Les carnets d’Isidore Cornavin, colporteur sous Louis XV — Du sieur Alligier, médecin de Saint-Just

À Saint-Just-sur-Loire, en octobre 1768, la toux depuis trois jours et le mulet boitant, j’ai renoncé à passer le fleuve. J’ai demandé un médecin. Chez le sieur Alligier, deux rayons sans porte : un Tissot, un Boerhaave aux coins frottés, un volume relié sans titre, des fascicules jaunes de l’Encyclopédie.


Par Isidore Cornavin, colporteur de livres en la vallée de la Durance et autres lieux, sujet du Roi Louis quinzième de ce nom, correspondant rétrospectif de la Guilde des Bibliopolicés par voie de carnets retrouvés.

Amis Bibliophiles bonjour,

Ce 26ᵉ jour d’octobre 1768, à Saint-Just-sur-Loire, par grand vent d’aval.

Je suis arrivé à Saint-Just par la rive droite, ayant tiré ma plus mauvaise toux depuis trois jours, et le mulet souffrant aussi d’un mal de jambe qui le faisait poser le sabot avec précaution. Il faut bien savoir s’arrêter quand l’homme et la bête s’accordent à dire qu’on s’arrête. J’ai songé un instant à passer le fleuve pour gagner Saint-Rambert, où l’on dit qu’il y a un meilleur aubergiste, mais j’ai regardé le vieux pont, et j’ai changé d’avis.

Ce pont, on le franchit encore, mais d’un pas qui n’est pas le pas naturel. Les piles sont rongées à la base, le tablier de bois se plaint à chaque charroi, et les bateliers du port disent qu’il ne passera pas trois hivers. Le bourg de Saint-Just attend qu’on le rebâtisse depuis longtemps et ne sait toujours pas quand. En attendant, on traverse en serrant les épaules, ou bien on prend le bac, ou bien on reste de ce côté-ci. J’ai pris le troisième parti, qui était aussi le plus sage pour un mulet qui boitait.

Le port de Saint-Just est plus animé qu’on ne croirait. Des sapines à fond plat y sont mises en chantier, qu’on charge du charbon descendu à dos de mulet de la montagne stéphanoise, pour le mener jusqu’à Roanne et pas plus loin. On dit qu’on défait ces barques à l’arrivée pour en brûler le bois — un commerce qui dévore ses bateaux comme d’autres dévorent leurs chevaux.

Sous le règne du Bien-Aimé, le commerce de la Loire a remplacé en ce bourg ce que la guerre a parfois ôté ailleurs. C’est un endroit où l’on voit passer beaucoup d’hommes pressés, ce qui est rarement bon pour le colporteur, lequel a besoin d’auditoires lents.

J’ai demandé un médecin. On m’a montré la maison du sieur Alligier, au bout de la rue qui descend vers l’eau. Il m’a reçu dans une salle où les livres tenaient deux rayons d’une étagère sans porte, ce que j’ai noté d’un coup d’œil par habitude. J’ai aperçu, à la première rangée, un Avis au peuple sur sa santé du sieur Tissot, qui se vend partout depuis sept ans et qu’un médecin de bourg se doit d’avoir pour le prêter aux curés des paroisses voisines ; un Boerhaave en latin, dont les coins étaient frottés ; un volume relié sans titre que j’ai pris pour un manuscrit de cours, peut-être de Montpellier.

À la seconde, des fascicules brochés, jaunes encore, qui m’ont paru être de l’Encyclopédie prise au détail chez Le Breton ou chez un de ses contrefacteurs. Un médecin de Saint-Just qui lit l’Encyclopédie au fascicule n’est pas un homme à mépriser.

Il m’a regardé tousser, m’a fait tirer la langue, a pris mon pouls avec deux doigts qu’il avait propres, ce qui est plus rare qu’on ne pense. Il a dit que je ne mourrais pas, mais qu’il valait mieux dormir trois jours plein et boire d’une tisane qu’il me ferait préparer chez l’apothicaire d’à côté.

Tout en écrivant, il parlait, comme font les hommes qui sont seuls de leur état dans un bourg et qui prennent un passant pour une fenêtre ouverte. Il m’a montré le Tissot du bout de sa plume. Voilà, disait-il, le seul livre qui lui eût jamais servi à quelque chose, parce qu’il était écrit pour être lu par ceux qui n’ont pas étudié, et que la moitié de la médecine consiste à se faire entendre. Le reste de son étagère, le Boerhaave, les cours de Montpellier, il en parlait avec respect mais sans tendresse, comme d’un héritage qu’on garde sans s’en servir.

Il a dit qu’en faculté on apprend les fièvres des livres, et qu’à Saint-Just on apprend les fièvres des bateliers, et que ce ne sont pas les mêmes, encore qu’elles tuent pareillement.

J’ai écouté sans rien dire. C’est mon métier d’écouter ; le sien est de parler ; nous étions chacun à notre place. J’ai seulement noté, par devers moi, qu’un homme qui possède des livres et qui sait lesquels ne lui servent pas en sait plus long que celui qui les a tous lus.

J’ai dit que trois jours, c’était beaucoup pour un colporteur, et que les routes du printemps n’attendraient pas. Il a souri à demi et a dit :
— Vous mourrez peut-être de votre métier, mais vous ne mourrez pas de ce rhume. Faites au moins une journée.

J’ai consenti pour une journée. Cela me parut un bon prix entre sa science et mon urgence.

Pendant qu’il écrivait le mot pour l’apothicaire, j’ai ouvert le ballot sur le coin de sa table. J’avais peu pour lui, à dire vrai. Mais j’avais un Almanach royal de l’année courante, qu’il m’a pris à dix sols sans marchander, et un livret bleu de Troyes intitulé Remèdes très utiles et faciles contre la peste et autres maladies contagieuses, qu’il a feuilleté en riant doucement, et qu’il m’a pris pour trois sols et six deniers. Il a dit :
— Je ne le crois point, mais je le donne à celui du village qui sait lire, et il le lit aux autres quand ils sont déjà guéris. Cela les console des honoraires.

Cette phrase m’a paru d’un homme qui exerce son métier les yeux ouverts. J’ai noté qu’à Saint-Just, un médecin peut être savant et de bon sens à la fois, ce qui n’est point la règle. Il m’a demandé si je n’avais pas un Tissot d’occasion — non pas pour lui, le sien étant sur le rayon, mais pour en donner un à qui le ferait lire dans les villages, car les bons livres, disait-il, sont ceux qu’on prête et qu’on ne revoit plus, et il valait mieux en avoir un à perdre d’avance. J’ai dit que non, mais que si j’en trouvais un fatigué à Lyon je le lui porterais au printemps. Il a paru content de cette promesse.

Au moment de me reconduire, il a regardé le ballot d’un air qui n’était pas celui d’un homme qui cherche à acheter, mais d’un homme qui devine. Il n’a rien dit. Je n’ai rien dit non plus. Mais avant que je sorte, il a ajouté :
— Si vous repassez, et si vous avez par hasard un livre de Genève ou d’ailleurs qui traite des maladies de la société plutôt que de celles du corps, n’oubliez pas Saint-Just. Nous lisons aussi, ici.

J’ai entendu. C’est exactement ce que je voulais entendre, et c’est aussi ce que je craignais d’entendre. Les médecins de campagne sont parmi les meilleurs clients du livre prohibé, parce qu’ils ont les moyens et la solitude. Mais ce sont aussi les premiers que la police interroge quand il y a un livre saisi dans une cure voisine. Cela demande réflexion.

Je suis allé dormir à l’auberge des Trois Mariniers, où le tonnelier d’à côté frappait son bois jusqu’à la nuit. Le mulet a eu son picotin. J’ai eu ma tisane. Le pont a craqué une fois ou deux sous le vent, ce que j’ai entendu à travers la fenêtre, et je me suis dit que les choses qu’on attend trop longtemps finissent toujours par tomber d’elles-mêmes.

Compte du jour. Vendu pour treize sols et six deniers. Consultation du sieur Alligier : six sols, ce qui est honnête. Tisane à l’apothicaire : deux sols. Couché à l’auberge : quatre sols, picotin du mulet compris. Reste en bourse : quatre livres et quinze sols, plus le ballot toujours pesant.

Note pour mémoire. Tissot d’occasion pour le sieur Alligier. Voir chez Périsse à Lyon, qui a souvent des exemplaires défraîchis d’auteurs récents. Pour le reste, attendre que le sieur Alligier reparle de lui-même au printemps. On ne propose pas la chose, on la laisse venir.

Document classé : GUILDE · IC/CARNET-XVI — diffusion restreinte.

La lettre du bibliophile

Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.

Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.

À lire ensuite

Bibliopégimanie extrême, plaisir coupable et grand frisson: offrez-vous un recueil de criminologie relié en peau humaine, avec le tatouage de l’assassin

Bibliopégimanie extrême, plaisir coupable et grand frisson: offrez-vous un recueil de criminologie relié en peau humaine, avec le tatouage de l’assassin

Amis Bibliophiles bonsoir,
Des reliures en peau humaine apparaissent régulièrement en salles des ventes (plus curieusement d’ailleurs, beaucoup moins dans les catalogues, comme si elles disparaissaient « sous le manteau » vers des bibliothèques d’amateurs de curiosités), on croise en général deux types d’ouvrages, soit des ouvrages de la période romantique, soit des ouvrages de médecine (j’avais eu l’occasion d’en parler ici: http://bibliophilie.blogspot.fr/2012/07/connaissance-de-la-reliure-les-reliures.html).


Plus rares sont les peaux tatouées proposées sur le marché. Les plus célèbres sont déjà conservées dans les grandes bibliothèques publiques, dont la BNF. 
Le lot 237 de la vente Pierre Bergé du 16 mai 2014 est donc intéressant à plus d’un titre: reliure en peau humaine sur un recueil de criminologie, tatouée et surtout provenant du criminel dont il est question dans le recueil. On ajoute que la reliure a été réalisée par un relieur connu et respecté, le relieur lyonnais Albert Guétant.
Voici la description du catalogue:
237 – [CRIME]. RAMBERT (Louis-Marius, 1903-1934) assassin10 000 – 12 000 €
Recueil d’une trentaine de documents, Lyon 1931-1934; montés dans un volume in-4 (env. 65 pages formats divers), reliure basane fauve à cadres teintés et caissons avec insertions de peau humaine tatouée dans les plats et contreplats (Albert Guétant, Lyon). 
Extraordinaire recueil de documents concernant les assassins Rambert et Mailly, et les tatouages de criminels, réunis par le docteur Jean Lacassagne, dans une étonnante reliure faite avec la peau de Rambert. 
Le double assassinat, à Écully (Rhône) dans la nuit du 22 au 23 octobre 1930, du chimiste Henri-Odolis Bergeron et de sa tante octogénaire Mlle Péan, à coups de marteau, est un cambriolage qui a mal tourné, oeuvre de deux récidivistes déjà condamnés pour vols et cambriolages: Louis- Marius Rambert (1903-1934) et Gustave Mailly (1903-?). Condamnés à mort par la Cour d’Assises du Rhône le 28 octobre 132, ils seront graciés et la peine commuée en travaux forcés à perpétuité le 16 mars 1933; Rambert mourra de tuberculose à la prison Saint-Joseph de Lyon le 25 janvier 1934, après avoir rédigé ses mémoires et les avoir confiés au docteur Jean Lacassagne (1886-1960), qui l’avait soigné, et à qui il lègue également sa peau. Jean Lacassagne a publié notamment une étude sur les Tatouages du « Milieu » (Albums du Crocodile, 1934). 3 photographies de Rambert au moment de son arrestation, couvert de tatouages: nu, en pied, de face; en buste, de face; accroupi, montrant le torse, les bras et les pieds.4 photographies des fiches signalétique et anthropométrique de Rambert (photographies de face et profil, empreintes digitales, description précise des tatouages, mensurations). 10 coupures de presse sur la découverte du crime, le procès, l’attente de la grâce ou la mort, le décès de Rambert. Feuille de température de Rambert (novembre-décembre 1932, Prison Saint-Paul). Facture et lettre d’envoi de la Compagnie générale des Pompes funèbres de Lyon pour le transport du corps de Rambert de la Prison St Joseph à l’Institut Médico-Légal, à la charge du Professeur Lacassagne. Testament autographe signé de Rambert, Prison St Paul 12 juin 1932 (1 p. in-8): « sentant très bien que je ne veut pas faire de vieux os je tiendrai, une fois mort à ce que mon corp fût donner à la faculté de médecine (Institut médico-légal) et ma peau pour les tatouages à vous seul M. le docteur Lacassagne ». 
Manuscrit a.s. du Dr Jean Lacassagne, Rambert en prison, 25 janvier 1934 ‘mort de Rambert (8 p. in-fol.), relatant dans le détail ses relations avec Rambert depuis son incarcération et l’évolution de sa maladie, jusqu’à son décès. 5 manuscrits autographes de Rambert. – Mémoires de Rambert (6 p. in-4), où il raconte sa jeunesse, depuis sa naissance à Vichy, l’orphelinat, les débuts de la délinquance, le milieu, ses crimes, et conclut: « si ma vie était à refaire je préférer aller travailler que de fréquenter; car les ouvriers que nous prenont pour des caves, pour moi se sont des affranchie et les caves ce sont nous car nous sommes dedans »). – Narration du crime par Rambert (8 p. in-4), relation détaillée, se terminant ainsi: « à Mailly et à moi on devrait nous couper la tête à tous les deux. Là se serait la vraie justice, mais je voudrais que Mailly passe le premier, pour voir tomber ses larmes ». – Arrestation de Rambert, racontée par lui-même (5 p. in-4). Les Souteneurs, par Rambert (4 p. in-4), avec d’intéressants détails sur le métier de souteneur, et le milieu de la prostitution à Lyon. – Technique du tatouage par Rambert (1 p. in-4, 16 janvier 1932, dix jours avant sa mort), racontant les techniques de tatouage, notamment comment on fabrique de l’encre rouge en broyant des briques). Dessin représentant L’assassinat d’Écully, signé et daté par le détenu Guillot, Lyon St Paul 8 mars 1932 (24,5 x 33 cm). Manuscrit autographe signé de Gustave Mailly, Mémoire et impression au assise, Prison St Paul 22 mars 1933 (cahier de 16 p. in-4), dédié au docteur Lacassagne, racontant sa vie difficile, sa rencontre avec Rambert, le crime d’Écully, son arrestation, son procès… – Testament autographe signé de Gustave Mailly, Lyon 1er octobre 1932 (1 p. in-8), léguant son corps au laboratoire d’anatomie pathologique.- Photographie de Mailly en convalescence à Fourvière (1921-1922). 


Dans sa reliure, Le relieur lyonnais Albert Guétant a inséré six morceaux de la peau tatouée de Rambert. Sur le plat sup., la poitrine, avec ses poils et le téton gauche, et les tatouages: un papillon avec les inscriptions Mon Droit. Barcat. puis Victime Col Bleu au-dessus d’un combat entre un aigle et un dragon. Au contreplat, deux fragments bras gauche: tête de femme, un marin avec l’inscription Allez-y, Moi j’en viens, croissant de lune et étoile, tête de clown, une fleur [pensée] inscrite Ma femme… Au contreplat inférieur, deux fragments du bras droit: étoile inscrite du malheur, et tête de femme avec chapeau; tête d’apache avec casquette et foulard. Au plat inf., l’avant-bras droit: une femme dans un fer à cheval, étoile inscrite d’amour, serpent enroulé sur un baton… (petites éraflures et usures à la reliure).
Un lot particulièrement désirable donc, au moment où plus que jamais, en bibliophilie, les exemplaires uniques sont recherchés. Ici l’exemplaire est parfait si l’on peut dire: traçabilité attestée (par des photographies, difficile de faire mieux), provenance intéressante (Jean Lacassagne, dermato-vénérologue et historien de la médecine français, est aussi le fils du célèbre Alexandre Lacassagne, l’un des fondateurs de l’anthropologie criminelle), et probablement grande maîtrise technique dans la mesure où la reliure est signée Guétant.
Avec évidemment les petites choses en plus: le dragon tatoué, l’odeur de souffre qui entoure le crime perpétré par Rambert; seul petit bémol à mes yeux peut-être, les poils, pas pratique, peu hygiénique.
Le 16 mai, c’est mon anniversaire.
H

3 Commentaires

  1. Article passionnant. La connaissance des livres anciens est parfois anachronique parce que la notoriété acquise au fil des siècles ne reflète pas toujours celle dont l’ouvrage bénéficiait à l’époque de sa parution. Les notes de ce colporteur nous en donnent un aperçu et nous éclairent en passant sur les bouleversements à bas bruits du siècle des Lumières. Un grand merci pour la publication de ces carnets

  2. Article passionnant. La connaissance des livres anciens est parfois anachronique parce que la notoriété acquise au fil des siècles ne reflète pas toujours celle dont l’ouvrage bénéficié à l’époque de sa parution. Les notes de ce colporteur nous en donnent un aperçu et nous éclaire en passant sur les bouleversements à bas bruits du siècle des Lumières. Un grand merci pour la publication de ces carnets

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.