenait bien d’autres trésors que des livres imprimés. Mentionnerons-nous un ravissant manuscrit sur vélin orné de nombreuses miniatures attribuées aux artistes auxquels on doit les Heures d’Anne de Bretagne ? Ce bijou fut payé 10,350 fr., et il devint la propriété du plus opulent des banquiers passés ou présents. Nous ne saurions oublier, en fait de manuscrits, deux volumes in-folio de lettres originales et autres pièces de la main de Boileau (adjugés à 4000 fr.).
En renonçant aux affaires, Renouard n’avait point entendu se livrer à un repos qui eût été un supplice pour lui, et tout en continuant ses recherches sur les Estiennes, il remplit pendant plusieurs années avec autant de zèle que d’intelligence les fonctions de maire du onzième arrondissement. Tant que ses forces le lui permirent, il voulut être utile ; nulle carrière n’a été plus laborieuse, plus honorable que la sienne ; nulle mémoire n’a droit à plus de sympathie de la part de tous les hommes éclairés qui aiment les livres, qui les apprécient et qui doivent à Renouard de véritables services.
Moreau:
Jean-Michel Moreau, dit Moreau le Jeune, né à Paris le 26 mars 1741 et mort le 30 novembre 1814, est un dessinateur et graveur français.
Très jeune, il illustre déjà un livre : Le voyage de Mantes, ou les vacances de 17.., de Jean-Baptiste Gimat de Bonneval, publié à Amsterdam en 1753. Il n’avait que 12 ans, le fait est donc notable, même si on peut voir dans ces gravures bien des lacunes artistiques!
Élève du Lorrain, qu’il accompagna en 1758 à Saint-Pétersbourg lorsque ce dernier devint le premier directeur des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg, il revint, après y avoir brièvement enseigné le dessin, à Paris au bout de deux ans à la mort subite de celui-ci et suivit les leçons du graveur Jacques-Philippe Le Bas, reproduisant les peintures contemporaines et celles des maîtres anciens. Il devint bientôt, par la souplesse et l’étonnante fertilité de son talent, le dessinateur en renom des planches de toutes les éditions de luxe des classiques français.Au cours des années 1760, il a également fourni des dessins destinés à être gravés pour le Recueil d’antiquités du comte de Caylus, qui a pris soin de lui. Il a également fourni aux graveurs l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert des lavis et des dessins illustrant les processus artisanaux. Comme graveur, il a collaboré avec Boucher, Gravelot et une trentaine d’autres sur des illustrations pour une édition des Métamorphoses d’Ovide.
En 1765, il épouse la petite-fille du patriarche d’une famille d’éditeurs privilégiés du Roi, Pierre Prault. En 1770, il succède à Cochin comme dessinateur des menus plaisirs du roi en sur la recommandation de ce dernier, ce qui lui donne l’occasion de produire des épreuves célébrant le mariage du Dauphin et son couronnement. En 1781, la force de ces productions lui vaut en partie d’être nommé Dessinateur et Graveur du Cabinet du Roi, ce qui lui apporte une pension annuelle et un logement au Palais du Louvre.
Il a désormais besoin des services d’autres graveurs pour reproduire ses propres dessins comme les illustrations pour les Chansons de Jean-Benjamin de Laborde (1773), le recueil des œuvres de Rousseau (1773-82) et de Voltaire (imprimé à Bruxelles, 1782-9).
En 1778, son nom apparaît dans le registre de la loge maçonnique des Neuf Sœurs fondé deux ans auparavant par l’astronome Jérôme Lalande.
Au retour d’un voyage de six mois fait à Rome en 1785, Moreau le Jeune donna à ses compositions un caractère élevé et grandiose, qui contraste avec le genre un peu maniéré de ceux qui l’ont précédé. Il est agréé à l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1780, puis reçu membre en 1788 et nommé graveur du cabinet du roi .
Favorable à la Révolution, il est nommé membre de la commission temporaire des arts en 1793 et, en 1797, professeur aux écoles centrales. À la Restauration en 1814, Louis XVIII lui donne un nouveau poste royal.
Les œuvres les plus connues de la carrière prolifique de Moreau le Jeune, dont l’œuvre dépasse les 2 000 pièces, sont les vingt-quatre illustrations transcrivant les costumes et les intérieurs à la mode dans les dernières années de l’Ancien Régime, ses contributions au Monument du costume physique et morale commandité par le financier et graveur amateur strasbourgeois Jean-Henri Eberts, Suite d’estampes pour servir à l’histoire des mœurs des François au dix-huitième siècle, 1776 et 1777, et douze autres dans la Troisième Suite d’estampes pour servir à l’Histoire des Mœurs et du Costume…, 1783, édité par son oncle par alliance, L.-F. Prault, et fréquemment réédité dans divers formats, notamment un recueil de 1789 sur un texte de Restif de la Bretonne.
La première douzaine de ces vignettes dépeint la vie contemporaine élégante tandis que la deuxième série contient quelques vignettes vertueuses fournissant un monde rural contrastant à la façon de Greuze.
Sa fille a épousé l’artiste Carle Vernet, fils de Joseph Vernet. Tombé dans l’oubli, Moreau le Jeune fut sorti de l’oubli à la fin du xixe siècle par les connaisseurs du xviiie siècle Edmond et Jules Goncourt.
je rajoute un bravo pour l’article sur « pagination et foliotation » ; c’est un domaine dans lequel je suis complètement béotien (car je collectionne plutôt les ouvrages 19 et 20e, en général mieux établis, de façon plus lisible en tous cas !!!) Bravo pour votre érudition à tous. Signé « Petit nouveau », en bibliophilie et sur le blog.
Un grand merci à Gonzalo et à Hugues pour l’article !
L’Amérique, c’est bien. Albert Cim [Cimochowski] (« Le Livre ». Paris : E. Flammarion, s.d. [1905], t. V, p. 159-189), c’est pas mal non plus, avec les locutions latines en plus (p.190-206).
C’est vrai.
Pour revienir au sujet, il y a un extrait de Rouveyre sur les formats sur le site textesrares.com qui pourrait intéresser l’un(e) ou l’autre: http://www.textesrares.com/rouveyr/rou037.htm
J’y suis. Merci de votre patience, Martin. Cette question de l’estimation nécessaire sur du « vide bibliographique » mériterait un débat à elle-seule. Je crains qu’il soit bien tard aujourd’hui pour l’entamer.
Mais non. Le livre existe, mais l' »expert » ne pouvait pas l’identifier, c’est tout.
OK. Voulez-vous dire que titre et auteur sont fantaisistes et ne correspondent pas à la réalité de l’ouvrage ?
Bonsoir Jean-Luc,
Pas de bourde, loin de ça.
Je m’amuse tout simplement du fait que l’expert n’était pas capable d’identifier ni l’auteur ni le titre. Par contre, il se sent assez expert pour estimer la valeur de ce livre. (En fait, la valeur dépend de la reliure et de son état.)
Certes mon allemand laisse à désirer mais à part le « premier » mot justement du titre, tout le reste est bien obscur! Avec 35 planches parait-il! L’avez vous acheté?
Lauverjat
Et puis Bravo Gonzalo, une petite piqûre de rappel aussi clairement exposée ne peut faire que le plus grand bien. Peut-être que Hugues devrait « épingler » les contributions de ce type, elles méritent de ne pas disparaître sous la multitude. Ce blog est toujours si vivant que s’est à se demander si les bibliophiles n’aiment pas plus parler des livres que de faire leurs valises et partir en vacances !
Bonsoir Martin,
Oui, ça ressemble à un lot de la vente de Lyon ; je suppose qu’il y a une grosse bourde…
Manheim, pardon. Quand même.
Ah, les experts…
Vous connaissez Erste und fürnechmste Beiss dem heiling helen Se. Apffer…, Mahneim, Nicolas Pierron, 1752, du célébre Matthau Bogel?
Bertrand a dit « j’ai même remarqué depuis un certains nombre d’années que les plus grands libraires d’ancien de la place ne prenaient même plus la peine de donner la pagination complète », mais un entretien avec eux peut permettre de s’en assurer mais c’est hélas le cas aussi de quelques experts établissant des catalogues ce qui est beaucoup plus dommageable, car pour certains ouvrages peu connus (de l’expert lui-même d’ailleurs) l’absence du frontispice ou de l’errata passe ainsi inaperçue…
Lauverjat
hélas, mille et mille fois hélas, pas de photo… Je m’en suis mordu les doigts rétrospectivement… D’autant que je suis… photographe !!! Pas cplt professionnel, mais disons que c’est un de mes métiers. Par contre des photos et scans des livres, j’en ai. Je mailerai qques exemples au chef… Tiens j’ai sur les genoux à l’instant « The Rhyme of the Ancient Marinere », de Coleridge, chez Emile Paul 1920, ill. André Lhote, état de neuf, un des 9 sur « India Paper » (deuxième papier après un unique Arches au nom du souscripteur), avec, malheureusement une seule des 2 suites sur Hollande VGZ. Par chance, je possède la plus rare, celle en bleu. Suis désespérément à la recherche de la suite en noir, qui accompagnait les 27 sur Chine (je dis ça de mémoire, je peux me tromper). C’est un de mes livres préférés. oui je sais je dépare un peu sur le blog, vous avez l’air d’être majoritairement des amateurs de reliure et en tt cas d’ouvrages plus anciens. J’adore Emile Paul Frères, je travaille d’ailleurs sur Daragnès qui en fut directeur artistique. J’échangerais un très beau livre contre cette suite pour posséder « complètement » ce magnifique bouquin. Les EC de Lautréamont chez GLM 1938 en tirage de tête, par exemple, à celui qui me la déniche !!!
Juste pour le fun de votre heureuse découverte et l’heure de la photographie numérique, auriez-vous pris par hasard quelques photos de la maison « en ruines » au moment de sa découverte avec les livres qui jonchent le sol ?? Ce serait un document d’archive intéressant et à la fois émouvant pour les lecteurs du blog. Et sans bien évidemment ne rien dévoiler ni du lieu, ni des noms des propritaires, je pense que cela est possible. Envoyez vos photos à Hugues pour faire un article intéressant sur le sujet. Ludwig
Benoît, ça me rappelle le jour où j’ai découvert que mon grand-oncle (d’amérique, forcément) calait son armoire avec trois bibles de Gutenberg (un seul pied était encore valide)… Je lui ai offert des Marc Lévy pour caler le tout et j’ai conservé les trois Bibles. Parfois je vends un feuillet quand je veux partir faire un tour du monde.
Blague à part, il va falloir que vous nous en montriez un peu plus pour convaincre les aficionados du blog, où le sérieux est de mise : on veut voir des photos, des titres, etc!
Toni Montana
(Oui, mon oncle adorait le sucre en poudre)
Bertrand, moi j’aime bien savoir le format des marges avant d’acheter un livre, comme tu le fais pour certains de tes ouvrages… C’est plus qu’un détail en matière de bibliophilie!
oh oui j’ai gardé les plus belles… A part le Benjamin Constant, je n’ai vendu aucune belle pièce… J’ai donné certains à des proches, et vendu qques pièces mineures. 99% sont tjs en ma possession, à l’abri de la lumière et des regards, vous vous en doutez…
A bientôt pour la suite… Je vais vous faire tomber raides. Je préviens : pour le moment ne suis pas vendeur, pas la peine de me contacter pour demande de liste ou autre… Je me donne le temps et vais d’ailleurs peut être tout garder ou presque, malgré le pactole à portée de main… A bientôt
Parfait Frédérick! Bravo! 592 ff. + les hors textes!
En fait, pour le « Vu » ou « Vv », cela revient au même, puisque l’alphabet de l’époque ne fait pas la distinction. Un bibliographe rigoureux aurait sans doute noté « Vv » ou « Uu », comme vous le suggérez. Il me semble que la signature de ce cahier dans l’ouvrage est (typographiquement) « Vu » (les « U » majuscules étant très rares, et le « v » servant de « u » allègrement dans les textes). Je l’ai sans doute recopiée telle quelle sans réfléchir.
Sauf erreur de ma part (je n’ai compté qu’une fois), la cosmographie de Sébastien Münster comporte 592 ff.
Une petite coquille s’est glissée dans les signatures. Ligne 5, on ne doit pas lire Vu X 6 mais Vv X 6
Je confesse de mon côté l’utilisation de ( ) à la place de [ ] tout simplement par facilité de frappe au clavier… peut-être pas très orthodoxe mais bon… disons qu’entre ( ) et [ ] je ne vois guère de différence à faire de mon côté.
Pour le format des livres je m’efforce de donner systématiquement le format en cm ou en mm pour les plus petits formats avec pour les Elzevier ou les éditions originales anciennes du XVIIè la hauteur des marges en mm (reste de bibliogériatrique… à force de consulter Rochebilière et autres Morgand on finit par attraper le virus de l’elzeviriomètre… même si aujourd’hui tout le monde ou presque s’en f…
D’ailleurs, concernant la pagination des ouvrages, j’ai même remarqué depuis un certains nombre d’années que les plus grands libraires d’ancien de la place ne prenaient même plus la peine de donner la pagination complète, se contentant de donner le format et le nombre de volumes. Je trouve cela un peu léger mais bon, c’est vrai que lorsqu’on annonce un ouvrage collationné complet (surtout s’il est en 12 volumes…) est-il bien toujours nécessaire d’aligner des suites de pages type 343, 454, 234, 654 pp. ???
Amitiés dominicales pluvieuses, Bertrand
Superbe Rémi, c’est parfaitement clair!
Il faut mettre en garde contre les erreurs fréquentes de pagination ou de foliotation des livres anciens, d’où l’intérêt de confronter pagination et foliotation avec les signatures voire les réclames. Attention aussi aux cahiers inversés ou redoublés (deux cahiers « A » ne remplacent pas un cahier « A » plus un cahier « B », mais le nombre de pages y est!). Dire aussi qu’il est d’usage de signaler les feuillets blancs.
Si le format de la feuille initiale détermine une fois pliée le format du livre, il faut bien dire qu’en pratique le format de la feuille n’est jamais donné (format bibliographique). Ces formats ont un nom: Cloche 30 cm x 40 cm, Pot 31 x 40 (papier écolier), Tellier 31 x 44 (dit Timbre ou papier ministre), Couronne 36 x 46 ou 35 x 46 ou 37 x 47, Ecu 40 x 53, Carré ou Coquille 44 x 56 ou 45 x 56, Cavalier 46 x 60, double couronne 46 x 76, raisin 50 x 65 et 50 x 70, Petit Jésus 56 x 72, grand-Jésus 56 x 76, petit Colombier ou Soleil ou affiche 58 x 80 ou 60 x 80, Colombier 62 x 85, « Journal » (format de rotatives Marinoni) 65 x 94, grand-Aigle. 75 x 106, grand monde 86 x 120..etc pour les français seulement!
Cependant après reliure et rognage successifs le format se trouve réduit et un in-4° d’origine devient in-8° (format apparent). Si un bibliophile visualise bien ce qu’est un in-4° par rapport à un in-16°, qui peut me dire la différence entre un grand in-32° et un petit in-16°? Ceci pour dire que les dimensions en centimètres son souvent préférables et aussi peu souvent données.
Enfin on appelait au XIXe siècle les in-folio ou in-plano « format Atlantique »soit celui des Atlas
p.s. j’ai adopté les mesures tirées de différents manuels et des connaissances familiales, il existe de nombreuses discordances selon les manuels et selon les époques, les papetiers et les machines à papier et à imprimer.
Amitiés,
Lauverjat
> »quelle différence fais-tu entre la notation(12)-334 pp. et [12]-334 pp. ?? »
Personnellement, je n’en fait pas. Si je lis un « (12)-334 pp. », je me dis que le catalogueur ne connait pas bien les usages (il aurait fallut des crochets). Mais je ne suis pas le plus compétent en la matière, sans doute ces parenthèse peuvent-elles avoir un sens pour les plus érudits (je pourrais faire quelques recherches, mais je ne suis pas chez moi ce soir).
Par ailleurs, je n’aime pas trop la forme qui consiste à donner le nombre de feuillets paginés sans donner le premier chiffre apparaissant dans le volume: je préfère voir une formule en [12] 1-334 pp »: en effet, le premier feuillet (ou la première page), souvent n’est pas chiffré, et il peut être important de savoir s’il est compté dans ces « 334 pp. ».
Le manuel le plus complet sur la question, mais aussi malheureusement le plus compliqué (parfois dur à suivre), est le manuel de Fredson Bowers (le titre complet m’échappe, et je ne suis pas chez moi), récemment réimprimé par Oak Knoll Books.
Quel amoureux des livres ne tomberait pas raide de vivre une fois dans sa vie une telle situation !!??
Et c’est là bien évidemment le bibliophile qui parle et non le libraire avide de bonnes affaires.
J’espère que vous avez su garder les plus belles pièces pour vous.
A l’attention de Rémi alias Gonzalo : chapeau bas. Explications claires, nettes, complètes et précises sur un sujet où bien des bibliographes se sont mélangés les pinceaux.
Juste une question : pour toi, quelle différence fais-tu entre la notation (12)-334 pp. et [12]-334 pp. ?? Ca m’intéresse de savoir et savoir et sans doute les autres lecteurs du blog également.
Amitiés, Bertrand
Benoît,
Pouvez-vous me contacter svp : blog.bibliophile@gmail.com
H (le boss, sourire)
Bonjour à tous,
Jeune bibliophile (passion récemment éclose, pour le reste ne suis pas si jeune, j’ai 37 ans !), je découvre avec ravissement ce blog. Je ne suis pas tout seul, je le savais certes, mais l’esprit qui règne ici est proche du mien. Bravo pour votre boulot à tous et vos contributions, toujours érudites et sympathiques. Je profite de ce commentaire pour vous conter une histoire qui va en faire rêver plus d’un : je suis « tombé » dans la bibliophilie grâce à la découverte……. d’une caverne d’Ali-Baba.
Je resterai, vous le comprendez, discret sur les lieux et les noms…
Mes parents ont acheté, il y a 2 ans, un petit hôtel particulier dans une ville de province. Le bâtiment était en très mauvais état, et surtout, non débarrassé des milliers d’objets qui jonchaient le sol de toutes les pièces. Et avant tout : plus de 8000 livres, dont une moitié de valeur bibliophilique. L’ancien propriétaire était un vieux monsieur un peu fou, grand collectionneur, héritier d’une famille aisée. Je me suis donc trouvé face à un chantier gigantesque : dans cette grande maison, aux allures un peu fantomatiques, récupérer ces milliers de volumes, les trier, les épousseter si besoin. Lors de ma première visite, je trouve par terre, sur le carrelage de l’entrée, un petit volume, demie-basane violine, dos plat orné. Je l’ouvre : B. Constant, Adolphe, Colburn, Treuttell et Würtz, 1816. Oui c’était bien l’EO d’Adolphe, dont je me suis séparé lors de la vente Tajan du 15 mai 2007 (vente Pruvot, volume en fin de catalogue). Notre homme était un bibliomane compulsif, j’ai trouvé dans cette maison aussi bien des EO modernes (L’automne à Pékin au Scorpion 1947), aussi bien que des illustrés modernes ou encore des Elzévir, ou bien l’EO de la religieuse portugaise.
Agrégé de lettres modernes, mes études m’avaient déjà guidé vers les livres, mais je n’avais pas attrapé le virus… Ayant beaucoup travaillé sur Supervielle, je m’étais procuré quelques EO, « par obligation », certains textes n’ayant pas été réédités (Les BBV dans la charmante petite collection « les nouvelles originales » chez Minuit, par exemple).
Je vais commencer un petit feuilleton, qui j’espère vous intéressera, car j’ai bien conscience d’avoir vécu un moment que beaucoup espèrent… Juste une petite cerise sur le gâteau : il n’y avait pas que des livres, également des objets d’art. Notamment : ce qui est peut être la première aquarelle de Granville, signée, contextualisée et datée. Elle gisait, intacte, sous plusieurs tonnes de gravas car le sol de la salle de bains s’était effondré sur le sol du petit salon où elle était posée, sagement, le long du mur…
Voilà en quelques mots comment j’ai « plongé » ; depuis je suis devenu fou de bibliophilie et ai dû absorber toutes ces nouvelles informations en qques mois…
La suite au prochain épisode… !