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Par Gabriel Varennes, courtier, chroniqueur moral et témoin oblique des Élégances Parallèles.
Amis bibliophiles, bonjour.
Je n’ai jamais cru aux légendes, sauf lorsqu’elles s’attachent à des objets. Et lorsqu’un objet ordinaire se trouve, par l’enchaînement des circonstances, transformé en relique — sans qu’on l’ait voulu, sans qu’on l’ait prévu, presque par accident historique — alors le courtier que je suis dresse l’oreille. Le cas de la « Lettre à Roxane » du film de Jean-Paul Rappeneau, dispersée chez Artcurial le 1er décembre 2022, est de cette espèce-là.
Voici ce que disait, sobrement, la fiche du catalogue :
« Lettre à Roxane » lue par Gérard Depardieu dans la scène finale du film « Cyrano de Bergerac », dédicacée par Jean-Paul Rappeneau. Lettre manuscrite sur papier plié. Dédicacée au dos par Jean-Paul Rappeneau. 32 × 22 cm (Salissures). Provenance : Don de Jean-Paul Rappeneau.
Estimation : 500 €.
L’objet est donc un feuillet manuscrit, plié en deux, format presque grand in-quarto, portant au recto le texte que Depardieu lit dans la dernière scène — « Roxane, adieu, je vais mourir ! C’est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée… » — et au verso une dédicace de Rappeneau lui-même. La mention « salissures » est notable : c’est l’accessoire qui a vraiment été manipulé sous la caméra, qui a passé les semaines de tournage entre les mains de Depardieu, qui porte les traces matérielles d’un usage scénique répété. Ce n’est pas un objet propre. C’est un objet vécu.

J’ai vu, au fil de ma carrière, des manuscrits inconnus de Hugo, des partitions originales de Fauré, des cahiers de notes de bouquinistes des quais. Aucun n’avait, à mon sens, cette double nature. Le feuillet vendu chez Artcurial est à la fois un faux-manuscrit du XVIIe siècle (au sens où le texte qu’il porte est censé avoir été écrit par Christian de Neuvillette, qui n’existe pas, en 1640), un vrai manuscrit du XXe siècle (au sens où il a été matériellement calligraphié dans les ateliers d’accessoires de Rappeneau en 1989, sur du papier vieilli), et une relique de tournage portant la dédicace autographe d’un cinéaste vivant (au sens où Rappeneau a, à la demande d’Artcurial, signé l’objet pour la vente).
Trois temporalités s’y superposent. Trois auteurs réels ou présumés. Trois statuts juridiques. Un seul feuillet.
Le détail qui change tout : la fiche indique « Provenance : Don de Jean-Paul Rappeneau ». Cela signifie que le cinéaste avait gardé l’objet par-devers lui pendant trente-deux ans, depuis le tournage de 1989 jusqu’à la fin 2022. La lettre était dans ses archives personnelles. Elle n’avait jamais été dispersée, ni cédée, ni montrée au marché des collectionneurs. Sans la guerre en Ukraine et sans l’initiative de Michel Hazanavicius, elle y serait encore.
C’est ce que je trouve, en tant que courtier, le plus émouvant. Le marché des accessoires de cinéma, dans le monde anglo-saxon, fonctionne par dispersion systématique — Heritage Auctions vide HBO, Propstore vide Spielberg, The Prop Gallery vide Annaud. Le cinéma d’auteur français fonctionne au contraire par rétention : les Chéreau, les Rappeneau, les Carax gardent. Leurs accessoires dorment dans des malles, dans des appartements parisiens, dans des dépôts de production. Ils n’apparaissent que pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le marché — un décès, un déménagement, une cause politique. Ici, ce fut la guerre.
Le 1er décembre 2022, chez Artcurial, dans une salle bondée présidée par le commissaire-priseur Stéphane Aubert, quarante-sept lots de cinéma ont été dispersés au profit de UNITED24, la plateforme de dons mise en place par Volodymyr Zelensky. L’initiative venait du cinéaste Michel Hazanavicius, qui avait sollicité une à une les personnalités françaises et internationales du cinéma. Le total de la vente a atteint 256 050 €.
Parmi les lots, les têtes d’affiche médiatiques : le casque original de Daft Punk’s Electroma dédicacé par Thomas Bangalter (34 000 €), une œuvre de l’artiste JR (34 000 €), le César du meilleur réalisateur de Jacques Audiard pour Un Prophète (25 000 €), le bouclier d’Abraracourcix, la robe de Peppy Miller dans The Artist, la machine à écrire de Tom Hanks, les carnets de Paolo Sorrentino, le manteau de Glenn Close dans Les 101 Dalmatiens.
Et la « Lettre à Roxane » de Rappeneau, lot n° 6, estimée 500 €.
Elle est partie à 4 000 €.
Huit fois l’estimation. C’est un beau résultat pour une lettre-accessoire d’un film de trente-deux ans, mais c’est aussi, paradoxalement, un résultat modeste si on le compare aux autres marchés que je fréquente. Pour 4 000 €, on a chez Drouot un livre d’Heures du XVIe en reliure ancienne, un bel exemplaire de La Curée en édition originale, ou un envoi autographe d’écrivain à un autre. La « Lettre à Roxane » se loge donc, sur le marché global du manuscrit, dans la fourchette du manuscrit d’auteur secondaire bien dédicacé.
Pour le bibliophile, cela dit quelque chose. Le marché ne paie pas, dans cette vente, la valeur cinématographique de l’objet (immense, puisque c’est la dernière lettre du Cyrano de Rappeneau, film à dix Césars, vu par cinq millions de spectateurs en France). Il paie la valeur autographe — quatre mille euros parce qu’il y a une dédicace de Rappeneau, et que c’est cela que le collectionneur français reconnaît : le geste manuscrit d’un cinéaste vivant, sur un papier porteur d’un texte. Si l’objet avait été vendu chez Heritage Auctions à Dallas, je suis prêt à parier qu’il aurait passé les trente mille dollars du Dragonglass de Samwell Tarly, peut-être davantage.
Différence de marchés, différence de cultures. Le bibliophile français paie l’autographe. Le collectionneur américain paie la légende.
Je n’ai pas su qui a acquis la « Lettre à Roxane » ce premier décembre 2022. Le caractère caritatif de la vente — Artcurial ne percevait aucun frais (ça change, il se rattrappent bien depuis) — incite à penser que l’acheteur a voulu donner, autant qu’acquérir. Quatre mille euros pour l’Ukraine, en échange d’un feuillet vieilli portant huit alexandrins. C’est un échange qui me plaît.
Le feuillet est maintenant chez quelqu’un. Probablement encadré dans un salon parisien, peut-être lyonnais. Il y attend. Les objets ainsi déplacés attendent toujours quelque chose. Une nouvelle vente, un nouveau motif, une nouvelle dispersion. Je note l’adresse, comme j’ai appris à le faire dans ce métier. La « Lettre à Roxane » du Cyrano de Rappeneau repassera dans vingt ans, ou dans trente, ou jamais. Le courtier se contente, pour l’instant, de la suivre du regard.
C’est tout ce que je sais. C’est tout ce qu’il y a à savoir.
Pour les lecteurs qui voudraient consulter la fiche d’origine, elle reste accessible sur le site d’Artcurial à l’adresse : artcurial.com → vente 4316 → lot 6. Les images sont publiques. Les salissures s’y voient nettement, comme la dédicace de Rappeneau au dos, en grandes lettres pressées. C’est un beau document, pour qui sait lire les marges.
Cote Guilde : GVR-CYR/2022 Document classé : diffusion restreinte — Élégances Parallèles, série Cinéma.
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