Le marché noir du livre ancien (1939–1950) : voyage d’un livre sans provenance

En septembre 1939, Versailles expédie une partie de ses fonds à Autun et Strasbourg évacue les siens vers Aubusson. Des caisses entières disparaissent dans les gares de triage de Dijon et de Tours avant l’arrivée de l’occupant. Sur la table d’un libraire, ce matin, un in-quarto porte un ex-libris arraché.

Par Olympe Marcelet, inspectrice des plateformes, des mots-clés emphatiques et des miracles tarifés du marché numérique bibliophilique.

Amis bibliophiles, bonjour.

D’ordinaire, j’inspecte des écrans : les notices d’eBay, de Catawiki, de Drouot Live, et l’écart, parfois vertigineux, entre ce qu’une annonce promet et ce qu’un livre est vraiment. Mais il est, sur ces notices, une mention dont presque personne ne se demande d’où elle vient — celle de la provenance. Pour comprendre pourquoi le marché la réclame aujourd’hui avec tant d’insistance, il faut quitter les écrans et descendre à la source : dans les années 1939-1950, dans le territoire le plus obscur de l’histoire du livre, son marché noir. Laissez-moi suivre un volume.

Il y a, ce matin, sur la table d’un libraire, un in-quarto que personne ne réclame. Reliure fatiguée, première garde marquée d’une trace pâle : un ex-libris arraché. Le marchand l’a acheté de bonne foi ; il le revendra de même. Et pourtant ce livre a voyagé plus qu’aucun de nous — wagons de nuit, caves de douane, valises sans nom. Son histoire n’est pas unique : c’est celle de milliers d’autres.

Avant la guerre, notre volume dormait dans une bibliothèque privée, à Paris. Pas une institution, pas un grand fonds célèbre : la collection d’un amateur, un de ces hommes discrets qui passaient leurs dimanches à confronter les éditions et notaient au crayon, sur la garde, la date et le prix de chaque achat. Une bibliothèque qui portait un nom de famille — et c’est précisément ce nom qu’on s’emploiera bientôt à effacer.

Le reste du dossier est sur le site : les caisses évanouies dans les gares de triage de Dijon et de Tours, les quatre cent cinquante-huit caisses prises chez les Rothschild en deux mois de 1940, et le million d’objets spoliés passés par Drouot entre 1941 et 1942.

Le désordre vint d’abord de chez nous. Dès septembre 1939, la France déménage ses livres en hâte : Versailles expédie une partie de ses fonds à Autun, Strasbourg évacue vers Aubusson, Lille et Dunkerque entassent leurs caisses dans des dépôts improvisés. Convois mal surveillés : les archives de l’Instruction publique signalent la disparition de caisses entières dans les gares de triage de Dijon, de Nevers, de Tours. Avant même l’occupant, le chaos fabrique du commerce — des livres anciens circulent déjà sans contrôle.

Puis vinrent les Allemands, et avec eux la méthode. L’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg — l’ERR, du nom d’Alfred Rosenberg — quadrille Paris. À la Dienststelle Westen, Kurt von Behr organise ; Gerhard Utikal dirige, Hermann Bunjes fait l’interface des livres et des archives, Franz Six coordonne les fonds de bibliothèques. Les saisies sont méthodiques, et chiffrées : la bibliothèque russe Tourgueniev part dès l’automne 1940 — une centaine de milliers de volumes en plus de trois cents caisses, dont il ne restera qu’un dixième ; les bibliothèques des Rothschild livrent à elles seules quatre cent cinquante-huit caisses de livres pour les seules semaines d’août et septembre 1940. S’y ajoutent les grands fonds maçonniques de la Grande Loge et du Grand Orient, la bibliothèque de l’Alliance israélite universelle, les archives de la librairie Fischl, et d’innombrables collections privées confisquées chez les particuliers — dont la nôtre. Les pièces remarquables prennent le train pour Francfort, vers l’institut que Rosenberg rêve d’ériger. Notre volume est du voyage — du moins en théorie.

Mais tout ne prenait pas le chemin de Francfort, ni celui de la Suisse. Une part s’écoulait à ciel ouvert, à Paris même, dans la plus respectable des institutions : l’Hôtel Drouot. La salle des ventes avait rouvert dès septembre 1940 ; à partir du 17 juillet 1941, un écriteau en interdit l’entrée aux Juifs — pendant qu’à l’intérieur on adjuge au marteau les biens de ceux que cet écriteau bannit. Les chiffres donnent le vertige : entre 1941 et 1942, près d’un million d’objets spoliés passent par Drouot ; rien qu’en 1942, on y compte environ cinq cents ventes de « biens israélites », soit près de 8 % de l’activité de la maison, avant que le rythme ne retombe de moitié en 1943 puis à trente-cinq ventes en 1944.

Car ces ventes avaient des noms d’hommes. Une cinquantaine de commissaires-priseurs s’y relayaient — Étienne Ader, Henri Baudoin, Robert Bignon, Roger Glandaz —, assistés d’experts qui étaient le plus souvent des marchands. Le seul Alphonse Bellier déclara six ventes de « biens israélites » sur une vingtaine pour la seule année 1942, secondé par l’expert André Schoeller ou par Jules Mathay, lequel orchestra le 13 mai 1942 l’une de ces liquidations dans la salle même. Ironie sombre : le dernier commissaire-priseur juif encore en exercice, Maurice Rheims, vit son étude « aryanisée » avant la fin de l’année.

Les livres n’y font pas exception. En octobre 1942, le registre des entrées de la Bibliothèque nationale enregistre près de quatre cents ouvrages dont l’origine tient en trois mots : « saisis Hôtel Drouot ». Des titres en hébreu et en caractères cyrilliques, des brochures sur le Bund et sur le Birobidjan, des guides de voyage des capitales, jusqu’à des albums pour enfants — une bibliothèque entière, anonymisée d’un coup de tampon, et versée sans façon dans une collection publique. Notre volume aurait pu finir ainsi : adjugé pour quelques francs à un amateur de passage. Car le marché du livre volé n’avait pas toujours besoin de l’ombre ; il lui suffisait parfois d’une salle bien éclairée, d’un commissaire-priseur et d’un catalogue.

Pour ceux qui préféraient l’ombre, tout se jouait entre la rafle et le wagon. Là dormaient les caisses intermédiaires, et il suffisait de peu : un manutentionnaire mal payé, un sous-officier curieux, une caisse mal close dans un entrepôt mal tenu. Notre livre quitte alors l’histoire officielle — celle des inventaires et des rapports — et glisse dans l’autre, l’économie parallèle, sans registre, où un volume rare vaut soudain de quoi vivre quelques mois.

Alors il prend la route. La plus fréquentée descend vers le sud : Paris, Lyon, Annemasse, et la frontière suisse à un jet de pierre, du côté de Genève. D’autres lots, ceux que l’ERR a portés « perdus », filent par Dijon puis Bregenz, et de là vers Saint-Gall et Zurich ; après 1943, les bibliothèques privées italiennes saisies descendront par Turin et Lugano. Aux postes frontières, les douaniers suisses ouvrent parfois des caisses où dorment, pêle-mêle, incunables, manuscrits hébraïques, ouvrages mystiques et correspondances — et certaines portent encore, au pochoir, le nom de la bibliothèque dont on les a tirées.

À chaque étape, des hommes. À Paris, des marchands très actifs sous l’Occupation : les rapports américains de l’OSS relient les noms de Martin Fabiani et de Raphaël Gérard à des bibliothèques et archives privées « d’origine juive » revendues en Suisse. De l’autre côté de la frontière, les courtiers attendent : August Laube, à Zurich, marchand d’autographes, acquiert des correspondances politiques venues de France ; l’orbite de Theodor Fischer, à Lucerne — déjà connu pour les ventes d’œuvres d’art spoliées —, voit passer imprimés et manuscrits. Walter Andreas Hofer lui-même, l’homme du bureau d’art de Göring, achète du livre. Aucun de ces noms n’est une rumeur : ils figurent dans les rapports de l’ALIU, de l’OSS, et dans l’historiographie qui a mis des décennies à en reconstituer le réseau.

Reste, pour vendre, à effacer la mémoire du livre. On arrache l’ex-libris — d’où la trace pâle sur notre garde —, on gomme l’estampille, on invente une origine neuve. Entre 1946 et 1949, les ventes suisses regorgent d’incunables hébraïques « sans provenance », de fonds de correspondance française, d’ouvrages maçonniques aux ex-libris mutilés, de manuscrits vaguement dits « d’Europe centrale ». À Munich, à Stuttgart, à Hambourg, des marchands écoulent des fonds spoliés sous des provenances reconstruites : « succession anonyme », « bibliothèque privée disparue », « provenance sud-allemande ». Des institutions américaines achètent alors de bonne foi. Le grand libraire Hans Peter Kraus, lui-même réfugié de Vienne, avouera dans ses mémoires avoir acquis en Suisse, entre 1946 et 1950, des livres « dont la provenance exacte restait confuse ».

Quand vint la paix, on voulut rendre. De 1947 à 1952, le Jewish Cultural Reconstruction s’efforce de redistribuer les volumes sans propriétaire : il récupère incunables, ouvrages talmudiques, manuscrits yiddish — et constate, impuissant, que des milliers d’autres se sont dissous dans le marché noir. Notre livre, lui, n’est pas rentré. Il dormait déjà sur un rayon étranger, sous un faux nom, attendant la table où il réapparaîtrait un jour.

De cette plaie est née une discipline. Avant 1940, la provenance n’était qu’un agrément d’érudit, une ligne facultative au catalogue. Après 1950, elle devient un soupçon, puis une exigence : tout livre rare sans origine est suspect. C’est là, exactement, que naît le réflexe que j’inspecte aujourd’hui sur les plateformes — cette ligne « provenance » que les bonnes notices affichent et que les mauvaises escamotent. Quand une annonce reste muette sur l’origine d’un bel exemplaire, ce n’est pas toujours de la négligence : c’est parfois la très longue ombre des wagons de 1942.

Voilà pourquoi, lorsqu’un volume sans provenance réapparaît — sur une table de libraire ou dans la colonne d’une plateforme —, je ne vois pas seulement un livre. Je vois une bibliothèque éteinte, une famille dispersée, un nom qu’on a gratté. Le marché noir n’a pas seulement dispersé des volumes : il a dispersé des mémoires, des adresses, des noms. Et c’est à nous, bibliophiles, de reconnaître leur trace lorsqu’elle remonte à la surface — et d’avoir le courage de la nommer.

Par Olympe Marcelet, inspectrice des plateformes, pour la Guilde des Bibliopolicés.

GUILDE · OM/PROVENANCES — Document classé : diffusion restreinte.

Pour aller plus loin : Martine Poulain, Livres pillés, lectures surveillées. Les bibliothèques françaises sous l’Occupation, Paris, Gallimard, 2008 ; Emmanuelle Polack, Le Marché de l’art sous l’Occupation, 1940-1944, Paris, Tallandier, 2019.

La lettre du bibliophile

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Conte pour bibliophile: Monsieur Joseph par Octave Mirbeau

Conte pour bibliophile: Monsieur Joseph par Octave Mirbeau

Amis Bibliophiles bonjour,
« La semaine passée, on vendait à l’Hôtel Drouot la bibliothèque du comte Trémoli. Elle était célèbre.
Bien des anecdotiers en avaient, jadis, conté l’histoire et énuméré les richesses. Le catalogue – quatre tomes in-8° – dressé par Morgand et paru chez Techener en 1868, était lui-même devenu une rareté. Chaque année, on y ajoutait un supplément, car la passion du vieux comte grandissait avec l’âge. Elle ne s’arrêta qu’à sa mort, survenue, comme on sait, chez un bouquiniste de la rue de la Sorbonne, alors que le vieillard fouillait d’une main encore alerte dans les cartons.

Cette vente fut un événement. Il y eut une foule énorme. Pendant les vingt-sept vacations qu’elle dura, aucun ne manqua des marchands et des amateurs, et le moindre bouquin connut des enchères extraordinaires.
Et je vis là, une fois de plus, combien la bibliophilie est une passion curieuse, et le plus souvent, disons-le, sans vouloir désobliger personne, à l’envers de la nature et de l’art. Tout ce qui ne peut pas se lire s’enlève à des prix fous, tandis que la belle littérature excite moins l’ardeur des adjudicataires. On ne sait pas trop ce qui détermine la valeur d’un livre ou, du moins, on le sait, mais on ne se l’explique pas. On sait que c’est presque toujours un futile détail, indifférent au vrai artiste, comme au vrai savant, par exemple la conservation intacte d’une couverture qui est, en général, fort laide et qui dépare l’harmonie d’un livre, ou bien aussi des annotations, des marginations du premier imbécile venu, ou encore sa rareté, qu’il faudrait souhaiter plus rare, jusqu’à l’inexistence totale, puisqu’il n’offre ni l’intérêt d’une belle oeuvre, ni la curiosité d’un document.
Je fus assez surpris de voir que les splendides éditions du seizième siècle – les classiques anciens – avec leurs somptueuses reliures ouvrées comme des bijoux, leur indestructible papier, leurs caractères fastueux, leurs belles marges, ne trouvaient plus d’acquéreurs. On me signala qu’elles n’étaient plus à la mode, sans qu’on pût me dire la raison de ce délaissement. Car pourquoi une mode vient-elle ? Pourquoi s’en va-t-elle ?… Tout le monde l’ignore… Je craignis de me rendre ridicule et de perdre à jamais ma réputation bien établie de bibliophile, en achetant quelques-uns de ces ouvrages admirables qui excitaient si fort le mépris des marchands et faisaient lever les épaules aux amateurs les plus indiscutés, lesquels hier encore, couvraient de billets de mille francs la moindre de ces éditions. Et pour bien marquer que moi aussi, j’étais dans le mouvement, j’exagérai à plaisir le mépris des uns, le haussement d’épaules des autres, tout en maugréant à part moi, contre mon indécente stupidité.
Voyant un Virgile, merveille de reliure et de typographie, atteindre le prix de dix francs, un expert me dit :
– Ah ! bien !… Ils en ont une couche, les Américains ! Car vous savez, ces sales volumes, ce sont les Américains qui les achètent… Ils les achètent par charretées, pour en faire des fonds de bibliothèques publiques dans leur pays… Dix francs, ça !… Ah ! vrai ! Folie ! Folie ! Dérision !
Moi, je tapais sur la table, lui se donnait des claques sur la cuisse, en pouffant de rire… Et nous nous excitions à répéter tous les deux :
– En ont-ils une couche, ces Américains !… Folie ! Folie ! Dérision !
Dix ans auparavant, ce même expert avait payé le même Virgile deux mille francs, et ne s’en souvenait plus…
Doux souvenirs de notre enfance…
Si le seizième siècle était fort malmené et tombait dans un complet discrédit, en revanche, tout ce qui touchait au dix-huitième siècle s’enlevait comme du pain, un jour de famine. Une enchère n’attendait pas l’autre… C’était une lutte ardente, une bataille acharnée autour de la plus mince, de la plus inutile brochure. Dès que les enchères commençaient à faiblir, le commissaire-priseur les relevait par de savantes excitations comme celles-ci :
– Deux cent cinquante-quatre francs. Voyons, Messieurs… Suivez, Messieurs… c’est pour rien… Deux cent cinquante-quatre francs… Et il y a un autographe de la marchande de poisson du coin de la rue Saint-Honoré… un autographe du temps, Messieurs !… Voyons, suivez, Messieurs !
– Deux cent cinquante-cinq !- Dix !- Quinze !- Quatre-vingts !- Trois cents !
Et les enchères repartaient de plus belle.
J’entrai, moi aussi, dans cette folie, et j’achetai quantité de petits livres, tels que : L’Art de mettre ses bas… Notes indispensables sur l’emploi de la casserole à daube… Le Bottier galant ou curieuses révélations sur les pieds de la duchesse de Berry… L’Almanach des marchands de beurre… qui sont, paraît-il rarissimes, et dont je défie bien le liseur le plus patient d’en poursuivre la lecture au-delà de deux pages… Mais il faut dire aussi, pour mon excuse, qu’en dehors de leur littérature, ces petits volumes, dans leur maroquin de l’époque, à grain si fin, à dos si joliment orné, sont de ravissants bibelots, et qu’ils font merveille sur les tables, les étagères et dans les vitrines des salons élégants…
Et justement, je venais d’acquérir… ah ! quelle bataille ! un bijou, un vrai bijou : La Dissertation économique sur les chemises de Mme la princesse de Polignac (Londres, 1780), quand, dans la salle silencieuse d’émotion, après le furieux coup de feu de cette enchère, un petit vieillard entra. Il était fort joli, de mine soignée, élégante même. Sa figure toute rose, sa barbe toute blanche, courte et lustrée, ses yeux de bonté, la discrétion charmante de son allure, tout en lui me fut aussitôt sympathique. Et cette sympathie s’augmenta vivement de ce que je remarquai combien il paraissait timide, d’une timidité rose de jeune fille… Il chercha modestement à s’insinuer parmi les rangs pressés de la foule, et je vis bien qu’il eût été heureux de trouver un siège près de la longue table, où les amateurs, accoudés et graves, s’hypnotisaient à lire les alléchantes remarques du catalogue. Spontanément, je lui cédai ma chaise… Le vieillard rougit, s’excusa, me remercia et finit, grâce à mes chaleureuses instances, par accepter le siège que je lui offrais.
Les enchères, un instant ralenties par l’entrée du petit monsieur et le colloque de politesses qui s’était engagé entre nous deux, reprirent, plus batailleuses et plus violentes que jamais… Je fis le tour de la salle et vins me réfugier dans la partie réservée aux personnages de marque, de telle sorte que j’avais en face de moi le nouvel arrivant et que je pouvais l’examiner tout à mon aise. Pressé entre deux marchands, il n’osait pas lever les yeux au-dessus de la table, et chaque fois que son regard timide et doux s’égarait un peu dans la salle et rencontrait un visage, le sien, de rose qu’il était, devenait rouge, pourpre, violet, presque noir. Il resta ainsi, immobile et les yeux baissés, durant une heure et, durant cette heure, je vis ses mains très pâles et très maigres gratter le tapis de la table, d’un mouvement un peu fébrile, qui dévoilait l’anxiété de son âme.
Tout à coup, l’expert appela le n° 4/414 du catalogue : c’était un livre indifférent, mais dont la reliure très riche portait, incrustée dans le maroquin du plat supérieur, une miniature sans valeur, le portrait d’une femme qu’on devinait extrêmement belle, avec la gorge nue et les seins pointant… Je remarquai que le petit monsieur avait tressailli et qu’il s’agitait fébrilement sur sa chaise… Il était visible aussi qu’il souffrait réellement de ce que le livre circulât de main en main, sous les regards et les libres propos de tout le monde.
– Cinq cents francs, marchand !… cria l’expert…- Cinq cent cinquante ! balbutia le petit monsieur…
Il y eut un silence. L’enchère n’était pas relevée. Le marteau du commissaire allait s’abattre, quand, poussé par je ne sais quelle pensée méchante, par une sorte de perversité que je n’eus pas le temps de raisonner…
– Mille francs ! articulai-je d’une voix de défi.
Le vieux petit monsieur coula vers moi un regard où il y avait de l’étonnement et de la supplication à la fois…
– Mille cinquante ! fit-il…
Et sa voix tremblait comme une petite plainte.
– Quinze cents !
Et ma voix sonnait comme une provocation.
– Cinquante.- Deux mille !- Cinquante.- Six mille !…
La salle haletait… Tous les regards étaient sur nous… Je ne voyais plus les yeux du petit monsieur. Mon enchère, on eût dit qu’elle l’eût empoigné à la nuque et, d’un mouvement brutal, impérieux, qu’elle lui eût collé le visage sur le tapis.
– Cinquante !
Et c’était comme un soupir… un soupir d’enfant, très loin… très loin.
– Dix mille !- Cinquante.- Quinze mille.
L’ivresse me gagnait.
– Cinquante.-Vingt mille !
Mes enchères tombaient, avec fracas, dans la salle, comme des bombes… Celles du petit monsieur n’étaient plus que des souffles… des frôlements de voix… plus rien…
– Cinquante.- Vingt-cinq mille !- Cinquante !
Il avait un peu relevé la tête… Et je vis une larme, une pauvre larme mouiller ses cils et descendre lentement sur ses paupières. Je m’acharnai, d’autant plus que je savais mon acharnement sans danger.
– Trente mille ! hurlai-je.- Cinquante…
Alors, les doigts du petit vieux cessèrent de gratter le tapis et sa tête roula, comme une boule, sur la table. Il venait de s’évanouir tandis que le marteau du commissaire, retombant d’un coup sec, mettait fin à cette scène angoissante…
La syncope dura quelques secondes…
Quand il fut revenu à lui…
– C’est que ! dit-il… je ne savais pas… je ne pouvais pas prévoir… Je n’ai pas d’argent sur moi…- Votre nom ! seulement… donnez votre nom…
Son visage tout blanc par l’évanouissement s’empourpra comme une pivoine… Et il bégaya…
– Je… ne puis… pas… Je ne puis pas… Eh bien… mettez… monsieur Joseph… Je vais aller chercher l’argent… Je n’aurai jamais pensé que… que…
Et ses pauvres yeux vacillants m’envoyèrent comme un doux reproche… Ils semblaient me dire : «Pourquoi as-tu fait cela ?» et ils n’avaient pas de haine… non, en vérité, pas de haine! »
Monsieur Joseph par Octave Mirbeau

6 Commentaires

  1. J’ai achète en Brocante un ouvrage provenant de la BN, privé de son vélin, date 1572, avec cachetBibliothèque Imperiale, fonds Falconnet , mais dont un double figure à la BN. Livre Mis dans le commerce sous le Second Empire…

  2. Bonjour,
    Article très intéressant.
    J’ai acheté il y a quelques années un livre de prix d’éton remis à Sir Neville Henderson, ambasseur de Grande-Bretagne à Berlin de 2937 à 1949. C’est lui qui a remis l’ultimatum anglais a Ribbentrop. C’était un célibataire, décédé de maladie en 1942. Je me suis toujours demandé comment il avait pu arriver en France.

  3. Merci de nous rappeler que les ouvrages sans page de titre, avec des découpages ou des ex-libris arrachés ont souvent une origine et un parcours peu glorieux même si ce n’est pas toujours aussi tragique.

  4. Article passionnant.
    Il existe sur le sujet un livre tout à fait remarquable, écrit par la bibliothécaire, Martine Poulain, qui au début des années 2000 a redécouvert l’histoire des livres spoliés durant l’Occupation et initié leur recherche dans les bibliothèques françaises : « Livres pillés, lectures surveillées », éd. Gallimard (2008 puis 2013).
    Elle estime que, rien qu’en France, les nazis ont volés entre 5 et 10 millions de livres. Aussitôt dérobés, les ouvrages étaient pour la plupart envoyés en Allemagne où ils étaient dissimulés en attendant que la fin de la guerre permette le tri de cette masse considérable de documents. Outre l’intérêt culturel ou financier, il s’agissait principalement d’effacer l’identité des familles juives victimes de ces spoliations.
    Et seul 1 million de ces livres a été retrouvé à la Libération (et seulement la moitié restitué), de sorte qu’on croise encore régulièrement des ouvrages spoliés.
    Ainsi, j’ai récemment acheté un livre sue eBay qui contenait l’ex-libris de Louise Weiss, militante féministe, pacifiste, journaliste, résistante et femme politique après-guerre (j’invite à lire sa page Wikipédia). Toute sa bibliothèque lui a été volée en 1941 et elle n’en a récupéré qu’une partie à la fin du conflit. Cet ouvrage a depuis été restitué à la bibliothèque de Saverne, désormais légataire de la collection de Mme Weiss.
    A côté de l’ex-libris de Louise Weiss figurait celui d’une certaine J.W., sa mère.

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